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Full text of "Revue de l'art chrétien"

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tiou au ^eccctaicr fae ta litcbuc, rue tïaualc 26, Hinc. 



Iinpriinecie ëir^auffiistin, H^fs^cU'c, ^^^routacc et €>" 





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VBxt chrétien 

|[>rp paraissant tous les trois mois 

VINGT-SIXIÈME ANNÉE. 
3"" série, tome I, (XXXI de la collection). 
PREMIÈRE LIVRAISON. 



^^^2^s^2^^3^s^i^s^s3 liettre mx étiiteur0*sH>^s^«^2^i^s^i^ 




^^^^^^^jjgA propriété de la Revue 
de t Art chrétien a passé 
entre vos mains et dé- 
sormais c'est sous vos 



I % auspices que ce recueu 
^^^^^^^^ continuera à paraître. 
Tout en vous efforçant de lui conserver 
les nombreux et vaillants collaborateurs 
auxquels la Revue doit un quart de siècle 
d'existence, vous faites appel aux archéolo- 
gues, aux savants et aux artistes de Belgi- 
que, d'Allemagne, d'Angleterre et d'Italie, 
afin de continuer l'œuvre entreprise par 
M. le chanoine Corblet.Vous avez bien voulu 
me comprendre au nombre des hommes de 
bonne volonté auxquels vous vous adressez 
en me demandant une coopération active 
et dévouée. 

De même que vous le faites, je regarde 
l'existence d'une revue consacrée à l'étude 
des monuments et à la propagation des 
principes de l'art chrétien comme chose 



trop utile et même trop nécessaire pour 
hésiter un instant à vous donner le con- 
cours que vous demandez. Si la vie d'une 
publication périodique consacrée exclusive- 
ment aux intérêts de l'art, dont les œuvres 
sont marquées du sceau chrétien, peut offrir 
des difficultés véritables dans les temps de 
lutte où nous nous trouvons, — au moment 
où se poursuit avec une âpreté inouïe le 
combat entre l'esprit et la matière — cette 
publication n'en est que plus nécessaire. Je 
viens donc de grand cœur vous apporter 
ma part de ti'avail, consultant beaucoup 
plus, je le sais, l'utilité de la tâche que la 
iorce de l'ouvrier. 

Mais avant de commencer notre œuvre 
commune, il n'est peut-être pas sans intérêt 
de jeter un coup d'œil en arrière, et, prenant 
acte de ce qui a été fait et de ce qu'il est 
perinis de regarder comme acquis dans le 
domaine de la science du passé et de l'art 
contemporain, — de prévoir ce qui reste 



IRcuuc De r3rt cfjrétien. 



à faire, non seulement pour conserver les 
positions acquises par nos devanciers et nos 
initiateurs, mais encore pour étendre, pour 
épurer, pour assurer davantage les résultats 
obtenus par leurs efforts, les fruits de leur 
généreux labeur. 

Aujourd'hui non seulement en France, 
mais aussi dans d'autres pays, il faut bien 
en convenir, les études de l'archéologie 
religieuse, la pratique de l'art auquel ces 
études servent de base, ont perdu quelque 
chose de cet élan qui a engendré les An- 
nales ai'chéologiques de Didron, qui a fait 
surgir un grand nombre de livres et de pu- 
blications remarquables, et qui a aussi 
donné naissance à la Revue que nous re- 
prenons aujourd'hui. A ce mouvement plein 
d'enthousiasme qui a entraîné tant d'artistes 
de talent, qui a inspiré tant d'écrivains élo- 
quents et porté des savants de bon aloi aux 
recherches les plus fécondes, semble avoir 
succédé une sorte de calme, une période 
d'atonie relative qui tient assurément à la 
situation politique si douloureuse où se 
trouve depuis nombre d'années ce catholi- 
que pays. Les Caumont, les Montalem- 
bert, les Lassus, les PP. Cahier et Martin, 
les VioUet-le-Duc, les Didron, les Texier et 
beaucoup d'autres écrivains qui ont illustré 
leur nom, sont morts, — quelques-uns, hélas, 
en désertant la cause sacrée qu'ils avaient 
servie avec tant de ferveur et de succès. 
Sans doute, ils nous ont laissé des monu- 
ments littéraires de la plus grande valeur 
dont profiteront longtemps encore les 
générations qui les suivent. Mais la place 
occupée par cette phalange d'élite n'est pas 
facileàcrarder; heureusement ils nousontlais- 
se des héritiers parmi lesquels se trouvent 
encore, grâce à Dieu, d'énergiques et fermes 



champions, bien décidés, nous pouvons en 
avoir la confiance, à conserver et à étendre 
les conquêtes qui leur ont été léguées. Nous 
espérons bien nous assurer leur coopération. 
Bien mieux que nous, ils pourront dire ce 
que les églises, les châteaux et les monu- 
ments de toute nature ont oraorné en France 
au développement des études archéologi- 
ques, à l'expansion du sentiment chrétien 
dans l'art; — ils savent que c'est grâce à cet 
élan que la Sainte Chapelle, après bien des 
outrages, a pu redevenir un sanctuaire ma- 
gnifique, comme au temps de saint Louis; 
que Notre-Dame de Paris et la plupart des 
cathédrales de France ont été étudiées et 
restaurées avec science et parfois avec piété; 
que le château de Pierrefonds est redevenu 
une demeure princière. — Eux seuls pour- 
ront faire connaître ce que l'orfèvrerie, la 
peinture sur verre, la dinanderie et enfin 
toutes les industries qui, au moyen âge, 
étaient des arts, ont pu redevenir par le 
travail d'artistes savants et inspirés. 

Parallèlement à ce qui se passait en 
France, le mouvement inauguré en Alle- 
magne dans la première moitié de ce siècle 
par les Goerres, les frères Boisserée, les 
Ungewitter, les Kreuser, les Reichensper- 
ger et beaucoup d'autres écrivains, savants 
et artistes, a pris un grand développement. 
Après une courte ère de romantisme poé- 
tique, l'étude attentive des monuments du 
passé a porté les architectes et les construc- 
teurs à s'inspirer pour leurs propres tra- 
vaux de ce style qu'eux-mêmes appellent 
« germanique ». Sur les bords du Rhin une 
œuvre considérable a été accomplie: la con- 
struction d'une cathédrale aux proportions 
gigantesques, que le quatorzième et le quin- 
zième siècle découragés semblaient a\oir 



Lettre aur éDiteurs. 



abandonnée à la ruine, a été reprise et ache- 
vée. Au haut du tronçon de l'une de ses 
tours, à peine ébauchée, notre génération a 
pu apercevoir encore la grue inerte qui, de- 
puis plusieurs siècles, n'avait plus élevé 
aucune pierre. Elle voit aujourd'hui au fron- 
ton de l'édifice deux llèches gigantesques 
profiler sur le ciel leur riche et légère sil- 
houette. Le plan que le maître de l'œuvre 
avait tracé sur le vélin au treizième siècle et 
qu'une découverte providentielle a remis au 
jour au moment opiaortun, est maintenant 
réalisé dans la pierre. Sans doute, plus 
d'un détail de cette bâtisse énorme n'échap- 
pera pas à la critique et l'archéologue, en 
maint endroit, pourra soulever de légitimes 
objections. Il n'en est pas moins vrai que 
l'achèvement de la cathédrale de Cologne 
est en lui-même un événement important 
au point de vue de la cause de l'art chré- 
tien. Il a fallu un grand et persévérant élan 
dans les esprits pour atteindre le but mar- 
qué par quelques vaillants apôtres de l'art ; 
pour subvenir aux frais de cette entreprise 
unique jusqu'alors, il a fallu les ressources 
réunies par des associations formées ad Jioc 
dans les deux mondes. Telle a été la cohé- 
sion de ces associations que, lorsque le der- 
nier fleuron de l'amortissement des flèches 
a été posé et la construction achevée, on 
s'est demandé s'il ne conviendrait pas de 
continuer à laisser fonctionner l'orafanisme 
des Dombauverciiie au profit de l'achève- 
ment d'un autre monument, — la cathé- 
drale d'Ulm dans le Wurtemberg, — l'une 
des rares cathédrales entreprises par le qua- 
torzième siècle, et qu'il n'a pu achever. Elle 
le sera certainement par celui-ci, et, tout le 
fait espérer, avec une intelligence et une 
correction de détails qui, dans peu d'années. 



rendront difficile de discerner du travail an- 
cien le travail nouveau qui vient le com- 
pléter. 

Si, à l'achèvement de ces grandes cathé- 
drales pour lesquelles il a fallu déplacer des 
rochers, on ajoute la restauration d'un nom- 
bre infini d'autres églises et de monuments 
d'ordre civil, si l'on ajoute encore la con- 
struction en style roman et ogival d'une 
quantité prodigieuse d'édifices religieux et 
profanes de toutes catégories et de toutes 
dimensions à Vienne, à Hambourg, à Ha- 
novre, à Dresde, dans les provinces Rhé- 
nanes comme dans les contrées du nord de 
l'Allemagne, il peut sembler étrange d'avoir 
à constater que le mouvement littéraire a 
peu suivi le travail pratique dans le domaine 
de l'art chrétien. On doit notamment enre- 
gistrer avec regret la disparition de \0r- 
gan fiir christliche Kîinst fondé en 1850, 
et qui cessa de paraître après avoir, pen- 
dant vingt-trois ans, rendu d'incontestables 
services à la cause à laquelle ses nombreux 
rédacteurs s'étaient dévoués. 

Peut-être la régénération de l'art, tel que 
nous l'entendons, n'a-t-elle porté nulle part 
des fruits plus abondants qu'en Angleterre. 
La pratique du style ogival y a sommeillé, 
à la vérité, pendant plusieurs centaines d'an- 
nées, mais elle n'y est jamais morte entière- 
ment ; la vie se continuait, jjour ainsi dire, 
à l'état latent, même alors que le Continent, 
pendant ces mêmes siècles, paraissait igno- 
rer que semblable forme de l'art eût jamais 
existé. Ici, le réveil fut l'œuvre surtout 
d'un homme providentiel, l'immortel Welby 
Pugin, dont le génie marchant à l'unisson 
avec les convictions les plus profondes, 
était servi, comme artiste, par une inspira- 
tion soutenue et une inépuisable fécondité ; 



îRctJUC ne r^rt chrétien. 



comme écrivain, par une rare netteté de 
vues et une verve saisissante. — Personne 
mieux que lui n'a su déduire des monu- 
ments du passé les principes essentiels sur 
lesquels reposent leur construction, leur 
organisme, la vérité de leur décoration. En 
relisant aujourd'hui encore les livres qu'il a 
écrits pour restituer aux édifices du culte les 
conditions liturgiques de leurs dispositions 
intérieures et la majesté qui révèle leur 
destination sacrée ; pour rendre aux con- 
structions leur aspect pittoresque et leur 
ordonnance logique, on y retrouve l'ardeur 
du néophyte jointe au savoir du théologien. 
Il a la profondeur de la science sans en 
avoir l'aridité. II est vrai que chez Pugin, 
cette science semble parfois tenir de l'intui- 
tion, et que toujours l'artiste, comme l'écri- 
vain, paraît chez lui illuminé des lumières 
supérieures du chrétien. Sa ferveur fait sa 
force. 

Aussi, depuis la mort de ce champion 
sans peur et sans reproche de l'art ogival, 
si le sol de la Grande Bretagne s'est couvert 
d'édifices de toutes catégories parmi lesquels 
il en est un grand nombre de haute valeur; 
si des architectes comme Scott, comme Bur- 
ges, Street, Barry, Pearson, Bentley et un 
grand nombre d'artistes éminents ont su 
assouplir d'une manière remarquable à tous 
les usages de la vie moderne, — au.x écoles, 
aux palais de justice, aux hôtels et aux ga- 
res des chemins de fer, — les formes de l'art 
du moyen âge que dans d'autres pays on 
croit devoir réserver aux seules églises ; 
si beaucoup de ces architectes ont sur- 
passé Pugin par l'heureuse disposition des 
masses, par l'intelligence de la construction 
et l'importance des monuments édifiés, il 
n'en est peut-être aucun qui l'ait égalé par 



le sentunent du pittorescjue et 1 élégance 
poétique des détails. Il n'en est aucun surtout 
qui se soit inspiré aussi directement de 
l'architecture de son pays; il n'en est aucun 
dont les œuvres continuent intentionnelle- 
ment, comme Pugin l'a voulu faire, un art 
autochthone, s'inspirant d'un sentiment en- 
tièrement national. 

Aussi, malgré cette floraison si brillante 
de l'architecture ogivale en Angleterre et 
les édifices au.x formes séduisantes qu'elle a 
engendrés, c'est aux principes énoncés par 
Pugin qu'il faudra revenir si l'on veut 
reconstituer un art à la fois rationnel et 
national; si l'on veut soustraire à l'éclectis- 
me et à ses mélanges de style les généra- 
tions futures. En s' éloignant de cette voie 
les artistes, malgré les talents les plus fé- 
conds et les efforts les plus généreux, abou- 
tiront toujours, en bien peu de temps, aux 
effondrements du doute, ou se laisseront 
aller à la dérive, guidés par le seul courant 
de la mode. 

D'autres pays, notamment la Hollande et 
la Belgique, ont naturellement subi l'in- 
fluence des grandes nations qui les entou- 
rent, ou plutôt, là aussi, un même souft^e 
semble avoir animé les esprits. Les monu- 
ments nombreu.x qui s'y trouvent furent, à 
leur tour, étudiés et remis en honneur. En 
Hollande, la cause de l'art chrétien a été 
plaidée par des littérateurs inspirés qui 
bientôt formèrent de nombreux adeptes. 
Des architectes de talent reprirent les an- 
ciennes traditions : des amateurs zélés et 
savants formèrent des collections précieuses 
pour l'instruction de tous. De ce côté on 
peut espérer des progrès d'autant plus per- 
sistants, on peut s'attendre à une marche 
en avant d'autant plus sûre, que le caractère 



Lettre aur éditeurs. 



naiional est peu enclin aux fluctuations et 
aux engouements du moment. 

La catholique Belgique, n'est pas restée 
en arrière. Là, plus qu'ailleurs peut-être, 
ce mouvement général qui poussait à la 
renaissance de l'art du moyen âge, a son 
point d'appui dans le sentiment religieux 
des populations et dans l'étude des monu- 
ments du pays. Les contradictions inévi- 
tables et la lutte n'ont ni effrayé, ni pris 
au dépourvu les hommes qui, dans presque 
toutes les villes du royaume, ont eu à 
cœur la régénération de l'art. Une école 
s'est fondée qui se développe conformé- 
ment à des principes arrêtés et qui ne 
cédera pas aux amorces de l'éclectisme. 
Elle a déjà assez de vie et assez de force 
pour porter ombrage à un pouvoir qui, 
voulant tout centraliser, cherche même à 
envahir et à absorber le domaine libre de 
l'art religieux. Quoi qu'il en soit, en Bel- 
gique où tous les contrastes sont si heurtés, 
tout permet de croire que l'orgueil et les 
licences même de l'art cultivé dans les aca- 
démies serviront de préservatif aux fidèles 
disciples de l'ancien art national. 

Nous pouvons ajouter qu'une série d'ex- 
positions récentes, consacrées à presque 
toutes les catégories d'arts et d'industries 
du passé a révélé ce que ce pays contient 
encore de richesses à cet égard. Les expo- 



trospectif sur la marche de l'art depuis un 
demi-siècle, nous pouvons constater que 
des résultats immenses ont été obtenus 
et restent acquis aux générations qui nous 
suivent. Il y aurait une véritable ingrati- 
tude à ne pas reconnaître les services con- 
sidérables rendus à notre cause par tant 
d'hommes éminents qui onteu à lutter contre 
des difficultés plus grandes que celles dont 
la prévision ne saurait nous effrayer. Au 
moment donc de joindre notre travail à leur 
travail, nous devons l'hommage d'un recon- 
naissant souvenir aux savants et aux écri- 
vains qui ont fait la lumière alors que l'obs- 
curitéétaitcomplète; à ces nombreux archéo- 
losfues dont les recherches ont remis en relief 
les monuments du passé ; aux artistes et 
aux littérateurs qui ont porté dans le do- 
maine de l'action et de la vie les principes 
déduits de l'étude de ces monuments. C'est 
grâce à leurs labeurs qu'aujourd'hui un point 
est acquis et restera désormais au-dessus de 
toute controverse. 

L'art inspiré par le Catholicisme, l'art 
éclos comme une fleur de la civilisation chré- 
tienne, arepris dans le jugement des hommes 
de savoir et de goût, de même qu'il a récu- 
péré dans l'intelligence des masses, une place 
qu'il n'est plus permis de lui contester. Sous 
ce rapport la conquête est faite, l'évolution 
est accomplie. Même le grand public, — le 



sitions ont permis aux travailleurs d'étudier, ; public des gens qui pensent peu ou qui ne 



au double point de vue archéologique et 
pratique, des richesses restées inconnues 
jusque-là. Elles ont fait ressortir, une fois 
de plus, la supériorité des œuvres inspirées 
par l'idée chrétienne dans le domaine de 
toutes les industries qui ont le dessin et la 
couleur pour base. 

Si nous jetons ainsi un coup d'œil ré- 



pensent point, — celui des indifférents, qu'au- 
cune forme de l'art ne saurait toucher ou 
émouvoir, n'oserait plus refuser une sorte 
de suffrage inconscient aux œuvres innom- 
brables que le génie du Christianisme a 
semées à profusion sur le sol de notre vieille 
Europe. — Elles sont de nouveau entourées 
du prestige de l'admiration, du respect et de 



6 



Ectjue De rsrt chrétien. 



la popularité. Les hommes qui étudient et 
ceux qui savent les commentent et les expli- 
quent ; — ceux qui ignorent ont compris leur 
ignorance ; ils se taisent, et c'est beaucoup. 
— Sans doute on peut épiloguer encore sur 
maint détail, on peut préférer le style d'un 
siècle à celui d'un autre siècle ; on peut 
formuler des critiques parfaitement fondées 
sur tel monument dont le maître a pu être 
moins heureusement inspiré, — il y a eu 
des talents médiocres à toutes les époques. 
Mais il est permis de dire que nos popula- 
tions sont aujourd'hui guéries delà maladie 
dont étaient particulièrement affectés les 
beaux esprits des deux derniers siècles, — 
de l'aveuglement académique, sorte de 
cécité pour tout ce qui ne portait pas à un 
degré quelconque le sceau du classicisme 
antique. Cette maladie a été engendrée par 
la réforme, c'est-à-dire par le rationalisme 
dans la religion, et par sa sœur jumelle la 
renaissance, c'est-à-dire le matérialisme dans 
les arts. Propagée avec une prédilection 
paternelle par les pédants de tous les 
pays et devenue endémique par suite de 
la décadence du sentiment chrétien, elle a 
heureusement cessé de sévir. Nous respi- 
rons un air plus pur, et, sur beaucoup de 
points les nuages du pseudo-classicisme 
commencent à se dissiper. Ce n'est plus 
aujourd'hui qu'il serait possible dans une 
histoire de la sculpture, d'affirmer que, 
avant le quinzième siècle, on ne pouvait 
citer aucun sculpteur français, — comme l'a 
fait au commencement de ce siècle un cé- 
lèbre auteur italien ('), qui ignorait l'ad- 
mirable statuaire des cathédrales françaises 
et les merveilles de l'art plastique dues au 
ciseau chrétien, — Ce n'est plus aujourd'hui 



I. Le comte Cicognara. 



que l'on trouverait un autre savant, — 
français cette fois, pour corroborer ce juge- 
ment ('). Ces temps sont passés et actuelle- 
ment le lecteur du plus modeste abécédaire 
archéologique a des notions plus justes, en 
sait plus que les hommes d'alors réputés 
pour leur science. 

Toutefois, si les temps ont changé et si 
des résultats précieux sont acquis, il faut se 
garder de croire que notre cause soit défi- 
nitivement srasrnée. Avec les succès obte- 
nus, l'esprit de lutte a diminué sur certains 
points en même temps que cette sorte d'en- 
thousiasme pour l'étude des antiquités 
chrétiennes auquel nous devons tant de 
travaux remarquables. C'est peut-être pour 
cette raison que plus d'une Revue a dis- 
paru après avoir parcouru une brillante 
carrière. Elles ont peut-être aussi cessé le 
cours de leur publication parce qu'elles 
étaient moins des œuvres collectives que 
l'œuvre d'un homme, devenu indispensable 
au labeur quotidien. Nous chercherons à 
éviter cet écueil. — D'un autre côté, il 
est permis de constater que ces études ont 
gagné en calme et en profondeur ce qu'elles 
peuvent avoir perdu de l'entrain et de l'ar- 
deur initiale. Des hommesde grande science 
ont creusé la mine ouverte par leurs devan- 
ciers. Ils ont cherché avec une persévérance 
généreuse, et souvent ils ont trouvé la solu- 
tion de bien des questions qui n'avaient été 
qu'effleurées. Les érudits se sont partagé 
le vaste domaine des antiquités chrétien- 
nes, et chaque jour apporte quelque lumière 
nouvelle sur des œuvres restées inconnues 
ou inexpliquées. La Revue de l' Art chrétien 
n'est certainement pas étrangère à ces con- 

I. Quatiemère de Oiiincy, Journal des savants ; sep- 
tembre 1816. 



lettre aur cîiiteurs. 



quêtes, et ses volumes témoignent de la 
valeur des savants qui lui ont prêté leur 
collaboration. 

Mais, nous l'avons dit, notre cause n'est 
pas gagnée! Elle ne le sera jamais complè- 
tement parce qu'elle est liée, d'une manière 
trop intime, aux deux grandes forces, aux 
deux grands principes qui se partagent le 
monde.le bien et le mal, l'esprit et la matière. 
— La libre jouissance, l'abandon aux séduc- 
tions du monde naturel, et le renoncement 
à celui-ci en vue de l'Idéal que le chrétien 
perçoit et qu'il poursuit de ses vœux et de 
ses prières ; que l'artiste cherche à fixer par 
des images pour consoler le fidèle dans l'exil 
et l'aider à entrevoir le but de son existence! 
Comment voudrions-nous échapper à la 
lutte et à la contradiction alors que nous 
voyons notre divin maître, le Christ, le 
type de la beauté éternelle et sa réalisation 
sur la terre, en butte à la contradiction, à la 
négation de la part de la plupart des puis- 
sances du monde ? — L'art chrétien, comme 
l'a dit un auteur, n'est que le revêtement 
extérieur et plastique, l'expression maté- 
rielle et visible, familière autrefois au monde 
chrétien, de cet ^^r/V qui animait les saints, 
comme il animait les monuments et les œu- 
vres d'art (i). 

Et maintenant, en nous associant dans la 
mesure de notre force, de notre influence 
et de notre volonté à la publication de 
la Revue dirigée pendant vingt-cinq ans par 
M. le chanoine Corblet dont la précieuse col- 
laboration de même que celle de la plupart 
de ses coopérateurs nous reste acquise, 
qLi'avons-nousàfairepour continuer l'œuvre, 
pour l'étendre si c'est possible, pour lui assu- 

1. L'abbé Sagettc, Ksstti sur l'Arl chrétien, p. 8. Paris, 



rer la fécondité et des ressources nouvelles? 

Nous avons, avant toute chose, à faire 
connaître de plus en plus, à affirmer, à sou- 
tenir et àdéfendre l'intégrité de nos principes 
en matière d'art, et par là nous entendons 
dire que nous voulons mettre d'accord les 
principes de notre art avec les préceptes 
de notre foi. Nous espérons le faire avec 
énergie, mais aussi avec les ménage- 
ments que peuvent réclamer les personnes 
et la charité due à tous. Cependant nous ne 
pouvons l'oublier, à l'heure qu'il est, les 
camps se divisent de plus en plus, le mo- 
ment des transactions et des tempéraments 
est passé. Les enfants de Dieu ne peuvent 
plus se mêler aux fils du siècle de crainte 
que Dieu ne leur dise comme autrefois : 
«Monespritnedemeureraplus à jamais dans 
l'homme parce qu'il n'est plus que chair. » 
Oui ne le sait d'ailleurs? actuellement sous 
toutes les questions d'art, comme dans la 
plupart des questions de science et de poli- 
tique, on retrouve en germe une question 
relig-ieuse. Le titre même de notre Revue 
nous impose donc à cet égard une entière 
franchise, une netteté d'allures qui, ce me 
semble, ne saurait en aucune façon nuire à 
son succès. 

Il faut bien le dire d'ailleurs, c'est par une 
tendance générale de notre temps que des 
associations qui, il y a une quarantaine 
d'années encore, auraient pris simplement 
le caractère d'une réunion d'hommes ayant 
pour objet de favoriser telle ou telle voie 
de l'art, d'étudier une époque, ou les monu- 
ments d'un pays particulier, prennent peu 
à peu les noms et quelque chose de l'esprit 
des anciennes corporations, quelque chose 
des œuvres qu'a enfantées l'Eglise. C'est 
ainsi que s'est fondée la société de Saint- 



8 



Ketjue oe rart chrétien. 



J ean en France ; les gildes de Saint-Thomas 
et de Saint-Luc en Belgique, de Saint- 
Bernulphe en Hollande; celle de Saint- 
Grégoire et de Saint-Luc en Angleterre. 
C'est dans ce même esprit que nous voyons 
s'établir et se développer maintenant en 
Belgique comme en France, ces excellentes 
écoles de dessin où, sous l'invocation de 
saint Luc, les fils du bienheureux de La 
Salle préparent une vigoureuse génération 
d'artistes et d'artisans qui, malgré des lut- 
tes et des contradictions inévitables, saura 
frayer un chemin à la vérité au milieu des 
corruptions classiques et des fanges de l'art 
dévoyé! Un même esprit anime et féconde 
ces écoles et ces associations qui cherchent 
le bien en cultivant le beau dans l'art tel 
que l'ont entendu nos pères. Appelées à se 
donner un mutuel appui, elles formeront 
bientôt une sorte de fédération et le lien qui 
les unira deviendra une force nouvelle pour 
la cause qu'elles servent par des moyens 
d'action différents. Notre Revue peut aider 
avec efficacité à former, à resserrer ce lien, 
à conserver un même esprit à ces diffé- 
rentes associations , en leur servant en 
quelque façon, de trait d'union, en devenant 
l'organe des idées qu'elles doivent faire 
prévaloir. 

Ce sera déjà là faire œuvre utile. Avec 
l'importance que la publicité a acquise dans 
les habitudes des masses et dans la forma- 
tion des jugements du public, il faudrait 
considérer l'absence de tout organe de cette 
nature comme chose très regrettable ; vous 
avez donc bien mérité de la bonne cause 
en reprenant cette Revue et en faisant, 
pour la continuer, appel à tous les hommes 
qui voudront vous seconder. 

Mais il importe de le répéter à nos lec- 



teurs comme à nos collaborateurs, afin d'é- 
viter tout mal-entendu. Pour nous, la Revue 
sera avant tout une œuvre dans le sens ca- 
tholique du mot. — Sans doute, nous ferons 
à la science des antiquités chrétiennes la 
place la plus large; nous accueillerons avec 
la reconnaissance la plus vive les études 
qui leur seront consacrées; car, c'est les 
yeux fixés sur les monuments du passé que 
nous espérons marcher vers l'art de l'ave- 
nir. Tout ce qui peut mettre en relief les 
créations si multiples, si magnifiques sou- 
vent et toujours si instructives des géné- 
rations chrétiennes qui ne sont plus, est du 
plus haut intérêt pour la génération pré- 
sente. Mais nous poursuivons surtout un 
but pratique : Fils dévoués de l'Église, 
nous voulons, restant dans notre humble 
sphère, nous mettre au service de l'Église ; 
nous désirons l'aider dans son immortelle 
mission. Nous comptons bien lui montrer 
d'autant plus de soumission et de fidélité 
que nous la verrons davantage en proie 
aux tribulations et plus persécutée. Plus 
nous verrons jeter d'épines sous les pas de 
ses ministres et plus nous chercherons à 
les consoler en les aidant à parer les autels 
du vrai Dieu. 

Nous ne nous lasserons pas de le redire: 
nous ne tenons la plume, ni le crayon, ni 
le pinceau, ni le compas pour notre propre 
gloire. Nous ne prétendons pas élever un 
autel particulier à l'art et le cultiver pour 
lui-même. Nous ne voulons pas faire de l'art 
pour l'art, écrire pour flatter les masses et 
obtenir la popularité, ni étudier pour acqué- 
rir une science orgueilleuse et vaine. Par 
l'art, tel que nous l'entendons, nous voulons 
d'abord rendre gloire à Dieu, la source, le 
type de toute beauté; nous voulons chanter 



Lettre aur énitcurs. 



l'hymne intérieur qui berce nos âmes de 
son rythme éternel ; nous voulons donner 
une forme sur cette terre à l'idéal que nous 
sommes assurés de rencontrer dans le ciel 
si nous savons mériter cette grâce. Enfants 
de l'Eo-lise, nous nous efforcerons de tra- 
duire ses enseignements dans cette langue 
qui parle au moyen des lignes, des couleurs, 
des formes et qui sait créer les images, 
objets directs de nos travaux. Nous irons 
à l'école des maîtres d'autrefois, nous ana- 
lyserons leurs œuvres, et animés de la même 
foi, pénétrés du même esprit, nous devons 
espérer atteindre un jour à l'altitude de leur 
talent. Nous répéterons avec eux et avec le 
Psalmiste : Non nobis, Domine, non nobis, 
sed nomini tuo da p;loriam ; mais nous 
chercherons à parer les temples des tra- 
vaux d'un art élevé et à réjouir le cœur du 
chrétien qui souvent, l'âme brisée, vient au 
sanctuaire chercher un refuge contre lui- 
même, contre les appels à sa fragilité, — 
contre les découragements de l'heure pré- 
sente... 

Pour notre Revue, l'art par excellence 
ne sera pas celui qui a pour objet l'imita- 
tion la plus fidèle et même la plus sédui- 
sante de la nature. — Elle ne cherchera 
pas l'occasion d'enregistrer les succès des 
œuvres du pinceau dont l'étalage pério- 
dique vient éblouir un public blasé des 
éclats de la couleur et trop souvent des 
débauches de la chair. Elle ne verra pas 
dans ces charmants articles de luxe et d'ex- 
portation, — souvent si haut cotés à la 
bourse du caprice et de la mode — l'œuvre 
par excellence à laquelle l'art puisse attein- 
dre. Il se trouve assez de feuilles de toute 
dimension et de toutes couleurs pour tres- 
.ser des couronnes aux hommes qui les pro- 



duisent et les enivrer de leur propre renom- 
mée. Nous aurons à indiquer à nos artistes 
d'autres voies et nous chercherons à les 
diriger vers un autre but. Nous tiendrons à 
leur rappeler souvent que notre art national, 
dans ses développements les plus magnifi- 
ques, a toujours été inspiré par la foi, et que 
chez l'artiste il faut que le fond soit entière- 
ment pur pour que dans son œuvre la forme 
soit pure entièrement. 

Réussirons-nous, dans ces conditions, à 
propager notre Revue, à lui assurer de 
généreux collaborateurs, à la faire aimer 
par de nombreux lecteurs ? Il est permis 
de l'espérer. Sans doute les temps ont 
changé depuis la fondation de cette Revue, 
mais à tout prendre, ils ne sont pas de- 
venus plus mauvais. En la continuant 
nous accepterons joyeusement la tâche 
qui nous est offerte ; nous considérerons 
tout d'abord notre travail comme l'accom- 
plissement d'un devoir, nous en remettant 
à la Providence pour le couronner de suc- 
cès, si nous savons nous en rendre dignes. 

Il me sera permis d'ajouter que le passé 
de cette Revue nous autorise à beaucoup 
espérer de l'avenir qui s'ouvre devant elle. 
Nous comptons sur le zèle et la fidélité 
de tous ses anciens coopérateurs pour la 
continuation d'une œuvre qui restera, s'ils 
le veulent, leur œuvre plus que la nôtre. Il 
suffit d'ailleurs de jeter les yeux, sur le 
premier fascicule que nous offrons aujour- 
d'hui à nos lecteurs, pour y retrouver les 
travaux de quelques-uns de ses écrivains 
les plus savants et les plus dévoués. Nous 
avons, d'un autre côté, la bonne fortune 
de pouvoir conserver la coopération pos- 
thume d'une femme d'un mérite éminent 
dont la France, comme la Rcvne de l'Art 



lO 



Hctjuc De l'art chrétien. 



chrétien, a eu naguère à déplorer la mort : 
avec une libéralité dont nous ne saurions 
nous montrer trop reconnaissants, on a bien 
voulu mettre à notre disposition une partie 
des études inédites laissées par M'^e pé- 
licie d'Ayzac, l'historien de la royale abbaye 
de Saint-Denis, cet auteur d'un savoir si 
profond et d'un esprit si pénétrant, dont 
les travaux ont jeté la lumière sur les ques- 
tions les plus controversées du symbolisme 
et de la zoologie mystique du moyen âge. 
D'autre part, l'un des collaborateurs les 
plus savants de la Revue, M. R. de Linas, 
qui récemment a visité, en compagnie de 
M. Ernest Rupin, le trésor de Conques, 
et qui y a étudié et dessiné de remarqua- 
bles pièces d'orfèvrerie encore inédites, mar- 



quant une étape dans l'histoire de l'émail- 
lerie, a bien voulu nous promettre le travail 
dont il s'occupe en ce moment. 

Après nous être prévalus de la collabora- 
tion des fondateurs de la Revue, collabora- 
tion à laquelle nous attachons le plus haut 
prix, nous jDourrions ajouter que, en Alle- 
magne, en Angleterre et en Belgique, le 
concours d'hommes de savoir et d'une va- 
leur incontestée nous est assuré dès à pré- 
sent. Leurs travaux, non seulement augmen- 
teront, la variété de nos études, mais, en 
généralisant la source de nos informations 
ils ajouteront encore à la portée et à l'utilité 
réelle de la Revue de l'Art chrétien. 

Jules Helbig. 





MM^^ M^tàMÈÈ^M MÊÊÊÊÈ ÊÊÈÊÈÈ ÈâêÈÈÈ 



lies portes De bronze îie Sénébent î^ 



'/^•/^'y^•/^v^•/^•/^vv/v/V/^•y^y\V\A •/^v\V^V^:/^^^v^•/C^y^/ ^•/^y'^y^y•V•V^ 







?-Si^;jrr;;rçT;>Tpfy5?T^^^ 



ES archéologues con- 
naissent peu ou point 
les portes monumenta- 
les de la métropole de 
Bénévent, dans l'ancien 
État pontifical. A quoi 
cela tient-il ? Unique- 
ment, au silence presque complet des Gui- 
des sur cette ville, qui n'est pourtant pas 
dépourvue d'intérêt. On va de Rome à Na- 
ples tout droit, sans songer à prendre à Ca- 
serte l'embranchement qui conduit dans la 
Fouille et sur les bords de l'Adriatique. 

Il y a longtemps que j'ai observé que 
livres et voyageurs se taisent sur Bénévent, 
autrefois capitale d'un duché célèbre (■). 

Les portes, qui vont faire l'objet de ce 
mémoire, ne sont pas toutefois complète- 
ment ignorées de ceux qui ont intérêt à 
savoir ce qu'elles valent et ce qu'elles con- 
tiennent. Il en existe trois gravures et deux 
photographies, qui, à défaut de l'original étu- 
dié surplace, peuvent encore fournir d'utiles 
renseignements. 

La plus ancienne gravure se trouve dans 
l'ouvrage de Ciampini, Vctcra moninienta, 
t. II, pi. IX, qui est dans toutes les biblio- 
thèques spéciales. Le dessin en est très in- 
correct, et surtout peu ressemblant. Il n'y a 
point de nom de graveur, mais qu'importe 
pour une œuvre aussi médiocre, qui date, 
comme le livre, de l'an 1699 (2) ? La copie 
infidèle a souvent induit en erreur l'inter- 

1. « Civitas nobilissima et antiquissima Samnitum sedes 
est » (Ciampini, II, 25). 

2. Ciampini dit que les portes sont « rudi manu insculp- 
tae. » Comment dois-je alors apprécier son dessin, qui est 
certainement << rudissima manu »? Il ddclare lavoir reçu 
de la bienveillance du cardinal Orsini, archevêque de 
Ui5névent: ^( HarumdelineationemEm. et Rev. D. Vincen- 



! prête, dont le commentaire ne vaut pas la 
peine d'être consulté. 

Je ne m'arrêterai point, pas plus que 
pour la gravure suivante, à en relever les 
fautes trop fréquentes. Le dessinateur a mal 
vu et, par conséquent, a mal rendu une 
iconographie qu'il ne comprenait pas. Je 
croirais perdre mon temps à faire ce relevé 
fastidieux : il est préférable de décrire bien 
exactement ce qui existe. Le contrôle sera 
ensuite facile pour qui voudra le tenter. 

La seconde gravure, in folio comme la 
précédente, mais double et sur une échelle 
légèrement plus grande, illustre (p. 420) 
un ouvrao-e, également latin, de Mgfr de Vita 
sur les antiquités de Bénévent (•). Elle 
donne, non seulement les vantaux de bronze, 
mais encore les chambranles et le linteau 
de la baie rectangulaire dans laquelle ils 
s'inscrivent. Le faire est meilleur, la main 
plus exercée, mais il y a encore là une foule 
de détails erronés ; par exemple, à la Nati- 
vité, un ange tient la place du bœuf et de 
l'âne. Dessinée par le peintre François La 
Marra (Franc. La Marra inc), dont j'ai 

tins Maria Cardinalis Ursinus, archiepiscopus Beneven- 
tanus, studiorum cultor rerumque antiquarum conservan- 
darum studiosissimus, meis precibus indulgens, mihi 
summa cum humanitate transmisit. » A Bénévent, on ne 
sait guère mieux dessiner de nos jours ; j'en ai acquis la 
preuve lorsque j'ai voulu faire copier un vénérable siège 
en fer qui est au trésor. 

I. Thésaurus alterantiquiiatuiit Benevenlanantm medii 
œvi. Romœ, 1764. — Le chanoine Feuli, de Bénévent, de- 
puis archevêque de Manfredonia, m'écrivait en 1876 que 
cet auteur a réfuté les opinions de Ciampini et m'engage 
à lire la 5"^ dissertation du tome II. J'aurais pu le faire 
à Bénévent, quoique je n'en eusse guère le loisir, moins 
encore la volonté ; actuellement ce m'est impossible, faute 
de l'ouvrage, et je le regrette peu. Les auteurs du siècle 
dernier, même italiens, comprenaient si mal le moyen 
âge ! J'estime que le texte doit être à l'avenant de la gra- 
vure, l'un et l'autre trop prisés à Bénévent. 



12 



iRcUuc De l'^tt chrétien. 



vu deux tableaux chez les Ursulines de 
Bénévent, elle a été gravée par Liborio 
Pizzella (Liborius Pizzella delin.) Voici la 
lettre qui la date et nomme le chanoine à 
qui nous en sommes redevables : « Portam 
seneam ecclesiae Beneventanae, anaglyptico 
opère constructam, Joannes de Vita, ejusd. 
ecclesiœ canonicus, a^-ri incidendam curavit. 
A. D. MDCCLXIII.» Comme il m'était im- 
possible de m'en procurer un exemplaire à 
Bénévent, le mansionnaire D. Nicolas Colle 
de Vita, qui possède le cuivre original, a 
bien voulu, avec beaucoup de complaisance, 
m'en faire tirer deux copies. Il serait bon 
qu'il y en eût aussi quelques-unes dans le 
commerce, à l'usage des étrangers. 

La photographie ('), qui fait partie de la 
magnifique collection poursuivie sans re- 
lâche par M. Parker, d'Oxford, est seule à 
consulter par un archéologue sérieux. Elle 
est parfaitement réussie. Malheureusement, 
comme elle embrasse tout l'ensemble, au 
lieu de donner chaque vantail séparément, 
il s'ensuit que les personnages sont un peu 
petits et qu'il convient, pour bien les recon- 
naître, de les examiner à la loupe. Telle 
qu'elle est, cette planche est un service réel 
rendu à l'archéologie et nous remercions M. 
Parker d'en avoir enrichi nos cartons (-). 

La photographie que je recommande {î) 

r. A Bénévent, on ne trouve aucune photographie des 
monuments de la ville, car le photographe est plus occupé 
lia portraits que d'antiquités. J'espère que l'exemple donné 
pir l'illustre archéologue anglais stimulera le zèle, trop 
refroidi, de cet artiste, qui est à même de satisfaire la 
curiosité des amateurs, ne fût-ce que par de petites cartes 
.'i bon marché, s'il lui répugne de se lancer dans le format 
in-folio, qui serait peut-être moins recherché. 

2. A sélection fyoïn tlie three thotisand historical photo- 
j^nipks of Rome nnd Itaty, prepared undcr tlie direction oj 
John Henry Parker, page 42, n" 2684. — M. Parker a fait 
photographier h liénévent la cathédrale (façade, portes 
de bronze, intérieur, ambon de l'évangile) S"--.Sophie 
(façade, cloître, chapiteaux du cloître), l'archevêché (obé- 
lisque égyptien, sarcophages romains, inscriptions,) le 
château et l'arc de triomphe de Trajan. Toutes ces pho- 
tographies se vendent à Rome, via Babuino, 132. 

3. Le Magasin pittoresque a. donné, en 1879, p. 405, une 
grande gravure d'après la photographie. C'est de l'.^-peu- 
près, tout h fait insuffisant en archéologie. On y dit cette 



appelle une description qui en sera le com- 
plément. J'aborde ce travail d'autant plus 
volontiers que j'ai passé de longues heu- 
res à étudier en détail les portes en ques- 
tion et que, pour être sûr de ne pas m'é- 
garer, j'ai contrôlé chaque tableau à la fois 
à l'aide d'une bonne lunette et la gravure 
de Mgr de Vita à la main. Mes notes ont 
été rédigées en face de l'original ; elles ne 
peuvent donc, même en les mettant en ordre 
à un an de distance, qu'être très exactes sous 
tous rapports. 

Plusieurs points sont à étudier spéciale- 
ment ici : 

Que représente la porte ? 

Où et par qui a-t-elle été fabriquée ? 

Quelle est sa date vraie ? 

Quel est son symbolisme et comment 
s'adapte-t-elle à la façade de la cathédrale ? 

Ces quatre questions épuisées, je pense 
que le sujet aura été traité avec tout le dé- 
veloppement qu'il comporte. 

I. 

LA porte de bronze de Bénévent est de 
forme rectangulaire, c'est-à-dire qu'elle 
est plus haute que large. Elle se divise en 
deux vantaux, qui se rejoignent exactement 
au milieu, sans menea'a central ou appui quel- 
conque. Pour l'examiner commodément et 
avec suite, il faut qu'elle soit fermée, car les 
scènes se succèdent horizontalement et 
l'on passe ainsi, à chaque instant, d'un 
vantail à l'autre. L'ensemble est partagé par 
panneaux ou casiers, un peu allongés et 
séparés par des moulures qui en forment 

porte«œuvre du douzième siècle»,d'un artistconomméOdc- 
risius, » et imitée des « byzantins, dont les Italiens suivaient 
alors les modèles. » Le texte très court ajoute : « Du même 
temps que cette porte étaient celles des c.ômcs de Pisc, de 
Ravello, de Monreale en Sicile, de S. Martin de Lucques 

(1160-1179) Il faut noter que les portes en bronze des 

porches du Mont Cassin, du Mont Gargano, d'Amalfi, 
d'Atrani, avaient été coulées de même à Constantinople, 
de 1066 à 1087.» L'auteur renvoie aux ouvrages de Pcr- 
kins, de Salazaro et de Schulz. Zalazaro a aussi une bonne 
photographie dans son grand ouvrage sur le Napolitain 
au moyen âge. 



I^X'Vai^, ]D)(^, Ji"^WtS €iJ^MA^^0^^ 



Pi. I. 




Portes de bronze de la Cathédrale de Bénévent. 
exécutées vers 1160 par Oderisio Berardi. 



Ic0 portes De oronge De IBénétient. 



13 



comme le cadre. Chaque vantail montre 
quatre panneau.x disposés horizontalement 
et neuf dans le sens de la hauteur ; ce qui 
fait huit pour chaque série horizontale et 
soixante-douze panneaux en tout. 

Dans la description qui va suivre, je 
donne un numéro à chaque panneau, selon 
l'ordre exigé par la mise en scène. Ainsi la 
première série va de un à huit, la seconde 
de neuf à seize, etc. 

Les sujets se lisent, comme dans un livre, 
de haut en bas et de gauche (la gauche du 
spectateur) à droite, avec cette différence 
que si l'on considère les vanta u.x comme 
des pages, chaque page prise isolément est 
incomplète, tandis que, réunies et juxtapo- 
sées, ces pages forment un tout harmonieux 
et symétrique. 

Quoique détaillée, et même minutieuse, 
ma description sera aussi rapide que possi- 
ble. Je ne la corroborerai pas de notes, 
qui lui donneraient des proportions trop 
amples. Au reste, ceux à qui je m'adresse 
sont déjà, par la pratique, familiarisés avec 
l'iconographie du moyen âge. Ils ne seront 
donc pas étonnés que je me débarrasse 
d'un appareil scientifique qui ici ne serait 
pas de mise. L'artiste a puisé l'idée-mère 
de ses scènes historiques, non dans l'É- 
vangile exclusivement, mais aussi dans 
les Évangiles apocryphes; ainsi faisait-on 
toujours à cette époque. L'Église avait 
beau protester contre cette source d'infor- 
mations qu'elle ne trouvait pas suffisam- 
ment authentique et, pour couper court, la 
condamner par un canon spécial, l'atelier 
n'en allait pas moins son train ordinaire ; la 
routine s'était imposée et partout on ne con- 
naissait pas d'autre manuel. 

J'écris pour des gens instruits de leur 
tnoyen âge et non pour des ignorants. Ceci 
est dit à dessein, parce que j'ai presque scan- 
dalisé les bons chanoines de Bénévent (') 

I. Déjà Ciampini était choqué de ce qu'il appelait la 

Tantaisie du peintre : « Nonnulla hoc iconismo ad placi- 



en leur expliquant, avec un autre livre que 
l'Evangile canonique, les panneaux qui 
ornent la porte vraiment admirable de leur 
cathédrale, tant de fois bouleversée par les 
tremblements de terre et les restaurations. 
Pour mieux faire saisir d'un seul coup- 
d'œil l'ensemble de la porte de Bénévent, 
j'en donnerai préalablement le tableau ico- 
nographique. 



1 

Annon- 
ciation. 


2 3 

\'isitation. Nativilé. 


4 

Annonce 

aux ber- 

fc-erb. 


5 
d«\T4. 


6 

visite \ 
Hérode. 


7 

Epiphan. 


8 

Sommeil 
des Mai.'. 


9 

Songe de 
S.Joseph. 


10 

Fuite en 
Egypte. 


I I 

Massacre 
des Inno- 
cents. 


12 

Présenta- 
tion. 


?3 

JESUS 
parmi les 
docteurs. 


14 

Baptême- 


15 

Noces de 
Cana. 


16 

Vocat. de 

S. Pierre 

et de S. 

André. 


17 18 

Pécherai- Multiplie. 
Taculeuse. des pains. 


J9 

La Sama- 
ritaine. 


20 

Rameaux. 


21 

Lazare. 


22 

Aveugle- 
ne. 


23 

Cène. 


24 

Lavem- 
tles pieds. 


25 

Jard. des 
Oliviers. 


26 

Réveil 
des apô- 
tres. 


27 

Capture 
de JÉSUS. 


28 

Baiser de 
Judas. 


29 

JÉSUS 
devant 
Caîphe. 


30 

Repentir 
de Juda.s. 


31 

La pen- 
daison. 


32 

Keniem. 
.le S. P. 


33 

Pilate. 


34 

FLigellat. 


35 

Le roi des 
Juifs. 


36 

Portem. 
de croix. 


37 

Crucifi- 
xion. 


38 

Enseve- 
lissement. 


39 

Limbes. 


40 

Les trois 
Maries. 


41 

Ev. suffr. 
de Monte 
Corvino. 


42 

Disciples 
d'Emin. 


43 

Incréduli. 
té de S. 
Tiiomas. 


44 

Ev. de 
Larino. 


45 
As cens. 


46 

Ev. d-A- 
vellino 


47 

Archevê- 

Quc de 

Bénévent 


48 

Ev. de 
S. A^ath. 
dcsGoths. 


49 

Tête de 
Griffon. 


5° SI 

Ev. de Ev. de 
Limosanî. Telese. 


52 

Tête de 
lion. 


53 

Tête de 
lion. 


54 

Ev. de 
Monte 
Marano. 


55 

Ev.de 
'Volturara. 


56 

Tèie de 
griffon. 


57 

Ev. de 
Lésina. 


58 

Ev. d'A- 
li fe. 


59 

Ev. de 
Bojano. 


60 

Ev. de 
Trigenlo. 


61 

Ev.de 
Frisia. 


62 

Ev. d'A- 
riano. 


63 

Ev. d'As- 
coli. 


64 

Ev.-de 

Boviiio. 


65 

Ev. de 
GuP.rdia, 


66 

Ev.de 

Dragona- 

ra. 


67 

Ev. de 
Civitale. 


68 

Ev. de 
Termoli. 


69 

Ev.de 
Luccra. 


70 71 

Ev. do Ev. de 
Fiorentino, TortivoU. 

i 


72 1 

Ev. de 
TriWco. ' 


I. Annonciation ('). — La scène se passe 



tum pictoris expressa animadverto. — O infelicitas et 
inscitia temporum declaniandum est, quibus pictorihus 
sacra dclineandi mysteria, pro suo arbitrio erat data 
potestas... Christi Nativitas exprimitur diversa ad- 
modum ab ea quœ in sacro describitur Evangelio. » 
(II, 26, 27). Pourtant il savait que l'artiste s'était inspiré 
des apocryphes: «Vohiit plus sapere quam sapere par 
crat, nempe voluit ultra Evangelia alios rcvolvere libres, 
inter quos illum de Nativitate Salvatoris et de S. Maria, 
et de obstctrice Salvatoris, quem inter apocryphes rejicit 
summus ille pontifcx tielasius in capite Sancta Roir.aiia 
Ecc/es!it, disi. 15 » (II, 28). Pourquoi alors s'obstinera de- 
mander à l'Evangile seul l'explication des tableaux qu'il 
n'a pas inspirés ? 

I. Pour ceux surtout, qui ne connaissent pas les portes 
de Bénévent, j'indiquerai, à chaque scène, les représenta- 
tions analogues, pourvu qu'elles soient du môme tcnip^. 



H 



iRcuiic tic rart chrétien. 



dans un intérieur, indiqué par un pignon 
couvert de tuiles courbes, que supportent 
deux colonnes cannelées en spirale et à 
chapiteaux feuillages. Sur les rampants 
sont assis deux anges, vêtus de longues 
tuniques ceintes à la taille, enveloppés dans 
leurs ailes repliées comme dans un bouclier, 
d'une main tenant le bâton pommeté et de 
l'autre faisant un geste qui annonce la part 
qu'ils prennent à l'événement capital par 
lequel sera renouvelé le monde. Ils repré- 
sentent ici la cour céleste, soit qu'on ad- 
mette la tradition de quelques mystiques, 
qui veulent que l'ange Gabriel n'ait pas été 
envoyé seul à Marie, mais accompagné 
d'une escorte dont il était le chef; soit que 
l'on croie pouvoir nommer les autres archan- 
ges connus S. Michel et S. Raphaël. Seul, 
Gabriel est admis à parler, les deux autres 
se sont arrêtés pour lui laisser remplir sa 
mission. 

Le ciel s'est abaissé. Un bandeau étoi- 
le (i) traverse la pointe du pignon et de là 
jaillit un rayon de lumière sur lequel des- 
cend la colombe divine. 

Une draperie, attachée par des anneaux 
à une tringle, à la hauteur des chapiteaux, 
fait fond aux personnages et limite la pièce 
où se passe l'action, dans l'humble maison 
de Nazareth. 

Gabriel se tient debout et de côté, à la 
droite de Marie. Ses cheveux sont longs et 
bouclés ; sa tunique à manches courtes est 
couverte d'un manteau ramené en avant ; 
ses ailes sont abaissées. De la droite, il 
montre l'Esprit-Saint ; de la gauche, il tient 
le bâton, terminé par une boule, qui est, 
chez les Grecs, et à leur instar chez les 
Latins, le signe de la mission {-). 

Voir, pour l'Annonciation, les fresques de St-Urbain nUa 
Caffarella, à Rome (Rohault de Fleury, [Evangile, t. I, 
pi. VIII,fig. 2.) 

1. Dans la gravure de Ciampini, le ciel a dtd transforma 
en un mur crénelé : « De muro vero cum pinnis asserere 
possumus quod pictor Nazareth civitatcm exprimera 
voluit )> (Ciampini, II, 26). 

2. Linteau du XI ^ siècle, K l,i porte latérale de Ste- 



Marie était occupée à filer, quand l'ar- 
change est entré. Elle a suspendu son 
travail, mais ne s'est pas levée. Sa main 
gauche tient en l'air deux fuseaux (i) et sa 
droite fi.xe sur ses genoux une bande étroite 
qui dénote que le voile du temple n'est pas 
encore achevé. Comme toujours, elle est 
chaussée, vêtue d'une robe et d'un manteau 
ouvert en avant et pudiquement voilée. 
Elle est assise de face sur un siège sans 
dossier, avec escabeau ajouré sous les 
pieds. 

Suivant la tradition iconographique, mais 
non patristique, elle est accompagnée à sa 
gauche d'une suivante, dont la petite taille 
indique la condition inférieure (-). Sa figure 
est celle d'une personne âgée, pour mieux 
préciser son rôle de gardienne à l'égard de 
la Vierge. 

2. Visitation. — Au fond, une triple ar- 
cade cintrée, à colonnettes, avec toit cou- 
vert en tuiles concaves, est flanquée de 
deux colonnes, également cannelées en spi- 
rale, qui se terminent chacune par un dis- 
que, où sont figurés deux oiseaux. De 
chaque côté deux portes cintrées, avec 
oiseaux répétés au tympan et draperie 
pendante, ferment l'habitation. La scène a 
donc lieu dehors et déjà les colombes, si on 
peut les qualifier ainsi, avaient nommé 
symboliquement les deux femmes qui se 
visitent. S"= Elisabeth était assise devant 
sa porte, sur un siège à dossier ; elle s'est 
levée, sans descendre de son escabeau, 
pour saluer sa cousine, vers qui elle tend 
les mains. Sa figure indique un âge avan- 
cé ; un voile abrite ses cheveux. 

La Vierge, vêtuecomme à l'Annonciation, 

Marie au Transtévère, à Rome (TEvanirile, t. I, pi. V, 
fig. I). 

1. Comme dans la mosaïque des SSts-Nérée et Achillée, 
qui est du IX'= siècle et, au V", dans la mosaïque de l'arc 
triomphal de Ste-Marie Majeure (/'/:"7'(;;;!,'., t. I, pi. II; 

pl.lll, fig. 3)- 

2. La suivante se remarque, au XII'' siècle, dans les 
fresques de St-Urbain alla Caffarella {V Evang., t. I, pi. 
■VIII, fig. 2) et dans un vitrail de la cathédrale d'Angers. 



Hcs portes De bronze ne TBénétient. 



t5 



s'incline profondément et fait un double 
geste qui exprime sa satisfaction et son 
humilité. Derrière elle se tient debout sa 
petite suivante, qui évidemment s'attache à 
ses pas et ne doit pas la quitter (■). 

3. Nativité (2). — Quatre anges sont 
descendus du ciel et se sont arrêtés au-des- 
sus de la grotte, où l'enfant Jlsus vient de 
naître : ils tendent vers lui leurs mains en 
signe de joie. Marie est couchée, drapée 
dans son manteau, voilée et chaussée, aux 
pieds du berceau ou de la crèche dans le- 
quel elle a déposé son divin fils, lié de 
bandelettes et léché amoureusement par le 
bœuf et l'âne. Salomé, jeune et la chevelure 
soignée, présente avec empressement, à 
Jésus qui va le guérir, son bras paralysé(3). 

Plus bas, Ste Anastasie, assise sur un 
banc, avec support pour les pieds, les man- 
ches retroussées, lave le nouveau-né dans 
une cuve cylindrique, à panse godronnée, 
soutenue par un pied qui lui donne l'appa- 
rence d'un calice. Salomé debout verse l'eau 
avec un vase à anse. 

A gauche, S. Joseph, assis sur un pliant 
à dossier bas, tourne le dos à la scène de la 
Nativité. Pensif, il porte la main à sa figure 
d'un air triste et parait totalement étranger 
au mystère qui s'accomplit. 

4. Annonce aux bergers. — Un ange 
plane dans les airs ; de la gauche il tient le 
bâton pommeté des hérauts envoyés en 
message, de la droite il gesticule avec un 
vieux berger barbu, que réchauffe une peau 
de mouton jetée sur les épaules et qu'accom- 
pagne son jeune fils : les deux pâtres ont 
aux pieds des espèces de bottines à bords 
retournés. Leur troupeau, qu'abrite un arbre 
maigre à trois branches élancées, se com- 

1. Cette suivante soulève la portière, dans une mosaïque, 
\ St-Marc de Venise [L'Evang., t. I, pi. IX, fig. i). On la 
retrouve sur la châsse des grandes reliques, à Aix-la-Cha- 
pelle {Mi'l. d'arch., t. I, pi. 2). 

2. VEvang., t. I, pi. .XIII. 

3. Grande châsse, à Ai.\-la-Chapelle, fin du XI^' siècle 
\ .VU!, ifiinh., t. I, pag. 22.) 



pose d'un bélier, d'une chèvre avec son che- 
vreau et de deux brebis qui paissent ('). 

5. Voyage des Mages. — L'étoile miracu- 
leuse brille au ciel : ce n'est pas un astre 
rayonnant, mais un fleuron à huit pétales. 
Les trois Mages la regardent et la montrent 
de la main droite tendue. Montés sur des 
chevaux, dont la main gauche tient la bride, 
ils ont, comme insigne de royauté, la cou- 
ronne sur la tête. Leurs pieds s'appuient 
sur l'étrier. La barbe indique l'âge mûr ; 
cependant le plus vieux ouvre la marche. 
L'artiste l'a mis au plan supérieur, le plus 
rapproché de l'étoile, tandis que les deux 
autres se suivent de près, au premier plan 
du tableau. 

6. Visite à Hérode. — Le fond du pan- 
neau est garni par un portique, dont les 
quatre arcades cintrées sont soutenues par 
des colonnes torses : la toiture n'existe plus, 
endommagée par le temps. Les trois Mages 
sont debout, à la suite les uns des autres. Ils 
gesticulent et de la droite tendue semblent 
répondre aux questions qui leur sont posées. 
Leur costume se compose de brodequins à 
revers, d'une tunique courte ceinte à la 
taille et d'une couronne royale. Le plus 
jeune est au milieu et la différence d'âge 
s'accuse par un visage imberbe. Hérode, 
couronne en tête, pérore des deux mains. 

I. « De vieilles It^gendes, dont malheureusement l'au- 
thenticité n'est pas prouvée, disent que S. Catien a été le 
chef des bergers de Bethléem, qu'il a été un des serviteurs 
de la Cène, qu'il a prêché en Grèce, qu'il a été per- 
sécuté en Touraine par les druides dont il a converti le 
prince. 

« Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il a fondé l'Église de 
Tours, où il conserve trois fêtes solennelles : les 18 
décembre (mort), 2 mai (translation), 19 octobre (révé- 
lation). 

« Ce saint est invociué par la piété publique pour re- 
trouver les objets perdus, comme S. Antoine de Padoue, 
et d'après l'histoire, plus spécialement les objets perdus 
d'une façon désespérée comme ceux déjà tombés aux 
mains des brigands. La liturgie de sa fête dit : ^< La divine 
« clémence a, entre autres grâces, honoré le bienheureux 
« de ce privilège spécial que quiconque aura perdu quel- 
« que chose de la maison, et le recommandera en toute 
<i confiance de cœur au saint pontife, aura certainement 
i. la joie de le retrouver. » (Rosier de Marie). 



i6 



iRctiuc De rSrt chrétien. 



Il est assis, haut monté, sur un trôrte massif 
en orfèvrerie, divisé en panneaux gemmés, 
rembourré (à la manière byzantine) d'un 
coussin rond et terminé par un dossier bas 
dont les extrémités s'amortissent en boule. 
Un défaut de perspective relègue au second 
plan le ciborium destiné à abriter le trône 
et celui qui y siège. Quatre colonnes torses, 
disposées en carré , élèvent une calotte 
hémisphérique, découpée en arcades à la 
base et terminée au sommet par un trèfle 
ou fleur de lis. 

7. Adoration des Mages. — Nous ne 
sommes plus à l'étable, mais, comme le dit 
expressément un évangéliste, dans une 
maison, douiuni ('), accusée par sa façade 
extérieure : un fronton à tuiles sur les ram- 
pants et deux colonnes à chapiteaux feuillus 
et cannelures au fût pour supports. Aux 
écoinçons planent deux anges, qui d'une 
main montrent la scène et de l'autre tien- 
nent un bâton pommeté. Un troisième ange, 
muni du même insigne, a pénétré à l'inté- 
rieur : au-dessous de lui brille l'étoile en 
fleuron dont il a dirigé les mouvements et 
arrêté la marche (-). Des trois Mages repré- 
sentés dans le même costume qu'au tableau 
précédent, le premier seul a mis un genou 
en terre : les deux autres sont restés debout, 
les yeux fixés sur le groupe divin. Marie, 
voilée, est assise sur un siège carré et pose 
les pieds sur un escabeau plus étroit, élevé 
au-dessus du sol. Sa main droite reçoit l'of- 
frande du second INI âge, présentée à deux 
mains clans un plat ovale, comme pour les 
deux autres, mais sans distinction de l'objet 
mystique qu'il contient. Delà main gauche, 
elle soutient son fils, vêtu d'une tunique 
longue, assis de côté sur ses genoux et bé- 
nissant. 

8. Somineil des Mages. — Ce panneau 

1. s. Matth., II, II. 

2. M. de Saint-Laurent a été induit en erreur par la gra- 
vure de Ciampini, quand il a écrit : (( Il (l'ange) vole au- 
dessus de leur tête (des Mages) et tient lieu de l'étoile. » 
{Guide de Vari Chn't., l. IV, p. 170). 



est très intéressant à étudier au point de vue 
de l'architecture militaire. En effet, il nous 
met sous les yeux l'enceinte entière d'une 
ville fortifiée, avec ses portes flanquées de 
tours rondes qui sont coiffées de toits en poi- 
vrière, ses murailles crénelées, dont les pier- 
res sont taillées en bossages diamantés, son 
chemin de ronde percé de meurtrières, et 
dans le lointain, un double donjon à tours 
élancées. Au centre de cette forteresse, les 
trois Mages, couronnés et vêtus, sont éten- 
dus ensemble sur un lit commun dont le ma- 
telas épais est soulevé par quatre pieds tour- 
nés. L'un d'eux dort encore, mais les deux 
autres ont entendu la voix de l'ange qui 
leur apparaît et ils l'écoutent avec une at- 
tention mêlée de surprise. L'ange est des- 
cendu du ciel pour les avertir de retourner 
en leur pays par un autre chemin : de l'index 
il leur formule l'ordre de Dieu et ses ailes 
abaissées, mais non repliées, indiquent qu'il 
va à l'instant, sa mission achevée, repren- 
dre son vol vers les cieux ("). 

9. Songe de Joseph. — Joseph est étendu 
sur un matelas à bords arrondis. Il lève 
légèrement la tête de dessus l'oreiller et y 
porte la main, comme quelqu'un qui est 
réveillé en sursaut. Il a toute sa barbe, ce 
qui lui donne l'aspect non d'un vieillard, 
mais d'un homme dans la force de l'âge. 
Pour tout vêtement, il n'a qu'une tunique 
qui laisse ses bras en partie découverts. 
L'ange, aux ailes éployées et baissées, lui 
parle en faisant avec l'index un geste impé- 
ratif; l'autre main s'appuie sur le bâton, signe 
de sa mission céleste. La scène se passe, 
par un défaut de perspective, à côté de l'en- 
ceinte circulaire d'une ville dont les murail- 
les sont rehaussées de tours droites et sé- 

I. M. Bayet, dans son étude érudite sur l'Adoration des 
Mages, cite, d'apri;s Ciampini, les quatre panneaux que 
je viens de décrire. 11 aurait mieux fait de renvoyer à la 
publication de M. Parker, dont il a pu facileinent avoir 
connaissance à Rome. La photographie l'eût aussi éclairé 
sur la date qui n'est certainement p.is, comme il le croit, 
le « X.!" %\bc\c.'^{Archiv. des jiiissions scien/i/iq., 1876, 
S^sér., t. III, p. 471). 



£es portes De bton^e De TBénétjent. 



17 



vères. Au fond, on distingue entre deux 
tours une espèce de palais imposant. Toute 
cette architecture, d'un grand effet, deman- 
derait à être étudiée en détail. 

10. Fuite en Egypte. — La porte de la 
ville vient d être franchie : c'est un mur 
droit, percé d'une grande baie cintrée, cou- 
ronné par une rangée de merlons et se re- 
liant aux maisons dont on voit les façades 
intérieures. En tête marche S. Joseph, en 
tunique et manteau, pieds nus, qui tient 
l'âne par la bride et qui, pour soulager la 
mère, a pris l'enfant qu'il a assis sur son 
épaule. Le petit Jésus est déjà grand : il 
est habillé d'une tunique et, pour indiquer 
sa mission doctrinale dans le monde, il a un 
rouleau à la main. L'âne chemine gaillarde- 
ment, la tête haute, comme s'il était fier de 
porter Marie, qui a la tête voilée et tend 
les deux bras vers son divin Fils. Enfin, en 
arrière, suit Dixmas, qui deviendra un 
jour le bon larron. C'est un adolescent ; 
d'une main il stimule l'âne avec une verge, 
de l'autre il tient, à un bâton posé sur son 
épaule, un baril dont l'eau devait, pendant 
la route, étancher la soif des fugitifs (i). 
Un palmier à branches recourbées dresse 
sa haute tige entre S. Joseph et l'âne (-). 

1 1. Massacre des Innocents. — Hérode, 



1. M. de S. Laurent a parfaitement établi l'identité de 
ce personnage d'après les monuments, dans son Guide de 
V art chrétien, t. IV, p. 180. Quoi qu'en dise le P. Cahier 
{Nouv. niH. d^iirch., t. II, p. 158-161), l'iconographie de ce 
sujet, comme de beaucoup d'autres, n'est intelligible qu'à 
l'aide des apocryphes. — Toutes ces scènes du Nouveau 
Testament demandent, pour leur éliicidation complète, à 
être rapprochées de la belle châsse émaillée, de style by- 
zantin, qui api^artient ;\ l'église de Huy, en Belgique, et 
qui a été donnée en entier et par le menu, dans ce môme 
tome 1 1 des .Xiunicaitx mélange.':. 

2. Cet arbre, dont parle Sozomène [Hist. cccles., lib. V 
cap. 21), paraît avoir existé réellement près d'Hermopolis 
on le vénérait et on attribuait plus d'un prodige à l'emploi 
de ses feuilles et de son écorce. .^u XII'' siècle, Honorius 
d'Autun en faisait un pêcher [Speciil. eccle^., serm. de 
Innocentib.) : « Fertur etiam quod, cum Hermopolim 
civitatem intrassct, arbor persicus alta, d.cmonibus conse- 
crata, coram Salvatore se usque ad terram inclinasset ; 
qua; post niultos ibidem annos duravit et multis multa 
bénéficia sanitatum contulit. » 



couronné et le sceptre en main, trône sur 
un siège élevé, haussé de deux gradins et 
abrité sous une arcade cintrée, qui repose 
sur le sol à l'aide de colonnes. De la droite 
tendue, il donne l'ordre de regorgement 
général, et de l'index insiste pour l'accom- 
plissement inique de sa volonté. « Satelks, 
i, ferrtim râpe ; perfîinde cnnas saiiguine, » 
disait Prudence dans l'hymne des SS. In- 
nocents. Le satellite vient d'arracher un en- 
fantnuàsa mère, qui, de désespoir se déchire 
la figure et se précipite pour le retirer de 
ses mains farouches. Une autre mère, non 
moins désolée, se jette sur un second bour- 
reau qui tient son enfant par le pied et va 
lui briser la tête sur la pierre du pavé : 
« Et allidet parvulos tîios ad petrmn, » ainsi 
que l'exprimait à l'avance le Psalmiste (Ps. 
cxxxvi, g) (i). Trois petits cadavres 
gisent déjà à terre. Une mère, affolée de 
douleur, tient celui de son fils étendu sur 
ses genoux à la manière des Pietà italiennes, 
dont nous avons ici le type le plus ancien, 
antérieur d'un siècle à la Pietà en mosaïque 
du baptistère de Florence. Elle voudrait 
abaisser sur lui ses yeux, mais elle n'ose ; 
on voit à la fixité de son regard combien 
elle est inconsolable. 

13. Présentation au temple (2). — Joseph, 
barbu, suit Marie, portant humblement 
à la main les trois colombes du rachat. La 
Vierge, voilée et drapée dans son manteau, 
remet son enfant, qu'elle tient à deux mains, 
au vieillard Siméon, qui, la tête couverte, 
s'incline respectueusement pour le prendre 
dans ses bras. Derrière lui est debout la 
prophétesse Anne, les pieds chaussés, la 
tête abritée par un voile et un rouleau à la 
main, pour désigner les paroles qu'elle pro- 
féra en cette circonstance. C'est à l'autel 
même que se fait l'offrande. L'autel est un 

1. L'Ei'ang., t. I, pi. xxvn. 

2. Ciampini y voit, je ne sais pourquoi, la circoncision, 
qui ne paraît guère en iconographie avant le XV'^ siècle 
(11,29). 



i8 



ÎReduc De rart cfjrcticn. 



massif cubique, orné à la partie antérieure 
d'une croix pattée à branches égales, et sur- 
monté d'un ciborium, dont les quatre colon- 
nes sont cannelées verticalement ou en spi- 
rale et dont la calotte est couverte de tuiles 
courbes, comme un édifice ordinaire. Ainsi 
que cela se pratiquait au moyen âge, des 
lampes ou pots à feu pendent à ce ciborium ; 
une seule est suspendue à la tringle de fer 
qui relie les deux colonnes latérales ; trois 
autres pendent à la base d'un triangle, rete- 
nu par des chaînes qu'expriment une suc- 
cession de nœuds. 

13. Jésus enseignait les docteurs. — Six 
docteurs, d'âge avancé, sont assis sur une 
estrade élevée, les pieds posés chacun sur 
un escabeau. Ils écoutent et discutent avec 
l'enfant Jésus, assis au milieu d'eux, la tête 
entourée du nimbe crucifère, de la droite 
çresticulant et de la gauche tenant ouvert 
le livre de l'ancienne Loi. Derrière eux 
s'étale un portique à arcature cintrée et toit 
dont les tuiles sont disposées en lo- 
sange. En bas et au côté gauche paraît 
Marie, nimbée, qui tend les bras vers le fils 
qu'elle est heureuse d'avoir retrouvé. 

14. Baptême de N^otre-Seigncur (i). — 
Le ciel est figuré par la moitié d'un globe 
lumineux d'où s'échappe un jet de lumière 
qui s'arrête sur le Christ. Sur ce rayon, qui 
va en s'élargissant, sont figurées la main 
du Père et la colombe du Saint-Esprit. Cette 
main se présente par le dos et comme elle est 
repliée intérieurement en manière de béné- 
diction ou de geste, l'index seul fait saillie. 
C'est une manière expressive d'indiquer que 
le Père a parlé avec prédilection de son Fils 
bien-aimé. La colombe étend ses ailes 
comme dans un vol rapide et sa queue 
touche presque la main divine qui l'envoie. 
LcChrist est debout, nu, au milieu du Jour- 
dain, long et étroit, qui ondule derrière lui. 
Saint Jean, pieds nus, ainsi qu'il convient 

1. Manuscrit de Pise, XI I*-' siècle i^L Evangile, t. I, pi. 
XXXV, fig. 2). 



à un prophète, et barbu comme un habitant 
du désert, de la droite verse l'eau sur la 
tête du Sauveur : le baptême se donne donc 
à la fois par infusion et par immersion. Sur 
cette même rive, on voit, dans le lointain, 
deux spectateurs en partie cachés par un 
repli du terrain. Sur la rive opposée trois 
anges s'avancent respectueusement pour ser- 
vir celui qui est leur maître et leur roi : le 
premier tient en main la tunique qu'il revê- 
tira au sortir de l'eau. 

15. Noces de Cana. — - La scène se déve- 
loppe sur trois plans. Au fond un motif 
d'architecture, où une abside est flanquée de 
deux tours à belvédère, désigne une salle 
à manger, triclinuun. En avant est dressée 
une table, recouverte d'une nappe tombante 
et qui s'arrondit à la façon de l'hémicycle 
absidal. Sur cette table sont disposés irré- 
gulièrement des pains, des verres et une 
corbeille. Autour sont rangés les six con- 
vives, la partie antérieure restant libre pour 
le service. Ils sont assis sur des bancs ofar- 
nis de coussins, le Christ à un bout, la 
Vierge ensuite, les deux époux couronnés 
en signe de joie, au milieu (') ; puis, à 
l'autre extrémité, deux convives, hommes et 
femmes, auxquels il seraitdifficile d'attribuer 
un nom. Le Christ, la tête rehaussée du 
nimbe crucifère, tend la main vers celui qui 
lui fait vis-à-vis et qui lui répond par un 
geste d'admiration. Quatre urnes sont po- 
sées sur le sol au premier plan. Deux servi- 
teurs, en tunique courte, viennent les remplir 
avec d'autres urnes. Assis sur une chaise à 
haut dossier et vu de profil, un musicien pince 
de la harpe, pour accompagner un chanteur 
qui fait entendre, avec force gestes, l'épi- 
thalame ordinaire en l'honneur des époux. 

16. Vocation de S. Picfre et de S. An- 
dré (2). — Le Christ, debout sur le rivage, 

1. Sur X'Exultct de la bibliothèque de la Minerve, à 
Rome, l'épouse seule est couronnée ; cette miniature est 
du XII" siècle {rÉvuni;., t. I, pi. xxxix, fig. 4). 

2. « In hocquadrato sacra designatur historia, quando 



jLcs portes De ûron^e De 'Bénétient. 



19 



nimbé du nimbe crucifère, vêtu d'une tuni- 
que et d'un manteau, parle, en levant la main, 
à deux pêcheurs qui sont dans une barque. 
La voile est tendue au mât. S. Pierre s'a- 
vance, témoignant par ses deux bras dirigés 
vers le Sauveur qu'il est prêt à tout aban- 
donner pour le suivre : ses jambes plient 
sous lui ; il va s'agenouiller, tant est grand 
son transport. Les deux pêcheurs sont 
barbus et habillés d'une tunique qui ne 
descend pas au delà du genou, parce que 
leur genre de vie active, comme pour les 
gens de service, ne comporte pas les vête- 
ments longs qui seraient embarrassants. S. 
André écoute la voix du Sauveur, mais, 
moins empressé que son frère, il tient encore 
à la main les cordes des filets qu'il a jetés 
à la mer. Les vagues qui viennent heurter 
la barque se replient en ondulations, sem- 
blables à ces ondes marines ou postes pour 
lesquelles l'antiquité classique avait adopté 
un type de convention. 

17. Pêche miracîdeuse. — L'idée de ce 
tableau, en substance, n'est pas notablement 
différente du type précédent ('). La diffi- 
culté était donc de ne pas le reproduire 
presque identiquement. L'artiste l'a en con- 
séquence retourné, comme s'il s'agissait 
d'un pendant. Le Christ se trouve main- 
tenant à la droite du spectateur, au lieu 
d'être à sa gauche. Il marche sur les flots 
et avance le bras avec le geste habituel qui 
accompagne un commandement. Ici la barbe 
est très distincte et la tête entourée, con- 
formément aux prescriptions traditionnelles, 
d'un nimbe crucifère. La barque, dont la 
voile est hissée au mât, contient trois pê- 
cheurs, hommes à la barbe fournie, à la 
tunique courte et serrée à la taille, aux 
manches retroussées. Le premier tend vers 
Jésus des mains suppliantes et semble lui 

nempe JESUS apparuit discipulis in littore maris. )> 
(Ciampini, II, 30). 

I. Aussi Ciampini, très peu expert en icono,L;rapliie, con- 
state-t-il « continuatio ejusdem sacni- historix » (II, 30). 



dire que toute la nuit ils ont travaillé en 
vain; le second tire de la mer un filet char- 
gé de poissons, tandis que du regard et de 
la main il en reporte tout le mérite à 
celui à qui est due cette pêche inattendue. 
Le troisième, assis à l'arrière et protégé 
par des barreaux, rame à deux mains. 

18. Multiplication des pains. — S. Pierre, 
qu'on reconnaît sans peine à son type tra- 
ditionnel et au rouleau qu'il tient à la main 
en qualité d'apôtre, suit le Sauveur, dont 
la tête a, comme insigne, le nimbe croisé 
et dont la main bénit les pains que S. Phi- 
lippe lui présente sur un pan de son man- 
teau. Un autre apôtre, la multiplication 
faite, donne à manger à un affamé. Au 
premier plan, sept individus (sept pour ex- 
primer un nombre indéfini) sont assis à ter- 
re et portent le pain à leur bouche. Ils ont 
devant eux, sur deux rangs, douze corbeil- 
les d'osier, pleines de pains ronds, mais en 
telle quantité qu'ils débordent (i). 

19. Jésus et laSajuaritaine. — Le Christ 
est assis près du puits sur un banc. Il mon- 
tre l'eau de la source de vie et, comme pré- 
cédemment, porte le nimbe timbré d'une 
croix. Derrière lui se tiennent debout deux 
apôtres. En face, la Samaritaine, une cruche 
à ses pieds , des deux mains tire la 
corde à laquelle est suspendu un seau anse. 
Après elle un homme et une femme qui re- 
gardent sont adossés à une muraille créne- 
lée, qui laisse apercevoir dans son enceinte 
une tour à toit d'une seule pente et une 
tourelle. Le puits, qui sépare le Christ 
de la Samaritaine, a sa margelle cylindri- 

I. A la cathédrale de Sens, dans un vitrail consacré à 
S. Eutrope, évêque de Saintes, attribué à Jean Cousin et 
exécuté en 1530, on voit la légende ainsi rendue: « Eu- 
trope quitte le roi de Perse, son père, pour aller visiter 
Hérode ; — le jeune prince à cheval ; — il assiste au 
miracle de la multiplication des pains et h. l'entrée triom- 
phante du Christ .\ Jérusalem ; — il baptise, dans la ville 
de Saintes, EustcUe, fille du roi Dynaste; — il est sacré 
évêque, .\ Rome, parle pape ; — il prêche dans la campagne ; 
— il est martyrisé à coups de bâton et de pierres. » (Ga- 
zette des Beaux-. Irts, 2' sér., t. XXII, p. 130.) 



20 



iRctiuc De r3rt cbrcticn. 



que, cannelée verticalement et haussée de 
deux marches. Deux montants élevés, ter- 
minés par des fleurons, ce qui suppose un 
ouvrage en ferronnerie, sont reliés, à la par- 
tie supérieure, par une traverse horizontale 
sur laquelle glisse la corde qui sert à pui- 
ser l'eau. 

20. Entrée à Jérusalem ('). — Trois en- 
fants, accompagnés de deux hommes, jet- 
tent à terre leurs vêtements et chantent 
Hosanuah. Le sol est jonché de palmes. 
Zachée (2), perché au sommet d'un palmier, 

1. Ce panneau est le vingt-deuxième dans la planche de 
Ciampini. D'où provient cette interversion ? 

2. Si l'on en croit la tradition, Zachée, plus connu sous 
le nom de S. Amateur {Aiiimioitr), aurait évangélisé la 
partie ouest de la France {0>ig. chrét. de Bordeaux, ch. 
I, II, III).Voici ce qu'écrit à son sujet le Rosier de Marie^ 
qui est une revue populaire : 

« Le pieux solitaire qu'on révère sous le nom de S. 
Amadour ou S. Amateur, ne serait autre cjue le Zachée 
de l'Évangile qui reçoit JÉSLTS dans sa maison. En sa qua- 
lité d'ami et de disciple du Sauveur, il eut part à la persé- 
cution que les Juifs exercèrent contre tous ceux qui avaient 
embrassé la doctrine de Jésus. 

« Après l'Ascension de son divin et adorable Maître, 
Zachée fut mis sur un frêle esquif et exposé de la sorte à 
la merci des flots. Mais la rage de ses ennemis fut vaine 
et leur attente fut trompée. Zachée, conduit par Dieu, 
traversa sur une pauvre barque la vaste étendue de la 
mer Méditerranée, et vint aborder sur les côtes de la 
France. Il choisit pour sa retraite une solitude profonde 
dans ces contrées reculées du Quercy, peu fréquentées 
alors, mais cependant assez célèbres puisque les Romains 
en entreprirent la conquête, l'an 53 avant Jésus-Christ. 
César lui-même ne put se rendre maître du pays qu'après 
un long siège devant Uxellodunum, aujourd'hui Capde- 
nac, à une petite distance de Rocamadour, et une opi- 
niâtre résistance de ses vaillants habitants, dont il punit 
l'héroïque courage par un acte de cruelle barbarie en leur 
faisant couper les mains. {Commentaires de Ct'frtr, Guerre 
des Gaules, livre VII.) 

« Ce fut là que le fervent disciple du Sauveur vint cher- 
cher un asile. Il se retira dans une grotte naturellement 
creusée dans le flanc du rocher qui domine le village de 
Rocamadour, et où se trouve aujourd'hui l'église renom- 
mée par les grands miracles qu'il plaît à Dieu d'y opérer. 
Il est à croire que ce désert ne tarda pas h. être fréquenté 
de ceux que la sainteté et la prédication de Zachée gagnè- 
rent à Jésus-Christ Ce fut doncdeZachée, plus connu 

dans la suite sous le nom de saint Amadour, que l'F.glise 
de Cahors reçut les prémices de sa foi. A sa mort, arrivée 
à une date incertaine, il fut enseveli dans un sépulcre 
taillé dans le roc. Si l'église, adossée aux flancs mêmes 
du rocher, qu'on a b;"aic plus tard auprès de la sépulture 
de saint Amadour, est devenue dans la suite un lieu de 
pèlerinage si célèbre, il est très proliable (|ue la dévotion 
envers la glorieuse Vierge Marie qui, de Rocamadour, se 



détache les branches qu'il va, par respect, 
semer sur les pas du Sauveur. JFsus, monté 
sur un âne et nimbé comme il convient 
au Fils de Dieu, bénit de la main droite ; 
l'autre main est occupée à tenir la bride. Il 
a pour escorte deux apôtres : le plus rap- 
proché de lui est S. Pierre, sur le type du- 
quel il n'y a pas à se tromper, parce qu'il 
est constamment conforme aux données tra- 
ditionnelles. 

21. Résurrection de Lazare. — Le texte 
latin exigeait un château, castelluni (S. 
Joann., XI, i, 30). Il s'accuse ici sous la 
forme de deux tours élevées, l'une carrée, 
l'autre circulaire, avec un chemin de ronde 
crénelé vers le milieu. Ces tours sont isolées, 
indépendantes et couronnées chacune de 
deux petits tourillons ajourés qui semblent 
destinés à l'habitation et au guet des sol- 
dats. Le Christ, pieds nus, nimbe crucifère 
autour de la tête, vêtu de la tunique et du 
manteau, suivi de ses deux apôtres fidèles, 
étend sa main droite vers Lazare et lui 
commande de se lever. Marthe et Marie, 
représentées dans d'infimes proportions, 
sont prosternées aux pieds du Sauveur et 
le supplient. L'action que l'évangéliste rap- 
porte comme faite successivement, a lieu 
ici simultanément. L'une des deux sœurs 
se redresse, pleine de confiance ; Marie a 
aux mains le linge blanc qui indique qu'elle 
a pleuré : « Vidit (Jésus) eani plorantcml) 
(S. Joann., XI, ^'^. Le sarcophage, où re- 
pose le défunt, est dressé le long de la tour 
circulaire ; comme tous ceux du moyen 
âge, il est à parois obliques, c'est-à-dire 
qu'il va en se rétrécissant de la tête aux 
pieds. Lié, comme une momie, de bande- 
lettes qui se croisent, et serré dans son 
linceul, Lazare n'a de libre que la tête, dont 

propagea ensuite dans tout le pays des environs et dans 
toutes les parties de l'Furope, remonte au pieux solitaire 
qui vécut et mourut dans ce lieu très ignoré, certainement, 
avant lui. Son tendre amour pour sa sauvage mais tran- 
quille retraite, l'avait fait surnommer l'Amant du rocher, 
riipis Amatorius. » 



les portes De oronge De Xénétient. 



21 



les yeux s'ouvrent : il reprend vie. Les deux 
Juifs ou serviteurs, en tunique courte, 
ceinte à la taille, qui ont entrepris de dé- 
barrasser le corps de ses bandelettes, se 
détournent et portent instinctivement la 
main au nez pour montrer que la décompo- 
sition était déjà commencée : « famfœtet » 

(XI, 39). 

22. Guérison de Faveugle-né ('). — Ciam- 
pini a raison de placer ici l'entrée triom- 
phale à Jérusalem, ainsi que la suite de 
l'histoire l'exige, et de renvoyer le no 22 à 
la place du n" 20. Ce changement a dû 
avoir lieu lors de la restauration faite par 
le cardinal Orsini (2). Le groupe du Christ 
et des apôtres, semblable au précédent, se 
tient également à gauche. L'aveugle, déjà 
âgé, appuyé sur un bâton, en jaquette 
courte et ceinture, comme les gens de basse 
condition, s'incline et baisse la tête devant 
celui de qui il attend un miracle. Jésus 
allonge le bras et lui touchant les yeux de 

I. L'aveugle-né de l'Évangile se nomme Célidoine. Il 
était le même que S. Restitut, qui vint fonder l'église de 
S. Paul-Trois- Châteaux, vers la fin du i"=' siècle, avec S" 
Madeleine et S. Lazare. {Congrès archéologique de France, 
t. XXI, p. 279-280.) 

« M. Barthélémy Pocheville, entrepreneur de travaux 
d'art religieux, est aussi un infatigable chercheur en 
archéologie. Il a fait,depuis de longues années, d'heureuses 
découvertes, et tout récemment, il a mis à jour plusieurs 
tombeaux précieux des premiers siècles chrétiens. Ces 
tombeaux, couverts de sculptures, sont mutilés sans 
doute, mais ils sont d'autant plus estimés que la ville de 
Nîmes, autrefois très riche en ce genre de monuments, 
n'en possède qu'un seul d'entier, les autres ayant péri par 
les mains des calvinistes. Le plus important des morceaux 
trouves par M. Pocheville est le devant d'un sarcophage, 
représentant le Passage de la mer Rouge ; les autres frag- 
ments représentent : la Samaritaine, la Guérison de l'hé- 
morrhoïsse, la Prédiction du reniement de saint Pierre. 
On y remarque aussi la Guérison de l'aveugle-né. Ce der- 
nier fragment est d'autant plus intéressant que ce même 
personnage évangélique, qui reçut le nom de Restitut et 
qui vint en France dans la barque de Provence, est re- 
connu pour avoir été le premier évêque de Nîmes. » 

{Rosier de Marie.) 
2. La disposition des panneaux n'est pas toujours rigou- 
reusement conforme à l'histoire évangélique, sur la porte de 
Bénévent. Pour les remettre .\ leur véritable place, il faut 
consulter le savant ouvrage de M. Kohault de Fleury, VE- 
7/ctiigi/e, que je me plais à citer souvent, parce qu'il résume 
sur la vie du Christ tout l'enseignement du moyen âge. 



l'index, le guérit. Derrière l'aveugle sont 
debout deux de ses voisins, f/V//«' (S.Joann., 
IX, 8,) qui témoignent par leurs gestes de 
la réalité du miracle ; ils sont vêtus de la 
tunique et du manteau. A l'angle droit 
du panneau, l'aveugle mendiant, qui a re- 
jeté son bâton et dont la figure semble s'être 
rajeunie, se lave les yeux à la piscine de 
Siloé, suivant la recommandation qui lui 
en avait été faite. La natatoria (IX, 7) est 
exprimée, non par un vaste bassin où l'on 
pourrait nager, mais par une espèce de 
vasque à pied circulaire, hampe fuselée et 
large coupe godronnée, comme on a fait 
souvent au moyen âge les bénitiers ou plu- 
tôt les fonts baptismaux. Cette guérison par 
l'eau de Siloé est, en effet, aux hautes épo- 
ques, un des symboles du baptême, institué 
pour laver l'âme souillée, et l'illuminer des 
vives clartés de la foi. C'est Ciampini qui 
était halhtciné, quand il n'a pas saisi ce 
rapprochement admirable ; on sourit en 
lisant cette phrase absurde : « At quantum 

pictor haliuci nains sit, ncmo non vidct 

clarissime apparet qtiod ioco fonfis sive pis- 
cince pelvini aut similevas efforviav2t.1> (II, 
30.) L'artiste pouvait tout aussi bien figurer 
une source jaillissante ou une piscine rem- 
plie ; s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il était sous 
l'influence de la tradition iconographique, 
qui ne lui permettait pas un pareil écart 
dans le champ du réalisme. 

23. Devtiiere Cène (■). — Le lieu est dé- 
signé par une large tour carrée, régulière- 
ment appareillée, terminée, au-dessus de la 
corniche, par une habitation percée de fe- 
nêtres et amortie en plate-forme. Vis-à-vis, 
sur une haute colonne, est dressée une 
lampe à un bec, destinée à éclairer la Pâque, 
car le festin se fait le soir, à la nuit. La 
table est en demi-cercle, avec un espace 
libre en avant. Sur la nappe tombante, sont 
posés un couteau, deux fourchettes longues 

I. Ms. de Pise, XI P" siècle (Rohault de Fleury, \ Evan- 
gile, t. II, pi. LXXIV, fig. 3). 



22 



iRctiuc tic l'3vt Chrétien. 



et un agneau sur un plat; chaque convive a 
en face de lui un pain rond. Jésus-Christ, 
reconnaissable à son nimbe crucifère, occupe 
la première place au côté gauche : les apô- 
tres suivent, pressés les uns contre les au- 
tres. Ciampini en compte douze, Mgr de 
Vita onze seulement, et c'est lui qui a rai- 
son ('). Ils sont assis sur un banc. Le der- 
nier, plus bas que les autres, est en dehors du 
demi-cercle et sur un escabeau (-). Il gesti- 
cule des deux mains : on voit qu'il cause avec 
le Sauveur, qui tend vers lui la droite. Est- 
ce Judas dont la trahison serait ainsi dévoi- 
lée ? Il est à part et dans une position infé- 
rieure, deux signes de mépris qui ne peuvent 
s'appliquer qu'à lui. La seule raison d'hésiter 
à le nommer, serait qu'il n'y a que onze 
apôtres: il serait donc déjà sorti. Mais si 
l'on considère l'iconographie byzantine, qui 
a déteint sur l'iconographie latine, ce person- 
nage mis ainsi en évidence est très certai- 
nement Judas. Dans certains cas, le Christ 
lui donne l'hostie ; en d'r.utres, il lui parle 
simplement. La tradition s'est si longtemps 
maintenue à cet égard que, sur une tapisserie 
de la fin du XV^ siècle, à la cathédrale de 
Beauvais, « Judas est presque en face de Jé- 
sus qui paraît lui adresser la parole (3). » 

1. On peut consulter, pour les plus anciennes représen- 
tations de la Cène, \ Evangile de M. Rohault de Fleury. 
Planche Lxxni, la Bible syriaque du VP siècle ne figure 
que onze Apôtres au moment de la communion ; le même 
nombre est assis autour de la table dans la mosaïque, 
également du ¥1= siècle, de S. Apollinaire, à Ravenne. 
Planche Lxxiv, le manuscrit de la Bibliothèque nationale, 
XI"= siècle, ne montre que neuf communiants, quoiqu'il y 
eût place pour davantage ; un autre manuscritduXIl<^siccle 
en compte onze autour du Sau\-eur, et Judas, en avant, tou- 
chant au plat ; enfin, le manuscrit de Pise en place douze h 
la suite du Sauveur. Il y a donc fixité dans l'art primitif et 
hésitation ultérieurement. 

Que le nombre onze ne nous étonne pas au W siècle, 
puisque, au IV"', S. llilaire de Poitiers écrivait, dans sa 
30'' homélie sur S. Matthieu, que Judas fut absent à l'heure 
où JÉSUS distribuait l'Eucharistie, le traître étant indigne 
de recevoir le Sacrement éternel. 

2. Voir sur la place attribuée à Judas dans l'iconographie 
du moyen âge une savante note de M. de Laurière (Con- 
çn^s archéologique de France, 47= session, p. 536-539). 

3. Barraud, Noi. sur les tapiss. de la cath. de Beauvais, 
p. 41. 



24. Lavement des pieds (,). — A l'arrière 
plan, se présente un château fortifié. Les 
deux tours du fond, crénelées, sont reliées 
par un corps de logis, à toiture et fenêtres. 
En avant s'étend une muraille semi-circu- 
laire, crénelée et à la partie antérieure mu- 
nie d'une petite tour plate, dont la hauteur 
ne dépasse pas celle des merlons : en haut 
on y observe une habitation fenestrée. Au 
premier plan, Jésus agenouillé, avec le nimbe 
crucifère pour le distinguer, lave le pied droit 
à S. Pierre, qui, assis sur un escabeau, d'a- 
bord s'en défendait, mais qui demande main- 
tenant, en montrant sa tête et en étendant 
la gauche : « Non tantiini pedes meos, sed et 
tnanus ctcapntl> (S. Joann., XIII, 9). L'a- 
pôtre, dont les cheveux sont disposés en 
bourrelet, parce que le dessus de la tête a été 
rasé (2), porte une tunique courte. Le bassin 
qui sert au lavement despiedsestbasetlarge; 
sa coupe est ornée extérieurement de go- 
drons. Derrière le Sauveur, une personne 
debout tient à la main le vase avec lequel elle 
a rempli d'eau le bassin. A gauche deS. Pier- 
re, un apôtre en tunique ôte sa chaussure et, 
pour le faire plus commodément, élève son 
pied gauche sur un escabeau. Derrière eux 



« Saint Probace a été l'un des disciples de Notre- 
Seigneur. Il assista à la Cène. Lors de la persécution de 
Jérusalem, il gagna par mer l'Italie, évangclisa Aquilée et 
Ravenne, se rendit à Rome; il en partit bientôt avec saint 
Trophime pour les Gaules. 11 visita les Alpes, et après une 
vie apostolique, il mourut le 8 des calendes de septembre. 
Raban-Maur le mentionne, au neuvième siècle, ignorant 
où est son tombeau. La ville de Tourves avait conservé 
une dévotion très vive à saint Probace. C'était un indice 
du voisinage de son tombeau. Il y a peu de temps, en effet, 
que les reliques du saint ont été découvertes et reconnues 
par l'évêque de Fréjus, dans une chapelle dédiée au saint, 
à quelque distance de Tourves (Var). 1>( Rester de Marie.) 

S. Prisco, premier évêque de Capoue et martyr, dont la 
fête se célèbre le i" septembre, passe pour être un des 
72 disciples et le propriétaire du Cénacle où J.-C. célébra 
la dernière Cène avec ses Apôtres. 

1. Fresque de S. Urbain alla Caffarella {VÉvang.,L II, 

pi. LXXV, fig. l). 

2. Voir sur l'origine de la tonsure ecclésiastique reportée 
à S. Pierre, ma monographie de la Cathédrale ifAnagni, 
pag. 38, note 4. A St-Sulpice on nous enseignait quelle 
avait S. Paul pour auteur. Ertidimini, qui judicatis 
terrant. 



Les portes ne bronze De T5énétjent. 



23 



se pressent les autres apôtres. Là encore 
ils ne sont que onze, à moins qu'on ne 
compte celui qui assiste le Sauveur et qui 
fait l'office de serviteur : à sa tunique longue, 
on dirait, en effet, un apôtre. 

25. Prière au jardin des oliviers. — Le 
ciel est figuré, comme d'habitude, par la 
moitié d'un globe, cerné d'une double bor- 
dure. Du rebord, émerge un ange aux ailes 
étendues, en tunique, qui se baisse et, les 
deux mains tendues en bas, remplit le rôle 
de consolateur. Le Christ, en tunique à 
ceinture, nimbé comme il est d'usage pour 
Dieu, prie mains jointes, à genoux sur la 
pente inférieure du rocher. La montagne se 
dresse devant lui, nue et aride, plantée de 
rares arbres sur sa déclivité ; comme le 
Vésuve, elle se double d'une seconde cîme. 

26. Réveil des apôtres. — Au fond, une 
montagne aride. A sa base, Jésus, pieds 
nus, en tunique et manteau, avec le nimbe 
crucifère, debout, reproche à ses apôtres leur 
sommeil intempestif. Ils sont au nombre de 
huit sur la gravure de Vita ; cependant j'en 
distingue onze. Les trois premiers dorment 
encore, accoudés sur le bras droit, assis à 
terre. Un seul s'est levé, sa chevelure le fait 
nommer S. Pierre. Les autres, la tête en- 
veloppée, pour éviter la fraîcheur, dans leur 
manteau, que celui-ci a rejeté, se réveillent, 
regardent ou se demandent entr'eux qui les 
trouble ainsi dans leur sommeil. 

27. Capture de Jésus. — Le Christ, 
identique au précédent panneau, est suivi 
de S. Pierre, le volimicii à la main. Debout, 
il fait un geste qui terrifie et renverse les 
soldats qui sont venus pour le saisir. Éten- 
dus à terre, ils tendent vers lui les mains en 
le suppliant : leur costume est une tunique 
courte, qui laisse les jambes à découvert. 
Ceux du second plan, que la malédiction n'a 
pas encore atteints, tiennent des brandons 
ou des armes. 

28. Baiser de Judas. — Judas, dégradé 
et pour cela dépouillé de son manteau. 



étreint au cou le Sauveur qui se baisse com- 
plaisamment pour se laisser embrasser par 
le traître qu'il serre dans ses bras. Jésus, 
pieds nus et nimbe crucifère, saisi par un 
soldat à la main, est poussé par un autre. 
Surle côté marche l'escorte, arméede bâtons, 
de lances et de verges. S. Pierre, emporté 
par son zèle, coupe l'oreille à Malchus, qui, 
dans la douleur, met un genou en terre, 
crie et, les mains suppliantes, implore le 
secours du Christ, qui lui tourne le dos et 
qu'il voudrait émouvoir. 

29. CoDiparjition de Jésus devant Caïphe. 
— Ciampini voit dans le n° 28 la com- 
parution devant Anne et dans le n° 29 
devant Caïphe. La première scène n'est 
qu'indiquée; la seconde est spécifiée rigou- 
reusement par le reniement de S. Pierre, 
qui se fit « in atritim pontificis > (S. foann., 
XVIII, 15). Emmené par la cohorte, dont 
on distingue en l'air l'armement : « cohor- 
tem — cîim laternis, facibus et arjnis » 
{S. Joann., XVIII, 3), sous la conduite d'un 
tribun, tribunus (XVIII, 12), le Christ, 
toujours avec le même aspect, comparaît et 
répond par ses gestes aux questions qui lui 
sont posées. Caïphe, drapé dans son man- 
teau, lui adresse la parole, ainsi que l'indique 
sa droite levée : il est assis sur un sièsre 
ajouré, à escabeau et que surmonte un dais 
ouciborium, dont la plate forme moulurée 
est soutenue par un cintre qui repose sur une 
colonne (la seule visible) à chapiteau feuil- 
lage. Debout, derrière le Pontife et à sa 
gauche, se tient un soldat de garde, un 
bouclier au bras. 

30. Repentir de /udas. — Le scène se 
passe dans le temple « in teniplo » {S. Matth., 
XXVII, 5), figuré par une grande arcade 
cintrée, bâtie par-dessus, avec une rangée 
de fenêtres et une surélévation également 
fenestrée au milieu et flanquée, à droite et 
à gauche, d'une tour plate et étroite, dont 
le sommet se couronne aussi d'une habita- 
tion. En avant, on remarque une table car- 



24 



ïRetJue tie r3rt cfjréticn. 



rée, recouverte d'un tapis qui retombe à 
terre et que garnissent des pièces de mon- 
naie, isolées. A cette table sont assis, à 
o-auche et en face, deux princes des prêtres, 
la tête voilée. Le siège à escabeau, figuré 
à gauche, est des plus curieux pour sa 
structure et son ornementation. Celui qui 
y prend place dit à Judas : « Quidadnos .?» 
{S. Matth., XXVII, 4) par un geste ex- 
pressif, auquel l'autre donne son adhésion. 
Judas, en se détournant, la main gauche aux 
yeux comme s'il pleurait de rage, jette sur 
la table l'étui d'où sortent les trente pièces 
d'argent qu'il a reçues pour prix de sa tra- 
hison. 

31. Pendaison de Jtidas. — Judas s'est 
pendu, à l'aide d'une corde, à la cîme d'un 
arbre qui ressemble à un palmier et dont 
l'unique branche feuillue, les autres ayant 
étécoupéeslelongdu tronc, pliesouslepoids. 
Pieds nus, la tunique sans ceinture, les bras 
pendants. Judas agonise. Le démon, qui a 
inspiré cet acte coupable (•), se cramponne 
à ses épaules pour que la corde serre mieux 
le cou. Sa figure est cynique, il regarde 
avec un sourire de satisfaction malicieuse 
la souffrance du patient; des ailes de chauve- 
souris, dressées en l'air, sont soudées aux 
épaules de l'esprit du mal qui agit surtout 
dans les ténèbres. La tunique entr'ouverte 
de Judas laisse voir ses entrailles qui 
s'échappent de son ventre crevé. Ainsi finit 
toujours dans l'iconographie du moyen âge, 
cette scène tragique (2). 

1. « Intravit autem Satanas in Judam, qui cognomina- 
batur Iscariotes, unum de duodecim. Etabiit et locutus 
est ciim principibus sacerdotum et magistratibus quemad- 
modum illum traderet eis. » (S. Luc, XXII, 3-4.) 

2. Une vie du Christ, en français, du XV= siècle, pré- 
ciseainsice détail '.«Jettes les deniers au temple, s'en partit 
(Judas) et se pendit et creva par le milieu, si que les en- 
trailles qui avoient conçu la trahison, cheurent toutes dis- 
persées. » (Gabr. Peignot, Predicatoriaiui, p. 395.) 

Ce détail est inspiré par un passage du discours prononcé 
par S. Pierre à Jérusalem, lors de l'élection de S. Mathias 
à la place de Judas : « In dicbus illis exurgens Petrus in 

medio fratrum dixit: Et hic quidem fjudas) possedit 

agrum de mercede iniquitatis et suspensus crepuit me- 



32. Reniemeni de S. Pierre. — Selon 
l'Évangile, S. Pierre n'entra pas dans la 
maison de Caïphe ; il se tint dans l'atrium, 
« inah-ioyy (S. Alatth., XXVI, 69). L'atrium 
est un portique ouvert, vu de profil, une 
espèce de loggia florentine. Deux colonnes 
romanes, dont le chapiteau se découpe en 
trois feuilles aiguës, supportent un arc cin- 
tré dont la plate-forme est exhaussée en 
tourelles de guet, à l'angle gauche et au 
milieu. Sous l'arcade sont debout l'apôtre, 
toujours reconnaissable au bourrelet que 
forment ses cheveux, et la servante qui, 
non contente de l'apostropher, le prend vive- 
ment par le bras droit, pour mieux lui per- 
suader qu'elle le reconnaît. Aussitôt le coq, 
perché à un des angles du toit plat du 
portique (i), chante, et S. Pierre, touché 
à ce cri répété qui lui rappelle la prédiction 
du Sauveur, sort pour pleurer : « Egrcs- 
sus foras, flevit aviare » {S. Mai t., XXVI, 
75), marchant précipitamment : des deux 
mains il essuie les larmes qui coulent de ses 
yeux. 

33. Lavemeni des mains de Pi laie. — Ce 
tableau porte en chef l'inscription et la date 
de la restauration générale de la porte. Cette 
particularité, à elle seule, me ferait déjà 
naître un soupçon. Il se confirme, quand 
je vois que la mise en scène est par trop 
simple, puisqu'elle ne comporte que deux 
personnages, ce qui détonne par comparai- 
son avec les autres panneaux mieux garnis 
et aussi avec le style traditionnel qui assied 
constamment Pilate et l'entoure d'une es- 

dius et diffusa sunt omnia viscera ejus. » {Act. Apost., 1, 
15, 18). La Bible de Vence traduit ainsi d'après le grec: 
« Et après avoir acquis, c'est-à-dire conhibué à acquérir 
un champ de la récompense de son péché, s'étant précipité 
sur le visasse et étant resté retenu d'un côté par les jambes 
et de Pautre par le funeste cordeau dont il s\'tait lié la 
gorge, il a crevé par le milieu du ventre et toutes ses en- 
trailles se sont répandues. »(T. XXI, p. 464, édit. de Mé- 
quignon, Paris, 1822.) 

I. Ce coq est ordinairement figuré sur une colonne 
{L'Évang.,X. \l, pi. lxxxi, lig. 2 et 4 ; pi. Lxxvn, fig. 
2 et 3). On croyait, au moyen âge,posséder cette colonne à 
S. Jean de Latran. 



ïLes portes De oronge ne TBénétienr. 



25 



corte d'honneur (i). Ce panneau aurait donc 
été refait, au moins en partie, au temps du 
cardinal Orsini. 

Pilate est debout, en tunique et manteau, 
la barbe au menton. Vers lui, à gauche, 
s'avance un serviteur en jaquette et bot- 
tines retroussées, qui de la gauche tient 
un plateau et de la droite verse avec un 
pot à anse de l'eau sur les mains du pré- 
sident, iprœsesj) {S. Matt/i., XXVII, 2), 
qui par cet acte de lâcheté cherche à mon- 
trer qu'il est innocent de la condamnation 
à mort. 

34. Flagellation. — Le Christ est flagellé 
dans l'intérieur même du prétoire, désigné 
par deux travées voûtées en cintre, dont 
la retombée a lieu sur un pilier carré, à 
chapiteau feuillu. Il se distingue par son 
nimbe crucifère, sa tunique, son manteau 
et ses pieds nus. Deux bourreaux lèvent sur 
lui, pour le frapper, des branches hérissées 
d'épines : il n'est pas attaché et les deux 
autres satellites le tirent violemment par 
les bras. 

35. Adoration dérisoire dn Roi des Juifs. 
— Le Christ, nimbe crucifère et couronne 
d'épines à la tête, une chlamyde agrafée à 
l'épaule droite sur sa tunique, est debout, 
roseau en main. Deux soldats, « milites 
prcEsidis ^> {S. Matth., XXVII, 27), vêtus 
d'une jaquette, ploient devant lui les jambes 
et tendent les mains, faisant le simulacre de 
l'adorer ; deux autres lèvent le bras, de 
chaque côté, pour le frapper au visage. 
Dans la gravure de Mgr de Vita, les dra- 
peries flottantes que le mouvement du bras 
soulève, ont été prises maladroitement pour 
des tètes de spectateurs. On ne saurait donc 
contrôler de trop près les dessins faits à 
une époque où l'archéologie, telle que nous 
l'entendons, n'existait pas encore. 

36. Portement de croix. — Jésus a quitté 
la chlamyde dérisoire et repris son costume 

I. Rohault de Fleury. L'Éi'ani^iU; t. 11, pi. 83, 84. 



ordinaire : sa tête est nimbée du nimbe qui 
lui est propre. Deux soldats, armés de 
branches épineuses et semblables aux pré- 
cédents, l'escortent : l'un le tire par la main 
gauche, l'autre le presse de marcher. Du 
doigt, le Sauveur montre le Cyrénéen, qui 
va devant, portant assez gaillardement sur 
son épaule droite la croix, longue et légère- 
ment pattée aux extrémités, qu'il tient par 
le bout de la tige. Il se détourne pour voir 
si le Christ le suit et est vêtu d'une loneue 
tunique et d'un manteau : sa barbe indique 
la force de l'âge. 

2)7. Crucifixion. — La croix est plantée 
sur le Calvaire, réduit à un roc, et maintenue 
à l'aide de trois morceaux de bois qui em- 
pêchent qu'elle vacille. Large et épaisse, 
de forme latine, c'est-à-dire avec une tête 
qui dépasse la traverse horizontale, elle porte 
au sommet un écriteau vide. Le Christ est 
attaché, sans support pour les pieds, par 
quatre clous à tête ronde : ses bras sont 
étendus horizontalement et la tête n'a ni 
nimbe ni couronne. La large draperie qui 
ceint ses reins tombe droit jusqu'aux genoux 
et est attachée en avant par un nœud. Au- 
dessus des bras de la croix, deux anges, à 
mi-corps, les ailes volantes et un bras levé, 
contemplent cette scène de douleur ('). 

Jean et Marie sont debout au pied de la 
croix, au côté droit, qui est le plus noble. 
La Vierge voilée essuie ses larmes avec son 
manteau et appuie sa main gauche sur le 
bras droit de S. Jean pour ne pas défaillir. 
Le disciple bien-aimé, à la gauche de sa 
mère adoptive, tient dans un pan de son 
manteau le livre de l'apostolat, fermé et orné 
d'un cabochon en losançje sur la couverture: 
il a les pieds nus, comme tous les apôtres 
et, ce qui est rare en iconographie latine, il 
porte de la barbe. 

I. Porte de St-Paul-hors-les-murset fresques de St-Ur- 
bain alla Caffarclla {L'Evaiii^., t. II, pi. I.XXXVUI, fig. 4; 
pi. Lxxxix, fig. i). A St-iMarc de Venise, les anges sont au 
nombre de six {LEvang., t. II, pi. xc). 



26 



ïRetiuc ne V^xt chrétien. 



De l'autre côté de la croix, à gauche, on 
voit Longin, appuyé sur sa lance et un panier 
au bras,puis l'épongier et le centurion. Celui- 
ci s'en va en levant le bras droit ; de l'index 
et du petit doigt, seuls non repliés, il fait 
ce qu'on appelle vulgairement /es cornes, 
signe de malheur. Son bras gauche est 
armé d'un bouclier triangulaire, arrondi par 
le haut. Les trois soldats ont le costume 
traditionnel, la jaquette serrée à la taille par 
une ceinture. 

38. Ensevelissetnent. — Le tombeau, où 
le Christ est étendu, lié de bandelettes, 
nimbe crucifère en tête, est un sarcophage 
rectangulaire, mouluré sur les bords et en 
avant décoré de strigiles opposés, séparés 
par un fleuron. Le sarcophage est un peu 
trop court pour le corps, la tête dépasse 
d'une part et les pieds de l'autre. Joseph 
d'Arimathie et Nicodème procèdent à 
l'ensevelissement. L'un est aux pieds et 
parle à l'autre qui, placé à l'extrémité, sou- 
lève des deux bras le couvercle avec lequel 
il clora le tombeau. Tous les deux sont 
barbus et ont un double vêtement, comme 
les gens de qualité, manteau sur tunique. 
Par respect pour le corps du Sauveur, un 
ciborium élégant se dresse au-dessus du sar- 
cophage. 11 s'arrondit en coupole et ses 
quatre arcs cintrés, appareillés à claveaux 
comme de la maçonnerie, s'élancent au 
dessus de quatre colonnes légères, dont les 
chapiteaux présentent le feuillage habituel. 

39. Descente aux limbes. — Les limbes 
sont figurés par une tour à trois étages en 
retraite, à l'instar des phares gravés sur les 
dalles des catacombes : des fenêtres et du 
sommet jaillissent des gerbes de flamme. 
A la muraille est scellée une chaîne qui 
aboutit au cou de Satan ou plutôt de judas, 
qui, étendu au premier plan, pieds nus, 
habillé d'une tunique courte, se retourne 
dans sa rage pour éviter le feu, allumé sur 
un réchaud carré et à quatre pieds, qui le 
brûle. C'est donc l'enfer. Ainsi le nomment 



les portes de Pise, qui qualifient cette scène 
Di'sroLiATio Inferni. Le Christ, nimbe 
crucifère à la tête et croix pattée dans la 
gauche, enveloppé en partie dans une au- 
réole circulaire, prend par la main droite 
Adam reconnaissant qui se lève avec em- 
pressement : Eve, voilée de son manteau, 
est à la droite de son époux. Ils sont libres, 
car les portes de l'enfer sont renversées en 
sautoir l'une sur l'autre. A l'arrière plan, on 
observe deux petits personnages debout, 
dont un est couronné. Oui sont-ils 1 David 
et un prophète probablement, ou bien, pour 
faire suite à la généalogie du Christ, un 
patriarche et un roi de Juda .'' Sont-ils déjà 
délivrés ou attendent-ils dans l'anxiété, que 
leur libérateur se tourne vers eux .Ml y a 
là un petitproblème iconographique, capable 
d'exciter la saoracité d'un archéologue. 

o o 

Suivant le Guide de la Peinture, auquel 
il faut absolument recourir pour l'interpré- 
tation rigoureuse des tableaux byzantins, le 
roi serait David et son compagnon S. Jean 
Baptiste (■). La célèbre Pala d'oro 
de Venise ne laisse pas d'incertitude à cet 
égard, puisqu'elle donne à ce dernier une 
croix comme attribut. M. de S. Laurent 
établit, à l'aide d'autres monuments, que 
dans les limbes on voit aussi « des patriar- 
ches et des prophètes {-) ». Les deux 
opinions peuvent donc être également sou- 
tenues, puisqu'elles s'appuient sur des 
autorités. 

40. Les trois Maries. — Le ciborium aie 
même aspect que lors de l'ensevelissement; 
seulement, à la voûte pend une lampe (3) en 

1. « Le Sauveur prend Adam de la main droite et Eve 
de la gauche, le précurseur le montrant du geste ; David 
est prùs de lui. » (pag. 199.) 

A la bibliothèque de St-Marc de Venise, en face d'AdaiTi 
et d'Eve, et non pas au second plan, comme iv Bdnévent, 
les trois personnages peuvent se nommer, à leurs caracté- 
ristiques : un patriarche, reconnaissable à son bonnet juif; 
David à sa couronne ; S. Jean Baptiste, ?i son geste indi- 
cateur. {L'Èvang., t. II, pag. 266.) 

2. Guide de Vart chrétien, t. IV, p. 360 ; t. V, p. 53. 

3. L'Évang., t. Il, pi. XCU, fig. 4. 



ïLes porte0 oe bronze î3e leénéticnt. 



27 



forme de pot et les colonnes sont taillées à 
pans. Le tombeau a changé de figure : allongé, 
il a pour support quatre pieds ; ouvert, il 
laisse voir à l'intérieur le linceul. L'ange est 
assis sur le couvercle renversé, qui est mar- 
qué d'une croix pattée. Les ailes presque 
horizontales, vêtu d'un double habillement, 
nimbé, le bâton dans la main gauche (■), de 
la droite l'ange fait le geste de la bénédiction 
grecque, qui ici signifie qu'il parle. Les trois 
saintes femmes l'écoutent étonnées : elles 
sont déjà sous le ciborium et touchent 
presque au tombeau. Voilées, drapées dans 
leur manteau, elles en soulèvent un pan (-) 
pour tenir le vase qui contient les parfums 
dont elles veulent honorer la sépulture de 
leur maître. 

Comment Ciampini a-t-il pu seméprendre 
sur l'interprétation si facile de cette scène 
typique et commune, au point de la con- 
fondre avec l'apparition à Madeleine .-' 
« Redemptoris apparitio Mainœ Magdalcnœ, 
qucB ipsîim horticolam esse putavit. » (//, j^.) 

41. Ici encore la série horizontale est 
presque tout entière intervertie et la suite 
des faits évangéliques interrompue. Je pro- 
pose de restituer ainsi le placement des 
panneaux, en mettant entre parenthèse le 
n" qui doit être substitué au n" actuel : 
41 42 43 44 45 46 47 
(42) (43) (45) (47) (41) (44) (46) 

Je continue donc comme s'il n'y avait pas 
de lacune. 

Disciples d' Einiiiaiis (3). — Le bourg 

1. nÉvang., pi. XCin, fig. I et 2; pi. XCiV, fig. 2. 

2. lùid , pi. XCIV, fig. 3. 

3. Le Guide de la peinture, publi(5 par M. Didron, {Mati. 
d'icon. chre't., p. 202) d'après un manuscrit du mont Athos, 
veut qu'on peigne ainsi cette scène en style byzantin: « Une 
maison ; au dedans, une table et des aliments ; Luc et 
Cli5ophas sont assis auprès. Au milieu d'eux le Christ 
assis. Il tient le pain et le bénit. » 

M. Rohault de Fleury fait les rdfie.\ions suivantes sur 
les personnages ici nommés : « On est certain cjuc l'un des 
deux disciples est Cléophas, frère de S. Joseph, l'époux de 
la Ste Vierge, père de S. Jacques et de S. Jude apôtres, 
grand père de S. Jacques le Majeur et de S. Jean, apôtres, 
qui sont nés de Marie, fille de Cléophas. On ignore quel 



d'Emmaiis est sommairement indiqué par 
une construction militaire qui a quelque 
analogie avec celle du panneau n^ 30. Deux 
tours plates, bien appareillées, flanquent 
une large arcade en plein cintre : elles sont 
ajourées vers le milieu et encore au-dessus 
de la corniche ; elles se terminent par des 
merlons. Une galerie à fenestrage relie les 
tours au-dessus de l'arcade. De toutes ces 
fenêtres inégales, les plus grandes sont en 
ogive, les autres cintrées, mais d'un cintre 
rentrant, plus étroit à la base que la baie 
qu'il couronne. Les trois convives sont 
rangés autour d'une table ronde, recouverte 
d'une nappe, sur laquelle est un pain par- 
tagé en trois. Le Christ, en tunique et 
manteau, pieds nus, a, pour le distinguer, en 
plus de son nimbe habituel, une auréole en 
manière de bouclier, parce qu'il est ressus- 
cité glorieux, et sur laquelle il semble 
s'asseoir. Il appuie contre lui son bâton de 
voyage et d'une main s'apprête à rompre le 
pain qu'il tient dans sa gauche. Aussitôt, 
les deux pèlerins, qui sont assis, l'un en face 
du Christ, à gauche, et l'autre, au milieu de 
la table, font un geste d'étonnement, car ils 
ont reconnu Celui qui jusque là s'était dissi- 
mulé à leurs yeux. Ces pèlerins sont de 
jeunes hommes barbus, vêtus de la tunique 
et du manteau : celui de gauche a pour siège 
un escabeau à supports droits. 

42 (43). hicrédulité de S. Thomas (•). — - 
L'architecture de la maison où a lieu l'ap- 
parition est assez curieuse. Un mur bas est 

était l'autre disciple que rencontra Jésus-Christ. Origène 
le nomme Siméon ; S. Epiphane le nomme Xathanaél ; 
d'autres pensent que c'était S. Luc. Cependant S. Luc ne 
paraît pas avoirvu JÉSUS-CHRISTpersonnellement, n'ayant 
été converti qu'après sa mort. » {D Évangile, t. II, p 2S9.) 

Cléophas est nommé par S. Luc (XXIV, 18) et par le 
Martyrologe Romain, qui dit de lui, au 25 septembre : 
« In castello Emmaiis, natalis beati Cleopha?, Christi 
discipuli, quem tradunt in eadem domo, in qua niensam 
Domino paraverat, pro confessione illius a Jud;\;is occisum 
et gloriosa memoria sepultum. » 

I. Portes de bronze de St-Paul-hors-les-murs et mosaï- 
ques de St-Marc de Venise {VEvang., t. II, pi. xcvii 
fig. I et 2.) 



28 



îRctiue De rart chrétien. 



percé d'une porte cintrée, à tympan fixe et 
fermée par un de ces v^errous allongés, 
comme on en voit, au XI le siècle, à la jDorte 
de la sacristie de St-Jean de Latran et de 
nos jours encore à Rome, à peu près partout. 
Sur le rebord de ce mur posent deux colon- 
nettes d'angle (celle de gauche est seule 
visible), à chapiteau dont les feuilles tendent 
au crochet, point de départ d'un large cintre, 
sous lequel s'abritent les personnages. Der- 
rière, comme si elles ne faisaient pas corps 
avec l'arcade, s'élancent deux tours plates, 
appareillées, fenestrées à l'endroit du guet 
et crénelées. Elles sont unies par une mu- 
raille pleine, à double corniche, qui s'amortit 
en fronton triangulaire. 

Le Christ, avec le nimbe crucifère, lève 
le bras et rejette son manteau pour montrer 
la plaie de son côté, où S. Thomas, barbu, 
enfonce l'index de sa main droite. Trois 
apôtres sont témoins de cette scène. Tous 
les quatre ont le costume habituel, tunique 
et manteau, rouleau à la main, pour dési- 
gner leur rôle de prédicateurs de l'Evan- 
gile (i). 

43 (45). Ascension {-). ■ — Le Christ est 
enlevé dans les airs par quatre anges qui 
tiennent son auréole ovale. Assis sur l'arc- 
en-ciel, il bénit à la manière grecque et 
appuie le livre de sa doctrine sur son genou 
gauche. Il a les signes habituels de sa divi- 
nité, qui sont le nimbe crucifère et la nudité 
des pieds : son costume est le même que 
dans les autres panneaux. Les anges ont 
un double vêtement ; ceux d'en bas, de 
l'index, montrent le Sauveur glorieux. 

Sur la terre, quatre apôtres font escorte 
à la Vierge. Ils sont barbus, pieds nus, vêtus 
de la tunique et du manteau ; de la droite, 
ils tiennent le volumen de l'apostolat. S. 
Pierre se distingue par sa chevelure épaisse 

1. « Quidam apostoli cum libris et quidam cum rotulis 
in signum suaî praidicationis. > (Guillclm. Dur.int., Rat. 
div. offic.) 

2. Portes de St-Paul-hors-lcs-murs (L'.^ï'a/z^., t. II, pi. 
C, fig. 4). 



et ses deux clefs adossées : il est à la gauche 
de Marie. Celui qui l'avoisine regarde en 
haut et lève l'index pour montrer le Christ. 
Marie, voilée, porte une robe ceinte à la 
taille et un manteau qu'elle relève de chaque 
côté sur ses bras, parce qu'il est fendu en 
avant. Nimbée du nimbe uni, elle applique 
ses mains contre sa poitrine, de manière à 
présenter la paume, ce qui est une altération 
de la pose primitive en orante. 

44 [^y).L' archevêgne de Bénévent. — Deux 
colonnes, à chapiteau feuillu, surmontées 
d'un fronton triangulaire, forment le fond 
du tableau. Assis sur une cathedra, à haut 
dossier carré, les pieds sur un escabeau, le 
métropolitain, seul innommé, est paré des 
ornements pontificaux, dalmatique, chasuble 
à croix, pallium dont on distingue les trois 
épingles et tiare en tête. Cette tiare conique 
se termine par une petite boule ; l'étoffe est 
un tissu croisé en diagonale : à la base un 
double cercle ou orfroi forme couronne. Sa 
gauche est appuyée sur son genou et il tend 
la droite pour recevoir le don qui lui est 
offert. Le diacre, qui l'assiste à droite, vêtu 
de la dalmatique, s'appuie de la main gauche 
sur la crosse dont la volute se termine par 
un trèfle, et de l'autre il tient un linge ou 
grémial, étendu sur les genoux du pontife, 
suivant les prescriptions du cérémonial. Le 
prêtre chape, qui lui fait pendant au côté 
opposé, porte un livre. Au premier plan, 
mais adroite, s'avance un évêque suffragant, 
tête nue, en dalmatique et chasuble, qui 
présente, en signe d'hommage et de rede- 
vance juridictionnelle, deux cierges courts, 
mais plus étroits à la pointe qu'à la base. 

45 (41). Le défilé de tous les suffragants 
de la métropole de Bénévent va commen- 
cer ('). Cette partie est très monotone; il 

I. Le docteur Ferrario signale, ;\ Saint-.\mbroise de 
Milan, dans l'abside, au-dessous de la mosaïque, une 
fresque qu'il croit du LX"= siècle, mais qui, en réalité, ne 
devait dater que du XI 1"=, comme la mosaïque elle-même : 
elle a disparu. Les évêques de la province de Milan y 
étaient représentés assis : en effet, c'est là que se tinrent 



Les portes De tiron?e De T^cnctient. 



29 



était difficile qu'il en fût autrement. Elle 
comprend vingt-quatre panneaux dont l'or- 
nementation ne varie que dans des détails 
minimes. L'aspect général est celui-ci : Une 
inscription latine, gravée en chef ou sur les 
pentes du fronton, nomme l'évêque, qui se 
tient debout sous une arcade triangulaire 
soutenue par deux colonnes ou deux pi- 
lastres ; coiffé de la mitre basse à orfroi en 
titre et en cercle (i), il bénit de la main 
droite à la manière grecque (-) et de la 
gauche tient une crosse à nœud dont la 
volute simple est tournée en dedans et qui 
finit en pointe (j). La dalmatique, qui des- 

longtemps les conciles provinciaux. Tous avaient un livre 
ouvert en main et au-dessous d'eux était écrit un décret 
conciliaire. Voici les noms de ces évéques : à droite, FtV- 
cellensis, Novarensis, Laudensis, Dcrilionnisis, Astcnsis, 
Taurincnsis, Aiigiis/anus, Aquetuis, Jannensisj à gauche, 
Brixiensis, Bergamensis, Crcinonensis, Intimilieiisis, Savo' 
nensis, Allngaunoisis, Papiensis, P/aceii/inus, Ciimanus. 
Les seuls canons recueillis sont les suivants : « Subjecti 
Episcopum proprium non '[t'p{ellant f) — Seculares in Ec- 
clesia ad Divinum Officium {accédant f) — Clerici non 
utantur vestibus nisi quje Religionem décent. — Si quis 
res Ecclesia; invaserit, ab ipso suo hœrede cantatur inva- 
sum {in vaniiin?) — Ut bis in anno Episcoporum seu 
clericorum concilia celebrantur {cetcbrentur). ■ — Si quis 
Clericus Ecclesiae furtum fecerit, ab officio deponatur. — 
Si quis monacham in matrimonium duxerit, anathenia 
sit. — Laïci, priEsentibusclericis, docere non audeant. — 
Ut per simoniacam hœresim nulla fiât consecratio. — 
Sreculares in diebus festis \x\{prentur?) — Nullus, invitis 
clericis,ordincturEpiscopus.))(Ferrario.yl/6)««OTt7///j-<7(r^/t' 
ftyo/ani dclCiinpcrialc e reaU basilica di sauf Aiid>rogio in 
MiliVhK Milano, 1824, p. 161, 162.) 

L'archevêque présidait cette assemblée d'évêques : 
c'était donc un véritable concile provincial en session. 
On remarquera que cette fresque est presque contem- 
poraine des portes de bronze de Bénévent. L'idée, au 
fond, doit donc être à peu près la même. Ce rappro- 
chement a son importance iconographique et historique. 

1. « Auriphrygiata (mitra) in circulo et in titulo. » (Cé- 
rem. de Grégoire X.) — \'oir sur cette mitre, qui équi- 
vaut h la mitre précieuse, la Cat/u'dmle d''Anagni 
pag. 62. 

2. Pour bénir à la manière grecque, la main doit former 
le monogramme du nom de Jésus-Christ. L'index reste 
droite! le médius se recourbe, ce qui produit I C (l7]o-oiis) ; 
le pouce croisé sur l'annulaire et le petit doigt recourbé 
simulent X C (Xpio-ros). Didron, Manuel dHconogr. cJtrJt. 
p. 448. 

3. « Per baculum cura pastoralis, quo debeat colligerc 
vagos, quod significat curvitas in capite baculi ; sustentare 
intirmos,quod ipse stipesbaculisignificat;et pungerclentos, 
quod significat stimulus in pede baculi. » (S.Thom. Aquin., 
SiippL, III part., iç, 40, art. 7.) 



cend jusqu'aux pieds, est repliée légèrement 
sur les côtés, comme on le voit dans la 
plupart des représentations du temps; elle 
est ornée d'un galon aux poignets et, au bord 
inférieur, d'un orfroi dont le dessin ne se 
répète pas uniformément et dont j'aurai par 
conséquent à signaler les différences. La 
chasuble, ample et relevée sur les bras, est 
rehaussée d'un orfroi que l'on pourrait 
presque confondre avec le pallium. Cet 
orfroi dessine la croix en tau ; des épaules, 
où il fait une courbe, il descend droit et se 
prolonge au delà de la pointe de la chasuble. 
Il est semé de petites croix et terminé par 
un évasement timbré d'une croix en sautoir 
et frangé ; quelquefois cependant l'orfroi 
est uni. Tous ces évéques ont les cheveux 
longs, de la barbe, et les pieds chaussés, 
mais ils se tiennent en l'air, sans support. 
Évcqtie de AI ont c Corvino. — eÎ^S MONTES 
CORVINI. Ce siège a été supprimé. 

46 (44). Êvcque de Lariiw. — EPS ALA- 
RINI. Orfroi zigzas^ué et tréflé. 

47 (46). Évêque d'Avet/nio. — eplscopvs 
AUELLiNi. Orfroi à ondes. 

48. Évêque de S te- Agathe des Goths. — 
EPS SCE AGATHE. L'orfroi de la dalmatique 
présente des quatre-feuilles inscrits dans des 
losanges. 

49. Pour ne pas interrompre la succession 
des évéques, je reviendrai ultérieurement 
sur les panneaux 49, 52, 53, 56, remplis par 
les anneaux des portes. 

50. Évêque de Liniosani. — EPS LIMO- 
S.-VNL Ce siège n'existe plus : la localité fait 
actuellement partie de l'archidiocèse de Bé- 
névent. L'orfroi en zigzag est garni d'espèces 
de fleurs de lis. 

51. hvêqtie de Telese. — EPS TELESIE. 
Telese est maintenant uni à Cerreto. Orfroi 
losange. 

52. 53. Anneaux. 

54. hvêque de Monte Marano. — epis- 
copvs MAR.\Ni. Autre siège disparu. 

55. Évêque de Volturara. — >^ EPS WLTV- 



30 



îRctJue De l'3rt cbtcticn. 



RARlENSis. Siège supprimé. Orfroi zigza- 
gué, dont chaque triangle inscrit un trètle. 

56. Anneau. 

57. Evoque de Leshta. — episcopvs le- 
SENE. Supprimé. 

58. Evêque d'Alife. — EPS ALIFII. Siège 
incorporé à Piedimonte. 

59. Evcqtte de Bojajio. — EPS BOIANI. 

60. Evcque de Trigento. — EPS TEVENTI. 
Supprimé. 

61. Evêque de Frigia (') ? — EPS FRE- 
QVENTI. Supprimé. Orfroi losange, avec 
croix. 

62. Evcque dAriano. — EPS ARIANI. 

63. Evcque d' Ascoli di Puglia. — EPIS- 
COPUS AVSCULI. 

64. Evêque de Bovino. — EPS bivini. 

65. Evêque de Guardia Alfena. — EPS 
GVARDIE. Siège supprimé. A la dalmatique 
orfroi en zigzag. 

66. Evêque de Dragotiara. — epsdra- 
CONARIE. Supprimé. 

67. Evêque de Civitate. — E"PS CIL) ITATIS. 
Supprimé. 

68. Evêque de TcTmoli. — EPS TERMVLI. 

69. Evêque de Lucera. — episcopvs lu- 

CERIE. 

70. Evêq7ie de Fiorentino. — episcopvs 
FLORENTiNi. Supprimé. Orfroi zigzagué et 
tréflé. 

71. Evêque de Tortivoli. — episcopvs 
TORTiBVLi. Supprimé. Orfroi simplement 



zisfzaorue. 

o o 



72. Evêçîie de Trivico. — EPS vici. 
Supprimé. Orfroi pointillé. 

De ces vingt-quatre évêchés, quinze sont 
éteints, comme dit la langue canonique : 
alors ou ils ont été unis à d'autres sièges, 
pour en conserver le souvenir, ou ils ont été 
incorporés à des diocèses qui n'en font 
même plus mention. Actuellement, la mé- 
tropole de Bénévent comprend douze suf- 
fragants, qui sont : Alife, Ariano, Ascoli et 

I. Fr^ç/Vr (Ciampini, II, 36). 



Cirignola, Avellino, Bojano, Bovino, Cer- 
reto ou Telese, Larino, Lucera, Ste-Agathe 
des Goths, St-Sévère, Termoli (i). 

Revenons aux anneaux. Ils sont au nom- 
bre de quatre, placés à la troisième série 
horizontale, à partir du bas, c'est-à-dire 
qu'ils se trouvent à hauteur de la main. 
Deux saillissent aux extrémités des vantaux 
et les deux autres au milieu. Ils étaient 
nécessaires pour mouvoir cette énorme 
masse et servaient aussi pour assurer l'im- 
munité de poursuite des coupables qui pou- 
vaient les saisir(-). 

Les deux panneaux extrêmes, n°s 49 et 
56, offrent des têtes de griffon d'une rare 
énergie : l'œil lance un regard farouche, les 
oreilles se dressent, le nez se profile aquilin, 
et le bec, qui mâche avec rage l'anneau de 
bronze, ressemble à celui du perroquet. 
Cette tête sort en relief puissant d'un cadre 
à moulure plate que soutiennent deux peti- 
tes colonnes romanes trapues. 

La disposition est la même pour les pan- 
neaux du milieu, no^ 52 et 59, à la différence 
près du lion qui en émerge. La tête est ronde, 
avec les oreilles coupées et une crinière à 
mèches frisées : la bouche ouverte laisse 
voir la langue, sur laquelle pose l'anneau (3) 
et deux rangées de dents formidables (4). 



1. LaGerarchia cattcUca fier Tanno iSyô,-^. 35. 

2. « Au IX'' siècle, on prêtait serment ou plutôt, selon le 
terme consacré, on jurait, en tenant l'anneau de la porte 
de l'église, à St-Martin de Tours, à St-Germain-des-prés à 
Paris, h. St-Médard de Soissons, comme à l'abbaye de 
St-Calais et à St-Germain de Cherré. » (Charles, Cher- 

'-/, p. 3-) 

3. Les de Bâillon avaient pour armes une tète de léopard 
botich'c de trois annelets, dit de la Chesnaye des Bois. Sur 
une tombe de 1567, à Janvry (Seine et Oisej, la tcte, qua- 
tre fois répétée, est bien celle d'un lion, qui m.îche un 
anneau, dans lequel sont passés deux annelets (De Guil- 
herm)-, Inscript, du dioc. de Paris, t. III, p. 468). Il y a 
là un souvenir évident des lions des portes au moyen âge. 

4. Le Bulletin numu mental (1858, p. 95 et 326) a donné, 
en gravure sur bois, les anneaux des portes de St-Juliende 
Brioude et de St-Ambroise de Milan, qui sont à peu près 
de la même époque qu'.'i Bénévent. A Milan, ils sont rete- 
nus par deux têtes de lion ; à Brioude, par une tête 
d'homme et une tête de chien. Le symbolisme, dans cette 
dernière ville, est indiqué par deux inscriptions. L'une dit 



lE0 portes Ue ftron^c ne TBénétient. 



31 



II. 

AVANT de passer outre, je crois utile 
d'insister sur un détail du panneau 
n° 47, qui demande un développement ex- 
ceptionnel, en raison de son importance au 
double point de vue de la liturgie et de 
l'histoire. 

L'archevêque de Bénévent porte, comme 
insigne, la tiare pontificale à une couronne, 
la seule qui lût usitée alors. Pourquoi ce 
privilège et quelle est sa raison d'être .'' 

Les métropolitains de ce siège eurent, de 
longue date, la fantaisie de singer les papes. 
Non seulement ils leur prirent la tiare, mais 
encore ils usurpèrent sans façon leurs droits 
les mieux avérés et les plus incontestables. 
Dans leurs visites pastorales et leurs voya- 
ges, ils faisaient porter le S. Sacrement 
devant eux (') ; leurs diplômes, nommés 

que le monde trompeur entraîne ceux que captivent les 
séductions de la bouche : 

►Jf ILLECEBRIS ORIS CAPTOS FALLAX TRAIT ORBIS 

L'autre apostrophe le Christ roi, caché sous le nom 
d'Orion et montre le souffle de sa bouche donnant la vie 
aux âmes : 

►Jt ORIO REX ANIMIS VITA?« DAT SViritîtS ORIS 

Si la bouche perd l'homme, c'est elle aussi qui rend la 
vie ; autrement dit, l'homme a péché en écoutant les séduc- 
tions de la femme et du serpent qui l'ont tenté par leurs 
paroles insidieuses : Dieu, roi de la création, revivifie par 
son souffle puissant, par son verbe et sa grâce, les âmes 
que le péché a tuées. 

Or le chien, considéré symboliquement, exprime à la 
fois les apôtres et les prédicateurs, selon qu'il est inter- 
prété par S. Méliton et S. Grégoire : « Canes, apostoli » — 
«Canes, Sancti prasdicatores. » {Spicileg. Solcsm., t. III, 

P- 75-) 

A Bénévent, le parallélisme exigeait que le lion et le 
griffon fussent répétés en regard l'un de l'autre. Le sym- 
bolisme aurait été plus complet et plus saisissant si l'ar- 
tiste eût mis un bœuf à côté du lion et un chien vis-à-vis 
le griffon. 

L'allusion aux pontifes, consécrateurs du temple et 
guides du troupeau vers la patrie éternelle, se fait jour 
ailleurs : c'est toujours la même idée, revêtant une autre 
forme. A Ebreuil (Allier), on lit sur l'anneau de la porte de 
l'église, dont la ferronnerie annonce le beau .\IL' siècle ; 
Allies, pontifiai, per. qvain. ivsti. 7-cde'ûnt. ad. patriam. 

C'est ici l'édifice saint, consacré par la main du pontife, 
qui conduit les justes à la patrie céleste ;\ laquelle ils 
reviennent aprè)s le pèlerinage de la vie. 

I. Lorsque l'antipape Félix V eut donné sa démission 
dans la cathédrale de Lausanne, le 15 mai 1449, il fut con- 
venu qu'il garderait tous les insignes du pontificat, moins 



bîdles, s'expédiaient en forme solennelle 
selon le style de la chancellerie pontificale, 
c'est-à-dire que la formule Servus Servorum 
Dei s'inscrivait au début, après le nom du 
titulaire et que l'on scellait siib plumbo, d'un 
sceau pendant en plomb, imité des bulles 
papales et marqué d'un côté au nom du 
métropolitain, de l'autre aux effigies de la 
Vierge et de S. Barthélémy. Enfin ils obli- 
geaient les évêques de la province, à faire, 
chaque année, le voyage de Bénévent « ad 
visitanda limina B. BartJiolomœi apostoli >. 
Ughelli, le docte compilateur de l'histoire 
des sièges d'Italie, était donc parfaitement 
autorisé à conclure de tout cela que c'étaient 
des espèces de pontifes romains : « Ex 
qjiibus colligitur Archiepiscopos Beneven- 
tanos pcr omnla imitatos esse Romanos pon- 
tifices. 1> 

Ces usurpations vaniteuses subsistent 
encore en partie. Les bulles, c'est ainsi qu'on 
les appelle, pour nominations aux bénéfices 
ou autres, s'expédient toujours en forme, 
avec le sceau de plomb qui les authentique. 
La tiare timbre les armoiries archiépisco- 
pales, placée entre une crosse et une croix. 
Passe encore pour les bulles, quoique ce 
soit déjà bien singulier. Mais pour la tiare 
c'est trop fort. Elle est essentiellement pa- 
pale et réservée au souverain pontife seul. 
Aussi les papes ont-ils protesté. Si on a fait 
droit à leurs réclamations dans la pratique 
et qu'on ne l'admette plus dans les cérémo- 
nies, pourquoi la maintenir sur l'écusson, ce 
qui constitue à la fois un mensonge, un acte 
de rébellion et un contre-sens ? 

Qu'on la nomme comme on voudra 
rcgmim ou camauro, pau importe. V.ç.regitni?i, 
même maintenant que le trircguo ou la tiare 
est adoptée par les papes, n'en est pas moins 
une usurpation flagrante. Quant au terme de 
camanro, il est ici fort mal employé, car il 
signifie littéralement, dans le style de la 

l'anneau du pêcheur, le baisement des pieds et le privilège 
de faire porter devant hii le S. Sacrement. 



32 



JReuue ne l'art chrétien. 



garde-robe papale, une calotte de velours 
rouge à oreilles (i). 

Au Xll'^ siècle, les portes de bronze 
montrent l'archevêque en pleine possession 
du regnum. Au XI V^, un concile provincial 
sanctionne le fait et en donne la raison en 
termes assez embrouillés. Ce reg>ium au 
fond n'est qu'une mitre, regno sive mitra ; 
ce qui veut dire qu'il tient lieu de mitre 
dans les fonctions. La mitre est triangulaire 
et le regniuii conique ; celle-là a des orfrois, 
celui-ci une couronne. D'ailleurs, en litur- 
gie, l'un ne se prend pas pour l'autre : tous 
les deux ont leur emploi distinct (2) : le pape 
officie en mitre et ne prend qu'exception- 
nellement la tiare, là où il apparaît plutôt 
avec la majesté du souverain. Ce regmwi à 
Bénévent prenait le nom de caniatiriun : Iiic 
est précieux. Quelle révélation ! On parlait 
mal à Bénévent, comme on agissait mal, 
voilà tout. 

Se modeler sur le pape, tel fut l'idéal. Et 
la raison, s'il vous plait? Sic, c'est ainsi que 
nous l'avons voulu et décidé. Nous avons 

1. V. ma brochure: Le costume et les insignes du pape, 
pag. 5. — Du Cange, dans son Glossaire, cite à ce mot 
un passage de la vie de S. Pierre Célestin « Cuni cainaiirû 
seu mitra papuli Iiabenti très coronas » (.-/c/. .SiT. Maii, 
t. IV, pag. 535), d'où il conclut que camaurum est syno- 
nyme i\e.mitru piipalis.]^ conteste cette synonymie, carie 
camauro se portait sous la tiare, puis ce texte est-il bien 
de la fin du XII 1'= siècle? Comment aurait-on alors con- 
fondu la tiare avec le camauro, expression locale à Béné- 
vent, puis surtout comment en aurait-on fait une mitre 
papale, \u tiare étant, de forme et de nom, totalement 
distincte de la mitre ? Enfin une mitre, même papale, au- 
trement dit regnum, n'avait pas encore les trois couronnes, 
puisqu'on les attribue au successeur de S. Célestin, Boni- 
face VIII, qui ne les a pas davantage portées, comme je 
l'ai prouvé péremptoirement dans ma brochure : Deux- 
ivoires du XIV' siicle, au Musée chrétien du Vatican, p. 9. 

2. « Romanus pontifex in signuni imperii utitur regno 
et in signum pontificii utitur mitra. Sed mitra semper 
utitur et ubique, regno vero nec ubique nec semper, quia 
pontificalis auctoritas et prior est et dignior et diffusior 
quam imperialis. Ecclesia in signum temporalium dédit 
mihi coronam ; in signum spiritualium contulit mitram. 
Mitramprosaccrdotio, coronam pro regno. »( Innocent. III, 
Sermo de S. Sylvestro pp.) 

Ainsi la tiare était pour le pape le symbole de son pou- 
voir temporel et en cela elle équivalait à la couronne im- 
périale. Quel pouvoir de cette sorte avait l'archevêque de 
Bénévent, le duché relevant au temporel du Saint-Siège .' 



besoin, pour notre église, d'un insigne ma- 
jeur, phis digne çx prééminent. Ne croirait- 
on pas entendre le patriarche de Constanti- 
nople, traitant avec le pape d'égal à égal f Et 
cela pour une église secondaire, de troisième 
et quatrième ordre même ; que fera-t-on 
alors pour les autres églises ///^jr majeures, 
qui sont au-dessus d'elle, et il n'en manque 
pas ? 

Voici ce qu'osait insérer en 1374, dans les 
décrets d'un concile provincial, Hugues II 
Guidardi, archevêque de Bénévent: 

« Romanus Pontife.x: in signum Imperii 
utitur regno, id est corona imperiali etc. 
Sic et nos pro nostra Ecclesia Beneventana 
majori, digniori et prEecellenti regno sive mitra 
ad modum summi pontificis utimur, quod hic 
camaurum vocatur. » 

Et il ne s'apercevait pas que de telles 
prétentions, non justifiables, le rendaient 
tout bonnement ridicule. 

Les archives de la métropole possèdent 
un document très curieu.\ sur la question. 
On l'a encadré et mis dans une boîte pour 
mieu.x le conserver, j'en ai pris copie, afin 
de le révéler au monde savant, puisque les 
Bénéventains ne l'ont jamais publié. Je le 
donne à peu près in extenso, moins quel- 
ques longueurs à la fin, car on connaît ces 
formules, qui ne diffèrent pas de celles 
employées pour les bulles. 

« Motu proprio etc. Dudum siquidem 
fe. re. Paulus ij^, pred°'' noster, tune archie- 
piscopo Beneventano et successoribus suis 
motu suo simili in perpetuum triregnalis mi- 
tra; sive camauri usum et Eucharistiae ante 
se delationem, quibus antea ipse et anteces- 
sores ejus uti consueverant, interdixit et sub 
interdicto ab ingressu ecclesia; ac sacerdo- 
tali ministerio et ab officii suspensione;quam 
si, quod absit, per certum tune expressum 
tempus animo sustinuisset indurato, in ana- 
thematis vinculum transtundit necnon regi- 
minis et administrationis bonorum ipsius 
ac etiam aliarum ecclesiarum per eos obti- 



les portes De oronge De TBénétient. 



33 



nendarum privationis, pœnis cum inhibitio- 
ne ne quid aut attentare in contrarium 
possint alioque eisdcm sententiis, censuris 
et pœnis subjacerent et inhabilitatis et infa- 
miœ maculam incurrerent sibique et futuro 
Rom.Pontificiabsolutionemreservavit.prout 
in dictis literis Pauli praedecessoris prcefati 
sub datum Romœ apud sanctum Marcum 
anno D. M. quadragesimo sexagesimo sexto, 
kalendas junii, pontifie, sui anno ij seu alio 
veriori tempore, quarum omnium tenores 
hic inferri posse seu pro sufiicienter ex- 
pressis fieri volumus, latius contineri. Et 
cum deinde, sicut accepimus, dilectus filius 
noster Jacobus, tituli S'"'* Marine in Cosmedin 
I^resbiter cardinalis ac noster in aima Urbe 
vicarius,qui est archiepiscopusBeneventanus 
ex concessione et dispensatione apostolica, 
ex'^ inhibitionis et decreti hujusmodi igna- 
rus, in dicta ecclesia Beneventana camauro 
seu mitra trireofnali seu reofnali diebus so- 
lemnibus etiam pluries usus fuerit et licet 
propter prohibitionis praefatce ignotationem 
nullas pœnas et censuram incurrerit aut 
incurrisse dici potuerit; nihilominus pro 
majori conscientise suée tranquillitate et 
securitate, eundem Jacobum Car^^m prgedic- 
tum ab omnibus sententiis, censuris et pœnis 
in dictis literis contentis ad cautelam et, 
quatenus opus sit, simpliciter in utroque fore 
absolvimus et liberamus et ab omni irregu- 
laritate, si quam forsan se divinis immis- 
cendi incurrisset, ut preefertur, absolvimus 
omnemque infamiam et inhabilitatis macu- 
lam ab eo penitus abstergimus et abole- 
mus et ipsum Jacobum Car'^m in eumdem 
statum et terminum in quibus ante usum 
camauri et mitrce pr?edictee erat plenarie 
generose restituimus, reponimus et reinte- 
gramus. Decernentes ecclesias, monasteria, 
ceteraque bénéficia ecclesiastica tam sœcula- 
ria quam regularia cujuscumque ordinis 
existant, etiam si cathédrales, metropolitanas 
aut alias consistorialia aut quomodocumque 
qualificata fuerint dignitatis officia 



ut antea conferimus et, quatenus opus 

sit, innovamus, suscitamusetreintegramus. . . 

.... Non obstantibus Volumus autem 

ut quod prcesentium sola signatura etiam 
absque illius data et registro aut praesenta- 
tione tam in judicio quam extra sufficiat et 
ubique fidem faciat 

« Fiat motu proprio M. 

« Et cum absolutis censuris ad effectum, 
etiam quod obstant ipsius Car^'s verusque 
et plenior dictae mitra^ et camauri usus ex- 
primi possit 

« Fiat M. 

« Romse apud sanctum Petrum pridie 
nonas januar. Anno quarto. » 

L'acte pontifical qu'on vient de lire n'est 
point un acte en forme solennelle, bulle ou 
bref. C'eût été donner trop d'importance à 
une rébellion qui n'exigeaitqu'unerépression 
sévère et immédiate, mais personnelle. C'est 
un motu proprio ou acte spontané, donné en 
forme privée. Aussi est-il écrit sur papier 
et signé de la main même du pape, qui, 
après avoir écrit Fiat motu proprio, ajoute 
l'initiale de son nom de baptême, Alichael. 

Ce pape est S. Pie V. La pièce, donnée 
près de St-Pierre, date du 4 janvier et de 
la quatrième année du pontificat, c'est-à- 
dire de l'an 1570 (1571 n. s.). 

Dès le début est rappelée l'interdiction par 
Paul II de la mitre-tiare {trircgnalis; les 
archevêques en étaient donc venus à pren- 
dre les trois couronnes ! ) et de la délation 
de l'Eucharistie, sous peine de la jDrivation 
de l'entrée de l'église, du ministère sacerdo- 
tal et de l'exercice des fonctions ecclésiasti- 
ques.L'endurcissementdansladésobéissance 
entraînait l'anathème et la privation de l'ad- 
ministration des biens attachés à la mense ou 
bénéfices du titulaire, sans compterles peines 
canoniques, l'inhabilité et l'infamie et la ré- 
serve del'absolutionau souverain pontife. Ce 
motu proprio fut donné, au palais de Venise, 
près l'église St-Marc, à Rome, le i Juin 1466, 
deuxième année du pontificat de Paul 1 1. 

S 



34 



îactîue De ï'9rt cbrctien. 



Jacques Savelli, cardinal-prêtre du titre de 
S''-"- Marie in Cos»iediii, vicaire de S. Pie V à 
Rome et archevêque de ^énévent, plusieurs 
fois, pendant son séjour dans cette ville, 
usa, aux solennités, de la mitre-tiare. Comme 
il ignorait la sentence portée, il n'encourut 
pas la censure ; cependant, ad cautelant, il fut 
absous et relevé de toute irrégularité qu'il 
avait pu contracter, tant au for intérieur 
qu'au for extérieur, puis géiiéreusenie^it 
rétabli dans l'état où il était avant d'avoir 
ainsi enfreint la sentence papale. Et cela 
pour la plus grande tranquillité et sûreté de 
sa conscience. 

On ne dit pas, à Bénévent, qu'il se soit 
ultérieurement produit un autre attentat de 
ce genre à la dignité papale ('). 

IIL 

AN E lire que la description détaillée que 
je viens de faire de cette vaste page 
d'iconographie chrétienne, le lecteur, s'il est 
tant soit peu familiarisé avec l'art du moyen 
âge, se sera écrié plus d'une fois: cette œuvre 
est byzantine. Oui et non. A Bénévent, il est 
de tradition — du moins les savants du crû 
l'affirment, — que ces portes ont été fabri- 
quées à Constantinople. Je n'ai jamais par- 
tagé cet avis et je retrouve sur mes notes 
mes premières impressions qui sont toujours 
les bonnes : « Les portes de la cathédrale 
sont l'œuvre d'un latin, qui s'est inspiré de 
types byzantins. » 

Si l'aspect des panneaux, leur agencement 

I. M. Muntz se trompe en expliquant ce texte de Thisto- 
rien Ciacconi : « Ademit Nicolao iîeneventano aixhiepis- 
copo triregalem tiaram. (Ciacconio, VUœ ponlificum, éd. 
de 1677, t. II, col. 1081.)» Il ne s'agissait pas, par une loi 
soniptuaire, d'cmpôchcr rarchevêquc de Bénévent de por- 
ter une trop grande quantité de pierres précieuses, <( ce 
genre de luxe » n'étant pas <,< une des prérogatives de la 
pap.auté »; mais bien de lui enlever un insigne qui n'appar- 
tient qu'au pape seul dans l'Église. La raison en est si 
vraie que la tiare archiépiscopale différait cs-;entiellcment 
de la tiare papale, celle-là étant fort simple et ne portant 
qu'une couronne d'or uni, puis l'archevêque conservait tou- 
jours le droit que lui conférait le cérémonial de charger sa 
mitre précieuse de gemmes et de perles. (Miintz, Us Arts 
<( !n cour lies f)a/>es, T. II, p. II.) 



même en casiers réguliers, sont essentielle- 
ment byzantins, il n'en est pas de même des 
détails où le latinisme perce en maint 
endroit. 

Plusieurs tableaux, entr'autres l'Annon- 
ciation, la Nativité, la Présentation, le Bap- 
tême, l'Ensevelissement et l'Ascension, dé- 
notent le faire, le style, presque la main 
d'un artiste de Byzance.On ne dessinait pas 
autrement dans l'empire d'Orient. 

Mais on semble oublier que si les Grecs 
ont peint beaucoup, il n'en a pas été de même 
pourlastatuaire etlasculpture qu'ils n'ontpas 
pratiquées et pour lesquelles, faute d'habitude, 
ils eussent rencontré d'insurmontables diffi- 
cultés. Or les portes de Bénévent dénotent 
un talent réel dans le modelé des scènes 
évangéliques, qui sont traitées, non à la 
façon du bas-relief, mais presque de la 
ronde bosse, qui détache vigoureusement les 
personnages sur le nu du fond. Il résulte de 
cette habileté de main de prodigieux effets 
d'ombre et de lumière ; aussi les sujets, mal- 
gré leurs dimensions e.xiguës, ressortent-ils 
parfaitement. 

L'artiste, quel qu'il soit, a donc travaillé, 
sinon dans un atelier byzantin, au moins 
avec des modèles byzantins sous les yeux. 

J'insisterai sur certaines particularités qui 
préciseront encore le style : les anges ont 
en main le bâton pommeté des hérauts ; 
le ciborium, au-dessus de l'autel ou du sé- 
pulcre, a une physionomie propre, inconnue 
à l'Occident ; le geste ou la bénédiction à la 
grecque revient fréquemment ; les évêques 
suffragants eux-mêmes n'y échappent pas, 
ce qui manque de vérité, car il n'est pas 
probable que dans leurs diocèses ils aient 
béni ainsi. 

A part cela, leur costume est latin et fait 
d'après nature. L'architecture est de style 
roman, colonnes et chapiteaux. Les inscrip- 
tions latines sont en onciale de transition, 
mélange de majuscules romaines et de let- 
tres altérées : ainsi A est barré à son sommet 



iles portes de bron^ f^ TBénctJcnt. 



35 



d'une seconde traverse ; E est indifférem- 
ment à tige droite ou courbe ; O se dessine 
en losange, C est carré, N se déforme, G 
tourne à la forme gothique, V et U sont 
deux lettres identiques, T reste droit et 
parfois se courbe. 

Le nimbe crucifère est constamment ap- 
pliqué à la tête du Sauveur : le nimbe uni 
ne paraît que deux fois, à la Vierge de l'As- 
cension et à l'ange du sépulcre. Si l'artiste 
n'en a pas gratifié les apôtres, la Vierge et 
les anges qui y ont droit dans les autres 
scènes, ce fut assurément, non pour éluder 
une loi aussi absolue que mise constamment 
en pratique, mais à cause de l'impossibilité, 
vu le peu d'espace, bien souvent, de l'accom- 
moder aux personnages, là oii sa présence 
pouvait gêner. 

Ces portes sont réellement artistiques et, 
comme archéologie, d'une haute valeur, 
augmentée certainement par le talent avec 
lequel elles ont été exécutées. Qu'on prenne 
la peine de les débarrasser de la poussière 
qui encombre les creux et alourdit les reliefs, 
opération qui demande à être faite avec pré- 
caution, et on verra ce beau bronze repren- 
dre sa belle couleur verte et les tableaux 
historiés revivre pour ainsi dire au soleil, qui 
vient les frapper dès l'aurore. 

IV. 

EN cherchant le nom de l'artiste, nous 
saurons du même coup sa patrie, le 
lieu et la date de fabrication des portes. Il 
est donc très important de tenir sûrement ce 
premier élément du problème, jusqu'ici non 
résolu et que j'espère toutefois avoir mené 
à bon terme. J'avais à cœur cette solution, 
qui intéresse singulièrement l'archéologie. 

Inutile de dire qu'après les recherches 
les plus minutieuses sur les portes ou en 
dehors d'elles, pas plus qu'aux archives mé- 
tropolitaines, je n'ai pu saisir un seul nom, 
soit existant encore, soit ayant existé jadis. 

Le Cardinal Orsini, qui est pour moi le 



type véritable de l'évéque, dans les procès- 
verbaux volumineux de ses visites pasto- 
rales annuelles, a consigné, pour l'instruc- 
tion des ofénérations futures, une foule de 
notes précieuses au double point de vue de 
l'histoire et de l'archéologie. Par lui nous 
savons ce qu'étaient les églises à la fin du 
XVII<^ siècle et au commencement du 
XVI IJe, ce qu'elles contenaient et ce qui 
avait survécu aux changements et aux trem- 
blements de terre. Or, il a noté, à propos 
de S. Barthélémy de Bénévent, qu'il date de 
l'an II 12, l'inscription qui se lisait encore 
au linteau de la porte et qui donnait à la 
fois un nom d'artiste et un millésime. La 
voici telle qu'il la rapporte : 

OPUS ODERISIJ 
MCL 
Cette inscription est-elle rigoureusement 
exacte.'' Jusqu'à preuve contraire j'incline 
à le croire ; cependant je dois avouer qu'elle 
est bien laconique et assez peu dans l'esprit 
de l'époque qui s'étend volontiers sur les 
qualités de l'artiste et ne donne pas sèche- 
ment une date, en la réduisant à des chiffres. 
Si elle n'a pas été relevée avec le soin scru- 
puleux qu'y mettrait un épigraphiste de nos 
jours, nous sommes du moins certains que 
nous en avons ici la substance et cela nous 
suffit, faute de mieux. 

Quel était cet Oderisi ? Un sculpteur ou 
un fondeur ? Le doute naissait de lui-même, 
puisque sa signature n'était pas apposée sur 
le bronze. Était-il le maître du gros œuvre, 
ce que semblerait indiquer la place choisie 
au linteau ? 

J'étais dans cette perplexité d'esprit, dont 
rien ne me tira à Bénévent, quand je m'avi- 
sai que ce nom pourrait être, à un moment 
donné, une révélation des plus précieuses. 
L'archéologie procède par voie d'obser- 
vation et de comparaison. Pour comparer, 
il me fallait des portes analogues et, ni dans 
les livres, ni dans les renseignements qui 
m'étaient fournis, je ne trouvais moyen 



36 



iRctJue De r3rt chrétien. 



d'éclaireret d'avancerla question. J'attendais 
patiemment, quand j'eus la bonne chance 
de lire un ouvrage aussi docte qu'entraî- 
nant, écrit par un de mes amis. C'est de M. 
Léon Palustre, que m'est venue la lumière 
complète sur les obscurités dans lesquelles 
s'égarait ma bonne volonté. 

La cathédrale de Troja, dans les deux 
Siciles, a donné lieu aux remarques sui- 
vantes de cet archéologue, dans son Voyage 
de Paris à Sybaris, page 303 : « La plus 
grande des deux portes (de bronze) est de 
l'année 1 1 19 et elle a subi des restaurations 
en 1573 et en 1691. La plus petite fut faite 
huit ans plus tard, en 1127. On lit sur la 
petite porte : Factoî' portarîim ftiit Ocïeri- 
sius hartim Bencventanus ; sur la grande, 
l'artiste est appelé : Oderisius Berardits ou 
Beraudus Bencventan^is. » 

Ainsi plus de doute, l'artiste cherché pour 
les portes de la cathédrale de Bénévent, se 
nommait Oderisi ou Oderisio Berardi, c'est- 
à-dire fils de Bérard ou Béraud, et était ori- 
ginaire de cette ville. Nous n'avons pas 
besoin d'autres informations (■). 

Remarquons seulement les dates: àTroja, 
les portes datent de 11 19 et ii27;àSt- 
Barthélemy, elles étaient de 11 50. Loin de 
son pays natal, l'artiste est encore jeune et 
à ses débuts : il signe en s'étendant sur sa 

I. Salazaro ( Studi siii monuvienti délia Italia méridio- 
nale, Naples, 1871 à 1877), page 69, dit les portes de Bé- 
névent du XI 1= siècle et œuvre de Oderisi, Bénévcntain, 
auteur de celles de Troia. Il cite, à ce propos, ce texte : 
« Principum portarum enearum, que jam incepte erant 
a decimo kalendas februarii. » Page 8, il donne cette 
inscription qui existe sur les portes de Barletla (1153) : 
Incola Tranensis sculpsit Simon Ragitseus : Domine, 
miserere. Il a publié aussi la photographie des portes de 
Ravello. 

Dans la méthode pour le synode, la grande porte de la 
métropole, est appelée la porte des princes, sans doute 
parce qu'elle ne s'ouvrait que dans les occasions solen- 
nelles, comme processions, réceptions des cardinaux et 
princes: « Ingrediuntur per portam principum. )> [Synodic. 
(■//cir., append., p. 18.) N'y a-t-il pas Ih une lecture fau- 
tive d'un ancien texte qui aurait porté principem, car il 
s'agit en effet de V\ porte principale ? Ou bien n'a-t-on pas 
compris dai.s son sens rigoureux l'expression principum 
piortarum du chroniqueur contemporain ? 



personalité. Mais à Bénévent, connu et es- 
timé, sa signature est naturellement laco- 
nique. 

S'il est l'auteur certain des portes de St- 
Barthélemy, nous sommes autorisés à 
croire qu'il l'est également de celles de la 
cathédrale. Même en l'absence de son nom, 
le rapprochement des dates et des lieux 
permet de conclure dans ce sens. 

Une comparaison reste à faire, et elle se- 
rait triomphante pour la thèse que je sou- 
tiens, ce serait de mettre en regard les portes 
de Troja et celles de Bénévent. Troja est 
d'un abord difficile. J'y serais allé, si j'eusse 
pu soupçonner une semblable origine ; j'étais 
pressé par le temps et attendu par l'arche- 
vêque de Bari. Un écart m'était peu facile ; 
cependant j'étais fortement tenté, car le 
chevalier Vianelli, peintre distingué, m'avait 
signalé la façade de la cathédrale de Troja 
comme offrant une ressemblance frappante 
avec celle de Bénévent. Je regrette mainte- 
nant d'autant plus de n'avoir pas vérifié cette 
analogie, que je l'eusse trouvée plus com- 
plète que je n'attendais et que M. Palustre 
me laisse avec une indication très alléchante, 
sans aucune description des portes dont il a 
si bien précisé la date et l'auteur. 

L'époque de confection des portes de la 
cathédrale peut êtrecherchéedanscetespace 
de quarante ans, qui va de 1119 à 11 50. 
Mais il est possible de restreindre encore 
les limites de ce cercle. 

Trois genres de preuves vont nous aider. 
La preuve intrinsèque est prise des portes 
elles-mêmes. On est bien d'accord sur leur 
âge:duPays(i),le comte de Saint- Laurent(2) 
et Parker (3) les classent au XI I'"^ siècle, 
mais ce siècle a cent ans de durée et la fin 
est loin de ressembler au commencement. 

1 . Itinéraire de l^ Italie, p. 660. 

2. Guide de Part chrét., t. VI, p. 247. — I\I. de Saint-Lau- 
rent me paraît ne pas connaître les portes, dont il parle 
jusqu'à quinze fois, autrement que par la détestable gra- 
vure de Ciampini. 

3. A sélection fromthe... photo^raphs, page 42, n° 2684. 



les portes De bronze te TBcncticnt. 



37 



Je suis allé plus loin, quand j'ai inscrit 
sur mes notes, après une inspection minu- 
tieuse : « Ces portes sont du XII^ avancé. » 
Donc j'exclus par là même les dates pre- 
mières fournies par Troja et du premier 
bond je vais à l'an 1150, avec l'intention 
même de le dépasser, si c'est possible. 

Ciampini (11,27), reproduisant l'argument 
de Pompeo Sarnelli (1), déclare que, sur 
les portes de Bénévent, huit suffragants de 
la métropole font défaut à l'appel. Ce sont 
les évêques d' Acqua putnda.[Açii(e/>2dnda'), 
d'Ordona (Ordoncnsis), de Ouinto decimo 
( Quintodecitnus), de Sepino (Sepinensis), de 
SG.ssu\a.( Sessolœ),à& Tocco (Tocchensis), de 
Viccari ( Viccariett.), et de Troja ( Trojaniis). 

Or en 1054, il n'est déjà plus question du 
siège de Quintodecimo, ; en 1058, Etienne 
X mentionne dans une bulle ceux de Tocco 
et de Viccari, puis celui de Troja, encore 
existant, qui passe alors de la métropole de 
Manfredonia à celle de Bénévent. 

De ce que ces huit sièges ne figurent pas 
sur les portes de la cathédrale, il s'ensuit 
qu'ils avaient cessé, soit par extinction, soit 
par translation, de faire partie de la métro- 
pole de Bénévent. En effet, nous savons, 
par le concile provincial de Hugues II 
Guidardi, que le chiffre de vingt-quatre 
constaté sur les portes, était tombé à vingt 
en 1334. Un changement antérieur n'est 
donc pas impossible. 

Mais je suis loin d'admettre avec Ciam- 
pini, d'après ces antécédents, que les portes 
peuvent être reculées jusqu'à la fin du XI^ ou 
au commencement du XI le siècle: «Ouam- 
obrem ex his memoriis arguo,post hœc tem- 
pora, scilicet in fine sœculi undecimi aut 
principio duodecimi, praefatas valvas con- 
structas fuisse (II, 37). » 

I. Il devint évêque de Bisceglia, province de Bari. On 
a de lui des Lettres sur l'histoire ecclésiastique et des 
Mémoires cltronologiques sur les évêques et archevêques de 
Bénévent. Ce dernier travail a servi de base à la série 
chronologique peinte dans la grande salle du palais archi- 
épiscopal. 



Un autre argument historique m'est 
fourni par un auteur Bénéventain, qui rap- 
porte que plusieurs des sièges figurés sur 
le bronze, ne furent adjoints à la province 
de Bénévent qu'en 1 157 par le pape Adrien 
IV. Donc les portes ne sont pas antérieu- 
res à cette date, que j'admets volontiers 
comme mininiuin, parce qu'elle concorde 
avec les données archéologiques, qui tolére- 
raient encore une prolongation d'une di- 
zaine d'années environ. 

Je n'attache aucune importance à une date 
de beaucoup postérieure que me souffle un 
autre auteur de Bénévent, car l'an 12 ro n'a 
été mis en avant que par la fausse interpré- 
tation d'une inscription dont je m'occuperai 
plus loin. 

Les portes de bronze de la cathédrale de 
Bénévent ont donc été exécutées dans cette 
ville par un artiste latin, qui y était né 
et qui se nommait Oderisio Berardi, vers 
l'an II 60. Leur style est byzantin, parce 
que l'artiste étudia ou sous un maître de 
cette nation ou dans un des ateliers de la 
Sicile, qui excluaient toute autre influence. 
En effet, l'art latin s'est rajeuni et retrempé 
par cette infusion de l'art grec, plus sensible 
dans le sud que dans le nord de l'Italie. 

V. 

JE n'ai point l'intention d'écrire la mono- 
graphie des portes de bronze qui don- 
nent un cachet si artistique à nombre 
d'églises de la Péninsule, mais, puisque l'oc- 
casion se présente, je ne refuserai pas au lec- 
teur la satisfaction d'en citer quelques-unes, 
du même temps que celle qui est l'objet de 
ce mémoire ('). M. Palustre, dans l'ouvrage 

I. M. Lenormant a cherché à établir la série chronolo- 
gique des portes de bronze de l'Italie méridionale. Après 
avoir parlé de celles de l'église de Monte Sant'Angelo, exé- 
cutées à Constantinople en io76,de celles delà cathédrale 
d'Amalfi, exécutées encore à Constantinople avant 1062, 
et de celles du Mont-Cassin, qui sont un peu postérieures, 
il continue en ces termes : 

« .'\insi, dans tout le cours du XI'= siècle, même après 
l'établissement des Normands et la rupture des liens de 



38 



Ectiue DE rart chrétien. 



cité plus haut, signale (p. 297) des portes 
analogues, avec panneaux historiés, au 
Mont-Gargano et (p. 283) à St-Clémentde 
Casauria: «Comme celles de la grande église 
du Mont-Cassin, elles (ces dernières) ne 
présentent qu'une longue nomenclature des 
possessions de Casauria, vers les premières 
années du XI I': siècle environ. Seulement 
chaque nom de fief est accompagné de 
la représentation grossière d'un château 
crénelé et là se trouve la véritable origina- 
lité de ces antiques vantaux d'airain. » 

Je ne connais pas les portes de Casauria, 
même par la gravure ; je n'ai vu que très 
imparfaitement celles du Mont-Gargano, qui 
sont gravées dans l'ouvrage de Mgr Borgia ; 
mais j'ai pu étudier sur place celles del'église 
abbatiale du Mont-Cassin, dont l'intérêt 
est assez mince, car il se réduit à une no- 



soumission à l'empire byzantin, quand on voulait, dans 
l'Italie méridionale, donner à une église de belles portes de 
bronze, il fallait les demander à l'habileté technique des 
Grecs de Constantinople ; l'industrie indigène n'était pas 
encore capable d'un semblable travail. Même en 1099, 
c'est de la ville impériale que Landolfo Butromilo fit venir 
les portes de bronze, inférieures à celles dont nous venons 
de parler, qu'il dédia à la cathédrale de Salerne et qui en 
ferment encore l'entrée. Mais bientôt après, dans les pre- 
mières années du X1I= siècle, Canosa nous offrira les 
belles portes de bronze du mausolée de Bohémond, exé- 
cutées par Roger d'Amalfi, portes où les sujets sont encore 
au trait incrusté d'argent, à la mode byzantine, mais où les 
riches encadrements et les rosaces décoratives commen- 
cent à être modelés en relief. L'art du fondeur en bronze 
se naturalise en Italie et tend rapidement à y surpasser 
ses modèles constantinopolitains. On en suit le progrès 
avec Odérisi de Bénévent, qui a signé les portes de la 
cathédrale de Troja, les grandes de 11 19, malheureuse- 
ment remaniées en 1573 et en 1691, les petites de 1127, 
demeurées plus intactes, et auquel je n'hésite pas à attri- 
buer celles de la cathédrale de Bénévent, sa ville natale, 
exécutées en il 50, malgré la tradition orale qui veut 
qu'elles aient été faites à Constantinople. Dès lors le sy-s- 
tème des sujets en bas-reliefs a remplacé complètement 
celui des incrustations à plat. Cet art atteint enfin son 
point suprême de perfection pour l'Italie méridionale dans 
la seconde moitié du XI h' siècle, quand fleurit Barisano 
deTrani, le grand maître h qui l'on doit les merveilleuses 
portes de bronze de la cathédrale de Trani (l 160), de celle 
de Ravcllo près d'Amalfi (i 179), des entrées latérales de la 
cathédrale de Monreale en Sicile (celles du grand portail 
sont datées de 1 186 et signées de Bonanno de Fise), enfin 
de l'église de Lavello dans la Basilicate. » (Cazittc lics 
Beaux arts, 2'""'' période, T. XXII, p. 209, 210.) 



menclature de possessions territoriales (i) 
et aucune ornementation particulière ne 
captive le regard. 



I. Le dénombrement des domaines, placé sous la garde 
de Dieu même, le plus près possible de son sanctuaire, 
s'affichait aux yeux de tous, ad pcrpetuain rei memoriam, 
de trois manières : sur les portes mêmes, comme à Ca- 
sauria et au Mont-Cassin, avec ou sans représentations 
figurées ;sur une plaque de marbre, encastrée, en face de 
la porte de l'église, dans un des murs du porche à Ste-Sco- 
lastique de Subiaco ; peint à fresque, avec montagnes, 
verdures et châteaux, au porche du mona-^tère des SS- 
Vincent et Anastase, près Rome. Je parlerai avec quelque 
détail de ce dernier mode. Les abbayes se plaisaient à 
inscrire, près de l'entrée principale, pour que ce fût bien 
en vue, l'énumération de leurs possessions territoriales, 
qui devenait dès lors un titre de propriété permanent, 
s'opposant de soi à toute contestation ultérieure. 

L'abbaye des SS-Vincent et Anastase, aux Trois Fon- 
taines, eut soin, dans les premières années du XIII" 
siècle, de faire peindre la voûte et les murs du petit 
porche qui donne accès à la cour précédant l'église. C'était 
l'entrée principale, qui frappait tout d'abord les regards 
du visiteur ; on transforma le décor en une page d'histoire 
locale. 

A la voûte, le Christ est peint au milieu des anges et 
des évangélistes : la cour céleste elle-même protège donc 
l'abbaye et inscrit sur le livre de vie la générosité de ses 
bienfaiteurs. Tous sont en buste : le Sauveur, très mutilé, 
bénit à la manière grecque. Les quatre anges sont disposés 
en croix autour de lui, tandis que les quatre symboles 
évangélistiques se groupent sur deux lignes horizontales : 
ils sont nimbés, ailés et tiennent un livre fermé. Leur 
ordre est celui-ci : en haut et à droite, l'ange de S. Mat- 
thieu et, à gauche, l'aigle de S. Jean ; en bas, le lion de 
S. Marc faisant face au bœuf de S. Luc, ce qui est l'ordre 
logique et traditionnel. 

Autour de ces symboles sont semés des médaillons con- 
tenant, sur fond blanc, un spécimen du bestiaire de 
l'époque, où je note le léopard, le perroquet, le griffon, le 
paon, le lapin, la colombe, l'aigle, la huppe et le porc 
épie. 

Al orient, encadré par unebordure imitant les mosaïques 
de marbre si communes alors, on voit un moine agenouillé 
près de S. Bernard, fondateur de l'abbaye et lui faisant 
hommage d'un calice que tient un clerc à ses côtés. 

Au nord, voici une cavalcade, porte-croix en tête, qui 
se dirige vers trois tentes indiquant les trois églises qui 
s'élèveront en ce lieu et qui subsistent encore. 

Au midi, le pape Eugène III, l'ami de S. Bernard, 
donne aux Cisterciens une charte où est écrit qu'il leur 
concède, par autorité apostolique, Ansidonia et ses châ- 
teaux : 

COCEDIM. ET. DO 

NAM'. ECCL'IE. TV^E. 

ANSIDONIA CV CA 

STRIS. ISTIS. AVCTOR 

ITATE APL'ICA. 7. Ver\t\\} (impcria/iT) 

Plus loin, Charlemagne, (CA) ROLVS. IPerATOR 
fait donation de deux forteresses, ainsi désignées ORBI- 
TALIS et .MONS. ARGENTARIVS., h l'abbé du mo 



les portes De bron?e De locncucnt. 



39 



Toutefois, il ne sera pas hors de propos 
d'en fixer la date et d'en nommer l'auteur et 
ledonateurparlesdeux inscriptions suivantes 
qui occupent les panneaux inférieurs ; da- 
masquinées d'argent , elles sont placées 
entre deux croix. Les inscriptions supé- 
rieures sont simplement gravées au trait 
double ('). 

La première, selon moi, nomme en cinq 
vers hexamètres le fondeur Maur, oria^inaire 
de Melfi (-) (Deux Siciles), qui se recom- 
mande à la protection de S. Benoît, fon- 
dateur et patron de l'abbaye : 

^ HOC STVDIIS MAVRI MV- 
NVS CONSISTIT OPVSCLI (3) 
GENTIS MELFIGENE RENI- 
TENTIS ORIGINIS ARCE 
QVI DECVS ET GENERIS HAC 
EFFERT LAVDE LABORIS 
QVA SIMVL AVXILII CON- 
SPES MANEAT BENEDICTI 
AC SIBI CŒI.ESTES TESTES 
EX HOC COMMVTET 
HONORES. >i< 

La seconde inscription accuse le millé- 
sime de 1066 et désigne le donateur, le 
comte ALiuron, fils de Pantaléon : 



nastère, ECCL'Î E. S. ANASTASII ABAS., qui est es- 
corté de ses moines : MONACHI COVERSI. 

Cette fresque, trop peu connue, a donc un grand intérêt 
historique, puisqu'elle nous fait connaître, outre les dona- 
tions, qui constituent les domaines de l'abbaye, les noms 
de trois illustres personnages qui furent ses insignes bien- 
faiteurs à deux époques distinctes. 

1. L'inscription de la porte tout entière a été reproduite 
par Dantierdans %c^ Monastères bénédictins d'Italie,^. I, 
p. 501505, en lecture courante et non épigraphique. 

2. Dantierdit à tort« d'Amalfi » (I, 505), car Melfi et 
Amalfi sont deux villes distinctes. 

3. Oantier(I, 504) termine le premier vers par opusculi: 
j'ai lu opHscli, comme l'exige la quantité. Le sens est assez 
embrouillé, il faut rapporter opuscli \ miinits. 

Maur est-il le même que Mauron? Dantier le croit (I, 
5oi)et c'est possible. Cependantje ferai observer que deux 
inscriptions pour le même personnage sont de trop, l'une 
en vers et l'autre en prose. Il convient de faire la part de 
l'artiste qui ne s'oubliait jamais, en Italie du moins. Maur 
pouvait être aussi d'extraction non vulgaire, renitentis ori- 
ginis. De plus, j-/W//j' s'entend, comme plus loin laboris, 
d'un travail matériel. Ce serait donc un nom nouveau dont 
il faudrait enrichirlalistedéjà si longuedes artistes italiens. 



HOC FECIT MAVR 
O FILIUS PANTA 
LEONI.S DE COMI 
TE MAURONE AD 
LAUDEM DNI ET 
SALBATORIS NRI 
IHV XPI AB CVIVS 
INCARNATIONE 
ANNO MILLES.M SE 
XAGESIMO SEXTO 

Dantier ( 1 , 501) signale encore des portes 
de bronze aux cathédrales d'Amalfi et de 
Trani. 

En avançant encore plus dans les deux 
Siciles, deux autres portes mériteraient 
d'être examinées. 

M. Léon Palustre {de Paris à Sybaris, p. 
3 2 S) dit, à propos du tombeau de Bohé- 
mond, prince d'Antioche, dans l'église de St- 
Sabino, à Canosa (Deux Siciles) : « Ces por- 
tes (de bronze) sont l'œuvre d'un artiste 
normand du nom de Roger, ainsi que l'in- 
dique l'inscription suWdLnla-.iiÂIcl/ïc? caj/ipan 
(Avialji) Roger ms fccit lias j aimas. » 

A Trani, le mêtne auteur (p. 335) parle 
des « magnifiques portes de bronze, don 
splendide fait à la cathédrale par les souve- 
rains normands. » 

Remontons à Rome. 

La porte de bronze, fondue à Constanti- 
nople, qui occupait la baie centrale de la 
partie inférieure de la façade, à St-Paul- 
hors-les-murs, a été en partie préservée de 
l'incendie de 1823. Elle n'est pas encore 
remontée, mais on peut s'en faire une idée 
par les grandes planches données par Mgr 
Nicolai et Séroux d'Agincourt ('). 

Cette porte se divise en deux vantaux. 
Chaque vantail est partagé en vingt-sept 
tableaux historiés, représentant les pro- 
phètes, les apôtres, les évangélistes et la vie 
du Christ. Les sujets se lisent de haut en 
bas, horizontalement et par groupes de 
trois. Des inscriptions grecques élucident 

I. Voir sur ces portes mon opuscule : Description de la 
Basilique de St-Paul-ho> s-lcs-tnurs, à Route, p. 46-50. 



40 



ïRctJue De rart chrétien. 



chaque tableau, où les personnages, gravés 
au trait, ressortent en damasquinure d'ar- 
gent sur le champ de bronze. 

Au-dessous du prophète Ezéchiel, on lit 
ladate de fabrication, qui répond àl'an 1070, 
au pontificat d'Alexandre 1 1 (non d'Alexan- 
dre IV, comme il résulte d'une erreur du 
graveur), et à l'abbatiat d'Hildebrand, qui 
plus tard devint pape sous le nom de Gré- 



goire VI I 



►J< Aniio niillcsinio scpttiagcsiuio ab incar- 
nat ionc Domini, teniporibns Donuii Alexan- 
dri sanctissimi pape quarti et Domni 
Ildeprandi venerabili(%) monaclù et archi- 
diaconi, constriicte sunt porte iste in regiam 
urbeni Constantinopolini, adjuvante Doinno 
Pantaleone consule qui ille (sic) fieri jiissit. 

Hubert et Pierre étaient deux frères 
fondeurs, qui se disent, une première fois, 
de Lausanne, puis, l'année suivante, de 
Plaisance. Les portes de bronze qu'ils exé- 
cutèrent pour le patriarcat de Latran à 
Rome, ont été transportées, lors de sa dé- 
molition, l'une au baptistère, l'autre à la 
sacristie de cette basilique. 

Il est écrit sur les portes de l'oratoire de 
St-Jean évangéliste, qu'elles furent faites 
la cinquième année du pontificat de Célestin 
III, parles soins de Cenci Savelli, cardinal 
du titre de Ste-Lucie, camérier du pape et 
qui devint pape lui-même sous le nom 
d'Honorius III. Sur un des vantaux, on 
voit, gravée au trait, une façade d'église, et 
sur l'autre, une façade de palais : au-dessus, 
est restée une Ste Vierge ('), assise, en 



I. Ciampini a quelques mots sur cette porte dans ses 
Vêlera monimenta, toin. I, p. 239. Comme il a l'habitude 
de se tromper, au lieu de voir ici une Vierj^e, ce qui n'ctait 
pas difficile, il ne reconnaît pas même le sexe, « qua:dam 
viri imberijis imaj^o » ; son erreur est non moins grossière 
pour le costume : la couronne se transforme en birrelits, le 
voile en fanon pontifical, le manteau en « casula sive 
planeta », la pomme d'Eve en ,<f/rïi!'i.' impérial. Et dire qu'il 
y a encore des archéologues qui, croyant à la science de 
Ciampini, le citent volontiers comme une autorité ! On ne 
peut mieux choisir pour faire fausse route. Avis aux trop 
confiants. 11 a mal vu et mal interprété ; l'un était la 
conséquence de l'autre. Pour bien voir, il faut avoir le 



ronde bosse et en bronze. L'inscription se 
développpe sous cette forme, j'en supprime 
les abréviations : 

ANNO V PONTIF;V«/«.y. V)Om^\ celestini. 
III. p«P/?. ce;^cio. CArDiNa/i?. sancte. lvcie. 
Ei?/.fDE;;/. nonmi. 

rape. caméra 

RIO. ivbente 

.OPVS. ESTVD 

FACTVW. Est : 

>it Hwius : op^ris : ubertï/j- : et : pe : tr7(s : 
YRatres. 

MAGISTRI. LAUSENENi-^.? : FUERU«T. 

Les portes de la sacristie sont gravées 
au millésime de 11 96 et n'offrent aucun 
ornement. Chaque vantail est divisé en 
deux panneaux. 

►î< INCARNACIO»IS. TiOmitUCE. AN«0 : M". 
CO. XC°. VJO 

PONTIFICAT?/.?, \jero. D£i;;/Ni. celestini. 
vave. I. II. AN 

NO UI°. CENCIO. CAMERARIO. MINISTRAW 

TE. HOC. OVîlS. FACTUW. EST : 

^ UBERT?;.?. MAGISTER. et. PETRVS. ]-.lîlS. 

FrateR : 

PLACENTiNI. FECERUNT. HOC. OVUS (i) : 

Du même pape Célestin III et de la fin 
du XI I^ siècle sont les portes de bronze 
dont, à St-Pierre, on ferme la porte sainte, 
la nuit, pendant toute l'année du grand 
jubilé. D'après la tradition, ces deux van- 
taux, qui sont si bien cachés dans les maga- 
sins de la basilique que je n'ai jamais pu 
les voir, proviendraient du ciborium de Ste- 
Véronique. Cette attribution est assez sus- 
sens de l'archéologie ; hélas ! il en avait à peine l'instinct. 
I. Voir sur ces deux portes de l'ancien patriarcat le 
savant ouvrage de M. Rohault de Fleury, le Latran au 
moyen âi^e, p. 151. A ce propos, l'auteur ajoute cette 
judicieuse observation : << Ce fut vers la fin du Xll" siècle 
que Bonanno fondit les portes des cathédrales de Lucques, 
de Pise et de Monréale : l'Italie se trouvait dès lors en 
possession de ses propres artistes et Célestin ne fut plus 
obligé, comme Grégoire VII, de demander secours aux 

Byzantins Ces portes sont plus timidement travaillées 

que celles do lîonanno ; elles n'offient pas les mêmes 
reliefs et rappellent les portes de St-Paul avec leurs cise- 
lures en creux. » 



les portes De bronze ne TBénéticnt. 



41 



pecte et je préférerais croire que ces portes 
étaient à l'entrée de la chapelle où se con- 
servait la Ste Face. 

Au commencement du XIII* siècle, 
Innocent 1 1 1 fit exécuterune grille en cuivre 
doré pour clore l'ouverture de la confession 
de S. Pierre, dans sa basilique, au Vatican. 
Sur le cintre est gravé le nom de l'artiste 
chargé de ce travail : 

^ OBERT 

Peut-être cet artiste est-il le même que 
celui qui, en 1 195 et 1 196, aidé de son frère 
Pierre, fondit les portes de bronze du pa- 
triarcat de Latran. J'incline d'autant plus 
à le croire que les noms et les dates con- 
cordent parfaitement. En effet. Innocent 
III commença à régner en 11 98 et mou- 
rut en 12 16. De plus Ubertiis est la tra- 
duction latine de Obert, nom qui, s'il 
s'agit d'un habitant de Lausanne, est tel 
qu'il doit être, là où se parle la langue 
française (1). 

Faut-il compter parmi les bronzes anti- 
ques, comme on le croit généralement à 
Rome, les grandes portes de la basilique 
de Latran ? Je ne le pense pas et M. Ro- 
hault de Fleury m'en fournit une preuve 
péremptoire, dont je regrette qu'il n'ait pas 
tiré parti. Un texte de 1660, extrait par lui 
des archives du Latran (Le Latran aie 
moyen-âge, p. 53 ij dit que ces portes, par- 
tagées en plusieurs panneaux, proviennent 
de l'église de St-Adrien au Forum. Voici 
une partie de ce document curieux : « La 
grande porte est de bronze, la même qui, 
pendant plusieurs siècles, fut à l'église de St- 



I. Quand on voudra écrire la monographie des portes 
de bronze actuellement existantes à Rome, aux deux citdes 
précédemment il faudra en ajouter sept autres. Les portes 
du Panthéon et des SS'^'-Côme et Damien, sont antiques, 
h panneaux moulurés ; celles du baptistère de Latran, 
damasquinées d'argent, avec écailles et croix, remontent 
au \' siècle ; il en existe du XII 1", d'un goût classique, à 
l'oratoire du Saint des Saints ; le .XV= siècle a fondu les 
portes historiées de S.- Pierre au Vatican et celles très 
simples, du palais apostolique, l'une et l'autre restaurées 
sojs Paul V, au XVll" siècle. 



Adrien, d'où la fit transporter ici N. S. Père 
le pape Alexandre VII. Mais comme elle 
n'était pas suffisante pour le cadre de la 
porte de cette basilique, ce fut le chevalier 
François Borromini qui, avec non moins 
de talent que de jugement, fit autour une 
adjonction d'étoiles et aux pieds l'embellit 
de très beaux feuillages. La porte, comme 
elle était à St-Adrien, est divisée en quatre 
parties. Chaque partie est subdivisée en cinq 

tableaux Sur un de ces tableaux longs, 

à l'endroit où l'on ouvre la porte, il y avait 
grossièrement gravé ces lettres : 

►J< BEND. ARM. ►!< ADRIAN. 

PRB PB» 

On a effacé ou retourné ces deux inscrip- 
tions, qui probablement sont mal copiées et 
doivent se lire Benedichis archipresbyter, 
Adrianus prcshytcr. A elles seules, elles 
datent la porte d'une manière à peu près 
certaine ; mais toute hésitation cesse quand 
on sait que l'église, à la suite d'une 
reconstruction, fut consacrée par le pape 
Pascal II, au commencement du XII^ siècle, 
époque des chambranles de marbre qui sont 
à l'entrée et de l'inscription qui en nomme 
le marbrier ('). 

Je termine cette revue par l'indication 
sommaire des portes de la cathédrale de 
Pise, qui ouvrent sur le transept et datent 
du XI I^ siècle. Comparées à celles de 
Bénévent, elles sont d'un style barbare. 
MM. Rohault de Fleury et de Saint- Laurent 
les ont souvent citées et même reproduites. 
Ciampini en a publié une gravure très 
insuffisante (F,?/t';-. monim., t. I, pi. XX). Je 
ne sais pas s'il en existe une photographie : 
je me suis arrêté plusieurs fois à Pise, mais 
je n'en ai vu nulle part. Une reproduc- 
tion, même médiocre, abrège beaucoup 
le travail, quand on tient à prendre des 
notes, non de souvenir, mais en lace du 
monument. 

I. V. mon Guide du piicrin aux églises de Rome, 



42 



îRctJue De rart cfjtétien. 



VI. 



DE prime abord, les portes de Bénévent 
forment un tout homogène et on 
serait tenté de les croire intactes, telles 
qu'elles sortirent des mains du fondeur. Il 
n'en est pourtant pas ainsi. Elles ont subi, 
en 1693, une restauration qui est accusée, 
au T,;^g panneau, par une inscription gravée 
en majuscules romaines au-dessus delà scène 
du lavement des mains de Pilate et qui 
nomme le cardinal Orsini comme directeur 
de cette entreprise : 

RESTAVRATA MENS. SEPTËB. A. U. 
MDCXCIII A CARDINALI VRSINO. 
ARCHIEPO. POST CONC. PROVLE 
AB EO HABITVM MENS. APRILI ('). 

Quelle est la part du restaurateur dans 
ce vaste ensemble .'' Voilà ce qu'il importe 
de savoir exactement. 

Les archives métropolitaines, que connaît 
à fond le mansionnaire D. Nicolas Colle de 
Vita, qui en a la garde, contiennent une seule 
note à ce sujet. Elle se trouve dans le 
registre des dépenses du cardinal Orsini, à 
l'année 1693. L'archiviste qui me l'avait 
signalée a bien voulu en prendre copie 
pour moi. 

Voyons ce que dit cette note : 

Ignace INIanuto, qui enleva la vieille 
porte et fournit, pour la remonter, le bois 
et les clous, reçut pour cela quarante-quatre 
ducats, soit 187 francs, le ducat valant 
4,25 de notre monnaie. 

Le cuivre employé, comme quantité, était 
de 143 mesures 3/4 : on en avait pris autant 
à St- Barthélémy, dont les portes brisées par 
le tremblement de terre qui avait renversé 
la basilique, étaient devenues inutiles ; 
inutiles peut-être pour les remettre en place, 
à cause de leur mutilation grave, mais non 
certainement au point de les sacrifier en 
les refondant. Acte coupable, qui nous prive 
d'un intéressant spécimen d'une autre œuvre 
d'Oderisio;de nos jours, même les fragments 

I. Ciampini, H, ;". 



.sont conservés comme reliques, toujours 
précieuses à consulter par les archéologues. 

Ces 143 rotoli (on mesurait, on ne pesait 
pas le bronze) furent payés cinquante 
ducats. 

Vingt-quatre roses furent refaites et dix- 
huit corniches et aussi une des têtes de 
lion ; ce qui fut estimé vingt et un ducats. 

Antoine Russo, pour avoir nettoyé les 
vieilles pièces et refait les pièces neuves, eut 
deu.x ducats pour son salaire : c'est bien 
peu, car enfin c'est lui qui fut l'artiste. 

Au cuivre fut mêlé du plomb pour for- 
mer le bronze, qui, avec le temps, a pris 
une si belle patine. Il y en eut cinq mesu- 
res et demie au prix de 70 grains. 

Enfin les moules en terre coûtèrent un 
ducat. 

La dépense totale fut donc de i iS ducats, 
et 240 grains, soit un peu plus de 500 francs. 

Il est utile d'avoir sous les yeu.x le texte 
même du document. Je vais donc le repro- 
duire : 

« 1693. — • Fattura, legnami, 
chiodi délia porta maggiore al 
Maestro Ignazio Manuto, con 
aver levato la porta vecchia di 
piu D. 44,50 

« Ottone rotola cento quaran- 
totto e tre quarti per accomodo di 
d'^ porta, l'istesso che si prese dalla 
partedi S. Bartolomeo D. 50,51/2 

« Fattura di N. 24 rose, N. iS 
! cornici, ed uno mascharone di 
leone ch' erano mancati in d-^ 
porta D. 21,59 

« Ad Antonio Russo per politura 
dellipezzi vecchiiefé anche li pezzi 
nuovi D. 2,00 

« Piombo rotola cinque e mezzo 
per d^ opéra D. 00, 70 

« Gorgione e Terra per fondere 
l'ottone D. 01,10» 

Tout n'est pas dit encore, même après 
ces renseignements qui pourraient paraître 



les portes De oronge De TBénéticnt. 



43 



complets et ciui pourtant sont insuffisants, 
tant les archéologues sont minutieux et dif- 
ficiles à contenter. 

Les panneaux de bronze mesurent cha- 
cun o'",38 c. en hauteur et o"\2 7 en largeur. 
Ils sont fixés sur une âme en bois, formée 
de gros madriers, qui, bien charpentés, con- 
stituent la porte proprement dite. Cette âme 
fut refaite en entier par maitre Manuto, 
probablement charpentier ou menuisier. 

Pour dissimuler la rencontre des pan- 
neaux, on a fait des appliques de bronze, 
de o'^jOg de hauteur, qui encadrent les ta- 
bleaux dans une saillie ornementée. 

Au point de jonction des bordures hori- 
zontales et verticales qui se croisent à angle 
droit, une rose élégante simule la tête de 
clou qui est censée les relier. 

Ces roses sont au nombre de cent, soit 
cinquante par vantail, et dix par série ho- 
rizontale des vantaux juxtaposés : il y adonc 
par battant dix séries horizontales de bor- 
dures et cinq seulement de verticales. Vingt- 
quatre roses ont été refaites, soit un quart. 
Ciampini ne les reproduit pas, mais de sa 
part une telle omission ne tire point à con- 
séquence. Elles sont à cinq pétales, dont les 
bords se replient en dehors, de manière à 
former une saillie et, au centre, un creux où 
les étamines sont figurées par des ronds. Les 
vingt-quatre nouvelles n'ont pas été copiées 
si fidèlement sur les anciennes qu'on ne 
puisse les distinguer à une facture un peu 
différente. 

Dix-huit corniches ont été faites à nou- 
veau. Que faut-il entendre par là .Ml y a 72 
panneau.x, soit 36 par vantail : donc nous 
pouvons compter 72 corniches ou cadres, 
non complètement, parce que la même bor- 
dure horizontale ou verticale sert à clore 
deux côtés de panneaux différents à la fois. 
Dix-huit sur soixante-douze, c'est un quart. 

Les corniches ont la forme antique : ce 
sont des oves opposés, séparés par un filet 
central et appliqués sur un tore aplati en 



dessous. J'aurais presque des doutes sur 
l'authenticité de ces bordures, etcependant 
le registre des comptes m'oblige à les ac- 
cepter. J'ai peine à croire qu'en pleine ef- 
florescence romane, à Bénéventoîi l'art était 
très émancipé, Oderisio ait copié aussi ser- 
vilement les types classiques dont il s'éloi- 
gnait partout ailleurs. En réunissant les 
deux vantaux, on a dix séries de bordures 
horizontales ; en les considérant isolément, 
il y en aurait vingt, deux de trop pour mon 
compte de dix-huit. Verticalement, je n'ar- 
rive qu'au chiffre de dix bandes, soit cinq 
par vantail. Toutes ces combinaisons 
échouent fatalement devant l'impossibilité 
de les concilier avec le registre, qui est 
formel. 

Pourtant je ne cède pas encore et je 
maintiens que les bandes d'oves ne sont pas 
primitives (') ; même, s'il faut les dater, je 
les descendrai jusqu'au XVIesiècle, époque 
d'une restauration qui n'est pas indiquée 
dans l'histoire, mais qui pour moi est évi- 
dente. J'en ai la preuve matérielle dans les 
portes elles-mêmes. 

Au panneau 50, on observe une bande 
horizontale, et au panneau 66 deux bandes 
verticales, qui sont certainement les bordu- 
res primitives des tableaux. Elles ont le ca- 
chetpropre auXI l'^siècle et leur élégance va 
parfaitement d'accord avec le talent de l'ar- 
tiste et les sculptures du linteau et les 
chambranles de la baie. C'est neuf, original 
et vivant. Le tore du bandeau .se découpe 
à jour en feuillages gracieux qui courent et 
s'enroulent. Si ces bordures n'appartiennent 
pas à la porte primitive, d'oià viennent-elles 
et comment les a-t-on laissées en place ? Se- 
raient-ce des débris empruntés à la porte de 

I. Toutefois je dois faire observer qu'en 1266, Nicolas 
de Pise sculptait une Ijordure analogue .'i l'appui de la 
chaire du dôme de -Sienne. On peut en voir la gravure 
dans /a S'" l'ierge par l'abbd Maynard, p. 185, 190. Les 
traditions classiques ont toujours été si vivaces en Italie ! 
Sur une plaque d'ivoire, publiée dans les Xouvcaiix 
i/u'/aiii;csit'arc-ht'oit\^ii',t.\\,\>\. I, je constate, au Nil'-' 
siècle, une bordure identique. 



44 



KetJuc De l'3rt chrétien. 



St- Barthélémy ? Je le veux bien, mais alors 
comment expliquer que l'artiste, si bien in- 
spiré pour l'ornementation de ces portes, ait 
tout d'un coup renoncé à un type qu'il eut 
l'habileté de varier dans les trois morceaux 
qui nous restent, pour copier, sans talent 
de sa part, la froide monotonie d'une bande 
imitée des Grecs et des Latins? Ce n'est pas 
supposable. L'art du moyen âge, même en 
Italie, n'est pas si impersonnel, et on con- 
viendra sans peine avec moi que les bor- 
dures feuillagées sont les vrais cadres des 
tableaux. 

La tète de lion refaite se reconnaît, à 
première vue, à un modelé et un faire légè- 
rement différent de l'ancien. En ce temps- 
là, on ne savait ni modeler ni dessiner 
exactement le moyen âge. 

Le livre des comptes parle d'un repolis- 
sage général des portes (i). Ce fut un mal- 
heur, car nous y perdons une indication 
précieuse. Quel est le vieux, quel est le 
neuf? Le style seul le révèle. Des pièces 
neuves furent fabriquées exprès pour réparer 
l'outrage des siècles. Quel dommage que le 
registre ne les ait pas spécifiées ! Ciampini 
dit vaguement que quarante-quatre mor- 
ceaux ont été réparés : « Dixi tantum pr^L-- 
sulem (card. Orsini) rerum antiquarum 
conservandarum studiosissimum esse, cùni 
prœsenti anno quo hœc scribo, postcelebei ■ 
rimum provinciale Beneventanum habitum 
concilium, septendecim episcoporum ac mul- 

I. Sans les repolir, le chapitre pourrait mieux veiller à 
leur entretien en les faisant nettoyer avec soin de tempe 
à autre. La poussière de la rue empâte les reliefs, surtout 
à la partie supérieure ; c'est choquant à l'œil non moins 
que désagréable et incommode pour l'étude. Une fois par 
an, il ne serait ni coûteux ni préjudiciable de forcer les 
sacristains à s'armer de petits balais pour rendre à la 
porte une partie de sa beauté d'autrefois. Sans doute, 
nous n'exigerions pas,comme le fondeur du Mont Gargano, 
que les portes de liénévcnt fussent toujours brillanlcs cl 
claires, mais simplement nous demanderions qu'elles ne 
soient pas malpropres. Le conseil suivant est bon ;i rete- 
nir: «Rogo et adjuro, rectorcs Sancti Angeli Michaelis, ut 
semel in anno detcrgere faciatis has portas, sicuti nos 
nunc ostcndere fecimus, ut sint semper lucide et clarc » 
iJUiJlet. monttin., t. XLIll, p. 202. j 



torurn abbatum aliorumque ecclesiasticorum 
magno numéro refertum, indefessam curam 
et soUicitudinem erga sacras aides pristino 
nitori restituendas ostendens, primatialis 
su3eEcclesiaeligneasvalvas,3eneislaminisob- 
ductas, quEe per olitana tempo ra marcuerant, 
refecerit ; ac quatuor supra quadraginta 
portiones œneas déficientes denuo reposue- 
rit, insuper etiam nonnullas fascias aeneas, 
pariter destructas, similiter addiderit. » (II, 

25-) ^ • 

Je prends cette phrase à la lettre ; mais 
pour bien l'entendre, il est essentiel de la 
tirer au clair. Pesons-en bien tous les ter- 
mes. Les portes de bois ont été refaites ; 
ligneas valvas refecerit; nous le savions 
déjà par le compte du charpentier. Plusieurs 
bandes détruites ont été ajoutées : le compte 
en désigne dix-huit, et en plus, parle des 
roses omises ici. Or par bandes, il faut 
comprendre, je pense, le morceau qui va 
d'une rose à l'autre : il y en a quarante hori- 
zontales, par vantail, en tout quatre-vingts ; 
quarante-cinq sont verticales, soit quatre- 
vingt-dix pour les deux vantaux ; somme 
totale, cent soixante-dix bandes. Sur ce 
chiffre très fort, ôtez dix-huit, qui en est à 
peu près le dixième, et l'on voit que cette 
restauration est pour ainsi dire insignifiante. 
Ciampini l'adonc biencaractérisée en disant: 
nonindlas fascias destruclas addiderit. 

Les dépenses portent une restauration 
ou plutôt une xdi'zclxow de pièces 7teuves. Que 
sont ces pièces ? Des panneaux entiers ? 
Ce n'est guère probable, car je n'en vois 
pas la trace. Un seul, le n" -^i, a dû être 
refait à peu près totalement. D'abord il n'a 
pas de fond, ni en perspective ni en archi- 
tecture, ce qui est tout à fait insolite dans 
l'ensemble de la composition et ne se retrou- 
ve qu'au n" 22, dont le champ pourrait être 
éyfalement neuf Dans la scène du lavement 
des mains, Pilate m'est suspect; j'en ai 
donné la raison iconographique et archéolo- 
gicjue. Je n'ai pas le même doute pour le 



les portes De bronze îie IBcnétient. 



45 



serviteur, qui pourrait avoir survécu à la 
mutilation du panneau. 

Mais, en faisant concorder le registre et 
le renseignement de Ciampini, l'identité 
d'information apparaît aussitôt. Une pièce 
n'est pas,ne peut pas être un panneau entier, 
pas plus que le mot portioncs ne comporte 
des dimensions plus ou moins considérables. 
Il s'agit donc bien de morceaux rapportés, 
de mutilations réparées, de trous bouchés, 
de disparitions effacées. Ces pièces mon- 
taient à quarante-quatre : « Quatuor supra 
quadraginta portiones aeneas déficientes 
denuo reposuerit ». 

VII. 

DEUX questions restent à résoudre: 
Quelle place occupait la porte de 
bronze à la cathédrale de Bénévent et quel 
est son symbolisme ? 

La façade de la métropole, construite en 
style roman, est surtout remarquable par sa 
double série d'arcades superposées, en plein 
cintre, qui garnissent à la fois le rez-de- 
chaussée et l'étage supérieur. En bas trois 
baies rectangulaires sont surmontées d'un 
tympan cintré et maçonné. 

Le maître de l'œuvre, lapicide et sculp- 
teur en même temps, a signé, au linteau 
de la porte de droite en trois hexamètres 
latins, disposés sur deux lignes ; je rétablis 
l'ordre des vers : 

►fi HEC STVDIO SCVLPSIT ROGGERIVS ET 
BENE IVNCXIT 

MARMORA. QVE PORTIS TRIBVS ASPICIVNTVR 
IN ISTIS : 

ET QVE PER PVRViM SPECTANTVR LVCIDA 
MVRV.M ;. 

A Bénévent, on est un peu arriéré en 
archéologie. Il n'est pas surprenant qu'on 
ait pris le change sur ce nom de Roger, qui 
n'est pas le moins du monde celui d'un 
archevêque (i), mais d'un artiste marbrier, 



siégea de 1179a 1221. l\Iême datc'es de 11 79, les trois 
baies seraient encore trop jeunes d'une dizaine d'années. 



comme il ledit lui-même. Pour donner une 
signification aux expressions techniques 
studio scjclpsii, bene junxit tnartuora, en ac- 
cord avec le sens préconçu, on n'a pas reculé 
devant une entorse inflio-ée à la lano^ue et 
à la vérité : on les a donc pris au figuré. 
Heureusement l'archéologie est là pour 
redresser de pareilles erreurs que je ne suis 
pas sûr d'avoir déracinées : elle proteste 
que ces trois portes de marbre sculpté sont 
bien du milieu du XII^ siècle et non de la 
fin ou même du commencement du XI 11^. 
Elles ont été faites avant les vantaux de 
bronze qu'elles devaient encadrer ; il serait 
absurde de supposer que leur date d'exécu- 
tion est postérieure. L'un suit l'autre de 
très près et c'est encore aux alentours de 
l'an 1 1 5 7 qu'il faut chercher la date vraie du 
montage et de la sculpture des trois baies 
de la façade, qui, en dehors de ce chiffre et 
de cette déduction historique, accusent 
franchement le milieu du XI I" siècle. 

La porte centrale, plus ornée que les 
deux autres, a son linteau et ses pieds-droits 
sculptés de rinceaux. Au linteau, l'Agneau 
de Dieu triomphe, ayant sa croix pour 
trophée. Ses pieds-droits en forme de 
pilastre, à chapiteau corinthien, offrent des 
enroulements de feuillage, au milieu des- 
quels se jouent des animaux et oiseaux di- 
vers: lion, ours, renard, griffon, faisan, etc. 
C'est la nature vivante, animée, qui rend 
gloire à son auteur. 

Quatre hexamètres contiennent uneprière 
que le fidèle, en entrant, adresse à la Vierge, 
titulaire de la cathédrale, afin qu'elle donne 
place, par le Christ qu'elle a enfanté, dans 
le séjour du repos que l'Agneau illumine de 
sa vive clarté (•) : 

*h MATER P\\CTORIS. MATER PATRIS {-). 

1. « Claritas Dei illuminavit eam et lucerna ejus est 
Agnus » {Apocalyps., .\.\I, 23). — L'Agneau triomphant 
a été sculpté, au Xli^ siècle, au linteau des portes de Ste- 
Pudentienne et de St-Etienne des Abyssins, à Rome. 

2. Pierre de Corbci!, archevêque de Sens, au début du 
XIII"^ siècle, commençait une de ses hymnes par cette 
même pensée : id'atrcmpaiitfu'ia ». 



46 



laetjue ne l'art chrétien. 



AVLA (') PVDORIS. 

AVLA FVOICA DEI LOCA NOBIS DARE (-) 
QVIEI. <i* 

►f VIRGO PARENS XPl PER XPM QVEM GE- 
NVISTI. 

VOTA TV/E LAVDI S O EVENTES QV^SVMVS 
AVDI. ►!< 

Deux socles, historiés de singes affrontés 
et courbés, pour montrer le vice dompté, 
surhaussent les pilastresdont ils deviennent 
ainsi la base originale et non classique. 

La porte de bronze descend jusqu'au 
seuil, mais elle a aussi son soubassement. 
Les panneaux effigies demeurent en sus- 
pens et leur dernier bandeau n'affleure pas 
le sol. Par une sage précaution, pour éviter 
le frottement despieds, quelques centimètres 
présentent une ornementation simple qui 
repose l'œil. Des quatre morceaux qui 
forment cette petite bande horizontale, 
deux sont unis. Sont-ce les morceaux pri- 
mitifs ou des pièces rajoutées ? J'hésite à 
me prononcer. Les deux autres, qui occupent 
le milieu et semblent bien faits pour cette 
place, ont un filet poussé en creux, encadré 
de cet ornement classique oli les perles 
rondes alternent avec les perles allongées. 
Est-ce antique ? Est-ce de la renaissance? 
Puisque cette dernière époque, comme à 
Troja, a refait les bandes des panneaux en 

Antérieurement, l'abljesse Herrade de Lansberg avait 
écrit, au XI I" siècle, dans \ Hortiis deliciarum : 
« Sol oritur occasus nescius 
El fîliœ fit pater filkis. » 

Sur le pied d'un calice du XI V°siècle,à Eichstadt {Nou7'. 

mél. (Pareil., décorât. (Téglisef) p. 25g, sont gravds ces deux 

vers : 

« In g^remio matris residet sapientia Patris, 
Tu mihi nate, pater, et tu mihi, filia, mater. » 

Dante dit aussi : « Vergine madré, figlia del tuo figlio ». 
Une châsse de la cathédrale d'Amiens [Noiiv. mél. 
d'arc/!., t. I, p. 2g) place ce vers sous les pieds de la Vierge: 
« Fert opus auctorem, retinens cum proie pudorem. » 

1. Dans l'hymne O gloriasa àc Voiftcf: de la Vierge, 
S. Fortunat a dit: 

« Tu régis alti janua 
Et aula lucis fulgida. » 

2. Cet infinitif suppose un impératif sous-entendu. On 
pourrait compléter le sens à l'aide de ce verset du Bréviaire: 

« Dignare me laudare te, Virgo sacrata. » 



Style romain, pourquoi ne lui reporterait-on 
pas l'exécution de cette rallonge ? Je n'y 
vois pas d'impossibilité et même cette 
opinion me parait la plus vraisemblable. 

VIIL 

LE XI I^ siècle est la belle époque du 
symbolisme : il obtient alors son 
épanouissement le pluscomplet. Orj'affirme, 
sans crainte d'être démenti, que nous avons 
à Bénévent une de ses pages les plus écla- 
tantes. 

Que si l'on m'objecte que ce symbolisme 
n'a pas été indiqué par l'artiste, au moyen 
de vers latins, comme on le voit ailleurs, 
je m'empresserai de le justifier en montrant 
que toute inscription ici était oiseuse, 
parce que l'esprit saisissait immédiatement 
le sens caché sous les figures, sans qu'il fût 
besoin d'un signe quelconque pour éveiller 
l'inteHigence et rappeler à la mémoire des 
principes populaires, précisément parce 
qu'ils étaient généraux et non particuliers 
à tel ou tel thème iconographique. 

A l'instar des églises primitives et des 
basiliques romaines, la cathédrale de Béné- 
vent est occidentée et non orientée. Son 
abside est tournée vers le soleil couchant, 
tandis que son autel majeur cherche l'aurore, 
que regarde sa façade. 

La lumière physique qui éclaire nos corps 
n'est qu'un symbole imparfait de la lumière 
divine qui illumine nos âmes. Cette lumière 
morale et spirituelle procède de la Trinité ; 
c'est l'Eglise qui le chante dans une de ses 
hymnes les plus anciennes, puisqu'on 
l'attribue au docteur S. Hilaire ou plus 
communément à S. Ambroise (') : 

« O lux, bcata Trinitas 
Et principalis Unilas, 
Infande lumen cordibus. 
Te manc laudum carminé, 
Te deprecamur vespere (2). » 

1. Pimonl. Les hymnes du Bréviaire Romain, t. I, p. 
288. 

2. Aux vêpres du samedi et de la Trinité. J'ai ciié cette 



les portes oe bronze De Tiénéuent. 



47 



Le matin, la Trinité est invoquée comme 
la source de la lumière, de la chaleur, de la 
vie, en un mot, de la grâce. 

Cette grâce, rassemblés dans l'enceinte 
oii l'on prie, elle vient, elle entre et pénètre 
par la triple porte percée à l'orient du 
temple. S. Paulin nous en avertit et il ne 
veut pas d'autre signification à la triple baie 
par laquelle nous entrons dans le lieu saint, 
comme par le baptême au nom de la Ste 
Trinité nous devenons enfants de l'Eglise, 
et par laquelle aussi, une fois sanctifiés, 
nous recevons l'effluve bienfaisante des 
dons célestes : 

« Aima domus triplici patet ingredientibus arcu 
Testaturque piam janua trina fidem... 
Una fides trino sub nomine suœ colit unum, 
Unanimes trino suscipit introitu(i). » 

Les trois portes symbolisent donc les 
trois Personnes divines. Quoique égales, 
elles ont pourtant chacune une affectation 
spéciale et on ne peut ni les confondre ni 
les prendre l'une pour l'autre. Ainsi, celle 
du milieu ne convient qu'au Fils, celle de 
droite (la droite du spectateur) au Père et 
celle de gauche au S. Esprit. 

Le Père est l'ancien des jours, il s'est 
surtout manifesté dans l'ancien Testament. 
Pour cela le nord, où souffle le vent glacial 
de la mort, lui est consacré. La porte qui 
avoisine cette région est donc sa porte [-). 

Le S. Esprit, ignis, charitas (j), règne 
au midi et représente la loi nouvelle. Au- 
cune porte ne pouvait mieu.x lui convenir 
mystiquement que celle du sud. 

La porte centrale est réservée au Chkist, 
car il a dit dans l'Évangile : « Je suis la 
porte et c'est par moi qu'on entre (4). » De 

hymne telle qu'elle était avant sa réformation malencon- 
treuse sous Urbain VI 1 1. 

1. S. Paulin. Episl. XXXIII ad Sulpit. Scver. 

2. Le baptistère est symboliquement placé au nord. L^ 
le péché originel, suite de la faute commise sous la loi 
ancienne, est enseveli et l'enfant régénéré passe alors au 
midi pour s'y réchauffer au soleil de la grâce. 

3. Hymne Veni Creator. 

4. « Ego sum ostium. Pcr me si quis introierit, salvabi- 
tur. » (S. Joann., x, g.) 



là, au moyen âge, ce triple courant d'idées 
qui s'applique sous une triple forme: inscrip- 
tionsquirappellentaux fidèles l'enseignement 
traditionnel (') ; statue bénissante, placée au 
trumeau contre lequel battent les vantau.x(^); 
vie tout entière figurée en relief sur le 
bronze ou le bois de ces mêmes vantaux (3). 

A Bénévent, ce dernier système a seul 
été adopté. Le Christ descend des cieux 
pour racheter l'humanité déchue. Le premier 
tableau, le plus élevé, représente donc l'An- 
nonciation. Puis toutes les scènes évangé- 
liques se déroulent à la suite et aboutissent 
à l'Ascension glorieuse, qui a son complé- 
ment dans l'Agneau apocalyptique du lin- 
teau. Après les travaux de cette existence 
laborieuse (4), commence le repos, l'éter- 
nité. 

L'Évangile a fourni le sujet de quarante- 
trois panneaux à l'artiste. C'est plus qu'il 
n'en fallait ; ce nombre aurait pu être ré- 
duit, d'autant que trois panneaux essentiels 
manquent à cet ensemble. Mais la lacune est 
facile à combler par la pensée, qui, d'un 
bond, franchit l'espace non rempli entre ces 

1. Au VI= siècle, le pape S. Sixte III fit graver ce dis- 
tique dans le baptistère de Latran : 

« Ad fontem vitœ hoc aditu properate lovandi, 
Constantis fidei janua Christus erit. » 
Dom Félibien, p. CLXXXI, a reproduit ces cinq vers 
que l'abbé Suger, en 1140, inscrivit sur les portes de 
bronze de la basilique de St-Denis, priant le spectateur de 
moins admirer l'œuvre en elle-même et sa dorure que sa 
signification symbolique, car le but était de conduire if s 
intelligences à la lumière vraie, par le Christ qui est la 
porte du ciel : 

« Portarum quisquis attoUere qu;eris honorem, 
Aurum, nec sumptus, operis mirare laborem. 
Nobile claret opus, sed opus quod nobile claret, 
Clarificet mentes, ut eant perlumina vera 
Ad verum lumen, ubi Christus janua vera. » 
A la même époque, l'.Agneau appelait les fidèles p:n 
les quatre vers qui l'entourent au linteau de la porte de 
Ste-Pudentienne, à Rome : 

« Ad requiem vita; cupis, o tu, quoque venire .'' 
En patet ingressus, fueris si rite reversus ; 
Advocat ipse quidem vi.e dux et janitor idem, 
Gaudia promittens et crimina quoque remittens. 5> 

2. ViolIet-le-Uuc. Dut. d'arch., t. III, p. 244. 

3. A Ste-Sabine, sur l'Aventin, à Rome, où les portes sont 
en bois sculpté et datent au moins du VI" siècle. 

4. « Tantus labor » (Prose Vies :rcr). 



48 



IRctiuc De r3rt chrétien. 



■deux idées mères qui forment toute l'ico- 
nographie de la porte : le Christ est la vraie 
et unique porte, les apôtres et leurs succes- 
seurs sont, à son exemple, les seules portes 
par lesquelles on va au Christ. 

Donc, pour suppléer aux pages inter- 
rompues de ce livre historique, je voudrais, 
dans un premier panneau, la mission don- 
née aux apôtres ; dans un second, leur con- 
firmation dans la foi par la descente du S. 
Esprit ; dans un troisième, l'installation du 
métropolitain de Bénévent. 

Je m'explique. La Pentecôte est le com- 
plément de la vie du Christ, dont, en icono- 
graphie, elle est inséparable, comme en 
témoignent les portes de St-Paul-hors-les- 
murs et du dôme de Pise. La série des faits 
demeure donc mutilée, amoindrie sans ce 
tableau additionnel. 

La grande mosaïque du Triclinium de 
Latran me suijorère les motifs des deux 
autres panneaux. Le Christ envoie par le 
monde les apôtres, en leur disant: <s; Allez (j), 
enseignez les nations, baptisez-les au nom 
de la Trinité Sainte; » et à côté, le Christ, 
assis sur un trône, remet à S. Pierre les 
clefs de son double pouvoir spirituel ; puis, 
vis-à-vis, S. Pierre, aussi sur un trône, 
donne le pallium à S. Léon III, auteur de 
la mosaïque. L'apostolat exercé par ce pon- 
tife, découle donc directement du Sauveur 
lui-même : il est le successeur de Pierre, 
comme Pierre est le vicaire de Celui qui l'a 
institué à sa place en lui disant : « Tu es 
Petrus et super hanc petram œdificabo Ec- 
clesiam » (2). 

L'apostolicité des Églises, même secon- 
daires, à l'exemple de Rome, s'affirmerait 
donc dans ces tableaux supplémentaires. 

Les évêques sont les portes mineures, 

1. Ciampini, t. II, pi. X.XXIX, XL. — L'inscription qui 
expHciue la mosaif|ue est ainsi conçue : Docete omîtes i^cntcs 
vaptizantes cas iii no mine Pains et Filii et Spiritiis Sanc- 
lus ; et ecce ego voviscinn su m omnibus diebus usque ad 
consummationem seculi. 

2. .S. Matth., XVI, 18. 



établies pour conduire à la grande porte, 
qui est le Christ. Et toutes ces petites portes 
de se fondre, comme à Bénévent, dans une 
unité admirable qui seule subsiste et est en 
vue. 

S. Pierre est institué par son maître. A 
son tour, il institue S. Photin(i); voilà le 
siège de Bénévent créé. Puis, quand ce siè- 
ge prenant de l'importance, est érigé en 
métropole, il s'entoure de suffragants qui 
reconnaissent sa primauté d'honneur et de 
juridiction. 

L'archevêque seul est assis, car c'est lui 
qui institue (nous sommes en plein moyen 
âge). Ses subordonnés viennent humblement 
à son obédience, mais ils se tiennent debout, 
avec les insignes de leur ordre et de leur 
juridiction, qui sont la mitre et la crosse.Bien 
plus, le métropolitain,comme les suffragants, 
occupe le centre d'une porte, flanquée de 
colonnes et amortie en mitre, parce qu'ils 
sont portes eux-mêmes. 

Qui les a appelés ainsi d'un surnom my- 
stique ? S. Augustin. Son texte, inséré au 
bréviaire romain, à l'office du commun des 
Apôtres, exige qu'on le médite. Celui qui l'a 
traduit en plastique, le connaissait très cer- 
tainement, ou du moins le théologien qui di- 
rigeait sa main le possédait pleinement, puis- 
qu'il revenait fréquemment sous ses yeux 
dans le cycle de l'office. En l'absence de 
livres, le bréviaire était une source d'infor- 
mations constantes, d'accès plus facile, au- 
quel on recourait souvent. Ecoutons donc et 
goûtons la parole du saint Docteur, qui est 
devenue la doctrine même de l'Église, lors- 
qu'elle a jugé à propos de l'insérer dans 



sa liturgie. 



« Ouare sunt portée (Apostoli) ? Quia per 
ipsos intramus ad regnum Dei. Praîdicant 
enim nobis ; et cum per ipsos intramus, 

I. « In Christian;e|religionis exordio inter primas urbes 
christianam amplcxata fuit (civitas Bcncventi) rcligionem, 
cum S. Photinum, b. Pétri discipulum, primum ac pro- 
prium episcopum agnoscit. » (Ciampini, II, 25). 



Les portes De bronze De TBcnétient. 



49 



per Christum intramus. Ipse est enim ja- 
nua. Et cum dicuntur duodecim porta; Jéru- 
salem et una porta Christus, et duodecim 
porta; Christus, quia in duodecim portis 
Christus : et ideo duodenarius numerus 
Apostolorum. » 

Rapprochement curieux. Au siècle où 
S. Augustin écrivait ces lignes si impor- 
tantes pour le symbolisme chrétien, l'em- 
pereur Valentinien déposait surla confession 
de St-Pierre, à l'instigation du pape S. Sixte 
III, une image d'or où le Sauveur était 
accompagné de ses apôtres : or chacun 
d'eux était abrité sous une arcade, que le 
rédacteur du Liber pùntificalis qualifiait du 
nom de porte : « Hujus supplicatione obtulit 
Valentinianus Augustus imaginem auream, 
cum duodecim portis et apostolos duodecim 
et Salvatorem, in gemmis preciosissimis 
ornatam, super confessionem B. Pétri apos- 
stoli (■). » 

Cet arc d'honneur, réservé aux triom- 
phateurs, est donc réellement une porte, 
mais une porte symbolique. Les apôtres 
y ont droit les premiers ; puis, à leur exem- 
ple, les évêques, parce qu'ils sont leurs suc- 
cesseurs directs et les continuateurs de 
leur œuvre de régénération par la foi en 
la Trinité et le baptême. 

Donc ce sont de vraies portes que les 
arcades à l'entrée desquelles se tiennent 
les évêques de la province de Bénévent, 
parce que ce sont eux qui ont seuls mission 
d'amener les fidèles au Christ et par le 
Christ au royaume des cieux. 

Ce n'est pas tout encore. A Pise, les 
sujets montent de bas en haut : le Christ, 
qui a pris son humanité sur la terre, de la 
terre la transporte aux cieux. A Bénévent, 
il descend pour s'incarner, mais il reste tou- 
jours dans une sphère supérieure et quand 
sa mission est remplie, il remonte vers son 
Père, après avoir laissé à sa place les 

I. V. pag. 9 de l'édition que j'ai publiée h. Oxford sous le 
titre : In-'cntaria ecclesiaruin iirhis Romcr. 



apôtres et, après eux, les évêques pour per- 
pétuer jusqu'à la consommation des siècles 
le bienfait de la rédemption. 

La porte est multiple, tout en étant une, 
parce qu'il n'y a qu'un seul troupeau, qu'une 
seule bergerie et qu'un seul pasteur. Le 
vrai pasteur entre par la porte que garde le 
Christ, mais le mercenaire, le voleur, 
pénètre frauduleusement par ailleurs ('), 
parce que le Christ lui refuse l'entrée de 
la porte dont il n'est pas digne. 

Au temps de la réforme, Hans Sachs pu- 
blia une piquante satire gravée, qu'a repro- 
duite f Histoire de la caricature et que M. 
Thomas Wrisfht a ainsi commentée : « Elle 
est intitulée : Le bon et le mauvais Pasteur 
et a, comme texte, les premiers versets du 
dixième chapitre de l'Évangile de S. Jean. 
Le bon et le mauvais pasteur, c'est, comme 
on peut le supposer (pour une œuvre pro- 
testante), le Christ et le pape. Ici l'Église 
est représentée par un édifice qui n'est pas 
très fastueux ; l'entrée, en particulier, est 
une simple construction de bois. Jésus dit 
aux Pharisiens : « Celui qui n'entre pas par 
la porte dans la bergerie des brebis, mais 
qui y monte par un autre endroit, est un vo- 
leur et un larron ; mais celui qui y entre 
par la porte est le pasteur des brebis. » 
Dans la gravure, le pape, jouant le rôle du 
pasteur mercenaire, se tient sur le toit de 
la partie la plus élevée (le chœur) de l'édi- 
fice, indiquant une fausse route au troupeau 
des chrétiens et bénissant ceux qui grim- 
pent sur la bergerie. Au-dessous de lui, 
deuxhauts dignitaires pénètrent dans l'église 
par une fenêtre, tandis qu'au-dessous d'eux, 
sur le toit moins haut (de la nef), un moine 
montre aux passants le chemin de l'escalade. 
A une autre fenêtre, un moine étend les 
bras pour exciter les gens à monter ; et 
un personnage à lunettes, destiné sans 

I. « (}yà non intrat per ostium in ovile ovium, sedascen- 
dit aliundc, ille fur est et latro. Oui autem intrat per 
ostium, pastor est ovium.» {S. Joann.,\, i, 2.) 



50 



laeuuc ne rart chrétien. 



doute à personnifier les docteurs de l'Église, 
regarde dehors, par une ouverture pratiquée 
au-dessus de la porte d'entrée, pour épier 
ce que fait le bon Pasteur. A droite, du côté 
de l'église occupé par le pape, les seigneurs 
et les grands entraînent le peuple dans la 
bonne voie, mais ils sont arrêtés par les 
cardinaux et les évêques qui leur barrent 
le chemin de la porte et leur montrent d'une 
façon très énergique celui qui mène sur le 
toit. A la porte se tient le Sauveur, qui a le 
rôle du bon Pasteur : il a frappé à la porte et 
le portier la lui a ouverte. Les vrais disci- 
ples du Christ, les évangélistes, montrent le 
chemin à l'homme de bien solitaire qui vient 
par cette route et qui écoute avec une calme 
attention les maîtres de l'Evangile, tout en 
ouvrant sa bourse pour faire l'aumône au 
pauvre accroupi près delà.On voit à gauche, 
dans la distance, le bon Pasteur suivi de son 
troupeau docile à sa voix; à droite, le mau- 
vais berger qui, après avoir, avec ostenta- 
tion, rassemblé ses moutons autour de l'ima- 
ge de la croix, les abandonne et prend la 
fuite à l'approche du loup. »(pag. 235-296). 

En soi, cette arravure est odieuse et 
fausse, parce qu'elle applique à l'Eglise 
romaine ce qui doit être retourné contre 
l'Église établie et réformée; mais au fond 
l'idée n'en est pas moins juste, car elle re- 
pose sur le texte de S. Jean, qui est rendu 
de cette façon plus sensible aux yeux du 
vulgaire. 

Il n'y a de portes que là où sont de vrais 
évêques, canoniquement institués, et encore 
ceux-ci doivent-ils adhérer à la porte cen- 
trale, qui est le Christ, vivant en eux, 
pour le bien des peuples. 

Voilà ce que nous enseignent d'une ma- 
nière éloquente les panneaux du bas de la 
porte de bronze. Bien plus, ils montrent les 
évêques unis au Christ par une chaîne 
non interrompue et placés eux-mêmes plus 
à proximité que « Celui qui règne dans les 
cieux, » comme dit Bossuet, des fidèles 



confiés à leur vigilance. C'est pourquoi ils 
occupent la partie inférieure de la porte. 

Que seront ces pasteurs, au milieu des- 
quels le lion et le griffon sont représentés 
deux fois chacun, avec un anneau pour 
saisir les portes et s'y cramponner .-* Ils 
seront forts et vigilants, prompts au bien et 
tenaces à leurs devoirs, intrépides au com- 
bat et hardis dans la lutte. Le lion, roi des 
animaux par sa force: « Est leo regalis om- 
nium animalium et bestiarum, leo fortissi- 
mus bestiarum» (S. Gregor. Magn.) (i), 
figure au premier chef le Christ qui cache 
sa divinité sous une forme d'esclave, « Mis- 
sus a sempiterno Pâtre, operuit intelligibilia 
sua, id est deitatem (-) » et s'endort sur la 
croix: « Corporaliter Dominus meus obdor- 
miens in cruce et sepultus, deitas ejus 
vigilabat ; ecce enim non dormitabit neque 
obdormiet qui custodit Israël (3), » mais res- 
suscite vainqueur du démon : « Vicit leo 
de tribu Juda :>) (4). L'évêque, à l'instar de 
Celui qu'il s'efforce d'imiter, est surtout un 
pasteur vigilant ; il veille pour que son 
troupeau ne soit pas mangé par les loups, 
contre lesquels d'ailleurs il a force et éner- 
gie pour le défendre. Docteur sévère, il 
veille surtout à l'intégrité de la doctrine 
qu'il a acquise par la science : « Catulus 
leonis... Apostoli (s), » dit Raban Maur, et 
S. Grégoire-le-Grand ajoute : « Leones, se- 
veri doctores ;... debent esse scientiai ple- 
nitudine doctores instructi, ut et boum 
mansuetudinem teneant et leonuin fortitu- 
dinem non amittant (<^). » 

1. Physiologus. Mél. d'anh., t. II, p. 107. 

2. Ibùi. 

3. Ibù/., p. 109. 

4. Apoc. V, 5. — « Leo CuRlSTUS, ut : « Vicit leo de 

tribu Juda, » Fortis spiiitualiter, ut:«Justus quasi 

leo » {Raban. Maur.) 

5. Spiciieg. Soiesinen., t. III, p. 53. 

6. Ibùi. — Le bœuf apparaît sculpta, en fort relief, au- 
dessus du premier dtage de la façade, où il alterne avec des 
lions. S. Grégoire vient de nous apprendre qu'il symbolise 
la mansuétude et le lion la force. 

Il y avait encore des lions couchés aux côtés des portes 
(ils ont émigré à l'archevêché). L'auteur des Distinctions 



ïLc0 portes De bronze De TBénéïJcnt. 



51 



Le griffon est pris ordinairement en 
mauvaise part. Cependant il y a deux côtés 
bons dans sa nature : il vit dans les déserts 
et n'en sort que pour chercher sa proie ; il 
s'élance dans les espaces aériens. L'évêque 
n'est-il pas aussi l'homme de la solitude et 
de l'étude, qui ne se dérobe à sa retraite 
silencieuse que pour capturer les âmes et 
les arracher au démon ? Puis n'est-il pas 
aussi c& poni qui unit la terre au ciel, en 
sorte que sa conversation habituelle est 
plutôt dans les cieux, « Nostra autem 
conversatio in cœlis est. » (S. Paid. ad 
Philipp., III, 20.) 

Le chanoine Auber (///.t/. du Symbolisme, 
t. III, p. 465) fait du griffon le symbole de 
la vigilance. Dante, au XI 1 1^ siècle, dans la 
Divine comédie, le considérait comme em- 
blème du Christ, à cause de sa double na- 
ture d'aigle et de lion. Or, l'aigle c'est encore 
le Christ, rajeunissant sa jeunesse et pre- 
nant son vol vers le soleil de justice : 
« Renovabitur sicut aquilse juventus tua..., 
volans in altitudinem solis justitiîe Jésus 
Christus. » i^Mél. d'arch., t. II, p. 165.) 

L'artiste a donc, dans les anneaux, insisté 
sur la force et la vigilance que doivent avoir 
les évêques. 

Lorsqu'en 509 Clovis fonda l'église de 



monastiques y voit un nouveau symbole des prélats, mais 
qu'il ne sépare pas du symbole des bœufs, parce que ce 
dernier tempère ce que le premier peut avoir d'excessif. 
« Per leonem terror severitatis significatur ; unde <i In 
basibus tcnipli»(lll Reg., Vil, 29). Bases templi sunt 
Ecclesiaj pr;i:lati,qui firmamentum esse debent et sustenta- 
mentum c;v:tcrorum. In liis inseparabiles debent esse 
comités scveritas disciplina; et lenitas misericordix, ne 
aut justitia rigida aut lenitas sit remissa. Harum alteram, 
id est lenitatem, quidam de nostris abbati suo déesse cou- 
questus est, dicens : 

Es leo terribilis, sed non es bos socialis : 
Unde decens basis non es, bobus tibi rasis. 

<,( Leones, pricpositi Ecclesiœ ; unde in templo Domini 
leones cum bobus ex lere fieri in basibus templi prœci- 
piuntur» (Pitra. Spicileg. Solesm., t. III, p. 51, 55). 

Les lions, à la base du temple, montrent la force des 
prélats, en tant que soutiens : au sommet, les bœufs rap- 
pellent la douceur de ceux qui sont le Jinnainent des 
fidèles. Les textes cités sont contemporains du monument 
qu'ils expliquent. 



Moissac, il vit en songe « deux griffons, te- 
nant dans leur bec des pierres, se transporter 
dans une vallée, » qu'il choisit pour la con- 
struction {^Bulletin arch., t. III, p. 130). 
Or, ces deux griffons représentaient les deux 
premiers abbés S. Amand et S. Ansbert ('). 

La vie du Christ entraînait, comme 
conséquence, la représentation de ses mi- 
nistres, comme celle des ministres exigeait 
qu'on remontât à la source du pouvoir 
épiscopal. Ces deux ordres de faits se com- 
plètent mutuellement. Oui a pu motiver un 
tel choix, unique en iconographie et cepen- 
dant très rationnel ? L'histoire se taisant, 
tâchons d'y suppléer. Un événement sail- 
lant a dû faire jaillir cette étincelle. Est-ce 
la bulle d'Adrien IV ? j'aime à le croire. 
La métropole venait de s'accroître, une 
nouvelle étendue de territoire lui était 
échue. L'occasion était favorable pour 
s'affirmer dès son origine ; elle le fit, en 
inscrivant tous ses pontifes à la suite du 
métropolitain. L'idée était ingénieuse et 
elle exprimait l'entrée en possession d'un 
droit nouveau. 

Peut-être aussi Bénévent, à ce propos, 
vit-il siéger un concile provincial, où se 
vérifièrent, pour ainsi dire, les pouvoirs de 



I. M™ Félicie d'Ayzac a donné une étude très complète 
et très attachante sur le symbolisme du griffon dans Farl 
clirélicn du moyen âge. {Rev. de Pari clirét., t. I\', pag. 241 
et suiv.). Elle y montre cet animal hybride « emblème du 
Sauveur », quand il est <( pris en bonne part »; mais <i pris 
en mauvaise part », il représente <i les oppresseurs, les 
hypocrites, le démon. » 

Les deux sens mystiques sont applicables à la porte de 
Bénévent. On peut attribuer aux lions la signification des 
bons pasteurs et aux griffons celle des mauvais, dont il 
importe de préserver le troupeau : les grifibns symbolise- 
raient alors les intrus. 

M'"= d'Ayzac, si profonde sur la matière, revient sur ce 
sujet dans son ouvrage : Les statues (ht porche septentrio- 
nal de Chartres. Page 69, elle fait du gritTon un triple 
symbole « de science, de vigilance et de défense, » trois 
qualités qui conviennent parfaitement aux pasteurs char- 
gés d'instruire, de garder et de protéger le troupeau confié 
à leurs soins. 

Le grifïbn est donc, aux anneaux de la porte, le digne 
Ijendant du lion et tous les deux doivent se prendre ici 
uniquement en bonne part. 



52 



Eetiuc ne rart cï)rétien. 



tous les suffragants ? Cette opinion n'est 
pas à dédaigner, car quelle province fut 
plus célèbre pour ses conciles, renommés 
dans le monde entier ? La pensée que je 
suggère ici a dû frapper le cardinal Orsini, 
dont l'esprit avait, dans le passé, des regards 
profonds. Et il en fut tellement pénétré 
que, constatant la date de la restauration, 
il fit entrer dans le corps de l'inscription la 
mention du concile que lui-même venait de 
tenir dans sa métropole, comme pour relier 
deux époques si éloignées. 

Je voudrais, après cette description 
minutieuse destinée à faire valoir ces por- 
tes, que le voyageur, avant d'entrer dans 
l'église métropolitaine, voulût bien s'arrêter 
à les contempler et je lui dirais volontiers, 
en empruntant l'inscription placée sur les 
portes de bronze de l'église de Monte Sant- 
Angelo, au Gargano : « Rogo vos, omnes 
qui hic venitis causa orationis, ut prias 
inspiciatis tam pulchrum laborem. » Oui, 
ce travail est vraiment beau et mérite qu'on 
lui consacre quelques instants d'attention. 

IX. 

J'AIME le passé pour lui-même et je me 
plais à en scruter les obscurités. Je 
l'aime surtout en vue du présent. Toute 
étude qui n'aurait pas l'un de ces deux buts 
déterminés, serait oiseuse et stérile. Se 
dérober aux tristesses du présent peut avoir 
son charme, mais profiter des leçons léguées 
par nos pères a aussi son utilité. 

Cette utilité pratique ressort comme con- 
clusion de cette longue étude. 

L'église monumentale du Sacré-Cœur, 
qui se construit à Paris sous la direction 
de M. Abbadie, est en style roman du 
XI I^ siècle. En s'inspirant de St-Front 
de Périgueux, copié sur St-Marcde Venise, 
elle a pour type originaire Ste-Sophie de 
Constantinople, modifiée par l'art français. 
Elle n'en reste pas moins byzantine de 
conception et de type. Où trouvcra-t-on 



mieux qu'à Bénévent le modèle des portes 
de bronze qui doivent clore sa baie princi- 
pale .•* Nulle part ailleurs. Style et époque 
concordent de tous points. 

Le Christ envisagé dans sa vie entière, 
voilà l'idéal de l'iconographie du Sacré- 
Cœur, car par l'Incarnation et la Rédemp- 
tion, il a montré, manifesté son amour 
immense pour les hommes qu'il a aimés 
jusqu'à la fin ('). 

Si vous voulez allonger les scènes évan- 
géliques, demandez aux portes de Pise et de 
St-Paul-hors-les-Murs quelle place assigner 
aux prophètes, qui ont annoncé la venue du 
Rédempteur et aux apôtres.qui ont proclamé 
par toute la terre sa divinité. Puis, en cas 
où cela ne suffirait pas encore, ouvrez ce 
poème par la chute de l'homme, la promesse 
du rachat et l'annonce de la conception 
immaculée de Marie, qui, de son pied vain- 
queur, écrase la tête du serpent infernal. 
Terminez ces pages brillantes par le triom- 
phe du Christ dans les cieux, où les anges 
qui forment sa cour, chantent sa gloire, et 
là vous le ferez voir s'occupant toujours de 
ceux qu'il a créés et rachetés, leur ouvrant 
les trésors de son cœur pour les consoler, et 
enfin la France, dans un élan d'enthousias- 
me, vouant, à Paris, près de ce siège fondé 
par St-Denis, disciple des apôtres, une 
église votive d'hommage et de réparation (2). 

1. «In finem dilexiteos.» {S.Joanii.^yAW, i.) 

2. Le souvenir de la France, évangélisde au i" siècle, 
revivrait dans plusieurs panneaux, dont les personnages 
ne peuvent nous être indiftorents. S"= Marthe est morte à 
Tarascon, S"= Madeleine à la Ste-Baunie, S''^ Véronique à 
Soulac, S. Zachée à Roc Amadour : voilà les premiers 
apôtres. Avec eux vinrent des évêques, S. Lazare, h. Mar- 
seille ; S. Maximin, à Aix; S. Martial, à Limoges; S. Ruf, 
fils du Cyrdnden, à Avignon ; l'aveugle-né, à S. Paul-trois- 
Châteaux; le proconsul Sergiuj Paulus, à Narbonne; h. Bé- 
ziers, S. Aphrodise, grand-prêtre du temple de Mercure à 
Hêliopolis, lors de la fuite en Egypte ; sans parler de 
ceux que députèrent S. Pierre et S. Clément : S. Kutrope, 
S. Sixte, S. Julien, S. Trophime, S. Saturnin, etc. La 
cause de l'apostolicité de nos églises est actuellement 
gagnée et ce sera, dans l'histoire, l'honneur de notre 
temps d'avoir vengé les traditions les plus anciennes et 
les plus sûres, tardivement mises en doute et suspectées 
comme apocryphes. 



ïLes portes tie bronze ne TBénétient. 



53 



Les Anglais, qui sont des gens pratiques, 
auront fait connaître les portes de Bénévent 
en vulgarisant leur photographie, à qui cette 
dissertation vaut une réclame. Je termine 
par ce conseil : qu'ils aient maintenant le 
courage, pour leur superbe musée industriel 
de South-Kensington, de faire mouler cette 
grande page d'iconographie chrétienne, que 
les archéologues viendront certainement 
étudier et que les artistes ne tarderont pas 
à reproduire et à copier. 



Si ces pages devaient amener un pareil 
résultat, je serais heureux de l'avoir provo- 
qué par une publication dont le but premier 
était de payer mon tribut d'admiration à 
une œuvre pas assez connue du XII^ siècle 
et au nom à peu près ignoré d'Oderisio Be- 
rardi, une des gloires artistiques de Béné- 
vent. 

X. Barbier de Montault, 
Prélat de la Maison de Sa Samtetê. 




fe jr^ ^J^J^^^^^^A.^i.^P^P^j&^^ j^ iJ^ i^ 



iM^tWitf^r^^^yj^\i/iW!^^*ii/rj/r^Ti^/fi^i^MM^^^^i^^ 



^^s^ Quelques mots stir les pré^^Hapbaëlistes 



(à propos îie XIiunftac5P)- ^ 



^:î .^*^:t ^Fj^^^l^^^^^^^^il^M^^^^^^^^^^^^^^I^^ 



Ucttre à ^. D. Eaticroant, membre De la Société De Saint^-èJean. 




I. 

iN abordant l'étude ana- 
lytique du Christ de- 
vant Pilate ('), vous re- 
cherchez quelle est « la 
» cause première et la 
» plusgénérale de l'effet 
» produit par l'œuvre 
» de Michel Munkaczy. » — Vous répon- 
dez que c'est « la réalité vivante, la vie, la 
» vie opulente, puissante... » Non seule- 
ment vous constatez cette « réalité vivan- 
te » ; mais vous félicitez hautement l'artiste 
d'en avoir animé son œuvre. Je n'ai, pour 
ma part, aucune objection contre ce juge- 
ment. 

Pressentant que d'autres soulèvent des 
objections, vous entrez immédiatement 
en campagne pour repousser l'attaque, et, 
en tacticien habile, vous allez reconnaître 
les ennemis. Vous en apercevez deux et 
sur chacun vous appliquez son étiquette : 
l'un est Vantique, l'autre est le moyen âge. 
Bientôt vous personnifiez : ce sont, d'un 
côté, les académiques; les pré-Raphaëlis- 
tes, de l'autre. Donc, dans votre pensée, la 
« réalité vivante », que vous louez en Mun- 
kaczy, peut se trouver en contradiction, 
d'une part, avec le système académique et 
d'autre part, avec le pré-Raphaëlisme. 

I. AVz/2^i'^('^/'v4r/(r/in%£-«. — Juillet-Septembre 1881. — 
Le Christ devant PiLttc, conférence faite h la Société de 
St-Jean, par J. D. Laverdant, suivie des appréciations des 
critiques d'art delà presse française,avecunephotographie 
du tableau et une photographie de la figure du Christ. 
Paris. — Palmé et Dentu. — 1881. 



Pour la première contradiction, je n'hé- 
site pas à reconnaître avec vous qu'elle 
existe. J'hésite encore moins à emboîter 
votre pas pour aller défendre Munkaczy 
contre le parti-pris académique. — Sur le 
second chef de contradiction que vous indi- 
quez, je dem>ande à mon cher confrère une 
explication préalable pour éviter tout mal- 
entendu. 

N'allez pas croire que je veuille moi- 
même contredire notre artiste au nom du 
pré-Raphaëlisme. Après l'avoir soutenu 
d'une main, irais-je sur un même terrain, le 
combattre de l'autre? C'est tout le contraire 
que j'entreprends. Je veux essayer de mon- 
trer que, sur le chapitre de <i la réalité vi- 
» vante » on ne peut attaquer ni Munkaczy 
ni personne au nom du pré-Raphaëlisme. 
En d'autres termes, je veux défendre le pré- 
Raphaëlisme contre la supposition qu'on 
puisse s'en faire une arme pour combattre 
<A la réalité vivante ». Je contredis une 
assertion très répandue, reproduite par 
vous-même, à savoir : « Que jusqu'au XV"^^ 
» siècle, l'art ait eu à un faible degré le 
» sentiment de la vie. » Je m'élève sur- 
tout contre les raisons qu'on donne pour 
appliquer, che^ les artistes antérieurs au 
XVe siècle un prétendu système « de 
» dessécher et anéantir les corps.» Je le 
fais parce que, d'après ma conviction, il 
n'a jamais existé aucune idée semblable 
dans la tête de ces artistes, et qu'on ne 
rencontre rien de semblable dans leur 
œuvre. 



^ur les prMRapbaclistes. 



55 



II. 

POUR ce qui est de l'idée même, je ne 
connais rien, en effet, d'où l'on puisse 
induire que les artistes antérieurs à Ra- 
phaël, et même au XV^ siècle, se soient ja- 
mais mis volontairement et de parti-pris en 
lutte contre la nature. S'ils sont restés quel- 
quefois incomplets sous ce rapport, c'est 
par impuissance de faire mieux : on ne con- 
naissait pas encore bien la perspective : on 
ne s'était pas encore plongé avec amour 
dans l'étude du nu. Si ces artistes ont mal 
emmanché quelques articulations, s'ils n'ont 
pas placé quelques personnages bien droit 
sur leurs jambes, s'ils ont rendu imparfaite- 
ment quelques muscles, ce n'est pas la 
bonne volonté qui leur a manqué. Leur 
intention ne fut jamais de produire des 
figures maladroites, émaciées et exsangues. 
Bien au contraire, fidèles à la doctrine de 
l'Eglise, ils étaient pleins de respect pour 
la nature et spécialement pour la nature 
humaine, qui est l'une des natures de Jésus- 
Christ. Ils ont cherché à faire des êtres 
naturels et vivants. En outre, ils ont voulu 
imprimer à chacun de ces êtres les si- 
gnes extérieurs de son caractère et de sa 
position. 

Cette opinion est celle du comte de Gri- 
mouard de St-Laurent, un des meilleurs 
juges que j'aie rencontrés : « Envisagée 
» comme moyen, dit notre confrère, l'ob- 
» servation des lois naturelles, de l'imita- 
» tion, pourvu qu'on sache choisir et régler 
» toutes choses, eu égard aux sentiments 
» et aux idées, n'a rien qui ne soit conforme 
» à l'idéal le plus chrétien. Que les artistes 
» les mieux inspirés aient cherché, comme 
» les autres, à mettre à leur service la ré^u- 
» larité des proportions, le relief des formes, 
» le jeu exact des articulations, la vérité 
» dans la perspective ; rien de mieux. Ils 
» devaient le faire et l'on ne prouvera jamais 
» que systématiquement ils s'y soient refu- 



» ses. Ils profitaient des études accomplies, 
» des procédés acquis. » (Guide de l'art 
chrétien I. 80.) 

III. 

LES artistes antérieurs au XV^ siècle 
pourraient avoir été animés, à l'égard 
de la nature, des bonnes intentions que M. de 
Grimouard et moi, à sa suite, leur attribuons, 
et ne les avoir jamais réalisées ; « car, dit 
« encore le confrère déjà cité, riches sur- 
« tout des dons de l'âme, ils paraissaient 
« quelquefois plus lents que les autres à 
« atteindre le niveau commun. » Je vais 
essayer de faire voir, par des exemples, que 
non seulement ils avaient l'intention d'être 
naturels, mais qu'ils ont réalisé cette inten- 
tion. 

Qu'il me soit permis de signaler, au préa- 
lable, les erreurs de jugement auxquelles 
on s'expose en appréciant une époque sur 
quelques échantillons seulement, ou d'après 
' telle branche de l'art qui a pu être arriérée. 
Ainsi, au XII I*^ siècle en France, la sculp- 
ture avait atteint une telle perfection qu'il 
est impossible de ne pas la rapprocher de 
celle de Phidias, tandis que l'art de la mi- 
niature y était alors moins avancé et ne 
représente pas, par conséquent, le niveau 
de l'art français à cetteépoque incomparable. 
Je vais prendre un exemple pour expliquer 
ma pensée et, si vous permettez, ce sera 
dans le règne animal. 

Si vous jugiez seulement d'après les mi- 
niatures de la plupart des manuscrits, vous 
concluriez que le XI 1 1*^ siècle ne savait pas 
représenter <.( la réalité vivante » des che- 
vaux. Étudiez, au contraire, sur de nom- 
breux sceaux de la même époque, les cour- 
siers lancés au galop (qu'on n'a pas assez 
admirés) ; vous reconnaîtrez que ces nobles 
animaux tiennent parfaitement leur place 
entre les plus beaux, entre les chevaux des 
Panathénées et le cheval de Bartolomeo 
Colleone, ou ceux de Géricault. De même, 



56 



iRettue ne rart chrétien. 



avant la découverte dugros bonhomme trap- 
pu qui est au musée de Boulacq, beaucoup 
■d'amateurs ne se doutaient pas que l'art 
égyptien primitif pût atteindre (ou descen- 
dre) à ce réalisme bourgeois. 

Je pourrais multiplier à mon gré de tels 
exemples ; mais j'ai hâte d'arriver à la dé- 
monstration que j'ai promise sur la repré- 
sentation de « la réalité vivante » avant 
Raphaël. 

IV. 

A CET effet, j'appellerai votre attention 
sur quelques œuvres du moyen âge 
relevées dans les trop rares ouvrages que 
j'aie à ma disposition en cette contrée loin- 
taine, et qui ne sont pas malheureusement 
de première main. Vous connaissez les origi- 
naux : la démonstration n'y perdra rien. 

XI 11^ siècle. Les deux statues qui repré- 
sentent l'Annonciation à la cathédrale d'A- 
miens. [/ésus-Christ, parVeuillot, page 55). 

— Dans le même monument, la sainte 
Vierge et le vieillard Siméon. {Giiide de 
fart chrétien, I, 59.) 

— A la cathédrale de Strasbourg, les 
deux vierges folles ne sont pas du tout 
repoussantes par la maigreur, et le statuaire, 
antérieur au XV^ siècle, les a attifées assez 
coquettement, comme il le fallait. (Veuillot, 
page 508.) 

— Dans la grande composition attribuée 
un peu légèrement à Cimabué, la sainte 
Cécile triomphante a un aspect très vivant, 
ainsi que les personnages représentés en 
petite dimension. (S^'^ Cécile, par Dom Gué- 
ranger, à la page 246.) Les figures posté- 
rieures du Pinturicchio, de Francia, de 
Raphaël, du Dominiquin et de Paul 
Delaroche ne sont pas plus naturelles. La 
représentation attribuée à Cimabué est si 
peu anémique qu'un juge compétent re- 
proche à la figure principale de dépasser le 
degré de force qu'il y fallait. (Guide de l'art 
chrétien V, 497.) 



— L'ascétique sainte Elisabeth est re- 
présentée avec beaucoup de vie dans la 
statuette si largement drapée à la collégiale 
de Marburg. (S^^ Elisabeth, par Montalem- 
bert — au frontispice de la 6^ édition.) 

— Dans l'ouvrage de Veuillot, à la page 
505, le chevalier qui reçoit la communion 
est tellement réel (je ne dis pas réaliste) 
dans son accoutrement du temps, qu'on 
pourrait copier ce relief pour confectionner 
un costume de guerrier du XI 11^ siècle. 
Est-ce l'anéantissement, ou de la couleur 
locale ? Émacié tant qu'on voudra ; mais 
nul n'aimerait à recevoir un coup de ses 
vigoureux poings. Et j'en dirai autant du 
brillant Henri de Metz, à qui l'apôtre des 
Gaules donne l'oriflamme en la cathédrale 
de Chartres (Charton, Histoire de France, 
I, 405,) ainsi que de certain seigneur et de 
certains sergents et archers peints sur des 
miniatures du XI V^ siècle. (Même ouvrage, 
I. 449, 461 et 469.) Voilà des gaillards que 
la préoccupation « de dessécher et amoindrir 
leur corps » n'a jamais empêchés de pros- 
pérer. 

— Pour rentrer dans le XI 11^ siècle, je 
citerai (Même ouvrage, I, 441), sur un 
vitrail d'Amiens, le vigoureux boucher qui 
va asséner très dextrement un coup de sa 
grosse massue sur un gros bœuf, très bien 
planté lui-même sur ses grosses jambes. 

En général, les artistes du moyen âge 
n'ont pas dédaigné la vie, la vie e.xubérante 

même ; mais ils l'ont placée à sa place. 

Ils ont approprié la représentation au sujet 
avec beaucoup d'art et de tact. Ils n'allaient 
pas copier une femme épaisse de corps et 
d'esprit pour représenter la Reine des Anges. 
Ils ne choisissaient pas non plus une poitri- 
naire; mais Giotto représentait une femme 
décharnée pour marier la Pauvreté à saint 
François, en même temps qu'il idéalisait 
cette figure avec une puissance qui n'a pas 
été surpassée. D'un autre côté, dans un 
travail moins sérieux de sa nature, sur une 



^ur les prc=îRapf)aclistcs. 



57 



miniature du roman de la Rose, (Charton, 
I. 386) la Pauvreté est représentée, comme 
il le fallait, d'une manière assez réaliste, 
par une commère passablement abrutie qui, 
avec sa mante effrangée, ses bas troués, 
sa gamelle vide, aurait pu servir de mo- 
dèle à Callot : on lui donnerait un sou ; mais 
on n'aurait jamais l'idée de la marier à saint 
François. Cette force et cette appropriation 
à tous les sujets, c'est l'art par excellence ; 
il n'y a rien au-delà. 

Voyez encore, pour le contraste, dans 
le jardin du Plaisir, comme se pavanent 
d'élégantes dames et de pimpants cavaliers, 
qui ne sont ni anéantis, ni desséchés (Char- 
ton, I. 386 et 387). Toutes ces figures sont 
naturelles ; mais la Pauvreté de Giotto est 
aussi naturelle, dans le sens esthétique, 
que le gros boucher ou la vieille commère 
de tout-à-l'heure. Est-ce que l'idéal ascétique 
est moins naturel que l'idéal bourgeois ? Il 
faut s'entendre sur les mots. 

— Voici maintenant un vitrail de l'an- 
cienne sacristie de Saint- Denis. (Charton, 
I. 375.) Le personnage qui aide saint 
Louis à enterrer les restes humains, et un 
autre assistant se bouchent le nez sans façon. 
Ils observent, il est vrai, la discrétion qu'im- 
pose la présence d'un si grand saint, leur 
maître : mais la physionomie rend d'une 
manière très réelle la grimace que la sensa- 
tion de la puanteur provoque naturellement 
chez qui n'est pas monté à la hauteur de 
saint Louis. A côté de l'ascétisme rayon- 
nant sur la figure du saint, qui respire 
déjà réellement les parfums du paradis, 
voilà donc , avant Raphaël, une autre 
<?: réalité vivante » à faire frémir tous les 
académiques. (Je ne dis pas les académi- 
ciens !) 

Vous vous refusez rarement à vous-même, 
cher confrère, le plaisir d'une digression ; 
\'Ous me permettrez donc d'ouvrir ici la 
parenthèse. 

(Gros, qui avait peu étudié les verrières 



pré-Raphaëlistes, a opposé le même geste 
d'un assistant subalterne à la placidité du 
général Bonaparte touchant les pestiférés 
à Jaffa. J'aime ce tableau ; il ne présente 
pas, il est vrai, les mêmes qualités hors 
ligne que le champ de bataille ci' Eylau /mais 
il en a une autre : Gros s'y est élevé au sur- 
naturel héroïque, lequel demeure au-dessous 
du surnaturel religieux, mais a bien sa va- 
leur. Gros, du reste, n'a jamais été considéré 
comme un pur par les académiques, qui 
n'ont pas dû lui pardonner « la réalité 
vivante » de ce nez bouché, comme ils 
reprocheraient la même incongruité à Giotto 
dans la résurrection de Lazare. (Veuillot, 
page 232.) Quelle idée aussi a eue Gros de 
vêtir les militaires de l'uniforme qu'ils por- 
taient ! Passe s'il les avait habillés en Ro- 
mains, mieux encore s'il ne les avait pas 
habillés du tout.) 

— XIV^ siècle. Il y a une analogie sai- 
sissante entre le sujet qui a si heureusement 
inspiré Munkaczy et celui de Jésus au mi- 
lieu des docteurs : Munkaczy en pourrait 
faire un heureux pendant. Il y aurait, d'un 
côté, le Juge devant les juges, de l'autre, 
le Docteur au milieu des docteurs. Veuillez 
donc reprendre à la page 65 le livre de 
Veuillot. Vous y trouverez, de la main de 
Giotto, des têtes de docteurs juifs très étu- 
diées, très vivantes, très appropriées, très 
personnelles, dont notre artiste du XIX^ 
siècle aurait pu s'inspirer pour son prétoire. 
Je dirai la même chose de la descente aux 
Limbes. (Même ouvrage, page 308.) 

— Dans le premier de ces tableaux, les 
docteurs juifs sont remarquablement ven- 
trus, particularité que Rio reproche à Giotto 
et à Taddeo Gaddi;(I. 263, édition de 1874) 
mais où l'on peut voir grouiller la tourbe 
juive la plus pittoresque, la plus roman- 
tique, la plus réelle et la plus naturelle, 
c'est à la gauche de Notre-Seigneur dans 
le pathétique crucifiement de Duccio. (Mê- 
me ouvrage page 305.) Avec d'autres 



58 



ÎRcuuc De rart chrétien. 



procédés, cette représentation est aussi 
vivante qu'une peinture de notre brave 
Eugène Delacroix. 

— Où, dans les œuvres romantiques, trou- 
verez-vous plus de « réalité vivante » que 
dans la barque de Taddeo Gaddi, quand 
Jésus marche sur l'eau ? (Même ouvrage, 
page 153.) 

— Voyez aussi comme est étudiée et 
vivante cette miniature de la Bibliothèque 
nationale, où saint Nicodème et Joseph 
d'Arimathie réclament de Pilate le corps 
du Sauveur, en présence des deux plus 
beaux Juifs qu'on puisse imaginer, et les 
plus réels. (Même ouvrage, page 315.) 

Ces exemples pourraient être multipliés 
presque à l'infini ; mais il faut se borner. Je 
n'indiquerai plus pour le XIV^ siècle que le 
Jugement dernier d'Orcagna. (Même ou- 
vrage, page 262.) Les damnés vous font-ils 
l'effet d'avoir anéanti et desséché leurs 
corps pendant qu'ils étaient sur la terre ? 
Ne voit-on pas que plusieurs ne seraient 
pas là s'ils s'étaient émaciés de leur vivant 
par les mortifications de la chair ? L'élève ' 
du Giotto a voulu rester dans la nature en ' 
exprimant cette réalité. 

A mon sens, il y a réussi tant par l'oppo- 
sition avec les élus que par la profondeur, 
la variété et l'intensité des expressions dans 
les deux groupes. 

Je ne puis cependant me retenir d'un 
dernier retour sur l'ami de Dante, sur le 
maître d'Orcagna. Giotto a exprimé comme 
personne l'élan de la tendresse dans le JVo/i 
me tangere (Veuillot page 327 — Rio, L 
251,) et l'autorité dans \2. Résurrection de 
Lazare. (Même ouvrage, page 232, à Assise 
et à Padoue.) Le geste du Christ ressuscitant 
Lazare est encore plus beau que celui de 
saint Paul à Athènes, par Raphaël. (Même 
ouvrage, page 355.) C'est avec le mouve- 
ment des bras que le pré-Raphaëliste a 
produit ces prodigieux effets d'autorité et de 
tendresse. 



XV^ siècle. Je n'admettrais pas davan- 
tage que Fra Angelico lui-même pût jeter à 
Munkaczy la pierre de « la réalité vivante. » 

Plusieurs de ses damnés, dans \it Juge- 
ment, sont visiblement des luxurieux, d'au- 
tres des orçrueilleux. — Dans le monde 
céleste, le Maitre a-t-il voulu faire échec à 
la nature ? Analysons. — Ses anges don- 
nent la vision d'êtres non incorporels, mais 
pourvus d'un corps différent du nôtre; n'est- 
ce pas la réalité naturelle et vivante des 
anges ? — Les saints ont aussi de vrais 
corps : la doctrine l'exige : « In cartie mea 
videbo Salvatorcni >neu»i. » L'artiste nous 
fait reconnaître que ce sont des corps res- 
suscites, transfigurés, incorruptibles; s'il eût 
fait autrement, le Beato se fût mis en con- 
tradiction avec la nature des saints. La 
sainteté est un état aussi naturel que l'état 
militant ou celui de pécheur. Je ne recon- 
naîtrai jamais qu'un saint en adoration soit 
moins naturel qu'un Juif insultant Jésus- 
Christ : c'est le dernier qui est dénaturé. 

Il faut aller jusqu'au bout dans cette voie. 
Rien de plus surnaturel que l'affranchisse- 
ment de la loi de pesanteur. Eh bien ! M. 
de Grimouard loue, avec raison, Giotto 
et son école d'avoir jeté des corps dans 
l'espace «comme » « effet naturel. » (L 71.) 
Que gagnerait l'impression religieuse à 
ce que ces corps menacent de culbuter la 
tête en avant, ou à ce qu'ils soient pénible- 
ment supportés par des nuages de plomb ? 

Il ne vous aura pas échappé, cher con- 
frère, que, même dans l'atmosphère de la 
Béatitude, l'ange de Fiésole a su appliquer 
une individualité à chaque être, non pas 
une individualité quelconque, mais celle 
que l'être représenté avait sur la terre pour 
autant qu'on la pût connaître. La figure de 
S. Dominique, dans le Cotironnement, n'est 
pas seulement une tête d'expression très 
naturelle et très vivante ; elle est la tête 



^ur les prc=ïRapf)aeli0te.s. 



59 



de S. Dominique. — ■ A Saint-Marc et dans 
le Couronnement, saint Thomas d'Aquin a 
conservé son physique de taureau, que vous 
retrouverez également dans les composi- 
tions essentiellementmystiques consacrées à 
sa glorification par Taddeo Gaddi, Benozzo 
Gozzoli (Veuillot — page 429,) Filippo Lip- 
pi, ainsi que dans la grande composition de 
Crivelli, qui est à Londres dans la galerie 
nationale. (Ce dernier portrait n'est pas 
sans quelque analogie de tournure avec le 
portrait de Bertin de Vaux, par Ingres, 
toute proportion gardée entre la Somme et 
les Débats}) Ce n'est pas anéantir les corps 
que de produire des portraits comme ceux 
que nous avions de Dante et de St Thomas 
d'Aquin, avant Raphaël ('). 

VI. 

JE m'aperçois que j'ai un peu brouillé 
les siècles. Vous y mettrez bon ordre 
dans votre esprit : je résume. Nous 
aimons les mêmes choses ; nous repoussons 
les mêmes choses. S'il y a une différence 
entre nous (et non un différend) c'est dans 
la manière de s'exprimer; mais l'expression 
a son importance, car elle induit en juge- 
ment. Ce que je désirerais, cher confrère, 
c'est que vous disiez, avec le confrère 
Grimouard, avec moi et avec d'autres: Les 
pré-Raphaëlistes ne pourraient pas blâmer 
Munkaczy d'avoir reproduit la « réalité vi- 
vante », parce qu'ils se sont appliqués eux- 
mêmes à le faire dans la limite de l'aptitude 
technique de leur temps, et qu'ils y ont 
réussi dans une mesure qui n'est, certes, 
pas à dédaigner. 

Nous admirerons en eux l'inspiration 
avant tout; mais nous apprécierons aussi leur 
faculté de rendre, de réaliser, cette faculté 
qu'on peut appeler peut-être la virtuosité, 

I. Les objets matdriels sont traités avec le même soin 
et la nicine rdalité. Je citerai, dans le Couronnement, la 
chasuble de S. Nicolas, si précise el si étudiée, qu'on la 
pourrait porter dans le quartier de St-Sulpicc comme mo- 
dule d'exécution. 



que les Grecs auraient nommée energeia, 
l'énergie, c'est-à-dire la mise en acte. On 
vient de le voir, en effet: il n'était pas néces- 
saire que la (prétendue) Renaissance « ap- 
« portât aux artistes chrétiens un peu de 
« limon pour fixer la demeure d'un esprit 
« trop éthéré, » comme a si bien dit M. 
Janmot. (Travestissements du Beau, dans le 
Contemporain, 1877 et 1878.) En conformité 
avec le précepte d'Ingres, rappelé par le 
même confrère, les artistes chrétiens ont 
« cherché le secret du beau par le vrai. » 
(Causeries sur l'art — ibidem.) 

« Regardez donc une bonne fois, }> dit en- 
core M. Janmot, » ces guerriers, ces patri- 
« ciens, ces archanges couverts d'armures, 
« ces martyrs vaillants, ces multitudes pitto- 
« resques, au maintien à la fois fier et naïf, 
« aux traits de mœurs accentués, enlevés 
« dans le vif; ont-ils l'air plus sots et plus 
« morts que nous et tout ce qui nous en- 
« toure ? » (Travestissements dît Beau.) 

Mais, j'ai beau regarder : je n'aperçois 
pas ce qu'un critique a appelé « le suaire 
glacé du mysticisme (^) ; » mais c'est pré- 
cisément « la réalité vivante » qui rend 
si émouvantes, si pathétiques les œuvres 
antérieures au XV I^ siècle, et en même 
temps si sympathiques. Par le naturel, par 
la franchise, par l'absence du convenu, elles 
sont plus que tout ce qui a été fait par la 
suite, rapprochées de nous. J'entends de 
nous tous, des ignorants et des savants, 
comme les premières chansons degeste,cti qui 
est le caractère et la condition de la véri- 
table grandeur (2). Le plus humble croyant 
sentira une œuvre de Fra Angelico ; de 
même que, toute proportion gardée, chacjue 
Français comprend /e Cliien du Rc'giment ou 
la Messe en Kabylie, par Horace X^ernet. 
David d'Angers l'a dit : « Les sculptures 

1. Le mot est attribué par Janmot à >L de Mercey. 

2. Cette idée a été développée dans l'introduction .\ la 
Chanson de Roland, page 31 de l'édition de la Société 
bibliographique — Paris, 1880. 



6o 



Ecuuc oe i'att cbrcticn. 



\< gothiques étaient les archives du peuple 
ionorant. » Le mot décèle un vrai artiste. 
Les peintures et les sculptures chré- 
tiennes nous pénètrent comme ne fera 
jamais l'œuvre des Carrache. Elles ont le 
charme. Oui les a contemplées une iois ne 
les oubliera pas. Elles se gravent, elles se 
photographient en tous avec la couleur. 
Elles vous remplissent l'àme jusqu'à la fin 
des jours. Il y en a que je n'ai pas vues 
depuis quarante ans : l'impression n'est pas 
éteinte ; je croirais plutôt qu'elle augmente 
lorsque revient la vision d'Assise, du cou- 
vent de St-INIarc ou du Campo-Santo. 

VIL 

LES artistes chrétiens du XII I^, du 
XlVe et du XVe siècles étant écartés, 
il ne resterait plus à mettre en opposition 
avec « la réalité vivante » que les ouvrages 
antérieurs à l'année 1200. Expliquons-nous. 

Je suis pré-Raphaëliste : je ne suis pas 
pré-Giottiste en général ; mais je le deviens 
.spécialement devant ces madones grecques 
ou latines {on devrait dire :pré-Byzantines), 
dont la contemplation transporte l'âme dans 
une extase si parfaite qu'on ne sait plus si 
c'est l'artiste qui admire ou le fidèle qui 
prie. — (C'est au fond la même chose et le 
iîut transcendental de l'art.) Rien de ce qui 
a été fait depuis n'égale ces madones, dont 
!a majesté est si douce et la douceur si ma- 
jestueuse. Les Vierges en majesté sont à la 
fois les plus surnaturelles et les plus attray- 
antes : elles montrent une fois de plus que, 
si le surnaturel est l'opposé du naturalisme, 
il ne repousse pas la nature : au contraire, 
il la présuppose et l'exige. Les Vieroes en 
majesté ne seraient pas si attrayantes, si 
elles n'étaient pas naturelles. 

Vous n'avez certainement pas oublié, 
cher confrère, l'impression que produisirent 
les Orantes,le bon Pasteur, les madones pré- 
Byzantines à l'exposition iconographique de 
la Société de Saint-Jean. Pour beaucoup 



ce fut comme une révélation : je vois là le 
résultat capital de l'exposition de 1876. 
Puissent les artistes chrétiens en conserver 
l'impression, cette impression des Catacom- 
bes et de Saint-Luc ! Puissent-ils appliquer 
les précieuses ressources de la technique 
perfectionnée à reproduire « ce caractère de 
» pureté, de simplicité et de noblesse que 
)> nous ne trouvons nulle part ailleurs au 
» même degré que dans nos images anti- 
» ques ! » Le comte de Grimouard de S*- 
Laurent, à qui j'emprunte ces paroles en- 
flammées (11, 29), prend le type de ces 
madones pour juger les autres et il en suit 
les traces très loin, notamment sur l'éten- 
dard de Strasbourg. — Je crois qu'on en 
retrouverait encore le type assez pur sur 
quelques sceaux du XI 11*^ siècle. Voilà une 
voie dans laquelle la « réalité vivante », que 
nous apprécions tous les deux, ne perdra 
rien, tandis que l'impression religieuse, qui 
est l'objectif primordial et final, gagnera 
beaucoup. 

Pour les Byzantins proprement dits et 
pour les peintres qui s'en inspiraient à Flo- 
rence et à Sienne, il faut encore faire bien 
attention. On ne doit pas juger une école 
par sa décadence pas plus qu'un homme 
dans la décrépitude. Cet art n'a pas été 
toujours immobilisé et pétrifié : il a eu des 
aspirations sublimes et il est arrivé à des 
effets saisissants. Parlons avec respect 
d'une école qui a produit les mosaïques de 
Rome, de Ravenne, de Montréal et de 
Constantinople. C'est, du reste, dans le réa- 
lisme que les Byzantins sont tombés, dans 
un réalisme sui gencris, d'autant plus repous- 
sant qu'il est demeuré maladroit ; mais c'est 
à la longue ;je demande grâce pour Ravenne 
et pour Sainte-Sophie. 

Une dernière remarque, que je puis seu- 
lement indiquer. Le malentendu, qui fait 
attribuer aux Byzantins et aux pré-Raphaii- 
listes l'horreur ou le dédain de la nature, 
provient, en partie, des jugements étroits 



^ur les pté=îRapî)acli5tes. 



6i 



et faux qu'on a portés sur les vitraux et sur 
les mosaïques à une certaine époque. La 
(prétendue) Renaissance a méconnu com- 
plètement les conditions spéciales et tech- 
niques de ces deux arts : aussi a-t-elle dé- 
serté la tradition juste pour courir après 
les appâts décevants du trompe-l'œil. 
Puisse notre siècle y voir plus clair et plus 
vrai ! 

Il me paraît enfin que, dans les jugements 
sur l'Art, on ne tient pas généralement 
assez compte de l'inBuence qu'exerce r habi- 
tude ; mais voilà encore un ordre d'idées 
dans lequel on ne saurait entrer incidem- 
ment. J'y reviendrai quelque jour. 

VIII. 

ON pourrait dire, d'une manière géné- 
rale, que, depuis sa découverte inat- 
tendue par Chateaubriand et Victor Hugo, 
le moyen âge a été mal loué et mal blâmé 
par plusieurs. C'était une injustice de lui 
reprocher d'avoir méconnu la nature, puis- 
qu'il s'est attaché à reproduire des êtres 
conformes à leur nature. D'un autre côté, le 
moyen âge s'est laissé aller fréquemment à 
un réalisme d'un goût qui n'est pas même 
douteux. S'il a peut-être effilé outre mesure 
quelques figures d'anges, il a, dans mainte 
autre de ses œuvres, au physique et au mo- 
ral, trop arrondi les ventres. Dans le do- 
maine de la poésie notamment, il a parsemé 
ses farces, ses soties, ses fabliaux, de réali- 
tés par trop corporelles, et il s'y est complu. 
On composerait une très nombreuse et peu 
délicate bibliothèque rien qu'avec ce qui a 
été écrit et chanté alors sur les effets natu- 
rels de la digestion. Il y a eu beaucoup de 



rabelaisiens avant Rabelais. Sans tomber 
dans ces travers de la nature naturante, on 
peut dire que le moyen âge, particulière- 
ment en France, a été très vivant, très gai 
et même jovial, pour ne pas dire gaulois. 

A quel moment l'art du moyen âge, ou 
le moyen-âge de l'art s'arrête-t-il ? Je ne 
veux pas dire : finit. Impossible de fixer 
une date générale : il en faudrait une pour 
chaque école. Encore quelques maîtres ap- 
partiennent-ils moitié au christianisme, moi- 
tié au paganisme ; moitié au moyen âge et 
moitié à ce qu'on est convenu d'appeler 
la Renaissance. Raphaël a été aussi pré- 
Raphaëlique. Il y a eu des retours d'ascé- 
tisme et de mysticisme après que le natu- 
ralisme eût déjà triomphé. 

Je ne crois pas qu'on doive arrêter l'art 
du moyen âge au moment oh. les artistes 
ont étudié plus directement la nature, et 
même l'antique, lequel procède de la nature. 

Les Van Eyck, Roger de Bruges, Mem- 
ling lui appartiennent comme Fra Angelico. 
J'abandonnerais à la (prétendue) Renais- 
sance la moitié de Masaccio et tout Ghi- 
berti, mais non les sculpteurs de Pise, et je 
leur disputerai Francia, mon cher Francia. 

Comme les cieux, la nature instruit la 
terre à révérer son auteur. La période chré- 
tienne de l'art s'arrête, — non pas lorsque 
les artistes ont étudié et aimé la nature, — 
mais le jour où ils se sont mis à genoux 
devant elle, pour l'adorer. 

A Saint-Jacques du Chili, 
Fête de l'Annonciation — i8Sj. 

Adolphe d'Avril, 
Membre de la Socit'té de S^-Jeatt. 






!Éit-ë;:'iît#M4it'^'^4^^ 



lies trésors lie l'Hrt t\)xttitn en Hngleterre. i 



I riche en objets d'art du 




g moyen âge, provenant 
' du continent. Le nombre 
^ d'œuvres importées de 
Belgique depuis la sup- 
pression des couvents 
Vùfvmm^-^^^mm sous Joseph II, et de 
France depuis la Révolution de 1792 jus- 
qu'à nos jours, est très considérable. 
Autrefois ce qui entrait dans le pays n'en 
sortait plus, mais depuis quelque temps il 
y a rarement de grandes ventes à Londres 
sans que l'étranger n'enlève quelques-uns 
des plus beaux objets, et il paraît même 
probable que le nombre d'œuvres qui par- 
tiront pour l'Amérique ira grandissant. Il 
est donc important que les tableaux des 



grands maîtres du quinzième siècle soient 
bien étudiés pendant que la comparaison 
entre eux est encore facile, afin qu'il nous 
en reste au moins une description fidèle. 
Si ces tableaux sont, en général, peu con- 
nus des étrangers, cela tient à nos mœurs 
nationales ; la noblesse anglaise a encore 
aujourd'hui, comme dans les anciens temps, 
son f/ie.v SOI, son /wmû à la campagne, et 
là se trouvent souvent des objets d'art 
qui ont passé de père en fils depuis un 
ou plusieurs siècles. Dans ces dernières 
années un certain nombre d'objets d'art, 
de tableaux surtout, ont paru dans nos 
expositions; ceux-ci toutefois ne consti- 
tuent qu'une faible partie des trésors qui 
ornent encore les châteaux et manoirs dans 
toute l'étendue de notre pays. 



i5ableau;tr De TGCcole ïîéerlandatsc. 



Jean Van Eyck. 
A Galerie nationale possède trois 
œuvres authentiques de Jean 
\"an Eyck.La première de celles- 
ci, en suivant l'ordre chronologi- 
que, nous offre le portrait d'un homme, 
peint sur im panneau en bois de chêne 
qui a 336 millimètres de haut sur 189 




re, tournée à droite, est fraîchement rasée. Il 
estvêtud'une robe rouge foncé, à larges man- 
ches, doublée defourrurebrune etferméepar 
devant au moyen de deux boutons. Son cha- 
peron vert est posé en bonnet sur le sommet 
de la tête, la queue fort longue, tombant par 
devant à droite, la crête rabaissée au-dessus 
de l'épaule gauche. Il tient un rouleau de pa- 



T\^. UJ-e'EOi: 



P fiel 



ma- mz ' lo^ic • otmm • ^ ;on V Q] 



millimètres deJarge. Le personnage, proba- i pier manuscrit dans la tnain droite; le bras 
blement un négociant, paraît âgédequaran- gauche est posé en travers sur la poitrine. 



te à cinquante ans; sans être beau, il a des 
traits expressifs. Il se tient debout à une 



Sur le devant du parapet en pierre jaunâtre, 
qui coupe la vue en bas, se trouve inscrit le 



fenêtre et se montre vu de trois quarts; la figu- ' nom du personnage: Tiinothcus, et ces mots: 



Hes trésors De l'^rt chrétien en angleterre. 



63 



Léal souvenir. Actuni anno Dojitini 1432, lo 
die Ocioôris, a lohanne de Eyck (i). 



^ 



LE second tableau, également peint sur 
un panneau en bois de chêne, a 260 
millimètres de haut sur 190 millimètres de 
large(-). 1 1 offre le portrait en buste d'un hom- 
me à barbe rase vu presque de face. Ce per- 
sonnage porte une robe foncée doublée et 
bordée de fourrure, à collet droit, fermée 
par devant mais laissant voir sur la gorge 



un peu de linge blanc. Il est coiflé d'un 
chaperon rouge noué autour de la tête; les 
plis de l'extrémité sont accumulés sur le 
sommet de la tête. Ce portrait, un des plus 
beaux que Van Eyck ait exécutés, est mo- 
delé avec beaucoup de délicatesse et peint 
avec une merveilleuse perfection. Le coloris 
est d'un ton vigoureux. Sur le bord supérieur 
du cadre se trouve la devise du peintre 1^4 /.y 
ich eau ; et sur le bord inférieur la légende: 
lohanncs de Eyck me fccit anno 1433 21 
Octobris (i). 



H'IE'IXH-XKN- 



'ToHÏS'B&ejWK'MS'FECmrOTO'tUdC&^-jy XV 0BT0BÏ(15> 



LE troisième tableau est non seulement 
le plus important, mais il est en même 
temps un chef-d'œuvre, et, à moins de l'avoir 
étudié à fond, il est impossible de se faire 
une idée complète de l'art consommé avec 
lequel il est traité. 

Le panneau, en bois de chêne, a 840 mil- 
limètres de haut sur 622 millimètres de 
large. Il représente un intérieur brugeois, 
une chambre carrée vue en perspective ; 
sur le premier plan se trouve debout un 
couple de nouveaux mariés ; l'époux lève 
la main droite, tandis que de l'autre il tient 
celle de sa femme placée à sa gauche. 

1. Le revers du panneau est peint en imitation de 
porphyre jaspé ; dans le haut on voit le chiffre que voici, 

1 probablement celui d'un des plus anciens 

f-, *y / -< propriétaires de ce tableau, lequel fut acheté 
Ajt /-t CI en 1857 .\ Munich, de M. Charles Ross. 
O lia déjà été décrit par E. FoERSTER dans le 
Kiinstblatt du 19 octobre 1854; par Crowe et C.WAI.- 
C.\SELLE, The Early Flemish Paititers, 7." éd. p. 94, Lon- 
dres, 1872; et par Reiset, Une l'isite à la National Gal- 
lery,cn rSyô, 2" partie, p. 9. Paris, 187S. 

2. Le panneau a 320 millimctres de haut sur 258 mil- 
limètres de large ; les moulures de l'encadrement primitif 
collées sur la face du panneau, y sont en outre affermies 
par des chevilles en bois: cet encadrement est peint en 
imitation de marbre. Ce n'est pas un cadre mobile dans 
le sens moderne, mais un encadrement formé par quatre 
moulures appliquées sur la face du panneau et solidement 
attachées. 



L'homme dans la force de l'âge et d'un air 
grave et réfléchi, est vêtu d'une robe noire à 
deux nuances, dont les manches, bordées 
d'un galon, sont resserrées aux poignets 
par un cordon rouge ; cette robe est recou- 
verte d'une longue journade sans manches 
en velours rouge lie de vin foncé, bordée et 
doublée de martre zibeline. Il est chaussé 
de bas et de bottines noirs. Son chapeau, 
d'une forme tout à fait italienne, est en 
paille tressée, couleur foncée presque noire. 
Il a les mains longues et étroites ; à l'in- 
dex de la droite il porte un anneau. La fem- 
me, placée à sa gauche, a pour coiffure une 
résille rouge à deu.x cornets avec couvre- 
chef blanc en toile, bordé d'une ruche de 
même étoffe. Elle est vêtue d'une robe bleue 
dont on ne voit que les manches étroites 
bordées aux poignets d'un galon d'or, et 
une partie de la jupe bordée de fourrure 
blanche. Au-dessus de ce vêtement elle 
porte une ample robe parée, vert clair, dou- 



I. Sur le revers du panneau se trouve inscrit : Ex col- 
lectionc Arundcliana. Plus tard ce tableau a fait partie 
de la collection du Vicomte Midleton à Pepperharrow. Il 
fut acheté en 185 1, de M. H. Farrer. Décrit par Ckowe et 
Cavalcaselle, op. cit., p. 94; et par REiSET.op. cit., p. 8. 



64 



Ecuuc De l'3rt chrétien. 



blée et bordée de fourrure blanche, à très 
larges manches ornées de riches passemen- 
teries de même nuance que l'étoffe. De 
la main gauche elle ramène à sa taille une 
partie de cette robe qui traîne à terre. Une 
ceinture rose brodée en or, et une chaîne 
d'or passée quatre fois autour du cou, com- 
plètent son costume. Elle a encore une 
bague au petit doigt et un anneau nuptial 
qui ne va que jusqu'au milieu de l'annulaire 
de la main gauche. 

A leurs pieds, sur le bord inférieur du 
tableau, est un petit chien de la race des 
griffons. D'une des poutres du plafond des- 
cend, au-dessus de la tête des personnages, 
un lustre à six branches en cuivre jaune que 
termine par en bas une tête de lion avec un 
anneau ; une des branches porte une bou- 
gie allumée. Au côté droit de la cham- 
bre, qui est en perspective, on voit une ar- 
moire en bois sur laquelle reposent trois 
oranges ; et, au-dessus de cette armoire, 
une fenêtre dont les compartiments supé- 
rieurs sont garnis de châssis dormants à 
rondelles blanches et à petits carreaux co- 
loriés ; les compartiments inférieurs, non 
vitrés, mais munis de volets qui s'ouvrent en 
dedans, laissent apercevoir un garde-fou en 
fer, et un cerisier sauvage couvert de fruits 
qui se détache sur un ciel limpide; sur l'ap- 
pui de la fenêtre se trouve encore une oran- 
ge. Au côté gauche de la chambre se dresse 
un lit garni d'une couverture en drap rouge 
et de courtines relevées ; au chevet du lit, 
contre le mur du fond, est placée une 
chaise carrée à bras dont le dossier élevé 
est orné d'un crêtage sculpté terminé par 
une figure de sainte Marguerite debout, 
les mains jointes, sur un monstre ailé ; tout 
près, à un clou dans le mur, pend une 
brosse à épousseter. A côté de la chaise et 
également contre le mur du fond, se trouve 
un fauteuil de bois orné de monstressculptés, 
garni de drap et pourvu de deux coussins 
rouges. A côté du lit est tendu un tapis 
gothique orné de fleurs et de croix. Devant 



le fauteuil on voit des pantoufles rouges de 
femme, et tout à fait à droite, à l'avant- 
plan, une paire de socques, dites patins, 
en bois blanc, avec leurs brides en cuir 
noir. Au-dessus du fauteuil se trouve sus- 
pendu un miroir convexe, où viennent se 
refléter non seulement les deux époux et 
les meubles représentés dans le tableau, 
mais d'autres détails encorequi ne se voient 
que dans cette glace. En effet, lorsque Van 
Eyck peignait ce tableau, une porte devait 
se trouver ouverte derrière lui, car, dans 
le fond du miroir on voit reflétée une porte 
devant laquelle se trouvent deux hommes 
dont l'un est vêtu de bleu et l'autre de 
rouge écarlate. Sur le mur, immédiatement 
au-dessus du miroir, se trouve kzx'xX.: lohan- 
nes de Eyck ftiit Jiic 1434. Le cadre à l'en- 







tour du miroir est orné de onze médaillons 
peints représentant, en proportions micro- 
scopiques, les scènes suivantes de la Passion 
du Christ : 1° au bas du cercle, l'Agonie 
dans le Jardin des Oliviers ; 2° à droite en 
montant, la trahison de Judas, saint Pierre 
venant de couper l'oreille à Malchus ; 3° le 
Christ amené devant Pilate ; 4" la Flagel- 
lation ; 5° le Portement de la Croix ; 6° au 
sommet, le Christ en croix ; 7° la Descente 
de Croix ; 8° l'Ensevelissement ; 9° la Des- 
cente aux Limbes, et 10° la Résurrection. A 
droite du miroir, on voit un chapelet dont 
les grains, qui paraissent être d'ambre, 
sont enfilés sur un cordon se terminant à 
chaque extrémité par un gland de soie verte. 
Ce chapelet pend contre la muraille de 
teinte grisâtre qui le reflète. 

On ne connaît aucun intérieur de Van 



les trésors D0 rart chrétien en Angleterre. 



65 



Eyckdans lequel il ait rendu avec la même 
perfection qu'ici la perspective linéaire et 
aérienne. Nulle part il n'a mieux fondu les 
couleurs ou mieux reproduit les nuances de 
la carnation. Le chien est d'une exécution 
admirable, et tout l'ameublement de la salle 
est peint avec une si merveilleuse perfection 
d'ensemble et de détails que nous osons 
dire qu'il n'y a pas au monde un tableau 
d'intérieur supérieur à celui-ci. C'est un 
chef-d'ceuvre de peinture réaliste ; le seul 
défaut qui pourrait lui être reproché, c'est 
un manque de noblesse dans les draperies 
qui, dans quelques parties, sont même an- 
guleuses, et il faut convenir que c'est un 
défaut de peu d'importance dans un tableau 
de ce genre. Quant au.x procédés techniques, 
il y a lieu de se demander si ce sont des 
pas en avant ou des pas en arrière que la 
peinture a fait depuis le temps de Van 
Eyck. Combien de tableaux que l'on fait 
aujourd'hui se trouveront dans un état de 
conservation aussi parfait après quatre 
siècles et demi } 

Les personnes pourtraitL'cs dans ce ta- 
bleau sont un certain Jean Arnolfini ou 
Arnoulphin, compagnon et facteur de Marc 
Guidecon, marchand-drapier de Lucques, 
et sa femme, Jeanne de Chenany. Ils habi- 
taient, à Bruges, une maison de la rue des 
Tonneliers ; Jean Arnolphini y décéda le 
1 1 septembre 1472 ('). Le tableau passa plus 
tard en la possession de Don Diego de 
Guevara, conseiller en 1507 du roi Maxi- 
milien et de l'archiduc Charles, et tout à la 
fois maître d'hôtel de Jeanne, reine de Cas- 
tille. 11 fit peindre ses armes et sa devise sur 

I. Jean Arnolfini paraît être venu s'établir .î Bruges en 
1420. Ndus les trouvons inscrits lui et sa femme, comme 
membres de la Confrérie de Notre Dame de l'Arbre 
Sec. Jean fut crée chevalier et fut membre du Conseil et 
Chambellan de Philippe,duc de riour},'iij;ne. 11 a été enterré 
à Bruj,'cs, à l'église des Pères Augustins, dans la chapelle 
des marchands de Lucc|ues, où lui et son frère avaient fon- 
dé une messe t|uotidienne. Jeanne de Chenany fut enter- 
rée dans l'église des Riches Claires ou Urbanistes. 
Crowf, et Cav.\lc.^.seli.e ont les premiers reconnu les 
.Arnolfini comme les personnes pouitraitées dans ce 
tableau. Voir The F.ai-lv F/einis/i Pahitris, Londres, 1857. 
|)p. 65, 66, 85, 86, et 345, 346. 



les volets du tableau qu'il donna plus tard 
à Marguerite d'Autriche. Ce tableau se 
trouve mentionné dans l'inventaire de sa col- 
lection rédigé en 15 16; il y est ainsi décrit : 

« Ung grant tableau qu'on appelle Her- 
noult le fin, avec sa femme, dedens une 
chambre, qui fut donne a Madame par Don 
Diego, les armes duquel sont en la couverte 
du dit tableaul. Fait du paintre lohannes. >> 

En 1524, il s'y trouvait encore et fut 
ainsi décrit : 

« Ung aultre tableau fort exquis qui se 
clôt a deux fulletz, ou il y a painctz ung 
homme et une femme, estantz desboutz, 
touchantz la main l'ung de l'aultre, fait de la 
main de lohannes, les armes et divise de 
feu Don Dieghe esdits deux feuUetz : 
nomme le personnaige, Arnoult fin. » 

En 1556, le tableau se trouvait dans la 
galerie de Marie de Hongrie, gouvernante 
des Pays-Bas. Dans l'inventaire des meu- 
bles et effets trouvés à son décès, inven- 
taire que l'on conserve aux Archives royales 
de Simancas, on trouve ; 

« Una tabla grande con dos puertas 
con que se cierra, y en ella un hombre é una 
muger que se toman las manos, con un es- 
pejo en que se muestran los dichos hombre 
é muger, y en las puertas las armas de Don 
Diego de Guevara ; hecha por Juanes de 
Hec, anno 1434. » 

Plus tard il passa encore, on ne sait ni 
quand ni comment, dans des mains obscu- 
res, jusqu'en 1815, époque à laquelle il fut 
découvert par le major général Hay à Bru- 
.xelles, dans des appartements qu'occupait 
cet officier blessé à la bataille de Waterloo. 
Après sa guérison, il l'acheta du proprié- 
taire qui en faisait probablement peu de 
cas. En 1 842, ce précieux panneau fut acquis 
par la Galerie au pri.x modique de 630 livres 
sterling ou 15,750 francs ('). 

I. Nous avons déjà décrit ce tableau au long dans nos 

Notes sur Jeun van Eyck, Bruxelles, 1861, pp. 22-28. 

CrOWK. et Cav.m.caSELLE, The Early Ftemish Tainters. 

I 2" éd., pp. 99-101, et Keiset, op. cit., pp. 5-8, en ont fait le 

I sujet de remarques fort judicieuses. 

9 



66 



IRcuuc De r^ïrt chrétien. 



^ 



LA belle collection des tableaux anciens 
qui ornent la maison du Comte de 
Northbrook à Haniilton Place, renferme 
une ttuvre authentique de Jean van Eyck. 
C'est une Madone peinte sur un panneau 
en bois de chêne ayant 268 millimètres de 
haut et 190 millimètres de large. La Sainte 
Vierge, vue aux trois quarts et de face, est 
assise sous un baldaquin garni d'un drap 
d'honneur vert olive, semé de Heurs, et 
bordé d'un petit galon écarlate. Elle est 
vêtue d'une robe foncée, un peu décolletée, 
et d'un manteau cramoisi, ayant tous deux 
des orfrois rehaussés de riches joyaux. Sa 
longue chevelure, retombant en masses on- 
dulantes sur ses épaules, est retenue par un 
bandeau orné d'un rubis entouré de perles. 
De la main gauche elle soutient l'Enfant 
Jésus, assis, nu, sur un linge étendu sur ses 



genoux. Il prend de la main gauche un bou- 
quet d'œillets rouges et blancs, que sa Mère 
Lui présente. Sa main droite serre l'aile d'un 
perroquet qui s'efforce de s'échapper, mais 
qui est retenu par la Vierge. Le revers du 
panneau est peint en imitjition de pierre. 

Ce tableau, d'une authenticité incontes- 
table, est bien modelé et soigneusement 
fini. Il offre beaucoup de ressemblance avec 
la Madone assise au milieu du tableau peint 
en 1436 pour le chanoine George de Pale, 
placé autrefois comme retable d'autel dans 
la collégiale de Saint-Donatien à Bruges, 
et qui appartient aujourd'hui au Musée de 
l'Académie de cette ville. Il est attribué à 
l'année 1437 (i). 

\V. H. James Weale. 

I. Ce tableau provient de la collection de M. E. Joly 
de Bammcville, et fut adjugé, lors de sa vente à Londres, 
le 12 juin 1854, pour la somme de 61 guinées ou 1601 frs 
à M. van Nieuwenhuys qui le céda en 1857 à feu M. Tho- 
mas Baring. Il a paru h. TExposition d'hiver de T.'Xcadémie 
Royale h. Burlington House en 1872, n° 234 du Catalogue. 














S^^^S^^^z2^^^^^:è2^K^^^>2^"^"^^^ 




'Hutel tftrf tten. - etuïic ani)éo= 



ogtque et liturgique*— Premier article. 



^s^2^^^^î;^^^>^/^^^k5K^^^^ 



SePiri?)^^W^'^¥ l^^^^^^"^)^" 16^ S€)^ îç)^ l€^^ ^?^ ^^ 




^^ ^^g g'AUTEL est aussi an- 
i cien que le sacrifice 
et remonte, par consé- 
quent, à l'origine des 
temps. L'Écriture sain- 
te ne mentionne pas 
^p:^^^^^^^^ ceux qui lurent érigés 
avant le déluge, mais seulement ceux 
qui furent élevés par Noé, Abrahain, 
Jacob et les autres patriarches. C'étaient 
de simples tertres de gazon, des amas de 
pierres sèches, ou de rustiques monuments 
de pierre brute qui devaient être analogues 
à nos dolmens celtiques. Les Livres saints 
ne nous donnent de détails précis que sur 
l'autel des parfums, l'autel des pains de 
proposition et sur celui des holocaustes que 
Moïse fit construire dans le Tabernacle et 
que Salomon établit dans le Temple de 
Jérusalem. Ces renseignements si abon- 
dants nous montrent que l'autel hébraïque 
n'a exercé aucune influence sur l'autel 
chrétien. L'autel païen, si varié dans ses 
formes, n'en a pas eu davantage. Pour un 
sacrifice nouveau il fallait de nouvelles 
conceptions de détail, et les premiers Chré- 
tiens durent nécessairement les puiser dans 
la Cène de Notre-Seigneur et dans la pra- 
tique des catacombes : de là les deux types 
persévérants de l'autel-table et de l'autcl- 
tombeau. F"aut-il faire une part, dans ces 
innovations, à i'éloignement que devaient 
inspirer aux Chrétiens ces autels des faux 
dieux souillés du sang des victimes ? Oui, 
sans doute, pourvu qu'on ne \oie là qu'un 
motif secondaire dans une transformation qui 



s'explique si naturellement par la destination 
même de l'autel chrétien. Il ne faudrait point 
d'ailleurs s'exagérer, comme on le faisait 
autrefois, la répulsion que les Chrétiens 
portaient aux monuments du paganisme ; 
car, dans bien des cas, ils n'hésitaient pas à 
les sanctifier par une nouvelle attribution. 
Saint Pierre, revenant d'Antioche avec saint 
Marc, célébra la messe à Naples sur un autel 
d'Apollon, à l'emplacement où se trouve 
aujourd'hui l'église de San-Pietro ad araw. 
Saint Martial recommande aux habitants de 
Bordeaux de conserver l'autel dédié ignoto 
Deo, pour le consacrer à saint Etienne ('). 
Au XVII I^ siècle, on a trouvé à Vesoul, 
sur l'emplacement du prieuré de Marte- 
roye, un autel où étaient gravés ces mots: 
Non amplius Marti, scd CYivs?<T:o Dco vc}-o[-). 
On voit dans l'église d'Ispagnac (Lozère) 
un cipe funéraire romain qui parait avoir 
été transformé en autel chrétien, à une 
époque très ancienne. C'est surtout comme 
base ou soutiens de la table d'autel qu'on 
a employé un certain nombre d'autels païens 
ou de débris de monuments romains. A 
Rome, des baignoires ou des urnes antiques 
ont été métamorphosées en autels, à Sainte- 
Marie in Cosincdin, à Saint- Nicolas in car- 
cere, à Sainte-Bibiane, à Sainte-Croix de 
Jérusalem, etc. Un vieil auteur qui avait 
constaté ce fait à la cathédrale d'Apt, dans 
les églises de Saint-Maximin, de Cabasse, 
de Castellane, etc., remarque avec raison 



1. Baronius, Annal, ad ann. 34. 

2. Aléni. de la commission iV archéologie de la HauU- 
Saôni\ t. I, 3'^ livr., p. 17. 



68 



IRcDiic De Vàxt cfjrcticn. 



qu'on en agit ainsi, « pour que la gloire de 
la gentilité fût le trophée de la croix et que 
toute la pompe païenne tût l'escabeau des 
pieds de Jksus-Christ ('). >) 

Ces emprunts restèrent toujours à l'état 
d'exception. Dans les temps apostoliques, 
l'autel ne fut, comme à la Cène, que la table 
ordinaire de la salle à manger. Peut-être se 
servit-on aussi du trépied, tel qu'il figure 
dans les fresques des catacombes. Dans ces 
cryptes funéraires, ce fut également sur une 
table de bois, de pierre ou de marbre, qu'on 
célébra les saints mystères ; mais cette table 
servait de couvercle au tombeau d'un mar- 
tyr, tantôt enfoncé dans une niche surmon- 
tée d'une voûte en forme d'arc (arcosoliuni), 
tantôt adossé contre un mur. Dans les grands 
oratoires, l'autel était tantôt un coffre en 
bois, tantôt un massif de tuf ou de maçon- 
nerie, tantôt encore une table de bois ou 
une plaque de marbre, soutenue par des 
colonnes. 

Les premiers Chrétiens, en ne faisant de 
l'autel et du tombeau qu'un seul monument, 
ont dû être inspirés par le passage de l'A- 
pocalypse où saint Jean parle des âmes qui 
se trouvent sous l'autel d'or dans le Temple 
éternel : « Après que l'Agneau eut ouvert 
le cinquième sceau, je vis sous l'autel les 
âmes de ceux qui ont été mis à mort à cause 
de la parole de Dieu, et pour le témoignage 
(ju'ils portaient, et ils criaient à haute voix: 
<<;Ouand donc, quand, Seigneur, qui êtes saint 
et vrai, ferez-vous justice et vengerez-vous 
notre sang sur ceux qui Iiabitent la terre ? » 
Et il fut donné à chacun d'eux une étole 
blanche, et il leur fut dit de se reposer 
encore un peu de temps, jusqu'au moment 
où serait complété le nombre des serviteurs 
de Dieu, leurs frères, qui devaient être mis 
à mort comme eux (VI, 9). » 

Quand les Chrétiens purent construire des 
églises au grand jour, tantôt un tombeau ex- 
trait des catacombes servit de support à la ta- 

I. H. \io\\iA\e,L7iorOi;rafi/iii- ou description ite Provence, 
t. 1, 1). 222. 



ble sur laquelle on offrait le saint Sacrifice, 
tantôt on creusa une crypte pour y déposer 
ce tombeau et, au-dessus du caveau, on éri- 
gea un autel. Lorsque le pape Félix I, au 
troisième siècle, prescrivait de consacrer le 
corps et le sang de Jésus-Christ sur les 
mémoires à.ç.% martyrs, il ne faisait que rendre 
obligatoire une coutume apostolique qui 
avait persévéré jusqu'à lui. 

L'autel a toujours été indispensable pour 
célébrer la sainte Messe. Il n'y a jamais eu 
d'exceptions que dans des cas de nécessité 
absolue. Théodore, évoque de Cyr, invité 
par un solitaire à offrir le saint Sacrifice 
dans sa cellule, afin de lui laisser des hosties 
consacrées, célébra, à défaut d'autel, sur 
les mains de son diacre. Saint Lucien, prê- 
tre et martyr d'Antioche, se trouvant en 
prison le jour de l'Epiphanie, ses compa- 
gnons de captivité lui exprimèrent le désir 
de participer aux saints mystères. Le Saint, 
leur montrant sa poitrine, leur dit : « Voici 
quel sera l'autel ; il ne sera pas, je l'espère, 
moins agréable à Dieu qu'une pierre inani- 
mée. Quant à vous, vous m'environnerez et 
vous me servirez de temple.» Les Chrétiens 
se rangèrent autour de lui pour dérober les 
saints mystères aux yeux des geôliers. Le 
saint prêtre consacra sur sa poitrine les 
espèces préparées et tous purent se disposer, 
par le saint viatique, aux épreuves du mar- 
tyre. Au VI 11^ siècle, Théodore de Can- 
torbéry remarque, dans son Pénitencier, 
qu'un évêque peut dire la messe en pleine 
campagne, pourvu qu'un prêtre ou un dia- 
cre, ou même celui qui célèbre tienne le 
calice et l'hostie entre ses mains. 

En 1865, Pie IX autorisa les prêtres 
catholiques, déportés en Sibérie, à célébrer 
la messe dans n'importe quel lieu, soit sur 
une table ordinaire, soit sur une pierre ou 
un tronc d'arbre, dans n'importe quel cos- 
tume, toutes les fois qu'il leur serait impos- 
sible de se conformer aux prescriptions du 
Rituel. 

Après ces notes préliminaires, nous allons 



L'autel chrétien. 



69 



consacrer deux chapitres i" aux autels pro- 
prement dits ; 2° aux autels portatifs. 



CC!)apltre j, 

prement dits. 



Des autels pro- 




OUS nous occuperons successive- 
ment dans ce chapitre : i» des 
divers genres d'autels ; 2° des 
noms des autels ; 3" de leur ma- 
tière ; 4" de leur forme et de leurs inscrip- 
tions ; 50 de leurs reliques ; 6" de leur em- 
placement et de leur orientation ; y^ de leur 
nombre ; 8° de leur consécration ; 9° de leur 
sainteté et de leurs privilèges ; 10° de leurs 
ornements; 11° de leurs accessoires; 12" 
des linges d'autel ; 13" de l'attribution ico- 
nographique de l'autel ; 14° enfin, nous ter- 
minerons cette étude par des notes histori- 
ques et descriptives sur un certain nombre 
d'autels conservés ou disparus. 



Hrticle j. 



Des divers genres d'autel. 



T%- 'AUTEL, dans le sens strict de la 




liturgie, ne consiste que dans la 
pierre plane, rectangulaire ou car- 
rée, fixe ou mobile, consacrée pour l'obla- 
tion du saint Sacrifice. Mais, dans l'accep- 
tion usuelle, employée même par les rubri- 
ques, on donne le nom d'autel à la table qui 
supporte ou entoure cette pierre, ainsi qu'au 
support même de cette table. 

L' autel fixe est celui dont la table de 
pierre, égalant ordinairement la superficie 
de la base qui la supporte, est inséparable- 
ment unie par l'onction à cette base, qui ne 
fait plus avec elle qu'un seul tout, sanctifié 
par une même consécration. L'autel est 
toujours fixe lorsque l'église a été consacrée, 
ce qui devient rare aujourd'hui. Le plus 
souvent on se contente d'encastrer dans la 
table de l'édicule uwçl pierre cf autel consa- 
crée, qu'on appelle encore ajttcl portatif, 
mais qui diffère notablement des autels por- 
tatifs de l'antiquité, auxquels nous consa- 
■':rerons un chapitre spécial. Ces derniers 



étaient de petites pierres consacrées, enca- 
drées dans une bordure de bois ou de métal, 
et dont on se servait principalement en 
voyage. L'autel qui occupe la place d'hon- 
neur dans le chœur ou dans le sanctuaire 
est appelé maître-autel, autel majeur, pour 
le distinguer des autels secondaires. Au XI*= 
siècle, Stepelin donne au maître-autel le 
nom d'altarc eapitaiieum. Le concile de 
Reims (1583) veut que dans les églises ca- 
thédrales et collégiales où il y a plus de 
quinze chanoines, l'autel majeur soit réservé 
exclusivement aux chanoines et à ceux qui 
sont constitués en dignité. 

En Grèce, il n'y a qu'un seul autel pour 
le saint Sacrifice, mais il est accompagné 
de deux autels-crédences. .Sur celui qui est 
à droite, qu'on appelle àiy-yniyyj, on place 
l'encensoir, le feu, les charbons, les livres 
liturgiques, les vêtements sacerdotaux, les 
chandeliers, l'eau bénite, etc. C'est sur le 
petit autel, placé à gauche, et nommé ttooSco-i; 
que se fait l'oblation du pain et du vin, avant 
que le prêtre les consacre au grand autel. 
Outre le pain et le vin, on y met le calice, 
le voile, la lance, l'astérisque et tout ce qui 
est nécessaire pour ce qu'on appelle [abla- 
tion pnparatoire. 

Dans les églises qui possédaient de nom- 
breuses reliques, on érigea, dès le XIL 
siècle, soit dans une chapelle spéciale, soit 
derrière ou au côté du maître-autel, un autel 
des reliques, sur lequel étaient étalées les 
châsses. Ces reliquaires se trouvaient sou- 
vent placés sur un retable, supporté par des 
colonnettes, et au-dessous duquel les fidèles 
et les pèlerins aimaient à passer, afin de 
recevoir ainsi une sorte de bénédiction. Ces 
espèces d'autels, devenus rares en France, 
se rencontrent plus fréquemment en Espa- 
gne et en Italie. 

On ne saurait citer qu'un fort petit nom- 
bre d'autels érigés au milieu des champs 
sur lesquels on ne célèbre point le saint 
sacrifice et qui servent seulement de station 
pour les processions des Rogations ou du 



70 



iRctiuc Dc rart djrcticn. 



Saint-Sacrement. Tel est l'autel situé près 
de Saint-Pierre-de-Ruons(Ardèche),cluhai!t 
duquel on donne la bénédiction aux récoltes 
naissantes. 

Parmi les diverses sortes d'autels, il faut 
encore à.iiûngu&v: l' aute/ papal, maître-autel 
des basiliques patriarcales, où le Pape seul 
peut célébrer, à moins que, par une bulle 
spéciale, il n'autorise un cardinal à y dire 
la messe ; l'autel matntinal placé dans les 
églises monastiques, entre les deux escaliers 
latéraux qui conduisaient du chœur au 
sanctuaire ; Vautcl dc rctro, situé derrière 
le maître-autel; /'rt;?//^/c/i?^ morts, où se disent 
les messes d'enterrement ; l'aidel d:i Saint- 
Sacrement, où se trouve la réserve eucha- 
ristique ; l'autel privilégid, auquel le Sou- 
verain Pontife attache une indulgence plé- 
nière, applicable au défunt pour lequel on 
y célèbre la messe ; l'autel du Christ en 
croix, nom donné jadis à celui qui s'élevait 
à l'extrémité orientale des nefs romanes, 
parce qu'on plaçait au-dessus un grand cru- 
cifix ; les autels isolés, adossés, arqués, à la 
romaine, etc., en raison de leur situation ; 
les autels-tables, les autels-tombeaiix, les au- 
tels à retable, les autels romans, ogivals. 
Renaissance, etc. en raison du style qui les 
caractérise. 

On donne en Allemagne le nom d'autel 
domestique ( Hausaltarchcn) à de petits 
retables destinés à ornerleschapelles privées 
ou les chambres à coucher. 

HrtîClC \\. — Des noms des autels. 



^OUS venons d'indiquer quelques 




dénominations s'appliquant à divers 
genres d'autel ; nous devons ici si- 
gnaler les différents noms qui désignent l'au- 
tel en général. S. Paul l'appelle altare [Hcbr., 
XIII, 10 ). Chez les anciens, l'autel dédié aux 
dieux terrestres s'appelait ara, tandis que 
l'autel plus élevé, consacré sur les hauts 
lieux aux divinités célestes, se nommait ai- 
tare ('de alta ara). Le terme altare, pendant 
les quatre premiers siècles, fut presque ex- 



clusivement employé par- les Chrétiens, qui 
laissaient à ara le sens d'autel païen : cepen- 
dant S. Cyprien, Tertullien et S. Ambroise 
se sont servis de ce dernier mot dans le sens 
chrétien. Dès le VII"^ siècle, il fut principa- 
lement réservé à ce que nous appelons vul- 
gairement aujourd'hui//^';';'^ d'autel, et c'est 
la signification exclusive que depuis long- 
temps lui donnent les rubriques. 

Le mot 0-j(7taa--/;pto-./ qui dérive de Oiyo-to^eiv, 
sacrifier, dont la racine est Gjeiv, immoler, 
est employé par tous les Pères grecs et im- 
plique l'idée d'un véritable sacrifice. Les 
Protestants se trouvent donc en désaccord 
avec les siècles apostoliques, quand ils rejet- 
tent le terme d'autel et ne voient dans 
l'Eucharistie qu'une simple commémoration 
de la Cène. 

L'expression PimanerscJiouschi, employée 
par les Coptes, correspond exactement au 
O'jîTiaoT'^'ptov des Grecs. 

Le terme o!:oaô;,par lequel les païens dési- 
gnaient l'autel de leurs faux dieux, apparaît 
pour la première fois avec le sens chrétien 
dans une Constitution des empereurs Théo- 
dose II et Valentinien. 

Le mot table, mensa, T^'j.r.iiy., employé par 
S. Paul (I Cor., X, 21), rappelle la table de 
la Cène et convenait parfaitement à l'autel 
ou les fidèles viennent se grouper pour 
prendre part au banquet eucharistique; mais 
ce terme est toujours accompagné d'un 
qualificatif ('), et peut être considéré comme 
une de ces périphrases usitées dans tous les 
siècles : le siège dc Dieu, le tombeau c/f Jésus- 
Christ, le divin tabernacle, le trône dc Dieu, 
le Saint des saints, etc. 

L'autel a été quelquefois désigné sous le 
nom diarca, parce que c'est un coffre, une es- 
pèce d'arche qui contient des reliques (-). 
Les Abyssins emploient cette dénomination, 
mais par cette raison qu'ils construisent 

1. CœUslis mensa (Liturgie de S. Jacques) ; mensa sancta 
(Greg. Nyss., Orat. in bapt. CUMSil ); mensa sacra (Aug., 
1. I contra Pclag., c. XXIV) ; mensa myslica (Tlieodor., 
Serm. X de Provid.) 

2. Grcgor. Tur., Hist. Franc, \. IX, c. XV. 



ïL*autcl cbrcticn. 



leurs autels sur le modèle de l'arche d'al- 
liance qu'ils s'imaginent conserver dans leur 
église d'Axum. 

Les noms de martyriiuii, nieiiioria, titu- 
lus, tcsthnonium, confessio, etc. donnés par- 
fois aux autels, surtout en Afrique, dénotent 
l'usage de placer une table d'autel sur le 
tombeau d'un martyr qui a rendu tc'inoi- 
gnage à Jésus-Christ, qui a confessé sa foi 
en répandant son sang. Mais ces différents 
termes s'appliquent plus spécialement au 
loculiis des reliques. 

Mentionnons encore le nom d' àMr:-r,o<.vj 
(propitiatoire) emprunté à l'antiquité ju- 
daïque, et celui à.(f/y\y'Mi(roseau),àoxwït par 
Siméon de Thessalonique (•) aux autels 
soutenus par une seule colonne. 

HrtiClC nj- — De la matière des autels. 

^^^^ANS les premiers siècles, on se ser- 
vit de tables en bois, qu'il était facile 
de faire disparaître dans les crises 
des persécutions. A Sainte-Pudentienne, on 
voit un vieil autel de bois vermoulu oi^i l'on 
assure que le prince des apôtres a célébré les 
saints mystères. Le bréviaire romain, au 9 
novembre, mentionne que S. Sylvestre, en 
dédiant l'église de Latran, y érigea un autel 
en bois, qu'on y conserve encore aujourd'hui. 
En Afrique, les autels étaient générale- 
ment en bois. S. Optât de Milève signale 
ceux que brûlèrent les Donatistes et ceux 
qu'ils raclaient avec la prétention de les 
purifier (2). S. Augustin nous apprend que 
Maximin, évéque de Bagai, fut massacré, 
sous un autel de bois, par ces farouches 
hérétiques. C'est un autel en bois que les 
Ariens brûlèrent à Alexandrie sous l'épis- 
copat de S. Athanase (3). 

Les premières prohibitions connues des 
autels en bois sont celles d'un concile de 
Paris, en 509, et de celui d'Epaone en 517. 
EnOrient,nous voyons Jean-Bar-Algari, pa- 
ir Lib. de sacram. 
1. De schism. Doua/., 1. VI. 
•;. Epis/, ad soi//. 



triarche des Nestoriens, à la fin du IX^ siècle, 
interdire les autels en bois (■). Ceux en 
pierre prévalurent chez nous dès le VII<= 
siècle, mais quelques exceptions persistèrent 
au moyen âge. Du temps de Charlemagne, 
une table en bois servait d'autel à l'abbaye 
de Saint-Denys (2). Le légat du pape Jean 
VIII, qui dédia en 878 l'église Notre-Dame 
de Compiègne, y consacra un autel en bois 
qui ne disparut qu'au XVI 11^ siècle (3). 

Les autels en bois reparurent assez nom- 
breux au XV^L' siècle et se sont multipliés de 
nos jours ; il y en a de fort modestes dans 
les églises rurales et de somptueux dans 
certaines grandes églises, comme à Sainte- 
Clotilde de Paris et aux Carmes de Tours. 
Ces sortes d'autels sont autorisés par la 
liturgie, pourvu que dans la table soit placé 
un autel portatif en pierre, en marbre ou en 
ardoise. 

Les Maronites construisent leurs autels 
en bois de cèdre ; mais ils y insèrent ordi- 
nairement cinq pierres en forme de croix ; 
lesSyriens emploient indifféremment le bois, 
le marbre et la pierre. 

L'usage des autels de pierre prit nais- 
sance dans les catacombes, où, lorsqu'on 
posait une table sur un sarcophage, il était 
tout naturel de la choisir de la même ma- 
tière. Plus tard ce choix fut appuyé sur des 
raisons mystiques : « L'autel est en pierre, 
dit Siméon de Thessalonique (4), parce 
qu'il représente Jésus-Christ qui, lui aussi, 
est appelé //rrrt' en tant qu'il est notre fon- 
dement, le chef de l'angle et la pierre angu- 
laire, et parce que le rocher qui autrefois 
désaltéra les Israélites était la figure de la 
table d'autel. » 

On a prétendu que S. Sylvestre avait 
prescrit l'emploi de la pierre pour les autels; 
mais le décret qu'on lui attribue est apo- 
cryphe (5) ; on ne comprendrait pas d'ail- 

1. Assemani, Biblioth. orient.., t. III, p. 238. 

2. Mirac. S. Dionys., 1. I, c. XX. 

3. Maitène, An/, eccles. ri/., 1. 1, c. III, art. 6. 

4. I>il>l. mazn. Pa/r., t. X.XII. 

5. Krazer, De an/iq. Eccles. li/urg., p. 1 59. 



IRcuiic oc rart chrétien. 



leurs qu'une telle prescription pontificale eût 
été si mal observée pendant les siècles sui- 
vants. Celle du concile d'Epaone en 517 (1) 
fut renouvelée dans un capitulairede Charle- 
magne, en 769, et par de nombreux conciles. 

L'e.xemple de Rome qui avait transféré 
l'autel-tombeau des catacombes dans les ba- 
siliquesconstantiniennes ne fut suivi généra- 
lement qu'un peu plus tard en Orient et en 
Afrique. Partout, il y eut un certain nombre 
d'exceptions, même dans le cours du moyen- 
âge: ainsi, S. Vulstan, évêque de Worcester, 
déploya beaucoup de zèle pour substituer des 
autels en pierre à ceux qui étaient en bois{2). 

Il est bon de remarquer que les prescrip- 
tions successives dont nous venons de parler 
ne concernent que la table ; les supports, les 
accessoires, les parements pouvaient être en 
maçonnerie, en bois, en métal, etc., et c'est 
ce qui a encore lieu de nos jours (3). Ajou- 
tons que le mot pierre, dans le sens liturgi- 
que, est très élastique ; il comprend aussi 
bien la simple craie dont est fait l'autel de 
Saint-Germer (Oise), que le marbre, si affec- 
tionné des Italiens, bien qu'il soit, par sa 
nature, assez rebelle à la décoration. 

Des autels d'or ou d'arçrent ont été ério-és 
dans les basiliques par les papes et les sou- 
verains. Constantin fit entièrement revêtir 
d'or et d'argent l'autel de Saint- Pierre de 
Rome ; il fit exécuter sept autres autels 
d'argent, chacun du poids de 260 livres pour 
la basilique qui devait un jour porter le nom 
de Saint-Jean-de-Latran. L'autel d'argent 
que Sixte III offrit à .Sainte-Marie-IMajeure 
pesait 300 livres ; celui donné par S. Hilaire 
à l'église .Saint- Laurent, quarante marcs. A 
la fin du X'IIIe siècle, S. Adrien I enrichit 
les basiliques de Saint-Pierre et de Saint- 
Paul de divers autels en métaux précieux. 

Le premier autel d'or dont il soit question 

1. Altaria nisi lapidca non sacrentur. Can. XX III. 

2. Guillaume de Malcsbury, Vi/a S. V!iis/ain,\. III, 
n. 40. 

3. Remarquons toutefois que, d'après un décret de la 
Contjrégation des rites (9 febr. 1675), on pcutbien employer 
1.1 brique pour base, mais que les qtiatrc côtés doivent 
être en pierre. 



dans l'histoire de l'Orient est celui qui fut 
donné par l'impératrice Pulchérie à la pre- 
mière église Sainte-Sophie de Constanti- 
nople ; il était soutenu par des colonnes de 
même métal et enrichi de gemmes et d'é- 
maux ('). Un autre autel d'or également 
émaillé, fut donné par Basile le Macédonien 
à la nouvelle basilique qu'il fit édifier. Char- 
lemagne fit présent à Hildebald, archevêque 
de Colo"-ne, d'un autel en or ciselé. Ancjil- 
bert, archevêque de Milan, et S. Etienne, 
roi de Hongrie, se sont distingués par de 
semblables générosités ; mais il est présu- 
mable que, le plus souvent, ce n'étaient que 
des lames d'or et d'argent appliquées sur 
des monuments de pierre ou de bois. 

La terre pétrie, la terre cuite, le cristal de 
roche n'ont jamais été que des matières 
tout à fait exceptionnelles. La tradition 
rapporte que les compagnons de Marie et de 
Salomé, en débarquant sur la terre de Pro- 
vence, élevèrent à Dieu un autel en terre 
pétrie. On a trouvé dans les catacombes de 
petits autels en terre cuite, accompagnés de 
deux lampes attachées à leurs côtés. Enfin, 
Everard, gendre de Louis le Débonnaire, 
mentionne dans son testament un autel 
décoré d'argent et de cristal. 

Aujourd'hui où l'on se contente généra- 
lement d'encastrer dans la table une pierre 
consacrée, l'industrie française s'est imaginée 
de fabriquer d'affreux autels prétendus go- 
thiques, en terre cuite, en grés artificiels, en 
zinc, en fonte et même en carton-pierre ! 
Heureusement pour notre réputation artis- 
tique que plusieurs habiles orfèvres de 
Paris et de Lvon ont fait revivre, dans leurs 
beaux autels de cuivre battu, les meilleures 
traditions du moyen âge. 



Hrticle iD. 

autels. 



Forme et inscriptions des 




U |)oint de vue liturgique, on distin- 

^ gue dans l'autel: la table [fabula) 

le sépulcre des saintes reliques {se- 



I. Sozom. Hist.ecc!i'.i.,\. I.X, C. i. 



l'autel chrétien. 



73 



pulcrtim) et la base {stipes). C'est surtout par 
la base que les autels diffèrent entre eux. 

Nous trouvons dans les catacombes les 
deux types qui devaient être reproduits dans 
les basiliques constantiniennes et persévérer 
jusqu'à nos jours, l'autel-tombeau et l'autel- 
table. Dans les ciibicnla, c'est une table de 
marbre, scellée horizontalement dans le tuf, 
recouvrant une construction en briques, 
enduite de stuc, où se trouve le corps ou le 
tombeau d'un martyr. Dans les grandes 
salles servant d'église, c'était un monument 
isolé, consistant en une table quadrangulaire 
supportée soit par un pilier, soit par des co- 
lonnettes, soit par des dalles placées verti- 
calement, entre lesquelles reposaient les re- 
liques d'un martyr. Ces deux espèces d'au- 
tel, après la pacification de l'Église, furent 
transportées dans les basiliques ; mais il 
arriva souvent que le sarcophage fut placé 
dans une crypte plus ou moins grande et 
qu'on érigea,au-dessus,un autel-table soutenu 
par quatre petites colonnes et un pilier cen- 
tral. Quelquefois les premiers Chrétiens po- 
saient la table d'autel sur une caisse conte- 
nant les restes d'un martyr ; un souvenir de 
cet antique usage apparaîtdans un pied d'au- 
tel du XI I<= siècle conservé au musée d'Aix- 
en-Provence: c'est un vase muni de deux 
anses et décoré de rubans ('). 

Les anciennes tables d'autel sont presque 
toujours rectangulaires. On peut citer com- 
me exception celle du musée de Vienne 
(Isère), supportée par trois colonnes et qui 
s'arrondit en demi-cintre. Dès le V<5 siècle, 
ces tables mesurent environ un mètre de 
largeur. Elles sont d'une seule pièce et 
adaptées à leur support ; cependant il est 
arrivé parfois qu'on ait taillé table, colonnes 
et supports dans un seul bloc de pierre : 
tel est un ancien autel de Sainte-Marthe 
de Tarascon, provenant d'une église voi- 
sine (2). 

La surface supérieure des anciennes 

1. Revoil, Anhi'o/off. romane, t. III, p. 20. 

2. BuUct. /nonuni.,\.. XI, p. 104. 



tables était creusée de quelques centimètres 
dans toute son étendue et encadrée dans une 
moulure plus ou moins large, en sorte qu'elle 
avait la forme d'un large plateau à rebords ; 
cette disposition était nécessaire pour pré- 
venir les accidents qui auraient pu résulter 
de la multiplicité des offrandes et des es- 
pèces eucharistiques, à une époque où les 
fidèles participaient en très grand nombre 
au banquet sacré, sous la double espèce du 
pain et du vin. Les principaux ornements 
qui décorent la tranche de ces tables sont 
des agneaux, des colombes, le palmier, l'A 
et l'û, des monogrammes du Christ, des 
grappes de raisin, des feuilles de vigne et 
divers autres emblèmes qui se rapportent 
au double sacrifice de la croix et de l'autel. 

Les colonnes de soutien étaient au nom- 
bre de deux, trois, quatre ou cinq ; quand 
il n'y avait qu'un seul pilier central, il était 
creusé à son sommet d'une petite cavité 
destinée à contenir des reliques. En Italie, 
on voit un certain nombre d'anciens autels 
chrétiens où un cippe païen a été employé 
comme pédicule. 

Cette disposition, qui laissait un vide 
sous l'autel, nous explique comment S. 
Alexandre, patriarche de Constantinople, 
a pu, avant d'entrer en controverse avec 
les Ariens, se mettre en prière sous 
l'autel ; comment le consul Eutrope, pour 
échapper à la colère de l'empereur Ar- 
cade, alla se cacher sous l'autel de l'église 
Sainte-Sophie; comment Maximien, évêque 
de Bagai, choisit ailleurs un même refuge 
pour se soustraire aux persécutions des Do- 
natistes ; comment le Pape Vigile tenait 
embrassées les colonnes de l'autel, dans l'é- 
glise Sainte-Euphémie, lorsqu'on vint l'en 
arracher par force. 

M. Didron a cru qu'à l'époque romane, 
l'autel principal était en forme de tombeau, 
tandis que les autels latéraux affectaient 
celle de table. Des faits nombreu.x prouvent 
que cette théorie est beaucoup trop absolue. 
Les monuments qui nous restent des épo- 



74 



EctJuc De rart chrétien. 



ques antérieures au XI 1 1'^' siècle, nous prou- 
vent qu'il y eut aussi alors de grands autels- 
tables et de petits autels-tombeaux. En gé- 
néral, ces derniers étaient fort simples et 
ce n'est guère qu'au XI^ siècle, et surtout au 
suivant qu'ils se décorent d'arcatures, quel- 
quefois disposées en deux étages, lesquelles 
encadrent les figures du Christ bénissant, 
de la Vierge, des apôtres et de divers 
saints. 

Sous la période romano-byzantine, quel- 
ques autels s'ornent de mosaïques, se cou- 
vrent de peintures à fresque ou à l'encaus- 
tique. A la fin du XI I^ siècle, la coloration 
s'obtient par l'emploi de diverses espèces 
de marbre ou bien par l'application de verres 
de couleurs. 

Comme tout le reste du mobilier ecclé- 
siastique, l'autel dut subir les variations 
architecturales de chaque époque, surtout 
dans la forme et la décoration des arcades. 
Le XII le siècle vit persévérer les deux 
formes de table et de tombeau ; mais le pre- 
mier type, dans les grandes églises, restait le 
plus en faveur. Dans les églises secondaires, 
c'étaient de simples massifs en maçonnerie, 
sans aucune ornementation, qui n'emprun- 
taient de richesse qu'aux parements d'é- 
toffe dont on les décorait aux jours de fête. 

Le synode de Trêves disait en 1227 que 
« les autels ne doivent pas être si petits 
qu'on ne puisse y consacrer qu'avec peine. » 
Aussi devinrent-ils bientôt plus longs et 
moins carrés que sous la période romane. 

Du XIII" au XVIe siècle, nous voyons 
des tables en pierre portées sur des colonnes 
et des arcades détachées, sur des massifs 
décorés d'arcatures, et plus rarement des 
tables supportées par un massif triangulaire 
et sur deux colonnes isolées, ou bien encore 
soutenues aux deux extrémités par des jam- 
bages faisant l'office de chantier ; en ce 
dernier cas, l'espace laissé vide était rempli 
par des châsses. 

A partir de la Renaissance, l'autel pre- 
nant des dimensions considérables et se 



décorant d'un vaste retable, affecte la forme 
d'un coffre plus ou moins allongé, en pierre, 
en marbre ou en bois. Quelquefois on place 
dans le massif un corps saint renfermé dans 
une caisse de plomb, ou bien on y dispose 
une châsse, visible à travers un cristal. Les 
fantaisies mythologiques osent, çà et là, 
envahir le sanctuaire, et il est tel autel où 
se coudoient scandaleusement les amours 
et les anges, les nymphes et les saintes (i). 

Les autres autels du XVI 11^ siècle affec- 
tent souvent la forme du sarcophage ro- 
main ; mais ce qui les caractérise princi- 
palement, c'est leur style prétentieux et 
contourné, et le faste de leurs retables 
dont nous devons parler dans un article 
spécial. 

En Italie, une croix se trouve toujours 
sculptée sur la partie antérieure de l'autel : 
c'est là une obligation liturgique qui a été 
formulée par Benoît XIII. 

De nos jours, on a considérablement varié 
la forme des autels ; s'il en est de vé- 
ritablement remarquables au point de vue 
artistique, beaucoup d'autres blessent les 
lois du goût et même de la liturgie ; tels sont, 
par exemple, ces petits autels vides, portés 
sur des colonnettes, que M.Viollet-le-Duc a 
multipliés dans les chapelles de nos cathé- 
drales ; ce sont des espèces de crédences 
sans destination, car, d'après les décrets de 
la Congrégation des Rites, l'autel doit être 
plein, à moins que la table n'abrite une 
châsse. 

En Orient, les autels ont gardé la forme 
d'une fable assez étroite : c'est une tranche 
de marbre soutenue par quatre colonnes et 
le plus souvent par un seul cippe central, 
ce qui n'empêche pas les colonnettes du 
ciborium de s'appuyer sur les angles de 
l'autel. 

En Angleterre.par une ordonnance royale, 
datée de 1550, renouvelée par la reine 

I. Voir le dessin du grand autel de l'abbaye de 
Barbeau, dans Millin, Antiquilds nation.^ t. II, pi. i, 
n. 13- 



l'autel chrétien. 



75 



Elisabeth, les tables furent substituées aux 
anciens autels, pour être mieux en harmonie 
avec l'idée d'un simple repas commémoratif. 
Les Puseystes, dans la forme et la décora- 
tion de leurs autels, tendent de plus en plus 
à se rapprocher des usages de l'Eglise 
romaine. 

Après avoir parlé de la forme de l'autel 
proprement dit, nous allons ajouter quel- 
ques détails sur ses degrés, ses gradins et 
ses inscriptions. 

Depuis le XV'^ siècle, divers rituels 
prescrivent un nombre impair pour les 
marches, ordinairement trois, jamais plus de 
cinq. D'après les liturgistes du moyen âge, 
le nombre trois exprime les vertus théolo- 
gales qui doivent animer le cœur du cé- 
lébrant et de tous ceux qui assistent au 
saint Sacrifice, ou bien encore la chasteté, 
l'élévation de l'âme et la pureté d'intention. 

Il y a eu de tout temps d'assez nom- 
breuses exceptions à cette disposition tri- 
naire qui ne remonte pas à une haute anti- 
quité. Les autels des catacombes de Rome 
et de Naples reposent in piano. Ceux des 
IV^ et Ve siècles ne sont exhaussés que 
d'une marche, régnant tout autour de la table 
isolée : il en était ainsi à Sainte-Sophie de 
Constantinople. Cet antique usage a persé- 
véré dans la plupart des églises de Chartreux 
et de Cisterciens. 

L Ordre romain ne mentionne que deu.x 
degrés, Xinférieur et le siipdrieîir. Il y en 
avait quatre dans une église dédiée à S. 
Cyprien, dont parle S.Grégoire de Tours('). 
S. Charles Borromée en exige cinq pour 
les grandes églises. On monte par sept 
marches à l'autel-majeur de Saint-Pierre du 
Vatican. 11 y en a de beaucoup plus nom- 
breuses dans d'autres églises ; mais cette 
multiplicité ne saurait être approuvée que 
lorsque l'autel est érigé au-dessus d'une 
crypte. En 1701, Bocquillot s'insurgeait, non 
pas seulement contre ces sortes d'escaliers, 
mais même contre les trois ou quatre 

\.\. \ De Glor. mart., c. XCXIV. 



marches, qu'on avait souvent l'embarras de 
monter avec une aube longue, et qui, selon 
lui, étaient en opposition avec la tradition 
gallicatie ('). Nous ne croyons pas qu'il 
y ait jamais eu, en France, de tradition 
générale à cet égard; car s'il n'y avait, très 
anciennement, qu'un seul degré aux autels 
de Lyon, de Vienne, à ceux des Chartreux et 
des Cisterciens, ilyen avait deux à la Sainte- 
Chapelle de Paris, à la basilique de Saint- 
Denys, aux cathédrales d'Arras et de Paris, 
et trois à la cathédrale d'Amiens, ainsi que 
chez les ordres mendiants. 

En Grèce, les autels sont élevés sur un 
marchepied, sans autres degrés ; ceux des 
Arméniens ont cinq ou six marches. 

Autrefois, aux grandes solennités, on ex- 
posait aux yeux du peuple, sur des espèces 
de dressoirs nommés pergulœ, tout ce que 
le trésor contenait de plus précieux. Ce fut 
l'origine des gradins qui devaient plus tard 
recevoir une décoration permanente. Un 
gradin unique apparaît au XI 11^ siècle, et il 
n'y en a encore qu'un seul aujourd'hui au 
maître-autel des basiliques majeures de 
Rome. Il n'y en a même pas du tout à cer- 
tains autels où le prêtre dit la messe, tourné 
vers le peuple. 

L'adjonction de deux ou trois gradins 
date du XV^ siècle. On en voit encore 
davantage dans certaines églises, où les 
nombreu.x chandeliers dont ils sont chargés 
donnent trop souvent à l'autel l'aspect d'un 
étalage de marchand de bronzes. Ces o^radins 
sont souvent exhaussés d'une manière si 
extravagante qu'ils deviennent la partie 
principale de l'autel. 

Ce n'est que depuis un petit nombre 
d'années que les Grecs-unis ont adopté 
l'innovation des gradins, ornés de vases, de 
fleurs, de tableau.x et de cierges. L'usaee 
de trois gradins paraît au contraire assez 
ancien chez les Arméniens. 

On nommait altaria inscripta ou litterata 
ceux dont la tranche ou le cippe étaient dé- 

I. Traité historiqtte de la liturgie, p. log. 



76 



ïRctîuc ne r3rt chrétien. 



corés d'une inscription. Ces inscriptions, 
écrites parfois sur une pierre incrustée dans 
un mur voisin, sont relatives : i° à la sainte 
Eucharistie ; 2° à la consécration de l'autel ; 
3° aux reliques qu'il contient ; 4° au dona- 
teur de l'autel. Nous allons en offrir quel- 
ques exemples. 

1° Inscriptions relatives à l' Eucharistie. 

Roger, évêque d'Oléron, fit construire un 
autel où on lisait les inscriptions suivantes : 

ReS super IMPOSITAS COMMUTAT SpIRITUS 

[almus. 
Fit de pane caro ; sanguis, substantia 

[VINI. 
SuMPTA valent ANIM.li PKO CORPORIS ATQUE 

[salute. 

Dantur in hac mensa sanguis, caro, potus 

[et esca. 

VERBA REFERT C/ENŒ super H.lîC OBI.ATA 

[sacerdos, 
munera sanctificat, et passio COMMEMO- 

[ratur. 

Hanc Morianensis Rainaldus condidit 

[aram. 

PR^SUL ROGERIUS OlORENSIS JUSSIT UT 

[essem ('). 
2° Inscriptions relatives à la consécration. 
Mgr Barbier de IMontault a publié dans 
la Rcvne de l'art chrétien (-) un grand 
nombre d'inscriptions de dédicace ; nous 
lui empruntons la suivante qui se trouve 
dans l'église du Rosaire à Monte- Mario de 
Rome : 

Ecclesiam hanc eivsqve altare maivs 

die v maij mdccxxvi 

minoresqve has aras sex 

diebvs scilicet 

XII ET Mil IVNIJ ATQVE II IVLIJ 

EIVSDEM ANNI 

SOLEMNI RITV DEDICANS, SACRAVIT 

BeNEDICTVS PAPA XIII 

ORD. PR^DIC. 

1. Pierre de Marca, Histoire de Béant. 

2. Années 1879, 1880, iSSi. 



QVI 

SINGVLIS ChRISTI FIDELIBVS 

ECCLESIAM ET ALTARIA IPSA 

ANNIVERS. DIE DEDICATIONVM IIVJVSMODI 

DEVOTE VISITANTIBVS 

DECEM ANNORVM INDVLGENTIAS 

PERPETVO CONCESSIT. 

Le plus ordinairement, la mention des 
autels dédiés se trouve dans l'inscription 
de la dédicace de l'église, parce qu'ils ont 
été consacrés en même temps que l'édifice. 
On y trouve le nom du consécrateur, le 
vocable de l'autel et quelquefois le nom 
des reliques contenues dans le sépulcre. 

3° Inscriptions relatives aux reliques de 
laîitel. On lit sur celui de Saint- Marc, à 
Rome : 

IN HOC ALTARI 

qvescit corpvs sancti Marci 

PAP^ et confessoris. 

M. Hubnercite une dizaine d'inscriptions, 

espagnoles, datant du V^ au VI I^ siècle, 

énumérant les reliques contenues dans des 

autels (•). 

Voici celle de Morera (Estramadoure) : 
Sunt in hoc altario sancti Stephani 

RELIQUI^ NUM(^r(9) XV, StEPHANI, Lu- 

cRETi^, Saturnini, Sebastiani, Fructuosi, 
AuGURii, Bandelii, Pauli conf., Nazarii, 
EuLOGii, Tirsi, Verissim.e, Maxim.1l et 
Juli.e. 

40 Inscriptions relatives aux dottateurs. 

Spes, évêque de Spolète, à la fin du IV^ 
siècle, inscrivit ces mots sur l'autel qu'il 
érigea sur le tombeau de S. Vital : 

Spes episcopus Dei servus sancto Vi- 
tali martvri a se primum invento altaris 
honorem fecit. 

Sur un antique autel (VI^ siècle) de la ba- 
silique Saint-Clément, à Rome, on lit ces 
mots : 

Altare tibi deus salvo Horsmida papa 
Mercurius presbytercum sociisof {fert). 



I. In script. Hispaniœ, N°^ 85, 
140, 165, 175, 263. 



90, 100, III, 126, 



j[L'3utel chrétien. 



77 



Dans l'église de Roissy-en-Brie, les lignes 
suivantes inscrites sur le mur de la nef, indi- 
quent le donateur d'un autel qui n'existe 
plus aujourd'hui : 

Anne Robinot de so vivat a doné 
par testamet a leglise de roissy en 
Brie 300 livres po' faire les 2 Havtels 

CY PNT A LA charge DE DIRE TOUS LES 

Ans le 7^ Ivin vne messe haulte a son 
intention. 

Dans le cours du moyen âge, le prêtre 
étranger qui avait célébré sur un autel, à 
l'occasion d'un vœu ou d'un pèlerinage, y 
gravait parfois son nom à la pointe sur le 
filet d'encadrement. Il en était de même des 
pèlerins laïques et aussi des criminels qui 
avaient trouvé là droit d'asile. On a signa- 
lé de ces graphites ou inscriptions cursives 
à l'autel de Verneuil, conservé au musée de 
Poitiers, à ceux de Saint-Félix d'Amont, 
d'Auriol(Bouches-clu-Rhône),de Jonquières 
(Gard), etc. On compte jusqu'à 93 noms 
incisés sur l'autel de la Minerve (Aude) (■). 

HrtiClC M. — Reliques des autels. 

>N l'an 274, le pape Félix I rendit 
|î) obligatoire l'usage déjà ancien de 
célébrer les saints mystères sur les 
restes d'un martyr (-). Son corps était placé 
soit dans une crypte ou confession creusée 
au-dessous de l'autel, soit dansles bases creu- 
ses de cet édicule, soit même sur l'autel. Plus 
tard, les corps des confesseurs reçurent les 
mêmes honneurs (3); il en fut ainsi de S. 
Ambroise, à Milan, de sainte Marie de Bé- 
thanie, à l'abbaye de Vézelay, de saint Fir- 
min le Confesseur, à Amiens. On n'admet- 
tait point qu'une église pût être érigée sans 
la présence sanctifiante de reliques. Saint 
Ambroise, dans sa lettre XXII"ie à sa sœur 

I. Ed. Le Blant, Mémoire sur Pau tel de r église de la 
Minerve. 

1. Hic constituit supra scpulcra martyrum missa cele- 
brari, dit Anastase le liibliothécaire. 

3. On croit que S. Martin de Tours est le premier 
saint non martyr dont la tombe ait été transformée en 
autel. 




Marceline, dit que le peuple ne put souffrir 
qu'il ait dédié une église (c'est celle qu'on 
appela depuis basilique ambroisietmc) sans 
qu'on y eût mis les restes d'un martyr ; 
aussi s'empressa-t-il de faire transporter sous 
l'autel les corps de S. Gervais et de S. Pro- 
tais, qu'on venait de découvrir dans la ba- 
silique de St Félix et de St Nabor. 

Au moyen âge et jusqu'à nos jours, on a 
continué, quand on l'a pu, de placer un corps 
saint sous les autels, un cristal permettant 
de le voir et de le vénérer. Au XVJe siècle, 
cet usage devint moins fréquent en France, 
parce qu'on craignait d'exposer ces précieux 
restes aux profanations des Huguenots. 

Quand les autels se multiplièrent, il ne 
fut plus possible de placer sous chacun 
d'eux le corps entier d'un martyr ou d'un 
confesseur. On dut alors se contenter de 
quelques fragments plus ou moins considé- 
rables, qui n'en étaient pas moins un mo- 
nument de l'alliance de l'Église triom- 
phante et del'Égli.se militante. Ces reliques 
étaient placées dans de petites boîtes qu'on 
incrustait soit dans le massif, soit dans la 
table, dans une petite cavité nommée sépul- 
cre, pour montrer qu'elles remplaçaient le 
corps saint. Ces sépulcres ne semblent 
guère apparaître qu'au Vile siècle. Dans les 
tables supportées par un pied droit, la cavité 
était creusée dans le chapiteau, à moins 
qu'une ou plusieurs niches ne fussent mé- 
nagées dans les flancs du cippe. 

Au presbytère de Joncels (Hérault), un 
cippe, provenant d'un antique autel, est 
creusé de deux niches carrées, profondes de 
I 2 centimètres ; autour de la plus haute, on 
lit cette inscription : Ilic svnt reliqnice 
sanctorvin . 

On comprend que toutes les églises ru- 
rales ne pouvaient point se procurer de 
reliques. A leur défaut, on se contentait de 
brandca, c'est-à-dire de linges qui avaient 
touché le tombeau d'un martyr. Cet usage 
était autorisé par les Souverains Pontifes. 
Une impératrice d'Orient ayant demandé à 



78 



Ectjuc Ht rart tttttim. 



s. Grégoire-le-Grand des reliques de S. 
Pierre et de S. Paul pour les mettre dans 
une église qu'elle voulait dédier à ces deux 
apôtres, le Pape répondit : « La coutume 
des Romains.quand ils donnent des reliques, 
n'est pas d'en extraire du corps même des 
saints, mais seulement de mettre un linge 
{bnxndciDn) sur leur tombeau; on retire ces 
étoffes, et on les envoie pour être gardées 
avec respect dans les églises qu'on veut 
consacrer ; elles y opèrent des miracles, non 
moins que les corps mêmes des saints.» Du 

VI I le au XI Ve siècle, dans quelques églises 
d'Occident, on a cru pouvoir substituer aux 
reliques qui faisaient défaut, trois parcelles 
d'une hostie consacrée, ou un morceau de 
corporal sur lequel on avait célébré ('). On 
a voulu justifier cet usage, en prétendant 
qu'un pape du nom de Léon, manquant de 
reliques pour la consécration d'un autel, 
aurait donné, afin d'y suppléer, un corporal 
renfermant la sainte Eucharistie (-). Cette 
prétendue disette de reliques, à Rome, 
n'est-elle point tout à fait invraisemblable ? 
On a cité également une bulle de Benoît 

VIII prescrivant d'une manière générale 
d'ajouter le Saint-Sacrement aux reliques 
de l'autel, mais il a été démontré que ce 
document est apocryphe (3). Dans un Sacra- 
vicnfaire de S. Grégoire, écrit avant l'an 9S6, 
on voit que le consécrateur déposait dans 
l'autel trois portions d'hostie consacrée, 
accompagnées d'encens {^). Le pape Ur- 
bain 1 1 suivit ce rite en faisant la dédi- 
cace de l'église abbatiale de Marmou- 
tiers ('). 

On peut signaler complète absence 
de reliques dans un certain nombre d'au- 
tels. S. Grégoire-le-Grand parle d'une 
église ou il y avait treize autels dont quatre 
n'avaient pas été consacrés faute de reliques. 



1. G. Durand, Ration, dhnn. Officiât., 1. I, c. VI, n. 23. 

2. Pasqualigo, De sucrif. nov. lt\^!s, t. I. 

3. Gezzo, abbas Dolhencnsis, ap. Muratori, 1. 1 1 1 Anecd. 

4. Natalis de Vailly. Traité de Diploiitatiqiie, t. II, 
p. 254. 

5. D. Martène, De antig. ceci, ritib.., I, 440. 



A Rome, l'autel de Saint-Jean-de-Latran en 
est dépourvu, parce que la table où célébra 
S. Pierre en tient lieu. 

Quand l'autel était placé au-dessus d'une 
crypte, renfermant un corps saint, comme 
à Saint-Mathias de Trêves, à Saint-Savin, 
etc. on se dispensait de mettre aucune re- 
lique dans l'autel lui-même. 

Enfin, dans beaucoup d'églises, on trouve 
de petits autels, non consacrés, sans reliques, 
sur lesquels on ne dit jamais la messe et 
qu'on pourrait appeler votifs, puisqu'ils ne 
servent qu'à honorer les saints auxquels ils 
sont dédiés. 

Outre les niches à reliques, on a parfois 
abusivement pratiqué sous l'autel une ar- 
moire pour y mettre soit des vases sacrés, 
soit des habits sacerdotaux. 

En Grèce, dans les églises de couvent, 
on déposait sous l'autel, pour les sanctifier, 
les habits monastiques dont devaient se 
revêtir les novices, le jour de leur profes- 
sion. 

Les autels des Arméniens sont souvent 
dépourvus de reliques. 

!HrtiClC tlj- — Emplacement et orientation 
des autels. 

OUS avons dit que les premiers au- 
tels furent érigés sur le tombeau 
même des martyrs ; il faut ajouter 
que Bosio et Boldetti en ont signalé un cer- 
tain nombre placés à côté des tombes, au 
milieu du cithictthini. Dans certains cas, il 
aurait été incommode de célébrer les saints 
mystères sur un tombeau enfoncé dans un 
arcosolium; alors on tirait la table de l'autel, 
comme un tiroir, à l'aide de gros anneaux de 
bronze qui y étaient attachés, et le corps 
saint restait à découvert (■). 

Saint Maxime de Turin fait ressortir les 
admirables harmonies de cette alliance de 
la liturgie et de la mort: « Qu'y a-t-il de plus 
honorable, s'écrie-t-il (-), que de reposer 

1. De Rossi, Roma Sottcr. t. i, pp. 169, 283. 

2. Seriit. LXllI de Natal. Sanct. 




H'autel chrétien. 



79 



sous l'autel même où le Sacrifice est présenté 
à Dieu, où s'offre la victime pour laquelle 
le Seigneur est le prêtre, selon ce qui est 
écrit : Tu es prêtre éternellement selon 
l'ordre de Melchisédech ? Il est donc juste 
que les martyrs soient places sous l'autel 
parce que le Christ est déposé dessus. Il 
est juste que les âmes des saints reposent 
sous l'autel, parce que, sur ce même autel, 
le corps du Seigneur est offert. C'est par 
convenance, c'est par une sorte d'association 
intime que la sépulture des martyrs a été 
établie là où chaque jour la mort du Sei- 
gneur est célébrée, suivant ce qu'il a ditlui- 
même : Chaque fois que vous ferez ceci, vous 
annoncerez ma mort jusqn-' à ce que Je vienne, 
afin que ceux qui sont morts pour lui, 
reposent dans le mystère du sacrement. 
C'est, je le répète, par l'effet d'une intime 
communauté que la tombe de ceux qui ont 
souffert la mort est située là où sont placés 
les membres de la mort sanglante du Sau- 
veur. » 

A Rome, on continua jusqu'au Vile siè- 
cle à célébrer les saints mystères dans les ci- 
metières ou dans les basiliques cimetériales. 
Ce n'est guère qu'à cette époque que 
l'on transféra des corps de martyrs' dans les 
basiliques urbaines et qu'on y érigea des 
autels. Ils furent toujours placés entre 
l'abside, où se trouvait le trône de l'évêque 
ainsi que les sièges presby téraux, et le chœur 
où se tenaient les sous-diacres, les chantres 
et les autres clercs, c'est-à-dire au point 
central de l'intersection de la nef et du tran- 
sept. 

Le docteur Cattois a fait naguère une croi- 
sade archéologique pour faire restituer à nos 
autels leur place antique, en les mettant au 
centre du transept où la tour centrale ou 
bien le dôme leur servirait de couronne- 
ment naturel. Il en est à peu près ainsi à 
la cathédrale de Reims, à Saint-Maurice 
d'Angers, à Crépon (Calvados), et dans de 
nombreuses églises monastiques où le chœur 
se trouve occupé par les stalles des religieux. 



Quand le siège de l'évêque fut transféré 
de l'abside dans l'intérieur du chœur, l'au- 
tel fut placé soit au fond de cette abside, 
soit vers le milieu du chœur, très rarement 
vers le bas, si ce n'est en Italie. Depuis 
un certain nombre d'années on remarque 
quelque tendance à rapprocher l'autel des 
fidèles. 

Jusqu'au XVIe siècle, les autels-majeurs, 
même ceux qui étaient placés au fond de 
l'abside, restaient isolés; c'est alors que l'on 
commença à les appliquer contre les murs. 
Ce fut là une regrettable innovation, car !a 
liturgie prescrit, pour la consécration et 
pour l'office divin, un certain nombre de 
cérémonies qui exigent l'isolement com- 
plet de l'autel. Sur ce point, comme sur 
bien d'autres, l'antique tradition a persévéré 
dans tout l'Orient. 

Depuis le XI V^ siècle, l'autel de la sainte 
Vierge, dans les grandes églises, est com- 
munément placé dans la chapelle absidale 
ou, à défaut de cette chapelle, au fond du 
collatéral qui correspond au côté de l'évan- 
gile. 

A partir du XV^ siècle, on mit des au- 
tels secondaires dans toutes les parties de 
l'église, non seulement dans les absides laté- 
rales, au fond des transepts et dans les cha- 
pelles, mais le long des murs, sous les 
orgues, aux clôtures de chœur, des deux 
côtés de l'arcade qui communique de la nef 
au chœur, et même contre des piliers. 

Il est interdit d'ériger un autel sur une 
sépulture parce que, dans la primiti\e 
Eglise, c'était là comme une déclaration de 
sainteté. Cette prescription n'était pas tou- 
jours observée autrefois ; des évoques et 
des prêtres se faisaient enterrer sous l'au- 
tel ou tout à côté. « Il est juste, dit S. Am- 
broise, que le prêtre soit inhumé là où il a 
consacré, mais je cède volontiers la partie 
droite aux reliques des martyrs, place 
d'honneur qui leur est bien due. » 
Synesius s'écrie (') : <r J'embrasserai ces 

I. Ca/aias. 



8o 



îRetiuc De rsrt cttttien. 



colonnes sacrées qui soutiennent la table 
pure et sans tache : c'est là que je siégerai 
vivant et que je reposerai après ma mort. » 
La Congrégation des Évêques et Régu- 
liers a décidé que les autels sous lesquels 
des cadavres auraient été ensevelis ne per- 
daient point leur consécration, mais qu'ils 
devaient être interdits jusqu'à ce que le ca- 
davre ait' été enlevé ou que l'autel ait été 
changé de place. Cette même Congrégation 
a défendu d'élever sur une sépulture, même 
un autel temporaire destiné à recevoir le 
Saint-Sacrement ('). La cathédrale de Sé- 
ville ne se conforme point à l'esprit de 
ce décret, en érigeant le Mominiento, c'est- 
à-dire le reposoir du Vendredi-Saint, sur la 
pierre tombale de Fernand Colomb. C'est 
par un même sentiment de respect pour 
l'autel que, lorsqu'il y a des bâtiments au- 
dessus, ils ne doivent pas être affectés à la 
destination de chambre à coucher (2). 

Ce n'est point seulement dans les églises 
et les chapelles qu'on a érigé des autels, 
mais encore dans les sacristies, les trésors, 
les cloîtres, les préaux, les baptistères, 
les cimetières, les salles d'hôpitau.x, les pa- 
lais, les châteaux, les oratoires privés, les 
camps, sur les places publiques en temps 
de foire ou de pèlerinage, etc. Jadis on dres- 
sait des autels le long des routes, soit sur 
le tombeau des martyrs qui y étaient inhu- 
més, soit en des endroits qui avaient été 
sanctifiés par leur présence. Plus d'une fois 
la piété populaire s'est laissé égarer à ce 
sujet : c'est ce que nous démontre le 
capitulaire suivant de Charlemagne : « Que 
les autels qui sont élevés çà et là au milieu 
des plaines et le long des chemins, en mé- 
moire des martyrs, et dans lesquels il est 
prouvé n'e.xister ni leur corps, ni quelqu'une 
de leurs reliques, soient renversés et détruits 
par les évêques de ces lieux-là. Si des tu- 
multes populaires rendaient impossible cette 
exécution, que les peuples soient du moins 



1. 15 sept. 1847. 

2. Congr. episc. et regul. 6 oct. 1615. 



avertis qu'il n'est pas permis de fréquenter 
ces lieux, afin que ceux qui ont une con- 
science éclairée soient à l'abri de toute excuse 
et s'éloignent de la superstition. Nous or- 
donnons qu'il soit expressément défendu 
d'accepter la mémoire des martyrs quand 
elle n'est que probable, à moins que cette 
mémoire ne se soit conservée par la plus 
fidèle tradition depuis son origine, au moyen 
du corps ou de quelque vestige d'habitation, 
de possession ou de souffrance du Saint. Et 
que les rêveries et les frivoles révélations 
que font quelques personnes, lorsqu'on élève 
des autels, soient tout-à-fait défendues (•). » 
Nous terminerons cet article en parlant 
de l'orientation des autels. 

Les premières églises avaient leur abside 
à l'Ouest ; mais le prêtre, en célébrant, 
tournait le dos à l'Occident, et avait en face 
de lui les fidèles placés à l'Orient ; de cette 
sorte il n'avait pas besoin de se retourner 
pour bénir le peuple ni pour dire le Donn- 
ims vobiscîim. La prière suprême se diri- 
geait vers l'Orient, parce que c'est de ce 
côté que fut planté le Paradis terrestre ; 
parce que Jésus-Christ, à qui s'adressent 
nos adorations, est la vraie lumière et que 
l'Écriture sainte le désigne sous le nom 
d'Orient; parce que Jésus ayant été cruci- 
fié le visage tourné vers l'Occident, nous le 
considérons pour ainsi dire en face ; parce 
qu'il est monté au ciel du côté de l'Orient ; 
parce que c'est de ce même point de l'hori- 
zon que le Saint-Esprit descendit sur les 
apôtres et que viendra le Fils de l'homme 
pour juger les vivants et les morts. 

Ce fut vers le IX^ siècle que se généralisa 
la coutume de placer le portail principal à 
l'Occident et l'abside à l'Orient ; le prêtre 
alors célébra les saints mystères en tour- 
nant le dos aux fidèles. L'ancienne orienta- 
tion a persévéré dans un certain nombre 
d'églises d'Italie, à Saint-Jean-de-Latran, 
à Saint-Pierre du Vatican, à Sainte- 
Marie-Majeure, à Saint-Marc, à Saint- 

I. Steph. Baluz., Capitul. ng., p. 228. 



l'autel cbtétien. 



8i 



Laurent in Damaso, à Sainte-Marie in 
Transtevcre, à la cathédrale d'Anagni, etc. 
Cette disposition n'a jamais été adoptée en 
France que dans un fort petit nombre de 
grandes églises. M. Joseph Bard(')a en vain 
plaidé la cause de ces autels à la romaine 
que le XVI II*^ siècle désignait sous le nom 
de contournés. Plusieurs archéologues sont 
opposés à cette disposition, parce qu'elle 
détruit le symbolisme des points cardinaux, 
tel qu'il a été exposé par les liturgistes du 
moyen âge et que, par exemple, l'évêque 
ou le prêtre étant tourné vers les fidèles, 
lit l'évangile du côté du midi au lieu du nord. 
Il y a toujours eu des exceptions, moti- 
vées ou non, aux règles de l'orientation. Au 
Saint-Sépulcre de Jérusalem, un autel était 
tourné vers le midi, un autre vers le nord, 
un troisième à l'ouest. A l'église abbatiale 
de Saint-Gall et à la cathédrale de Nevers, 
il y avait un autel à l'orient et un autre à 
l'occident. Depuis le XVI^ siècle les petits 
autels des chapelles latérales, au lieu d'être 
adossés contre le mur oriental, ont été pla- 
cés en face de l'entrée, en sorte que le 
prêtre est tourné soit vers le nord, soit vers 
le midi. De nos jours on se préoccupe si 
peu, sous ce rapport, des anciennes lois li- 
turgiques,qu'il y a des églises, même à Rome, 
dont les autels sont tournés vers chacun 
des quatre points cardinaux. 

H^rtiClC tiij. — du nombre des autels. 

LUSIEURS écrivains protestants, 
ainsi que les archimandrites de Mos- 
^ cou, nous reprochent la multiplicité 
de nos autels, à laquelle les Jansénistes du 
XVI 11^ siècle se montrèrent également 
défavorables. Il y a là une question théolo- 
gique qui ne rentre point dans notre cadre, 
mais en même temps une question histo- 
rique, puisque ce reproche se fonde princi- 
palement sur l'unité d'autel qui aurait régné 
exclusivement jusqu'au temps du pape 

I. Nécessité iVune réforme dans la décoration fixe et 
meuble des églises. 




Adrien I, c'est-à-dire jusqu'au VI 11^ siè- 
cle. 

Il nous parait certain qu'il n'y a jamais 
eu de règles fixes à ce sujet ; on ne saurait 
produire aucun texte, aucune prohibition 
relativement à la pluralité des autels. 
Quand S. Ignace, évêque d'Antioche, dans 
sa lettre aux Philadelphiens, dit qu'il n'y a 
dans chaque église qu'un seul autel de 
même qu'un seul évêque, il ne fait que con- 
stater l'usage assez général de son temps, 
qui s'explique par le petit nombre de prêtres 
qu'il y avait alors. Descendons dans les 
catacombes, nous trouverons souvent, dans 
une même crypte, plusieurs arcosolia, 
disposés pour la célébration des saints mys- 
tères (i). On compte jusqu'à onze autels- 
tombeaux dans une église cimetériale de 
Sainte-Agnès. Si les basiliques constanti- 
niennes eurent un autel unique, c'est qu'elles 
furent construites sur la tombe d'un seul 
martyr ; mais, dès qu'on voulut ravir les 
reliques des catacombes aux ravages des 
barbares, on les transporta en grand nom- 
bre dans l'intérieur des villes, et on les 
renferma dans des autels qui se multiplièrent 
alors dans une même église. 

Nous ne voulons pas nier que l'unité 
d'autel ne fût d'un usage très général ; un 
seul autel suffisait alors qu'une seule messe 
était célébrée chaque jour par l'évêque, 
messe à laquelle les prêtres communiaient 
en même temps que les fidèles ; mais il y 
eut toujours à cet égard d'assez nombreuses 
exceptions. 

Constantin fit ériger trois autels dans 
l'église du Saint-Sépulcre, sept dans la ba- 
silique de Latran. En 326, l'évêque Aven- 
tius en consacra trois dans l'église d'Avi- 
gnon. Dès le I V<= siècle, il y en avait plusieurs 
à Saint-Pierre du Vatican, à Saint-Pierre- 
hors-les-Murs, à Sainte-Marie dans la vallée 
de Josaphat (2), etc. S. Ambroise parle 
des soldats qui, en se retirant de la basilique 

1. .Aringhi, Roma sotteran., 1, I. c. XX.XI. 

2. Martcne, de Ant. ecclcs. rit., t. I, p. 1 12. 



82 



Ectiuc De rart côrcticn. 



de Milan, embrassaient les autels pour fêter 
la paix accordée à l'Église par Valentinien. 
S.Pierre Chrysologue suspendit une couron- 
ne d'or sur l'autel-majeur de Saint-Cassien 
d'imola, ce qui indique qu'il y en avait de 
secondaires. Au Y^ siècle, le pape Hilaire 
dédia trois autels dans le baptistère de 
Saint-Jean de Latran. S. Grégoire le Grand 
nous dit que Pallade, évêque de Saintes, 
avait placé treize autels dans sa cathédrale 
et il n'en témoigne aucun étonnement. S. 
Grégoire de Tours nous apprend que dans 
l'église de Braine, en Soissonnais, il célébra 
trois messes sur trois autels différents. Au 
V^III^ siècle, S. Benoît d'Aniane, fondateur 
du monastère de Saint-Guillhem du Dé- 
sert, fit construire sept autels dans l'église 
Sainte-Marie, en l'honneur des sept dons du 
Saint-Esprit. A cette époque, les prêtres 
ayant cessé de communier à la messe de 
l'évêque, il devint nécessaire, pour qu'ils 
pussent célébrer eux-mêmes, de multiplier 
les autels dans une même église. On crut 
qu'il y avait quelque exagération dans cette 
tendance, puisque le concile de Thionville, 
en 804 (i), et Charlemagne, dans un capi- 
tulaire, essayèrent de la modérer. 

Au Xle siècle, le prolongement des nefs 
autour du chœur fit multiplier les chapelles 
et par conséquent les autels. Leur nombre 
fut toujours plus considérable dans les 
églises cathédrales, collégiales et monasti- 

i. Altaria ne superabundent in ecclesiis. 



ques, en raison même du nombre de prêtres 
qui y célébraient la messe (0. 

Dans les temps modernes, certains autels 
ont été disposés de façon à ce que plusieurs 
prêtres puissent y dire la messe en même 
temps. Aux Dominicains de Toulouse, le 
maître-autel avait quatre faces ; celui de 
Saint-Jean, à Caen, est pourvu d'une double 
table, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident. 
A Rome, dans quelques églises, où existent 
tout à la fois un chapitre et un service pa- 
roissial, par exemple à Sainte-Marie de la 
Rotonde et à Saint-Jérôme des Esclavons, 
il y a de ces bizarres autels à double face ; 
les offices capitulaires se font du côté du 
chevet, et les services paroissiaux en vue 
des fidèles. 

Dans tout l'Orient, en Grèce et en Russie, 
il n'y a généralement eu et il n'y a encore 
aujourd'hui qu'un seul autel, où l'on ne doit 
célébrer qu'une seule fois le même jour. 
Toutefois les Grecs construisent des ora- 
toires on pan'giiscs, qui ne sont séparés de 
l'église que par un simple mur ; les jours 
de fête, on dit la messe dans ces annexes. 
Ces sortes d'oratoires sont très nombreux 
dans les monastères. 

(A sîiivre.) 

L'abbé Jules Corblet. 



I. Les Réz'élations de S'" Brigitte fixent h treize le 
nombre des autels dans les monastères qui suixent la 
R€e;lc du Sauvctir, lac]uelle fut appelée vulgairement plus 
tard /vY^/t' de sainte Brigitte. 



_0- 




Cî^pcs D'©stcnsoirs. 



PL. II 




N'4. TRAVAIL ALLEMAND. 
1655. 



N 1. TRAVAIL ITALIEN. 
XV= siècle. 



^'k ^^'^'k^^ ^^.^ ^'^^ ^^:^ ±± ^ ^ ±^_^^_ ^„ ^.^A^ 



.Mm'cim^mm®^m'Mm'cm^<i>^'^-'- 



^^^^s^ Qxiatre anciens OjStensoirs* i^^^s^^^^^ 





?vv^ 



'INSTITUTION delà 
solennité et de la pro- 
cession du Saint Sacre- 
ment, au milieu du XI 11^ 
siècle, livra un vaste 
champ au talent des ar- 
tistes du moyen âge. Il 
leur fallut improviser, en 
quelque sorte, un vase sacré pour exposer 
la sainte Hostie aux yeux des fidèles et la 
porter avec honneur en procession. Subite- 
ment placés en face d'un besoin nouveau, 
les orfèvres ne pouvaient recourir à des ty- 
pes plus anciens ; ici, ils utilisèrent des 
croix, des custodes ou des reliquaires; là, ils 
se mirent en frais d'imagination. 

Il résulta de tous ces essais une diversité 
presque infinie de formes qui, peu à peu, se 
modifièrent et qu'on peut ramener à trois 
principales. Le nom même du vase pré- 
cieux, dont je parle, varia d'une façon in- 
croyable. C'est tantôt une /07fr, une coii/>e 
coiiver/r, un joya7t, un va/ssc/, un tabernacle, 
une croix, tantôt un .s-^rr^/rf, wn porte-sacre, 
wxv porte- Dieu, un habillement à porter corpus 
Domini ou une iiionstrance. Le mot soleil, 
date du XVI 1*= siècle, celui di ostensoir de la 
fin du XVI Ile seulement. 

Après un siècle environ, certaines formes 
prévalurent définitivement dans chaque 
pays. 

En Italie, l'idée d'une conpe couverte ou 
d'une tour domine. Les anciens ostensoirs, 
qu'on y trouve, ressemblent assez à des ci- 
boires, dont la coupe serait à jour, garnie de 
cristal, carrée, polygonale ou ronde, le pied 
analogue à celui d'un calice et la partie su- 
périeure couverte d'une llèche aiguë ou d'un 
dôme à partir du XVI^ siècle. Tels sont 
deux beaux spécimens de ce genre, conser- 
vés au Musée du Vatican, l'un du XIV^, 
l'autre du XV^ siècle, celui de Bari, donné 
à la fin du XI 1 1^ siècle par Charles 1 1 d'An- 



jou et enfin les deux dont je donne ici la 
reproduction. 

La Belgique, l'Espagne et l'Allemagne 
adoptèrent aussi la forme pyramidale, mais 
avec une importante modification. Un cy- 
lindre de cristal, très allongé et placé verti- 
calement sur un pied, remplaça la coupe 
carrée, ronde ou polygonale admise en 
Italie et fut accompagné latéralement de 
deux ravissants appendices, véritables arcs 
de triomphe en métal, peuplés de statuettes, 
percés de fenêtrages à jour et terminés par 
des clochetons merveilleusement ciselés. La 
partie supérieure du cylindre est toujours 
couronnée d'une fièche élégante. Enfin la 
France parait avoir affectionné de placer le 
corpus Domini au centre d'une croix ou 
dans un cercle de métal, qui en se combi- 
nant avec la croix devint plus tard le soleil, 
ou encore dans de charmants édicules à 
pignons, (souvenir de l'ancienne arche d'al- 
liance) portés par deux anges. 

A chacune des deux premières catégories, 
se rattachent les anciens ostensoirs, dont 
j'offre aujourd'hui la reproduction aux lec- 
teurs de la Revue. 

Le N*^ I et le N° 2 proviennent d'Italie : 
il est facile de s'en convaincre par l'examen 
des clochetons, des fleurons et de quelques 
autres détails d'un gothique douteux, déjà 
en vogue en ce pays au XV^ siècle. 

Le premier, de 0^,45 d'élévation, porte, 
sur laface antérieure de son pied, un écusson 
chargé d'un chevron d'argent. Sur la face 
opposée, on a répété le même écusson 

parti : fascé d'or et de de six pièces, à 

une aigle éployée en chef Un nœud sphéri- 
que orné de feuillages, permet de saisir faci- 
lement l'ostensoir, dont toute la lanterne à 
jour s'enlève à volonté pour placer la sainte 
Hostie. Les arcatures inférieures, large- 
ment ouvertes, sont encore garnies de lames 
de corne, très minces, remplaçant le cristal. 



84 



Jactiue De r3rt cbtcticn. 



Six pignons festonnés entourent comme 
d'une élégante couronne la base de la pyra- 
mide toute gravée de maçotmerie figurée 
et terminée par quatre feuilles, formant fleu- 
ron. On remarque sur chaque face, entre 
les deux rangs d'arcatures, un petit anneau 
saillant et très mobile. A quoi pouvait-il 
servir? Très probablement à fixer l'osten- 
soir, par des cordons de soie, au brancart sur 
lequel on le portait pendant la procession. 

Le second, de 0,33 de hauteur, parait 
moins ancien. Son pied, à six lobes, est orné 
de feuillages gravés et de trois médaillons 
d'argent rapportés et représentant le chiffre 
I H S, entouré de douze rayons flamboyants. 
Rien de beau dans la forme du nœud. Les 
contreforts de la lanterne hexagonale sont 
amortis par une sorte de pinacle très aigu 
et dépourvu de toute ornementation : c'est 
bien du gothique italien tout pur. La pyra- 
mide s'enlève à volonté au niveau des petits 
frontons et se termine par deux boules su- 
perposées, sans aucune apparence de croix. 

Le No 3, de 0,50 de hauteur, vient de 
Belgique ; il est d'une forme élégante mais 
très simple, si on le compare aux merveilles 
en ce genre exposées à Malines en 1864 (1). 

I. Un magnifique album photographique représentant 
les plus belles pièces de cette exposition célèbre a été 
publié en 1866. Je citerai surtout les numéros 18, 19 (Anges 
portant un ostensoir en forme d'édicule) 20 (ostensoir en 
forme de croix, avec douze rayons, donné à N.-D. de Mal 
par Loui^ XI), 26 (ostensoir de 1286) 27, 28 et suivants. 



La petite flèche quadrangulaire du couron- 
nement a perdu sa croix primitive : on re- 
marquera aussi l'absence de deux statuettes, 
qui figuraient à droite et à gauche du cylin- 
dre de cristal. 

Le N° 4 date de 1655 ; c'est un travail 
allemand, qui présente une disposition ana- 
logue à celle de l'ostensoir précédent. Sur 
le pied sont gravées les inscriptions sui- 
vantes : 



HANNS 
WENSEL 



ZV 

COLBACH 

AO: 1655 

lAHR 



LANND 
SCHEFF 



Le cylindre est accompagné de deux ar- 
cades à jour, ornées d'un St Laurent et 
d'une Ste Elisabeth. Au-dessus, sous une 
semblable décoration, figure un St Nicolas. 
L'ensemble dénote une main peu habile et 
un goût médiocre. 

Que dire de ces têtes d'anges répétées 
de tous côtés et à deux desquelles sont sus- 
pendues des clochettes ? Bien élémentaires 
aussi sont les arcades qui entourent les 
statues principales et qui portent le Christ, 
la Vierge et S. Jean. Cet objet n'est pas un 
modèle à reproduire, mais il est intéressant 
de le comparer aux types du XV'^ siècle, 
dont il a tant dégénéré. 

Louis DE Farcv. 



.._.o_ 




Cppes D'iDstcnsoirs. 



PL. III 




N 3. TRAVAIL BELGE. 
XV^ siècle. 



N' 2. TRAVAIL ITALIEN. 
XV- siècle. 










Quelques notes sur les oulirages illustrés» 




F^jS^ N se tromperait étran- 
3; o-ement en s'imaOTnant 
1; que les publications il- 
lustrées sont une inven- 
I tion moderne. Jamais, 
^ il est vrai, leur nombre 
ÏMi.î^^^>fv".;j,.-,SfT;7jd n'a été aussi considé- 
rable qu'aujourd'hui ; jamais elles n'ont ac- 
quis une popularité aussi grande : surtout 
depuis que la gravure sur bois a pris 
des développements rapides, les images 
sont devenues un complément presque 
indispensable de toutes les œuvres litté- 
raires. 

Déjà dans le courant des trois derniers 
siècles, on avait vu paraître beaucoup de 
livres ornés de gravures exécutées en 
taille-douce ou à l'eau-forte, avec plus ou 
moins de talent et de soin. Pour peu ce- 
pendant qu'on veuille se donner la peine de 
les feuilleter, on ne tardera guère à se con- 
vaincre que, sous l'influence dominante de ce 
qu'on est convenu de nommer « la Renais- 
sance », l'imitation banale était venue rem- 
placer l'inspiration, que la symétrie rigide 
et sèche s'était substituée à une originalité 
féconde et variée, que l'étude compassée 
des formes y règne aux dépens de ces 
sentiments poétiques, gracieux et naïfs, qui 
caractérisent les compositions littéraires et 
artistiques écloses pendant les âges de foi. 
Il est du plus haut intérêt de rechercher 
les causes principales d'un résultat aussi 
regrettable. On ne peut l'attribuer ni au 
défaut de talent naturel et d'habileté, ni au 
manque d'encouragements ou de ressour- 
ces ; l'histoire des graveurs de l'époque, 
dont les succès ont été parfois extraordi- 
naires, ne permet pas de s'arrêter à de 
semblables suppositions. Ne pourrait-on 
pas, dès lors, se demander si la direction 



imprimée à l'éducation artistique, et, avant 
tout, l'emploi généralement adopté de mo- 
dèles empruntés à l'art grec ou romain, n'a 
pas contribué dans une large mesure, à éga- 
rer les jeunes artistes, à étouffer, en quel- 
que sorte, leur génie dès les débuts, à em- 
pêcher le sentiment esthétique de se 
développer assez largement dans leur âme, 
pour qu'il puisse, plus tard, rayonner dans 
leurs travaux ? 

La réponse à cette importante question 
devient plus facile quand on considère que, 
au seizième siècle, la foi avait fléchi sous le 
souffle délétère du protestantisme et que 
l'esprit de critique, entraînant de plus en 
plus la société vers un rationalisme égoïste 
et corrompu, devait bien mieux trouver à se 
satisfaire dans les souvenirs sensuels du pa- 
ganisme que dans les simples et chrétiennes 
traditions du moyen âge. Les travaux des 
hommes d'étude eurent, dès lors, principale- 
ment pour objet la réhabilitation de la litté- 
rature, de l'architecture et de la statuaire en 
honneur chez les peuples méridionaux avant 
l'ère chrétienne : à leur exemple, les artistes 
furent entraînés dans le courant de « la 
Renaissance », qui marque une dégénéres- 
cence plutôt qu'un progrès réel, puisque les 
diverses branches de l'art, privées de la sève 
abondante qu'elles puisaient dans une heu- 
reuse alliance avec le monde spirituel, se vi- 
rent enfermées dans un « cercle vicieux » 
et bornées par les limites restreintes des fa- 
cultés humaines privées des lumières de la 
foi. 

En tenant compte de ces considérations, 
on comprend pourquoi les gravures dont 
nous parlons sont, malgré une remarquable 
habileté technique, souvent médiocres et in- 
correctes quand elles accompagnent des 
descriptions de voyages, et réellement mau- 



86 



Eetjuc De rart cbrcticn. 



vaises quand elles reproduisent des monu- 
ments d'art ou d'architecture de la période 
chrétienne. 

C'est ainsi que, surtout au dix-septième 
et au dix-huitième siècles, les navigateurs 
hollandais, à leur retour dans la mère-patrie, 
se plurent à publier le récit de leurs aventu- 
reuses expéditions : ces livres avaient la 
prétention de faire connaître par des images 
leurs surprenantes découvertes ; mais on 
dirait en les voyant, qu'il était impossible 
aux artistes de saisir dans leurs dessins, les 
caractères distinctifs des personnages et 
des objets qu'ils avaient à reproduire. Les 
Chinois, les Indiens, les peuplades de la 
Polynésie, dont les types sont si variés et si 
différents des nôtres, y sont représentés 
avec des expressions de visage et de geste, 
qui rappellent bien plus encore l'Europe que 
le Japon, la Perse ou l'Arabie. Les tem.ples 
indiens, les pagodes, les vues de villes et 
de forêts, les animaux comme les végétaux, 
également mal dessinés, sont à peine recon- 
naissables quand on les compare aux cro- 
quis des artistes modernes ou aux repro- 
ductions photographiques, dont la précision 
est incontestable. 

Les mêmes défauts se retrouvent, quoi- 
que à des degrés divers, dans les grands 
ouvrages d'érudition et d'archéologie, édi- 
tés avec grand luxe par les Montfaucon, 
les Ciampini, les Sanderus, etc., comme 
aussi dans ces nombreuses publications qui, 
sous le titre séduisant de « Délices », vou- 
laient transmettre à la postérité le souvenir 
des édifices remarquables, des châteaux, 
des églises et des monuments de tous les 
pays de l'Europe. 

On doit reconnaître que, à l'exception des 
collections intéressantes de Hollar et de 
Merian, qui se distinguent par une gran- 
de finesse d'exécution, de quelques belles 
publications italiennes et anglaises assez ré- 
centes, et surtout des portraits, les gravures 
intercalées dans les livres de cette époque, 
ont généralement un aspect dur et froid, que 



! leur monotonie émousse bientôt l'attention, 
I tandis que leur incorrection provoque la fa- 
■ tigue et l'ennui. 

I Quand la Révolution de 1 789 eut ébranlé, 
I d'un même coup, les formes anciennes de 
l'organisation politique et les derniers vesti- 
ges des saines traditions sociales, ses adep- 
tes triomphants inclinèrent plus que jamais 
vers le paganisme et l'art ne se releva que 
pour se livrer à l'imitation servile de l'anti- 
quité. Suivant la formule universellement 
admise dans les écoles, « tout ce qui n'était 
pas copié des Grecs ou des Romains était 
digne des barbares et rejeté comme con- 
traire aux éléments essentiels de la civili- 
sation moderne. » 

Pendant le premier quart du XIX^ siècle, 
personne, semble-t-il, n'aurait eu l'audace 
de révoquer en doute la vérité de cet axio- 
me, qui paraît aujourd'hui un bien étrange 
paradoxe : mais bientôt un mouvement de 
réaction se produisit dans la littérature et, 
peu après, dans l'art. Quelques hommes de 
génie surgirent, qui tentèrent de se dégager 
des langes dans lesquels on les tenait étroite- 
ment emprisonnés. On crut pouvoir étouffer 
leurs premiers efforts en les désignant par 
un terme considéré comme une expression 
d'humiliation, de dédain ou de mépris ; on 
les nomma les « romantiques », par opposi- 
tion aux « classiques », qui s'attribuaient le 
monopole du bon goût, de la science, de 
tous les dons de l'intelligence. 

Nous n'avons pas à apprécier ici les mé- 
rites et les défauts de ces premiers adeptes 
du romantisme; il nous suffira de constater 
l'influence qu'ils exercèrent sur l'opinion pu- 
blique, particulièrement dans les questions 
d'art. Cette influence, imperceptible dans le 
début, ne cessa de se développer et de 
battre en brèche le funeste préjugé qui 
attribuait à l'antiquité païenne la posses- 
sion exclusive de toutes les perfections. 

La lutte dure encore: sans doute, elle eût 
été moins pénible et plus efficace si elle 
eût été engagée franchement au nom des 



^ur les out3rag:es illustrés. 



87 



principes chrétiens ; malheureusement il 
n'en fut pas ainsi, parce que plusieurs, par- 
mi les novateurs, se déclarèrent opposés à 
tout principe, voulurent s'affranchir de tou- 
te règle et suivre l'impulsion de leurs 
orgueilleuses passions et de leur ambition 
personnelle. Le principe chrétien offrait à 
tous la liberté avec l'ordre et le bonheur 
auxquels les « enfants de Dieu » peuvent 
légitimement prétendre ; ils lui préférèrent 
la licence qui engendre le trouble, la dis- 
corde et l'incrédulité. 

L'art païen n'avait pas renié toute 
croyance religieuse ; ses plus belles œuvres 
eurent pour objet la glorification des dieux 
et des héros ; il s'efforçait de chercher ses 
inspirations dans un sentiment qu'on pour- 
rait, en un certain sens, nommer surhu- 
main et d'exprimer l'idéal des perfections 
auxquelles l'homme peut atteindre. 

Nos romantiques modernes ne s'élèvent 
pas si haut : ils prétendent que l'inspiration 
est superflue et qu'on est sûr de trouver le 
beau en reproduisant l'un ou l'autre détail 
delà nature terrestre avec un certain degré 
d'originalité dans les procédés. Cette théorie 
les entraîne au «réalisme» qui, trop souvent, 
ne connaît aucune entrave à ses licencieuses 
audaces. 

Mais à côté de ce romantisme délétère, il 
en surgit un autre qui, dégagé de l'étroite 
servitude du classicisme, voulut s'inspirer 
de l'idée chrétienne : les littérateurs et les 
artistes de cette école étudient attentive- 
ment les chefs-d'œuvre du moyen âge ; ils 
y trouvent d'excellents modèles, pour diri- 
ger les aspirations de l'âme, satisfaire aux 
exigences de l'intelligence et développer les 
bons sentiments du cœur. Leurs travaux 
seront non seulement marqués au coin d'une 
logique saine et vigoureuse, mais ils seront, 
en outre, de tous points conformes aux doc- 
trines de la sainte Église et aux règles de 
la décence chrétienne. Leurs conceptions 
seront claires, à la portée de tous, pauvres 
et riches, et sauront, avec la grâce de Dieu, 



émouvoir, édifier et charmer ceux dont 
l'imagination aime à se refléter dans des 
tableaux à la fois simples, graves et pieux. 

L'étude des beaux modèles empruntés 
aux œuvres d'art de la période chrétienne, 
est aujourd'hui rendue bien aisée par l'in- 
vention de la photographie. 

La photographie mérite-t-elle d'être en- 
visagée comme un travail artistique ou con- 
vient-il de la considérer seulement comme 
une application plus ou moins habile des 
procédés scientifiques ? C'est une question 
à laquelle il serait difficile de donner une 
solution absolue et générale. Quoi qu'il en 
soit, nous constatons avec bonheur que la 
photographie vient apporter un appoint utile 
à l'éducation des artistes et un élément fé- 
cond aux recherches des archéologues. 

Il y a lieu de faire remarquer que, tant 
qu'il faudra craindre l'altération rapide 
des reproductions photographiques, on con- 
tinuera à perfectionner la photogravure, 
l'héliotypie et autres inventions analogues, 
et que, en même temps, on multipliera les 
bonnes gravures sur métal et sur bois, les 
chromolithographies et les autographies, 
bien que celles-ci soient souvent moins 
complètes, et surtout moins exactes que le 
sont les épreuves photographiques. 

Dès maintenant une amélioration notable 
s'est produite : les graveurs s'efforcent de 
reproduire non seulement les lignes prin- 
cipales, comme au XVII ^^ siècle, mais en- 
core les détails, l'expression intime du sujet, 
le sentiment archéologique des monuments 
et jusqu'au « faire » particulier du maître 
dont ils ont à imiter le modèle. Si l'on per- 
sévère dans la voie où l'on est entré avec 
ardeur, bientôt le public ne supportera plus 
ni l'a peu près, ni le superficiel dont il se 
contentait jusqu'ici ; les dessinateurs quivou- 
dront réussir à se créer une carrière, devront 
s'appliquer avec le plus grand soin à être 
corrects sans dureté, à bien établir les pro- 
portions relatives, à pénétrer dans la pensée 
de l'artiste créateur de l'œuvre ; ils veille- 



88 



îRcuuc De r^rt chrétien. 



ront à ne négliger ni les règles principales 
de la perspective aérienne, ni les charmes 
qui résultent d'effets pittoresques habile- 



ment ménages. 



Il serait impossible de faire ici l'énu- 
mération des publications auxquelles notre 
pensée se reporte en écrivant ces lignes ; 
pour être complet, il faudrait donner le ca- 
talogue d'un très grand nombre d'ouvrages, 
qui ont vu le jour depuis une quarantaine 
d'années, dans tous les pays de l'Europe. 
L'Angleterre a, peut-être, été la première à 
populariser par des livres illustrés, les con- 
naissances archéologiques et la recherche 
des beaux types de l'art du moyen âge : le 
grand architecte A. Welby Pugin a con- 
tribué dans une large mesure, par la plume 
comme par le crayon, aux heureux déve- 
loppements du sentiment chrétien dans l'art. 
L'Allemagne n'a pas tardé à entrer égale- 
ment en lice :1a découverte de l'ancien plan 
de la cathédrale de Cologne, l'enthousiasme 
avec lequel on accueillitl'idée de terminer ce 
colossal édifice tel que l'avait conçu l'archi- 
tecte primitif, les remarquables écrits pu- 
bliés par M. Auguste Reichensperger pour 
démontrer la supériorité de l'art du moyen 
âge, l'inconsistance des travaux modernes 
appelèrent l'attention sur les merveilleux 
monuments de la période ogivale qui cou- 
vrent le sol de l'Allemagne et dont trois 
siècles d'égarement avaient, en quelque 
sorte, fait oublier l'existence. La France 
s'émut à son tour ; sous l'impulsion de Di- 
dron aîné, du comte de Montalembert, de 
de Caumont, etc., elle encouragea la pu- 
blication d'un grand nombre d'ouvraees 
illustrés dont les gravures, exécutées avec 
une remarquable perfection, firent mieux 
connaître les chefs-d'œuvre élevés pendant 
les âges de foi, dans ses vastes provinces, 
et particulièrement dans l'Ile-de-France, 
où l'art ogival semble avoir atteint à son plus 
sublime développement. 

La Belgique ne tarda pas non plus à 
reconnaître qu'elle possédait des monuments 



dont elle pouvait à bon droit se faire un 
titre de gloire et qui rappellent, tout à la 
fois, la piété, la prospérité et les talents 
artistiques de ses anciennes populations. 
Ici, comme en France, le gouvernement 
voulut diriger l'opinion publique, qui re- 
prenait goût à l'architecture ogivale, et 
demandait la restauration des édifices né- 
gligés, méconnus et déplorablement alté- 
rés pendant les derniers siècles. Malheureu- 
sement les hommes appelés à seconder les 
vues bienveillantes de l'autorité, se mirent 
à l'œuvre avant d'avoir suffisamment étudié 
l'art du moyen âge, avant surtout de s'être 
bien pénétrés des sentiments et des tradi- 
tions que leurs ancêtres avalent su exprimer 
si habilement dans l'ensemble comme dans 
les détails de leurs œuvres; le pays était d'ail- 
leurs dépourvu d'écoles et d'ateliers où les 
ouvriers auraient pu s'initier à la technique 
et aux formes caractéristiques des construc- 
tions qu'ils devaient rétablir. — De là ces 
restaurations déplorables, dont les défauts 
sont si souvent l'objet des justes critiques 
de la presse et des regrets des archéologues. 

Les publications pouvant utilement servir 
à l'enseignement de l'art du moyen âge en 
Belgique, sont de date récente : elles sont 
parfois accueillies avec une faveur étonnan- 
te: pour le prouver, il suffit de dire que les 
Éléments d'air/u'ologie de M. le ch"'-' Reu- 
sens, à peine terminés, ont été enlevés très 
rapidement et qu'une seconde édition est 
dès aujourd'hui en préparation. 

Les monographies de monuments sont 
d'autant plus précieuses pour l'enseigne- 
ment de l'art qu'elles reproduisent des dé- 
tails plus nombreux, plus précis et dessinés 
sur une échelle se rapprochant autant (jue 
possible de la grandeur réelle ; ces qualités 
se rencontrent à un haut degré, dans la 
Monographie de la catlu'drale de Saint- 
Sauveur à Bruges, publiée sous la direction 
de M. Verhaegen, professeur à l'école de 
Saint- Luc à Gand. Cet ouvrage accompa- 
gné d'un texte historique, contient soixante 



^ur les outirages illustrés. 



89 



planches de grand format in-folio, montrant 
non seulement les vues d'ensemble, les 
plans architecturaux, les diverses coupes et 
les moulures de cette importante construc- 
tion, mais encore les principaux détails de 
la sculpture, du mobilier et du trésor ; les 
dalles tumulaires du XV^ et du XV I^ siècle, 
gravées dans le laiton et qui, comme chacun 
le sait, sont d'un effet si saisissant et d'une 
facture si remarquable, sont reproduites avec 
le soin le plus minutieux. 

]\I. Auge Van Assche, architecte à Gand, 
a commencé une publication importante sous 
le titre de Recueil d'églises du moyen âge en 
Belgique : le premier fascicule contient la 
monographie de l'église de Notre-Dame de 
Pamele à Audenarde : trente-sept planches, 
autographiées presque toutes avec une net- 
teté qui n'exclut pas un vrai sentiment artis- 
tique, montrent l'intéressant édifice sous tous 
ses aspects et dans tous ses détails : un 
constructeur habile pourrait y trouver tous 
les renseignements dont il aurait besoin pour 
rebâtir ce bel édifice qu'on peut considé- 
rer comme le vrai type d'une église parois- 
siale du XI 11^ siècle. Les plans des diffé- 
rents étages et les coupes sont dessinés à 
l'échelle d'un centimètre, puis les détails 
sont reproduits un à un, suivant leur im- 
portance, à l'échelle de 3%o ou de 25%» : les 
moulures les plus délicates sont même re- 
produites en grandeur d'exécution. 

\'oilà donc encore un ouvrage d'une in- 
contestable valeur, qui apporte à l'enseigne- 
ment de l'architecture ogivale les éléments 
les plus précis et les plus instructifs. 

La gilde de St-Tliomas et de St-Luc, 
en publiant la Monographie de fdglise de 
St-Christoplie, à Liège, avait, depuis quel- 
ques années, pris l'initiative de ce genre de 
livres d'art, édités sans aucun luxe surabon- 
dant et dans des conditions de prix qui 



puissent les mettre à la portée de tous, pro- 
fesseurs et élèves. 

Plaçons à côté de cette publication la 
Alonograpliie de l'église paroissiale di: 
St- Jacques à Tournai, par L. Cloquet. En 
réunissant dans un beau volume l'histoire et 
la description de l'un des édifices les plus 
remarquables de l'antique ville de Tournai, 
en y consignant jusqu'aux moindres objets 
d'art, en accompagnant son œuvre d'un 
grand nombre de gravures et de chromoli- 
thographies, M. Cloquet nous fait admirer, 
une fois de plus, le talent des architectes 
des siècles chrétiens. 

L'art DionuDicutal du moyen âge, re- 
cueil de monuments levés et dessinés par 
L. de Fisenne, architecte, est encore une 
publication très recommandable; elle se dis- 
tingue des précédentes en ce qu'elle a sur- 
tout pour objet de faciliter l'étude des détails 
de la sculpture ornementale, de la ferronne- 
rie et de la menuiserie du moyen âge : l'au- 
teur choisit de préférence ses exemples dans 
une contrée particulièrement riche en modè- 
les de ce genre, dans les églises du Limbourg 
et de la frontière d'Allemagne. 

Citons encore les Anciennes constructions 
en Flandre, par Langerock et Van Hoecke. 
A en juger par les premières livraisons, on 
peut espérerque cet ouvrage méritera, quand 
il sera terminé, d'être compté parmi les livres 
les plus utiles à l'archéologie et à l'art. 

Nous nous proposons de donner aux no- 
tes que nous venons d'écrire à la hâte, un 
complément se rapportant principalement 
à l'Angleterre, à l'.Allemagne et à la France 
où nous pourrons trouver sans peine des 
preuves nouvelles et multiples de la supé- 
rioritédes illustrations qui accompagnent les 
publications modernes sur celles dont on 
ornait les livres pendant les trois siècles 
précédents. B. 



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ircurston De la 0iltie îie H^^l)Oîna0 et tie Ht O&uc 



en Hngleterre, du 20 Bout au 2 scptcm&rc 1882. $g^ 



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'EXCURSION de la gilde de 
St-Thomas et de St-Luc, qui 
vient de se terminer, marquera 
dans les annales de la société 
artistique belge et dans le sou- 
venir des nombreux excursion- 
nistes qui ont pris part au 
voyage. 
Outre les monuments dont 
,-',o,cwi-jAîii le nombre, les dimensions co- 
lossales et la splendeur devaient nécessairement fixer 
notre attention et provoquer notre admiration, il nous 
a été donné d'étudier de près le peuple anglais, 
grâce à nos bienveillants amis les membres de la gilde 
anglaise de St- Grégoire et de St-Luc ; nous avons pu 
recueillir sur place un très grand nombre de renseigne- 
ments sur le caractère, les mœurs, la religion et les 
usages de nos voisins d'Outre-Manche ; ainsi les re- 
marques archéologiques et artistiques sont confir- 
mées par les observations morales, historiiiues et 
économiques qu'il nous a été donné défaire : la grandeur 
artistique de l'Angleterre, l'amour du 7'rai dans l'art, 
l'esprit de tradition nous ont apparu comme une 
des grandes causes de la grandeur politique du peuple 
anglais ; aussi en emportant sur le continent les meil- 
leurs souvenirs artistiques de notre excursion, avons- 
nous récolté de précieux enseignements sociaux qui ne 
seront pas perdus pour nos amis. 

Il me semble que le meilleur usage que je puisse 
faire ici des observations qui me sont personnelles 
c'est, non pas de les réunir en faisceau, mais de les 
rapporter en quelque sorte au jour le jour, au fur et à 
mesure que se sont déroulés devant nous les édifices 
qui ont fait l'objet de notre voyage. J'ajouterai, pour 
ce qui est des notes historiques, que j'en ai puisé un 
grand nombre dans l'excellent Guide du voyage fait à 
notre usage par l'un de nos plus savants confrères, 
M. Jules Helbig, secrétaire de la gilde de St-Thomas 
et de St-Luc. 

Enfin, pour ne pas trop élargir les bornes de ce 
compte rendu, je me suis cru permis d'adopter les 
formes un peu sèches, mais claires du résumé, et j'ai 
suivi la division par Jcwr/tées, que nous fournissait tout 
naturellement l'itinéraire du voyage. 

Première journée. Dimanche 20 août. Partis 
d'Ostende à lo h. 30 du matin, par la malle belge, et 
favorisés par un temps splendide, nos soixante-quinze 
excursionnistes arrivent en parfaite santé à Douvres. 



Nous remartiuons parmi eux M. le baron Béthune, 
président, MM. les chanoines Delvigne et Reusens, 
vice-présidents, M. Jules Helbig, secrétaire, M. George 
Helleputte, professeur à l'université catholique de 
Louvain, secrétaire adjoint, M. le baron J.-B. Béthune 
de Villers, trésorier, MM. le sénateur Lammens, le 
baron Surmont de Volsberghe, Van Heukelum, curé 
à Utrecht, et président de la gilde de St-W'illibrord, 
les abbés Cousin, Jouy et Raulet, du diocèse de 
Meaux, Mgr le chanoine Béthune, de Bruges, MM. 
C. de Burlet et Lagasse, ingénieurs des ponts et 
chaussées, Jules Frésart, banquier à Liège, Fr. Schol- 
laert, conseiller provincial à Louvain, Van Assche, 
architecte, De Pauw et Anthony, artistes peintres, 
Blanchaert, sculpteur, le cher frère Mares, directeur 
de l'école de St-Luc de Gand, et bon nombre d'artistes 
et de prêtres des différentes provinces belges. 

A notre arrivée à Douvres, la plus cc^rdiale récep- 
tion nous est faite par M. Stuart-Knill, président, et 
M. James Weale, l'éminent archéologue, directeur de 
la gilde anglaise de St-Grégoire et de St-Luc. Après 
une halte d'une heure en cette ville, l'express nous 
emmène à Cantorbéry, première station artistique du 
voyage ; nous y arrivons le soir, et après la distribution 
des logements et un excellent repas en commun, nous 
nous retirons de bonne heure, afin de prendre des 
forces pour l'excursion du lendemain. 

Deuxième journée. Lundi 21 août. Dès sept 
heures du matin, tous les confrères se retrouvent dans 
la gracieuse petite église catholique dédiée à S. Tho- 
mas Becket, l'illustre archevêque-martyr de Cantorbé- 
ry. Cette antique cité, jadis si attachée à l'Église 
romaine ne compte plus aujourd'hui que deux cents 
fidèles. 

La sainte Messe y est dite i)ar Mgr Béthune, l'un 
des plus anciens membres de la gilde, h l'intention 
des confrères défunts, et pour appeler les bénédictions 
de nos saints Patrons sur le voyage en Angleterre. 

Mais j'ai hâte d'arriver à la cathédrale, splendide 
église, à la fois conventuelle et cathédrale avant la 
Réforme, qui occupe le centre d'un ancien monastère, 
jadis habité par plus de deux mille moines Bénédic- 
tins. 

Les constructions que nous a\ons devant les yeux, 
partie en ruines, partie restaurées ou renouvelées, 
tapissées de lierre, assises à l'ombre d'arbres séculaires, 
entourées de pelouses veloutées et égayées fréquem- 
ment par des parterres de fleurs éclatantes, sont, 



Crciirsîon De la (SiïDc De %t=C&omas et De ^MLuc. 



91 



aujourd'hui encore, séparées par des murailles et des 
portes du reste de la ville, et affectées exclusivement 
aux dignitaires de l'Église réformée. — La main glacée 
du protestantisme a passé par là ; l'Église catholique a 
été proscrite de ces cloîtres et de ces nefs merveil- 
leuses que le génie de ses moines avait créés : malgré 
tout cela, il est demeuré dans cette oasis un cachet 
indescriptible de jjoésie monacale et de sentiment 
catholique. L'hérésie a eu beau dénuder les vastes nefs, 
supprimer les châsses, détruire les autels, béatifier, en 
placj-ant leurs statues dans les niches du porche, à côté 
de celles de S. Augustin et de S. Guillaume, l'adultère 
Henri 'VIII et la cruelle Elisabeth ; elle n'a pas réussi, 
elle ne réussira jamais à faire du monument bâti par 
Guillaume de Sens un temple anglican ! 

Aussi avec quelle indomptable espérance, avec 
(luelle secrète confiance, la gilde tout entière, tom- 
bant à genoux devant la pierre sur laquelle a été 
massacré S. Thomas Becket, ne s'est-elle pas adressée, 
dans une courte mais fervente prière, à l'apôtre de 
Cantorbéry, pour le supplier de gagner une seconde 
fois à l'Église les âmes et les lieux bénits qu'il lui 
avait conquis une première fois durant sa vie terrestre ! 

Que dire, au surplus, des détails du superbe monu- 
ment que nous avons devant les yeux ? Nefs, transepts, 
chœur, chapelles, tours, cloître, salle de chapitre, crypte, 
tout est beau, grand, remarquablement conservé : des 
tombeaux en pierre, en bois de chêne d'Irlande, en 
albâtre, en bronze, avec leur polychromie ancienne, 
leurs dais ou baldaquins gracieusement sculptés en 
bois, des fragments de carrelage ancien, des vitraux 
intacts du XIIP siècle, de toute beauté, des restes 
fort curieux de peintures décoratives, voilà l'inventaire 
sommaire des trésors qu'il nous a été donné d'admirer 
le matin. 

Après une visite au collège St-Augustin et à l'église 
St-Martin, riches tous deux en restes anciens, nous 
faisons nos adieux à la ville de Cantorbéry et nous 
gagnons, par chemin de fer, Chatham. De là, une 
course à pied de trente minutes mène nos excursion- 
nistes à la cathédrale de Rochester, édifice moins im- 
portant, mais à certains égards, plus complet que la 
cathédrale de Cantorbéry. 

Ici encore de vieux carrelages, des tombeaux anciens, 
de remarquables jjeintures et une fort belle crypte 
attirent notre attention ; ceux d'entre nous qui ont visité 
la Normandie, sont frappés de l'analogie qu'offrent 
les deux églises de V Abbaye aux Hoiniiics, et de P Ab- 
baye aux Darnes^ de Caén, avec la grande nef de la 
cathédrale de Rochester. 

A quelques pas de la cathédrale, s'élève un immense 
château normand, cjui domine Rochester et couvre 
le sommet d'une colline baignée de deux côtés par la 
jNIedway. Ce château, long de 300 pieds, possède un 
des plus beaux donjons de l'Angleterre. Il fut édifié 
en grande partie par (niillaunie le Conquérant : au- 
jourd'hui encore, quoiiiu'en ruines, et bien que des 
nichées de paisibles tourterelles aient remplacé les 
hommes de fer qui défendaient les créneaux, il a encore 
grand air, et impressionne vivement les visiteurs. 

Mais l'heure du déjiart a sonné ; en une heure nous 
arrivons à Clapham, faubourg de Londres, où nos 



logements sont retenus, et dont la situation avanta- 
geuse au point de vue des chemins de fer et des tram- 
ways, a décidé nos organisateurs à faire de Clapham 
Road notre (luartier général. 

TroisiLme journée. Mardi 22 août. 

Deux immenses voitures du tramway, remplies de 
membres de la gilde, nous conduisent le mardi de 
bonne heure à la cathédrale catholique de Southwark, 
dédiée à S. Georges et bâtie par l'immortel Welby 
Pugin. Ce monument construit avec des ressources 
restreintes, et qui sans aucun doute se ressent de la 
pauvreté des catholiques anglais en 184S, offre néan- 
moins un ensemble des plus religieux et des plus poé- 
tiques. Nous avons particulièrement remarqué le jubé 
placé entre le chœur et la grande nef, suivant l'ancien 
et pieux usage, et les chapelles de chantrerie ; les au- 
tels, les meubles, les vitraux, les peintures respirent la 
piété et portent le cachet de l'art traditionnel que M. 
Pugin s'était donné pour mission de relever. 

Par une faveur spéciale, la gilde tout entière a été 
admise à visiter ensuite le Palais de Justice de Lon- 
dres, édifice tout nouveau, dont les travaux touchent 
à leur fin. Le style adopté est celui du XIII"^ siècle : 
l'immense salle des Pas-Perdus, longue et élevée 
comme une nef d'église, sévère comme il convient à la 
salle d'attente d'un Palais de Justice, fait le plus grand 
honneur à l'architecte, feu M. Street, et a vivement 
satisfait tous nos amis : les salles d'audience, tribunaux, 
cour d'assises, bibliothèques, cabinets des juges et 
du parquet, corridors et pièces de service, bien distri- 
bués, sobrement mais largement ornés, lambrissés de 
chêne, couverts de plafonds en bois sculpté, garnis de 
vitraux translucides, tout cela est généralement très 
réussi. 

Mais le plaisir de nos amis se change en admiration 
et en surprise lorsqu'ils apprennent par le Directeur 
des travaux que le Palais de Justice de la capitale de 
l'Angleterre sera plus petit et plus modeste que le Pa- 
lais de Justice de Bruxelles : il couvre six acres soit 
environ deux hectares et demi, tandis que le nôtre en 
couvre plus de trois, et je dois ajouter que les cours 
intérieures sont incomparablement plus gaies que 
celles de Bruxelles : de plus, l'édifice anglais, presque 
achevé aujourd'hui, a été entrepris pour la somme 
d'environ 26 millions, et le devis ne sera pas dépassé! 

Pauvres Belges que nous sommes, nous dépense- 
rons 50 millions pour notre l\ilais de Justice et nous 
n'aurons qu'un édifice lourd, monotone, mal distribué, 
mal éclairé, et couvert de mousse avant d'être termi- 
né. 

Que dirai-je de la Galerie natkmale, que tous les 
étrangers connaissent, si ce n'est qu'en la visitant, nous 
nous sentions fiers d'être Belges et de voir partout, aux 
places d'honneur, les œuvres de nos artistes flamands. 
Les peintres qui font partie de l'excursion s'attardent 
devant ces innombrables chefs-d'œuvre, et nous n'avons 
tous ([u'un regret, c'est de ne pas pouvoir demeurer 
plus longtemps à National Galleiy. 

Heureusement, d'autres merveilles nous attendent: 
l'abbaye de Westminster figure au programme pour 
l'après-midi. Les plus beaux spécimens de l'architec- 



92 



iRct)uc De r^vt cbrcttcn. 



ture et de la sculpture des XIII=, XIV% XV"= et X\"I^- 
siècles se trouvent réunis dans ce superbe monument, 
qui n'a plus hélas ! de religieux que la forme. La Ré- 
forme, ne parvenant pas à en faire un temple à l'usage 
des vivants, l'a transformé en Panthéon à l'usage des 
morts : beaucoup de célébrités modernes de l'Angle- 
terre, Darwin entr'autres, viennent chercher là une im- 
mortalité qui remplace pour plusieurs celle du ciel, 
sur laquelle ils ne comptent pas. 

A notre intention, la Salle du Chapitre, dont une 
colonne centrale unique soutient les gracieuses voûtes, 
avait ouvert ses portes, et montra à nos dessinateurs 
son ancien carrelage aux armes d'Angleterre et de fort 
beaux restes de peintures décoratives, tout nouvelle- 
ment découverts. Nous fûmes également admis à visi- 
ter la bibliothèque, l'école du chapitre, les beaux cloî- 
tres, les anciennes chantreries catholiques, la chapelle 
de Henri VII, magnifique spécimen de style perpendi- 
culaire, et nous eûmes la consolation, comme à St-Tho- 
mas de Cantorbéry, de prier en commun pour la con- 
version de l'Angleterre, aux pieds du tombeau de S. 
Edouard le Confesseur, placé au centre du sanctuaire 
de Westminster. Sa qualité de Roi d'Angleterre a valu 
au glorieux Saint de ne pas voir ses reliques disper- 
sées : le solide cercueil qui renferme ses restes est 
encore dans le tombeau. 

La journée, déjà fort remplie, du mardi, se termine 
par une visite au musée de South Kensigton, de 7 à 
10 h. du soir. Très riche en objets anciens, ce musée 
contient également plusieurs sections importantes con- 
sacrées aux reproductions en plâtre et autres. Nous y 
retrouvons d'anciennes connaissances, entr'autres la 
cheminée du Franc de Bruges, le tabernacle de Léau, 
les fonts baptismaux de Liège, le baptistère de Hal, 
etc. Impossible de faire une revue, même sommaire 
des collections de cet immense musée : commencé il 
n'y a que 40 ans, sous le patronage du Gouvernement, 
il est déjà, pour certaines parties, le plus riche musée 
du monde. 

Quatrième journée. Mercredi 23 août. La ma- 
tinée est consacrée à la visite de deux antiques églises 
de Londres, celle de St-Barthélemy, et celle de Ste- 
Etheldrède, rachetée il y a quelques années par les ca- 
tholiques et servant aujourd'hui d'église paroissiale. 

Les églises anglicanes de St-Alban et de St-Jean que 
nous visitons le matin, sont des constructions moder- 
nes et offrent tellement d'analogie avec nos églises 
catholiques que l'on serait tenté de s'agenouiller en 
voyant une lampe brûlant devant l'autel garni du 
crucifix, de chandeliers et de fleurs, des images 
de la S"<-' Vierge avec l'enfant Jésus, des bénitiers à 
l'entrée, etc. Dans la même journée, à l'église « catho- 
liijiee, apostolique^ » mais non « romaine » de Gordon 
Square, nous avons même rencontré plusieurs minis- 
tres de la soi-disant religion réformée, portant un cos- 
tume analogue à celui de nos prêtres. Un seul acte 
d'humilité, la reconnaissance de la primauté du Pape, 
suffirait pour ramener à l'Eglise quantité de schismati- 
ques anglais dont les intentions sont pures, les mœurs 
intègres, et je crois pouvoir l'affirmer avec bien des 
prêtres anglais, la bonne foi réelle et entière. 



La plus grande partie de la journée du mercredi 
est affectée au British Muséum. La gilde de St-Tho- 
mas et de St-Luc, reçue et guidée par les conservateurs 
de la Bibliothèque, des manuscrits et des antiquités du 
moyen âge, a fait dans ces diverses parties du célèbre 
musée, une visite des plus intéressantes. 

Je n'entre pas dans les détails ; le musée Britan- 
nique est connu de tous ceux qui ont visité Londres, 
et je ne pourrais, sans sortir de mon cadre, décrire ici, 
même sommairement, les ivoires, les faïences et porce- 
laines, les verres et les cuivres, la section des bijoux, 
puis les manuscrits de toutes les époques du moyen 
âge, les enluminures merveilleuses, les encadrements 
exquis, enfin les livres, l'admirable disposition des 
bibliothèques, les rues garnies de rayons, sur plusieurs 
étages, l'immense rotonde servant de salle de lecture 
à plus de 400 personnes : tout cela demanderait des 
mois à être visité minutieusement et nous n'avons 
que quelques heures ! 

L'examen de la Station de St-Pancrace, qui termine 
la journée a convaincu, une fois de plus, nos confrères 
que le style gothique bien entendu peut s'appliquer 
non seulement aux églises, monastères et chapelles, 
mais aux palais de justice, aux hôtels, aux maisons 
particulières et même aux gares de chemin de fer. 

La réunion du soir, écourtée à cause de l'extrême 
lassitude de tous nos excursionnistes, a été consacrée 
à la revue critique des monuments visités et à la fixa- 
tion de l'excursion de la gilde en 1883. C'est la Cam- 
pitie beige qui est choisie après un échange d'observa- 
tions entre les confrères. 

CiNQUiiîME JOURNÉE. Jeudi 24 AOUT. Nous nous 
mettons en route, dans des wagons retenus d'avance, 
pour Winchester. La compagnie du chemin de fer 
nous a accordé 52% de réduction, et, détail ijratique à 
signaler à nos administrateurs de chemin de fer, nous 
a dispensés de prendre des billets moyennant un 
seul reçu délivré à M. Weale et constatant le nombre 
des voyageurs. 

Arrivés à Winchester, après un trajet de deux heures, 
on nous conduit d'abord à l'ancien réfectoire du châ- 
teau, servant aujourd'hui de salle des Pas-Perdus au 
Palais de Justice. Cette salle fort bien restaurée, gar- 
nie de charmants vitraux armoriés, et heureusement 
polychromée, nous offre cette particularité remarquable 
que parmi les noms des nombreux gouverneurs du 
château qui sont peints sur les murs, nous rencontrons 
plusieurs noms flamands : Pierre de Bruges, Jean de 
Gand, Maurice De Bruyne, etc. C'est que AVinchester 
est l'ancienne Venta Belganan, colonie belge très 
importante au moyen âge. La petite ville, bâtie sur 
une colline, propre comme une ville hollandaise, pitto- 
resque presque comme une ville suisse, possède une 
ancienne fontaine, ornée de statues, et surmontée 
d'élégants pinacles, qui, de l'avis de nos amis de la 
Flandre Occidentale, serait un type excellent pour le 
monument de Brcidel et de Coninc. 

Après un déjeuner substantiel, nous nous dirigeons 
vers la cathédrale. Elle est encore entourée de trois 
côtés de son cimetière, vaste plaine verte entourée de 
tilleuls séculaires, et toute garnie de pierres tumulaires 



€rciir0ion De la &i\ne De %t=C6omas et De %t=iLuc. 



93 



soigneusement tournées vers l'orient. En Angleterre, on 
voit partout des cimetières dans les villes, des maisons 
autour de ces cimetières, des gens bien portants dans 
les maisons ! On voit cela à Winchester, on le voit à 
Londres, et jusque dans l'enceinte de la Tour de Lon- 
dres ; le champ du repos entouré de grillages ou de 
murs bas, rappelle aux passants avec le souvenir des 
leurs, la salutaire pensée de la mort : le respect des 
tombes et le respect des morts sont ici en honneur, 
tandis qu'en Belgique, en plein pays catholique, on 
proscrit les cimetières, on les établit au loin dans la 
campagne, et on les entoure de hautes murailles, en 
attendant qu'on proscrive les morts et qu'on les brûle, 
pour faire de leurs cendres un engrais ! 

L'effet du vaisseau de la cathédrale de Winchester, 
que l'on embrasse en entrant, dans toute sa longueur, 
sans interruption aucune depuis la partie occidentale 
jusque dans les profondeurs du chœur, est d'une 
grandeur saisissante. L'œil se repose avec satisfaction 
sur la magnifique forêt de colonnes qui porte les 
voûtes, et sur les mille détails gracieux qui les entou- 
rent. Les chapelles de chantrerie, en style perpendicu- 
laire, garnies chacune d'un tombeau d'évêque fonda- 
teur, au centre, d'un autel et d'une petite sacristie, 
constituent une série presque unique de monuments 
merveilleux de finesse et d'élégance, appartenant aux 
dernières époques de l'art ogival. Ici encore, l'esprit 
de conservation des Anglais se révèle, et nous montre, 
en plein pays protestant, des tombeaux d'évêques 
catholiques, intacts, avec leur ancienne polychromie, 
des restes nombreux de peintures décoratives du XIP 
siècle, de nombreux fragments de vitraux, des parties 
énormes de carrelage émaillé, datant du moyen 
âge, etc. 

Le collège fondé en 1387 par Guillaume Wykeham, 
évéque de Winchester, a conservé la même destina- 
tion jusqu'aujourd'hui ; le long des murs du vieux 
cloître, le souvenir des élèves morts est rappelé, comme 
au moyen âge, par de gracieuses plaques de cuivre 
gravées, surmontées de la croix : une belle chapelle 
s'élève dans la cour qu'entourent les arceaux du cloître : 
une grande église, de fort beaux bâtiments, réfectoire, 
classes, etc. complètent cette intéressante fondation. 

A un quart de lieue du collège, dont la porte d'en- 
trée est surmontée comme jadis d'une grande et belle 
statue de la sainte Vierge, nous atteignons, après une 
promenade à travers des prairies verdoyantes, où de 
nombreux groupes de jeunes gens jouent au Cricket^ 
l'hôpital de la Sainte-Croix, fondé en 1136 par Henri 
de Blois, évêque de Winchester, pour treize pauvres 
hommes. Faut-il rappeler que l'hôpital existe toujours, 
qu'il continue à donner asile, dans des constructions 
charmantes, entremêlées de pelouses, de fleurs et 
d'arbres, à treize pauvres ménages ? Même l'usage de 
donner gratuitement de la bière et du [jain à tous les 
pèlerins qui se jirésentent est encore fidèlement obser- 
vé. Nous l'avons expérimenté nous-mêmes : les gobelets 
de corne, ornés de croix de Jérusalem, nous ont été 
tendus, remplis de bière, par le frère portier, — il s'in- 
titule encore ainsi, et porte la soutane; — il nous a offert 
également de petits morceaux de pain sur un plat dé- 
coré, lui aussi, de jietites croix. Ces croix, et celles que 



le frère portier vend encore aux pèlerins protestants, 
sont un souvenir catholique de la relique de la Sainte 
Croix que l'on vénérait, avant la Réforme, à l'hôpital 
de Henri de Blois. 

Ce ne sont partout que vieilles traditions et antiques 
fondations religieusement conservées et respectées. 
La vraie liberté civile dont jouissent les Anglais, cette 
autonomie réelle que l'on voit régner partout, cette 
absence de l'ingérence universelle et oppressive de 
l'État, d'une part, et de l'autre le respect du Décalogue, 
l'esprit d'ordre, le culte des traditions, des fondations, 
des anciens usages, par un peuple qui est à la tête du 
progrès industriel et qu'aucune nouveauté n'arrête 
systématiquement, tout cela vous ferait désirer d'être 
anglais, si vous n'étiez belge de cœur et d'âme, attaché 
à votre patrie quand mane, fier de la foi, de la vaillance, 
du génie artistique de vos ancêtres, étroitement lié au 
sol par des souvenirs de famille, et heureux, en som- 
me, de combattre pour la sainte Église sur le petit 
coin de terre où Dieu vous a fait naître. 

Nous rentrâmes à Londres le soir, ravis de l'excur- 
sion à Winchester, tant au point de vue artistique, que 
sous le rapport des multiples enseignements que nous 
rapportions gravés dans nos cœurs. 

SiXIÎiME JOURNÉE. VENDREDI 25 AOUT. Après Un 

arrêt de quelques instants, dans l'église ritualiste de 
St-Pierre (Vaux-hall), charmante construction moderne 
de style ogival, avec peintures décoratives et vitraux 
fort réussis, nous nous dirigeons vers le palais de 
Lambeth, résidence princière de l'archevêque de Can- 
torbéry, primat d'Angleterre, et membre de la Chambre 
des Lords. Le bibliothécaire nous en fait les hon- 
neurs avec une affabilité charmante. La bibliothèque 
avec son ancienne charpente apparente, la chapelle 
garnie de vitraux modernes en style du XHI* siècle 
et polychromée dans le même style avec le plus grand 
succès, la cour intérieure, l'ancien réfectoire nous 
intéressent vivement. Mais que dire du parc, avec ses 
pelouses grandes comme des pâturages, ses avenues 
d'arbres .';éculaires, en pleine ville de Londres ? Encore 
une fois, nous sommes en présence d'une fondation 
qui a traversé les siècles, n'a jamais rien coûté à l'État, 
et continue à se suffire royalement à elle-même. 

Le palais du Parlement que nous visitons ensuite en 
détail, la chambre des Lords, celle des Communes, les 
galeries, les vestibules, sont un hommage public de 
l'Angleterre au style du moven âge. Quelle grandeur, 
quelle véritable noblesse dans toutes ces décorations 
où l'idée religieuse, la prière même se mêlent aux sou- 
venirs historiques ! A chaque pas nous rencontrons 
dans les vitraux, dans les carrelages, dans les peintu- 
res des invocations religieuses du genre de celles-ci : 
Domine, salvam fac reginam Victoria)»; — JVisi Do- 
tniniis œdificaverit domiim, in vantiin lahoraverunt qui 
œdificant eani. 

La plus grande charpente en bois du monde entier 
est l'antique charpente en chêne de Westminster hall, 
où nous sommes conduits avec beaucoup d'obligeance 
par l'inspecteur des travaux du palais. De là nous des- 
cendons la Tamise en bateau à vapeur, et nous faisons 
arrêt au Temple, dont l'ancienne église contient huit 



94 



Eeviuc oc rSrt chrétien. 



grands tombeaux en granit, en haut relief, de cheva- 
ïiers du Temple qui furent aux croisades, et une su- 
perbe tombe d'abbé. 

Enfin nous terminons l'excursion de cette journée 
par une visite détaillée de la Tour de Londres, de son 
musée d'armures, riche surtout en armures des XV' 
et XVP siècles, de son antique donjon, d'une chapelle 
où furent ensevelis les restes d'un bon nombre d'exé- 
cutés célèbres, de ses prisons et de ses joyaux. 

Un repas splendide, composé d'une variété incroya- 
ble de poissons, — car nous sommes vendredi, — est 
ensuite offert à la gilde avec une grâce charmante, par 
l'aimable président de la gilde de St-Grégoire et de 
St-Luc, M. Stuart-Knill. 

Enfin, une séance fort intéressante au collège St- 
Joseph, à Clapham, dirigé par les P'rères de la doctrine 
chrétienne, remplit la soirée. Ce moment avait été 
choisi pour témoigner à ]\I. James Weale, notre sym- 
pathique confrère, l'un des fondateurs de la gilde 
belge, et l'infatigable et intelligent directeur de l'excur- 
sion en Angleterre, la reconnaissance de tous les voya- 
geurs. C'est M. le sénateur Lammens, l'un des anciens 
de la gilde, qui s'est fait l'interprète de tous et qui 
remercie notre ami M. Weale dans les termes les plus 
heureux. 

Après quelques paroles pleines de cœur de M. l'abbé 
Scheerlinck, adressées à notre gilde au nom des ex- 
cursionnistes qui ont été admis à prendre part au 
voyage, tout en ne faisant pas partie de la société, M. 
le professeur Reusens, et M. le chanoine Delvigne 
présentent à l'assemblée le résumé des observations 
archéologiques qu'ils ont faites en Angleterre, et font 
remarquer les plus notables différences de style qui 
existent entre les monuments anglais de la même pé- 
riode et ceux du continent. 

SErTiîiME JOURNÉE. SAMEDI 26 .-ioUT. Nous sommcs 
encore soixante-dix pour le dernier voyage en commun, 
à Oxford : c'est dire que l'excursion a pleinement 
réussi et en même temps pleinement satisfait les nom- 
breux voyageurs. 

Partis de la gare de Clapham à 8}4 heures du ma- 
tin, il nous faut toute une heure de chemin de fer 
pour atteindre, à l'autre extrémité de Londres, la ligne 
qui conduit à Oxford. 

La ville immense que nous traversons, tantôt au- 
dessus des toits des maisons, tantôt sous le sol, nous 
fait l'effet d'une gigantesque fabrique, formidablement 
outillée afin d'économiser le temps et l'argent, munie 
d'innombrables voies ferrées qui se croisent et passent 
les unes au-dessus des autres, pourvue de gares de 
marchandises souterraines, d'entrepôts colossaux, de 
gaz, d'électricité, de vapeur, etc., etc. Toutefois, ce 
n'est pas d'après cette ville utilitaire qu'il faut juger le 
caractère de ses habitants : déjà Hegciifs Fark, St- 
James Fark et Byde Fark, avec leurs arbres splendides, 
leurs pâturages véritables, broutés par des trou- 
peaux de moutons, avec leur aspect champêtre, vous 
donnent une idée jilus juste du culte que les Anglais 
professent pour la nature et ses beautés. Mais quittez 
Londres, comme nous l'avons fait hier matin : à peine 
êtes-vous hors des rues proprement dites, que d'innom- 



brables petits cûtfa,^es, entourés de verdure et de fleurs, 
vous apparaissent. Telle est la résidence préférée des 
hommes d'affaires : ils viennent chaque matin à Lon- 
dres, dans la cité, pour leur commerce, et rentrent le 
soir à leur cottage, où ils habitent, hiver et été, avec 
leur famille. 

Plus loin ce sont des pâturages verdoyants, remplis 
de bétail et semés d'arbres, auxquels la main de 
l'homme semble n'avoir jamais coupé une branche, — 
des champs, des fermes i)ittoresques entourées de 
quinze, de vingt meules énormes, des châteaux seigneu- 
riaux dont on aperçoit les tourelles crénelées émergeant 
de parcs touffus ; partout une nature riante que les 
hommes n'ont pas dépoétisée, qu'ils paraissent aimer 
avec ferveur. 

Mais je m'aperçois que je m'égare et que je me laisse 
entraîner dans la campagne anglaise. Nous voilà à Ox- 
ford. Figurez-vous, si vous le pouvez, une ville du 
moyen âge avec d'innombrables clochers, des flèches 
élégantes et de grosses tours carrées, du lierre sur 
presque tous les murs, des fleurs aux fenêtres et dans 
toutes les rues une tranquillité et une paix bien propres 
à l'étude. 

Il vous semble avoir devant les yeux, à chaque 
instant, un fond de tableau de Memlinc ou de Hoger 
Vanderweyden. Ce ne sont que vastes collèges, au 
nombre de 25, — • fondés au moyen âge par les Rois 
et les Évêques, — dont les bâtiments entourent de 
grandes cours carrées, ou bordent de jardins délicieux. 
La variété la plus grande règne dans tous ces édifices ; 
des portails ornés de statues de saints, des oriels ou 
balcons couverts d'une élégance parfaite, des fenêtres 
ornées, des niches admirablement fouillées, des corni- 
ches crénelées partout (c'est le seul élément monotone 
que j'aie rencontré,) — voilà en quelques mots l'énu- 
mération des détails qui m'ont le plus frappé. 

Nous visitons d'abord Christ Churc/i, le plus grand 
de tous les collèges, dont l'hôte le plus illustre, est sans 
contredit le D' Pusey, âgé aujourd'hui de 82 ans. C'est 
lui qui a été l'initiateur de ce grand mouvement de 
retour d'une fraction de « l'Église établie » vers les pra- 
tiques et le culte extérieur de l'Eglise catholique ('). 
Dans les vastes nefs romanes de la chapelle, — 
ancienne église abbatiale de Sainte-Frideswide, — nous 
trouvons l'autel avec retable moderne qui pourrait 
parfaitement servira une église catholique, des vitraux 
en l'honneur de sainte Cécile et de sainte Catherine, 
récemment placés, et presque tous les meubles qui 
garnissent d'ordinaire nos églises: les livres de prières 
que nous rencontrons partout dans les stalles, parais- 
sent une traduction anglaise complète du paroissien 
romain, avec les épîtres et évangiles pour tous les di- 
manches et fêtes, l'indication des jours déjeune, d'ab- 
stinence même (tous les vendredis de l'année) ; sur 
une crédence, nous découvrons un calice couvert 
du voile, du corporal et de la pale. Bref, le D'' 
Pusey et les Puséistes agissent à peu près vis-à-vis de 
la sainte Eglise, comme les libéraux belges vis-à-vis de 

I. Depuis notre visite à Oxford, le D*" Pusey est mort. Sa tombe sera «5ri- 
gee sans doute à cCté de celle de son lils, dans le cimetière entourant Téglisc 
dcCJtiist Church. Lors de notre exxursion, des fleurs fraîches avaient ctc 
récemment déposées sur ce petit monument, dont l'inscription, vraiment pieuse, 
nous a touché. 



Crcursion De la >^iiDc De èt^Cfjomas et De %t=Luc. 



95 



la Constitution ; ils en respectent la forme mais non 
l'esprit, et se font les chevaliers d'un corps sans âme. 
L'opulence des anciennes fondations catholiques, 
dont vivent aujourd'hui les membres du clergé de 
l'Eglise établie, est un lourd contrepoids à la grâce 
divine sans doute, et les conversions à la vraie Foi ne 
sont pas aussi nombreuses qu'on pourrait le souhaiter 
parmi les chefs du clergé anglican ; mais néanmoins 
la grâce a déjà touché et touche encore tous les jours 
une foule de cœurs humbles et d'esprits droits, et 
l'Église catholique gagne beaucoup de terrain en An- 
gleterre. 

Le réfectoire du collège de Christ Church, vaste 
comme une salle des Pas-Perdus, est orné de lambris 
armoriés, de nombreux portraits d'élèves illustres, 
anciens et modernes, et de gracieux vitraux. La plus 
grande partie de la salle est consacrée aux élèves du 
collège : les professeurs et les dignitaires occupent une 
grande table transversale, placée à l'une des extrémi- 
tés de la salle, sur une estrade plus élevée de trois 
marches. Tous les repas commencent par le Benedicite 
récité à haute voix, en latin dans certains collèges. On 
fait la lecture pendant le dîner, comme cela se pra- 
tique dans nos communautés religieuses. 

Je ne parlerai pas de l'escalier magnifique, de la 
bibliothèque, de la cuisine restée intacte depuis le 
moyen âge, avec ses deux âtres immenses et son pla- 
fond de bois, élevé, muni d'un lanterneau ancien, ni 
des vestibules, des salles d'études et des objets d'art : 
cela m'entraînerait trop loin : la seule remarque sur 
laquelle je veuille insister de nouveau, est celle de la 
puissance et de la grandeur que donnent à un peuple 
le respect et le maintien, à travers les siècles, des an- 
ciennes fondations religieuses et charitables : tous les 
collèges d'Oxford vivent de leurs revenus, ne coûtent 
rien à l'Etat, mais lui procurent chaque année des 
citoyens instruits, àtsclergymc'n, des avocats, des juges, 
des littérateurs et des savants. 

Une courte visite est faite au collège de Merton, à 
la cathédrale, où nous admirons de splendides restes 
de vitraux, un magnifique lutrin, de vieilles dalles de 
cuivre, etc, au New collège, réservé aux jeunes gens de 
famille noble, à l'église romane de St-Pierre ; puis 
nous sommes conduits à la fameuse bibliothèque 
Bodléienne. Nous y sommes reçus, avec une cour- 
toisie parfaite, par le bibliothécaire en chef, et si nos 
amis n'ont ni le loisir ni le goût d'inspecter de près 
les 250,000 volumes qui garnissent les rayons, ils con- 
templent avec admiration les manuscrits de choix, les 
miniatures délicates, les enluminures merveilleuses qui 
leur sont communiqués : de jolis vitraux armoriés 
garnissent plusieurs grandes fenêtres ; les platbnds à 
caissons de bois, répètent des centaines de fois, sur 
les armoiries polychromées de l'Université, le noble 
texte qui fait partie de l'écu : Dominus illitminatio inea. 
Reste de superstition ! diront nos savants matérialistes 
du continent, dont la devise quoique plus vieille peut- 
être ([ue celle d'Oxford, puisqu'elle remonte à Lucifer, 
répond admirablement à leur orgueil : A'on seiTiain. 

Mais voilà que l'heure du train pour Londres et 
jiour la Belgiiiue approche : nous rentrons à la gare 
d'Oxford et les adieux commencent, car on prévoit 



qu'à Londres le temps manquera pour se souhaiter 
mutuellement bon voyage et bonne santé. 

Tous nos amis se séparent, extrêmement satisfaits 
de l'excursion, plus unis que jamais, plus convaincus 
que jamais, par les monuments nombreux et variés 
qu'ils ont admirés, que le style ogival, cette splendide 
création de la Chrétienté, s'applique mieux que tout 
autre, chez des peuples chrétiens, non seulement aux 
églises, aux couvents, aux écoles, mais à tous les édi- 
fices de la vie civile, palais de justice, gares de chemins 
de fer, hôtels, fabricjues, tavernes, maisons et châteaux. 
Tous nous nous proposons de lutter avec courage en 
faveur de la propagation de l'art chrétien. J'entends 
des membres comparer les tenants de l'art chrétien en 
Belgique aux catholiques anglais. Ces derniers ont vis- 
à-vis d'eux l'Église réformée, qui s'est adjugé tous les 
trésors que la charité catholique avait accumulés pen- 
dant le moyen âge : le culte officiel les domine de tout 
le poids de ses richesses et du prestige que lui donne 
l'appui de l'État ; mais ils ont pour eux la vérité et la 
grâce de Dieu, et ils ont confiance ! 

Nous aussi, défenseurs et propagateurs de l'art chré- 
tien, nous avons contre nous le soi-disant art officiel 
représenté par la Commission royale des monuments 
et ses bons amis les francs-maçons ; les encouragements, 
les subsides, les approbations promptes, tout cela est 
réservé aux partisans de l'art officiel ; quant à nous, 
les œuvres de nos artistes, leurs peintures, leurs 
tableaux, leurs plans, leurs monuments, sont voués à 
tous les persiflages et à tous les mépris, privés d'appro- 
bations et de subsides et découragés de toute manière ; 
mais, comme les catholiques anglais, nous avons pour 
nous la vérité, et nous avons confiance que Dieu nous 
donnera sa grâce pour remporter la victoire. 

HuiTiiiiME JOURNÉE. Di.MANCHE 27 AOUT. L'excursion 
officielle de la gilde est terminée, et certes ce ne serait 
pas ici le lieu de parler de la promenade organisée, le 
dimanche après-midi, à Kew et à Richmond, et du 
banquet final ([ui a réuni encore une soixantaine des 
nôtres, n'était le charmant petit discours-programme, 
prononcé par I\L Stuart-Knill, en réponse au toast que 
venait de lui porter, au nom de tous nos amis, AL le 
baron Béthune : ce discours renferme de si excellents 
conseils sur les efforts à faire par les amis de l'art 
chrétien et des remarques si justes sur le but commun 
à atteindre, que je me fais un plaisir de le reproduire 
ici : 

« Monsieur le Président, 
*■ Mes chers confrères, 

« Avant de vous dire adieu, il faut que je vous ex- 
prime la grande satisfaction que m'a donnée votre 
première excursion en Angleterre. J'espère qu'elle vous 
aura laissé des souvenirs agréables qui vous engage- 
ront à la renouveler. 

« Comme Président de notre Gilde, je tiens aussi à 
vous donner quelques renseignements sur les travaux 
de vos amis à Londres. 

« Notre société est encore à ses débuts ; elle ne 
compte encore que trois années d'existence et vingt- 
cinc] membres seulement sont inscrits sur nos registres. 
Nos réunions ont lieu tous les quinze jours, mais seu- 



96 



Ecuuc ce !'3rt chrétien. 



lement pendant six mois, de novembre à mai. On s'y 
livre à toutes espèces de discussions rentrant dans le 
cadre de nos études. Il vous intéressera de savoir que 
nous avons célébré notre première fête en assistant à 
la sainte messe dans cette église de Ste-Etheldrède que 
vous avez visitée, qui dote du XIIP siècle et qui, après 
avoir subi les effets de la Réformation, est aujourd'hui 
rendue au catholicisme. 

« Vous apprendrez aussi avec plaisir, je n'en doute 
pas, que la gilde de Londres a une jeune sœur, spé- 
cialement vouée à la restauration du chant grégorien 
dans les églises. Cette œuvre est approuvée et encou- 
ragée par S. E. le cardinal Manning. 

« Nous ne sommes encore, vous le voyez, que des 
enfants ; mais nous nous efforcerons de marcher sur 
les traces de nos aînés de Belgique. Notre but est le 
même que le vôtre et il me semble que le meilleur 
moyen d'atteindre ce but est de pratiquer la vérité. 
Le monde aujourd'hui est plein de faussetés : faussetés 
architecturales, faussetés religieuses, faussetés morales. 
Ce qui a l'aspect de l'or n'est pas de l'or, ce que vous 
croyez être du chêne n'est que du sapin. Comme si le 
vrai sapin, le sapin du bon Dieu n'était pas beaucoup 
plus honorable (jue le chêne artificiel ! Comme si, dans 
un autre ordre d'idées, les philosophies, les morales et 
les religions de fabrication humaine pouvaient être 
comparées à la véritable loi de Uieu ! 

« Étudions les œuvres de nos pères ! Cantorbéry et 
York, Westminster et Beverley, les nombreux édifices 
civils et religieux de la Belgique témoignent de la pleine 
possession de la vérité chez ceux qui les ont élevés. 
Tous nous forcent de reconnaître que nos pères avaient 
une foi plus réelle, plus vivante que la nôtre, partant 
plus d'amour de Dieu, et ces sentiments s'incarnaient 
dans ces grandes et belles œuvres élevées à la gloire 
de Dieu et qui feront l'admiration de tous les siècles. 

« Oui, Messieurs, nos ancêtres étaient plus hommes 
que nous, ils savaient se dépenser, pour employer l'ex- 
pression qui répond le mieux à mon idée ; — ils étaient 
chrétiens, non seulement de nom, mais par leurs actes ; 
ils savaient, même au péril de leur vie, défendre les 
choses saintes. Nul n'aurait osé de leur temps attaquer 
leurs croyances et même aller plus loin, comme nous 
le voyons de nos jours. 

« Conclusion : Soyons vrais en tout, surtout dans 
les choses de Dieu. Si la nécessité l'exige, employons 
du bois blanc pour orner nos églises : nous laisserons 
le temps le brunir. Si nous avons la grâce d'être chré- 
tiens, montrons-nous des soldats prêts à défendre notre 
drapeau et à attirer ainsi à notre camp tous ceux qui 
ont souci de la gloire de Dieu et du salut de leur 
âme ! » 

Après la clôture de ce que j'appelais tout à l'heure 
l'excursion officielle de la gilde, une vingtaine de nos 
amis ont pris part à l'excursion tracée pour la seconde 
semaine. 

Je crois être agréable à bon nombre de vos lecteurs, 
en vous donnant un compte rendu sommaire de cette 
seconde partie du voyage, qui n'a pas offert moins 
d'intérêt c|ue la première. Elle s'est effectuée de la 
manière la plus heureuse sous la direction de M. James 



la gilde, j\L le 



Helbig, le célèbre artiste 



Weale et de l'infatigable président de 
baron Béthune ; M.Jules 

liégeois, M. le sénateur Lammens et M. l'abbé Van 
den Stap])en, professeur de liturgie au séminaire archié- 
piscopal de Malines, ont également fait partie de notre 
groupe. 

Disons d'abord que le lundi, 28 août, avait été réser- 
vé comme une sorte de halte entre les deux excursions, 
pour permettre à plusieurs de nos confrères de visiter 
de nouveau les musées et les admirables parcs de 
Londres. 

A sept heures du soir nous nous retrouvions à la 
gare de Liverpoolstreet et nous prenions l'express 
pour Colchester. 

Cette gracieuse petite ville, que nous visitons pen- 
dant la matinée du mardi, possède encore une bonne 
partie de ses murailles d'enceinte romaine : nous y 
voyons entr'autres deux églises fort intéressantes, l'en- 
trée de l'antique abbaye St-Jean, le prieuré, dont la 
façade ruinée se dresse encore fièrement, et enfin le 
château normand, dont l'immense donjon est deux 
fois aussi important que celui de la Tour de Londres. 
Une remarque frappante, à propos du style normand, 
se dégage de toute notre e.xcursion en Angleterre : on 
demeure confondu et émerveillé quand on passe en 
revue les principaux monuments, dont les Normands, 
en moins de cent ans après la conquête, couvrirent le 
sol de l'Angleterre : ce ne sont qu'églises abbatiales et 
cathédrales magnifiques, châteaux-forts dont les ruines 
colossales paraissent encore imposantes, cloîtres, salles 
capitulaires, où la puissance du style, la largeur et 
l'ampleur des motifs d'architecture sont rehaussées par 
la simplicité des détails. 

De Colchester à Sudbury, le trajet en chemin de 
fer est d'une heure. Notre attention est fixée par trois 
charmantes églises, celle de St-Pierre, celle de Tous- 
les-Saints et celle de St-Grégoire, qui ont conservé des 
parclos, des stalles et autres meubles en bois, anciens, 
du plus haut intérêt. 

Pour gagner Long-Melford, village où nous devons 
dîner, les uns prennent le chemin de fer, les autres 
des voitures découvertes. Quel beau pays nous traver- 
sons, et comme ces villages, composés de maisons iso- 
lées, à grands toits et à vastes cheminées, entourées 
d'arbres et de jardins, comme ces villages répondent 
bien aux délicieuses campagnes, aux grands bois, aux 
rivières argentées qui forment l'arrière-plan du paysage ! 
Le style perpendiculaire, dont l'efflorescence en 
Angleterre correspond à peu près cà celle du style flam- 
boyant dans notre pays, offre sans doute plus de gran- 
deur dans ses lignes invariablement raides, que les 
formes tourmentées de la fin du XV'= siècle ; mais il 
manque de caractère religieux. 

Les monuments de ce style — dont Long-Melford 
et Lavenham, que nous visitâmes ensuite, sont des 
spécimens fort intéressants, — percés d'innombrables 
fenêtres, supportés à l'intérieur par des piliers d'une 
légèreté effrayante, ressemblent jjIus à de grandes 
salles à usage civil, cju'à des églises. 

A Long-Melford, des dalles de cuivre, sur lesquelles 
nos amateurs d'estampages s'acharnent avec zèle, 
des restes superbes de vitraux, des clôtures de chœur 



Crcursion De la ©ilDc De ^t Chômas et De ^t lue. 



97 



en chêne sculpté, et surtout une délicieuse chapelle 
de pèlerinage élevée en l'honneur de la sainte Vierge, 
nous retiennent si longtemps, que plusieurs manquent 
le train pour Lavenham, et sont obligés de s'aventurer 
à pied dans un chemin tout nouveau pour eux, pour 
atteindre, après une heure et demie de marche, la 
tour carrée colossale qui leur a servi de phare pendant 
longtemps, et pour retrouver leurs compagnons de 
voyage. 

La dernière étape de la journée du mardi nous 
mène, vers 8 heures du soir, à Bury-St-Edniunds, 
petite ville qui occupe en assez bonne partie l'empla- 
cement de l'antique abbaye de St-Edmond. 

Dès le mercredi matin, après avoir entendu la sainte 
Messe chez les RR. PP. Jésuites, nous nous répan- 
dons dans les ruines de l'abbaye, guidés par un des 
Pères, qui reconstitue admirablement les anciennes 
constructions, et qui fait germer par la pensée, de 
quelques tertres de gazon et de pans de mur mutilés, 
les dortoirs, entrées, chapelle de l'abbé, réfectoire, etc., 
etc. Le pont qui défendait l'abbaye du côté de la 
rivière, est fort beau, ainsi que la vaste porte d'entrée 
du monastère. 

Les églises de Saint-Jacques et de Notre-Dame, 
dont la seconde surtout offre à nos yeux un vaisseau 
remarquable, la maison des Juifs et quelques autres 
constructions anciennes absorbent les dernières heures 
que nous pouvons donner à Bury-St-Edmunds. Bientôt 
le train nous emmène à toute vapeur à Norwich où, 
d'après l'itinéraire, nous devons passer la nuit et 
demeurer jusqu'au jeudi vers midi. 

Comment décrire Norwich avec ses quarante églises 
anciennes presque toutes entourées de leur petit cime- 
tière, son château colossal dominant toute la cité, ses 
vieilles portes, ses rues pittoresques bordées de vieux 
bâtiments ? Ceux d'entre nous qui s'occupent d'estam- 
per les dalles de cuivre, découvrent avec joie la tombe 
d'un bourgmestre de Norwich et de sa femme, origi- 
naires de Bruges. Beaucoup de flamands sont venus se 
fixer à Norwich pendant le moyen âge, et aujourd'hui 
encore, bon nombre de noms flamands se rencontrent 
dans la ville anglaise. 

Le jeudi, après une nouvelle et assez longue course 
en chemin de fer, nous atteignons le port de Kings- 
Lynn situé à l'origine de la baie du Wash. Pendant 
ijue nos frotteurs se courbent durant plusieurs heures 
sur deux superbes cuivres tumulaires exécutés à Bru- 
ges, et prennent des empreintes à la cire, les autres 
visitent les monuments et font une promenade le long 
du port, jusqu'au bord de la mer. 

Le soir, les malles sont de nouveau bouclées ; tout 
le monde se retrouve à la gare et nous partons pour 
Peterborough. Cette ville, très commerçante, compte 
heureusement de nombreux hôtels : nous devons nous 
séparer et occuper différents gites. 

Le vendredi matin est consacré à la cathédrale nor- 
mande de Peterborough, monument splendide, fort 
bien conservé, et dont les dimensions colossales sur- 
prennent tous les visiteurs. 

Mais combien nous devions être davantage émer- 
veillés l'après-midi, en approchant de la montagne de 
pierre sculptée, qui domine la petite ville d'Ely, et 



en apercevant, à mesure que le train nous rapprochait 
du débarcadère du chemin de fer, les tours grandes et 
petites, les nefs, les chapelles, les transepts, le narthex, 
les porches de l'immense cathédrale d'Ely. 

Cette église, anciennem.ent abbatiale, est l'une des 
plus vastes et des plus longues de toute l'Angleterre. 
Une nef centrale de cinq cent-soixante pieds de long, 
deux nefs latérales, le transept, la plus grande partie 
du chœur, les tours en style normand de la plus grande 
beauté, un porche du XIIP siècle, l'un des plus beaux 
morceaux d'architecture religieuse de toute l'Angleterre, 
voilà Ely. Ajoutez-y, à la croisée du transept, une lan- 
terne fort belle, en style perpendiculaire, admirable- 
ment polychromée, quelques anciens tombeaux, un 
superbe cuivre, un cloître et de fort intéressants restes 
de l'abbaye, et vous aurez une idée du monument qui 
avait été réservé à la gilde pour la fin du voyage. 
Après Ely, disions-nous tous, il n'y a plus moyen de 
visiter une autre cathédrale ; nous ne pourrions plus 
rien voir d'aussi grandiose. 

Eh bien, non, nous n'avons plus visité de cathédrale, 
et nous avons conservé intact le souvenir de ce mer- 
veilleux édifice : mais cependant notre infatigable 
guide, M. James Weale, a trouvé moyen de nous 
réserver pour le samedi, une excursion d'un genre 
différent, mais non moins attrayante que la visite 
d'Ely; je veux parler de Cambridge, ville universitaire, 
rivale d'Oxford, peuplée comme Oxford, de collèges 
datant du moyen âge et de milliers d'étudiants. 

Nous sommes en temps de vacances, et les vastes 
collèges sont presque déserts. Heureusement ils n'en 
sont que plus faciles à visiter. Presque tous ces établis- 
sements datent de quatre ou cinq siècles et ont conservé 
bon nombre de leurs constructions primitives ; la tra- 
dition des vieux usages catholiques y est encore vivante. 
Comme à Oxford les élèves de chaque collège prennent 
leur repas en commun, prient ensemble avant chaque 
cours, se réunissent deux fois par jour, en habit de 
chœur, dans la chapelle, et y chantent tous ensemble 
certains offices ; la partie religieuse de la vie universi- 
taire, comme vous voyez, est loin d'être négligée ; il 
en est de même de la partie morale : c'est l'université 
elle-même, en vertu d'anciens privilèges, qui, pendant 
la période scolaire, fait la police de toute la ville : 
pendant les dix mois qu'elle dure, le théâtre est fermé, 
les rues sont étroitement surveillées et impitoyable- 
ment purgées de tout élément immoral : bref les pré- 
cautions prises pour préserver les étudiants de tout 
contact dangereux sont on ne peut plus complètes, et 
mériteraient même de fixer l'attention des catholiques 
du continent. 

Nous visitons À7«i,'''i- Collège; dont l'immense cha- 
pelle en style perpendiculaire, est ornée de vitraux 
dessinés en Belgique au XVIP siècle et d'un ensemble 
frappant ; — Trinity Collège, avec ses trois cours 
immenses ; — S/-Johns' Collège, Jésus' Collège, la 
Bibliothèque, qui contient 250 mille volumes, et dont 
le sous-bibliothécaire nous fait les honneurs. Enfin 
nous gagnons le parc réservé aux étudiants ; les allées 
ombreuses ressemblant à des cloîtres, les vastes pe- 
louses carrées, une rivière limpide coupée par des ponts 
nombreux qui relient le parc au jardin de chaque col- 



is 



98 



îRctiuc De rart chrétien. 



lège, des arbres, toujours des arbres splendides, tel est 
le théâtre de l'étude et des jeux de la nombreuse jeu- 
nesse qui fréquente les cours de l'Université de Cam- 
bridge. Et, en réalité, on ne saurait rien imaginer de 
mieux approprié aux travaux de l'intelligence que ces 
Collèges semés d'une façon pittoresque le long d'une 
rue qui termine la ville proprement dite, et jouissant 
d'un calme et d'une paix profonde, grâce à leurs jardins 
et à leur parc, qui aboutissent à la campagne... 
Plusieurs d'entre nous déclarent qu'ils voudraient 
pouvoir recommencer leurs études universitaires et 
venir les faire à Cambridge, tant ils sont ravis du 
spectacle à la fois grandiose et charmant qui s'étale 
sous leurs yeux... Et, cette fois encore, notre pensée 
se reporte vers la Belgique et, en songeant à toutes les 
glorieuses fondations de notre passé catholique qui 
croulent chaque jour sous les coups du libéralisme et 
de la franc-maçonnerie, nous sommes attristés et nous 
jetons un regard d'envie sur l'Angleterre et sur ses 
heureux habitants. Les Anglais ont eu la sagesse de 
résister à l'invasion de la Révolution française, qui a 
fait tant de ruines sur le continent, et ils orit eu l'intel- 
ligence de maintenir intacte l'union de l'Église et de 



l'État. Bien que l'Église soit tombée dans le schisme, 
le principe salutaire de l'union des deux pouvoirs a 
créé et maintenu en Angleterre toutes les grandes 
choses dont nous sommes témoins. Les antiques fon- 
dations religieuses, charitables ou scolaires y sont 
toujours protégées par l'État ; de là cette initiative 
individuelle, cette activité dans toutes les sphères de 
l'intelligence, qui font du peuple anglais le premier 
peuple de l'univers. 

L'heure du départ a sonné ; nous quittons Cam- 
bridge à 5 heures du soir, et avant 7 heures nous nous 
retrouvons à Londres. Là se font les c'erniers adieux 
et les dernières séparations. Les uns, iiialgré les appa- 
rences peu favorables du temps, s'apprêtent à traverser 
la ALnnche, les autres ont encore quelques jours à 
passer à Londres, mais tous nous sommes enchantés 
du voyage qui se termine et pleins de gratitude pour 
la Gilde de S. Thomas et de S. Luc, qui nous a si par- 
faitement dirigés à travers les merveilles de l'Angle- 
terre, et nous nous promettons bien de nou.^ ret ouver 
l'an prochain, s'il platt à Dieu, en Campine, pour 
l'e.xcursion annuelle de la gilde. 




&.^? -W,/>4?.J^Jt5' >A:-^ 'rjis' •ykf oJ..^ ■>!? ^'jv.-' VMS v2w.^ -vA.? '^wr -^silLy v:.iv^ >^> f^>w^ r/^ 'rji^ y^ rfA^yjt^ij& 









\ Ij!'eC;cpo0ition îies GCcoles î3e HatnMiuc à Bruxelles. 









^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^ 




E cinquantième anniversai- 
re de la fondation des Eco- 
les chrétiennes a donné, 
aux Frères qui dirigent ces 
instituts, l'occasion d'orga- 
niser une exposition assez 
importante pour permettre 
aux amis comme aux ad- 
versaires de juger la valeur 
de leur enseignement. Non seulement les écoles 
de Bruxelles y avaient exposé le résultat de leurs 
études, mais encore les différents établissements 
disséminés en Belgique étaient représentés par 
les cahiers, dessins, plans, cartes géographiques, 
etc., de leurs élèves. Pendant la durée de cette 
exhibition publique, chaque visiteur a pu se 
rendre ainsi un compte exact des méthodes en 
usage dans les écoles de la corporation et des 
résultats obtenus par celles-ci. 

L'exposition a été visitée par un grand nom- 
bre de personnes et les journaux des nuances les 
plus différentes lui ont consacré des appréciations 
assez étendues. On comprend que, si bon nombre 
de ces organes ont rendu justice aux efforts et au 
zèle intelligent des maîtres, de même qu'aux 
succès des élèves, d'autres feuilles ont parlé sur 
le ton qu'elles prennent, naturellement pour ainsi 
dire, toutes les fois qu'il s'agit d'une œuvre de 
dévouement catholique, toutes les fois surtout 
qu'il s'agit de l'institut des Frères des Écoles 
chrétiennes. Mais enfin il est permis de constater 
que, si l'on a voulu conspirer par le silence contre 
l'exposition de la rue des Âlexiens, cette con- 
spiration n'a pas abouti. 

Il n'entre pas dans notre intention de consa- 
crer une étude à l'ensemble de cette exposition 
scolaire. Elle sera probablement faite ailleurs et 
ne se trouverait pas dans notre Revue, à la place 
qui lui convient. Mais quoique nous n'ayons fait 
qu'une rapide visite à l'exposition des Écoles de 
Saint-Luc, nous allons, sinon écrire un compte- 
rendu, chercher de rendre, au courant de la plume, 
nos impressions en parcourant, le catalogue à la 
main, la salle qui lui était consacrée. 

Ces Écoles sont, comme on sait, d'institution 
assez récente. Fondées il y a une quinzaine d'an- 
nées, d'abord à Gand, où s'est formée petit à 
petit la pépinière des artistes et des jeunes pro- 
fesseurs, préposés plus tard aux écoles établies 
dans d'autres villes, les Académies de Saint-Luc 
ont été successivement organisées à Tournay, à 



Lille, à Anvers, à Liège et à Bruxelles. Il va de 
soi que, dans toutes ces villes, ces établissements 
doivent leur existence et leur entretien exclusi- 
vement à l'initiative privée et que, nulle part, les 
administrations gouvernementales, provinciales 
ou urbaines n'interviennent à un titre quelconque 
à leur entretien. — Chose étrange, dans tous ces 
centres, les débuts des écoles de Saint-Luc ont 
été des plus modestes ; les locaux, les modèles, 
les matériels scolaires ont été partout — et pour 
d'excellentes raisons, — réduits au strict néces- 
saire ; au lieu d'avoir recours aux appels de la 
réclame, au lieu de chercher le bruit et de s'im- 
poser à l'attention du public, c'est la voie con- 
traire qui a été suivie par les organisateurs qui, 
simplement, chrétiennement, ont poursuivi leur 
œuvre en silence. — Hé bien, de toutes parts 
les jeunes gens ont afflué, les classes ont été trop 
petites, les professeurs trop peu nombreux mal- 
gré leur zèle et leurs efforts à se multiplier auprès 
de leurs élèves ! Il y a là un petit phénomène 
historique qui prédispose en faveur de l'œuvre et 
qui permettrait de bien augurer de son avenir, si 
déjà on n'avait sous les )'eux des résultats acquis. 
Aujourd'hui, le programme des Écoles de 
Saint-Luc, est à peu près complet. Il embrasse 
les différentes branches de l'enseignement des 
beaux-arts. Toutefois, pour le visiteur de l'expo- 
sition, il est évident que l'étude de l'architecture 
y occupe la place d'honneur. Ce n'est pas nous 
qui lui en ferons un grief et cette préséance 
paraîtra parfaitement logique. Le programme 
s'étend depuis les premiers éléments du dessin 
linéaire à main levée et du dessin d'ornement jus- 
qu'à la composition des édifices les plus com- 
plexes et les plus grandioses. Il comprend égale- 
ment la décoration plastique et picturale de ces 
édifices. Ou' il nous soit permis d'insister en pas- 
sant sur ce point qui n'a pas été suffisamment mis 
en relief au cours de l'exposition. Si l'enseigne- 
ment de la statuaire et de la sculpture ornemen- 
tale, si celui de la peinture décorative et histori- 
que font partie du programme de Saint-Luc, c'est 
surtout à titre d'arts complémentaires de l'archi- 
tecture, beaucoup plus qu'à titre d'arts indépen- 
dants comme le font les Académies modernes, 
qui ont, pour base de leur enseignement, les mo- 
dèles de l'antiquité classique. — Ce point de vue 
n'est pas sans importance si l'on veut juger avec 
équité les travaux de la sculpture et de la pein- 
ture exposés. 



lOO 



ïReuuc De r^rt chrétien. 



Ce fait rentre d'ailleurs dans la conception pri- 
mordiale du programme. Le but de celui-ci est 
d'atteindre par les formes de l'art, à l'expression 
de l'idée chrétienne. Il cherche donc, dans les 
monuments nationaux érigés à une époque où 
toute la société était pénétrée des principes du 
christianisme, les modèles que les élèves auront 
à étudier. Ces monuments nationaux que le 
jeune homme voit tous les jours, qu'il sait avoir 
été construits par ses ancêtres, sont pour lui un 
enseignement continuel, entièrement sympathi- 
que et qui, jusqu'à présent, a été complètement 
négligé par les académies officielles. 

Or, à l'époque où ces monuments ont été édi- 
fiés on regardait aussi l'architecte comme le maî- 
tre de l'œuvre, l'architecture, comme l'art par 
excellence ; c'est elle qui traçait le cadre et assi- 
gnait leur tâche à la sculpture, à la peinture, 
alors les humbles et dévouées auxiliaires de la 
reine des arts, — l'architecture. ■ — ■ Il est vrai 
qu'en ces temps là on ne voyait pas des milliers 
de toiles aux expositions de peinture, et les artis- 
tes réduits le plus souvent, hélas, à vivre de l'en- 
cens des feuilletons. 

Le catalogue de l'exposition donne quelques 
renseignements sur la méthode suivie dans les 
écoles de Saint-Luc. Le cours complet réclame 
une période de sept ans. Dès ses premiers pas 
dans la carrière, c'est à l'intelligence de l'élève 
que l'enseignement s'adresse ; sa main s'assou- 
plira par l'exercice. En attendant, on tient en 
éveil chez le jeune homme la nécessité de se 
rendre compte en toutes circonstances de la na- 
ture et du but de son travail. Du moment qu'il 
manie le crayon, il doit s'expliquer la construc- 
tion de l'objet qu'il copie, si l'objet est fait de 
main d'homme. S'il dessine au contraire de l'or- 
nementation empruntée à la flore du pays, il doit 
ramener à un tracé géométrique la feuille de 
lierre ou d'érable, de vigne ou de couleuvrée 
dont il esquisse le contour. D'ailleurs les modèles 
qu'il a sous les yeux ne sont pas disposés comme 
pourrait le faire un peintre moderne, copiant la 
nature. Dégagée des mille accidents qui peuvent 
en modifier le dessin, la feuille est ramenée à un 
type, aux lignes essentielles les plus simples, les 
plus caractéristiques. Dans ces conditions le mo- 
dèle gagne du style; en le copiant, le jeune élève 
acquiert ce sentiment du style qu'il importe de 
développer en lui depuis le dessin élémentaire 
de cette feuille, jusqu'au monument complet qu'il 
dessinera plus tard lorsqu'il sera parvenu à la 
septième année de son cours. Mais à chaque pas 
qu'il fera, on lui rappellera les règles de la con- 
struction, la pratique de l'art. Il devra se rendre 
compte des tracés géométriques ; il apprendra la 
théorie de la coupe des pierres, de la construc- 
tion des charpentes ; on lui enseignera comment 



le dessin doit être modifié suivant la nature des 
matériaux à mettre en œuvre, et il passera ainsi 
aux applications du dessin à la décoration, à la 
peinture, à l'orfèvrerie, à toutes les industries qui 
ont le dessin pour base. Chemin faisant, l'ensei- 
gnement théorique viendra, dans la mesure né- 
cessaire, en aide à la pratique, 

Après avoir indiqué d'une façon sommaire 
dans quel esprit sont dirigés les jeunes disciples 
de Saint-Luc, nous ne suivrons pas les travaux 
des classes élémentaires dans les nombreux des- 
sins dont plusieurs pans de murs sont couverts. 
— Les jeunes écoles de Tournay, de Liège et de 
Bruxelles y ont apporté de larges contingents. 
Quelque intéressant que puisse être l'examen de 
ces études au point de vue pédagogique, nous ne 
pouvons y arrêter nos lecteurs et nous passerons 
immédiatement à la section la plus importante 
de l'exhibition, aux dessins d'architecture. 

En abordant cette division on est frappé tout 
d'abord par l'importance du programme pro- 
posé à ces jeunes artistes : Plans de château, avec 
les élévations, les coupes, une partie des détails 
dessinés sur une plus grande échelle ; projets de 
collèges, projets de cathédrales, d'églises, d'hôtels 
de ville, de maisons d'aliénés, etc. tels sont les 
édifices donnés comme sujets de concours aux 
élèves de la septième année; tels sont les monu- 
ments que leur jeune imagination doit créer et 
dont le crayon doit fixer les différents aspects. 
Et soyez persuadé qu'ils ne s'en tirent pas trop 
mal ! Il y a là plus d'un dessin que maint profes- 
seur d'Académie serait fort empêché de faire si, 
par aventure, on lui commandait semblable tra- 
vail. Citons quelques uns des plans qui nous ont 
paru les plus dignes d'être notés : 

Projet de château, de Pierre Langeroek : Sept 
grandes planches. Construction imposante ; la 
préoccupation du pittoresque s'y fait vivement 
sentir, notamment dans le dessin de la façade 
principale, où la tour imposante, d'un aspect un 
peu religieux, n'est peut-être pas suffisamment 
justifiée au point de vue des mœurs de notre 
époque et même de l'ordonnance générale du 
château. La coupe, très intéressante, témoigne à 
la fois de l'imagination et de la science archéo- 
logique du jeune architecte, malgré certains dé- 
tails qui paraissent empruntés à des édifices reli- 
gieux. Quelques-uns des dessins sont exécutés 
d'une manière très remarquable, notamment un 
lavis, comprenant une partie de la façade princi- 
pale avec une galerie et un oriel vitré, et un second 
dessin où l'artiste donne, entre autres détails, l'un 
des aspects de la serre. Il y a de très belles quali- 
tés aussi dans les dessins exposés par M. I^ouvy 
(second prix) concurrent de M. Langeroek. La 
façade principale du château est plus sobrement 
conçue et la tour, tout en offrant moins d'impor- 



il'(2Hrposition Des (Scoles De %aint=ïiuc. 



lOI 



tance, accuse plus franchement la cage d'escalier 
que dans le projet procèdent. En revanche, les 
façades latérales paraissent manquer de repos ; 
il y a notamment dans l'une d'elles une multipli- 
cité de pignons faisant saillie les uns sur les autres 
et qui donnent peut-être un aspect trop pittores- 
que pour accuser une bonne disposition inté- 
rieure. Quoi qu'il en soit, l'ensemble dénote de la 
part du jeune arcliitecte de bonnes et solides 
études. Ces qualités se retrouvent d'ailleurs aussi 
dans son projet de collège. 

Dans la classe d'architecture il y aurait à citer 
nombre d'autres travaux de mérite qu'il n'est pas 
possible d'analyser dans une seule visite. Nous 
avons remarqué encore quatre dessins de M. 
Geernaert, consacrés à un projet de cathédrale ; 
les projets de collège, d'une maison d'aliénés et 
le chœur d'une église avec son ameublement par 
M. A. Sarot, une série de dessins qui font gran- 
dement honneur à l'artiste qui les a conçus. M. 
Goethals a eu une idée qui nous semble excel- 
lente : il a repris et traité pour son compte, 
l'école normale, récemment construite à Gand, 
par un architecte de l'État. Nous doutons que 
la comparaison que l'on pourra établir, soit en 
faveur de ce dernier. Citons encore l'élévation 
d'un château, celle d'une maison bourgeoise de 
M. Collés, ainsi que la restauration de l'église de 
Mariakerke (Flandre Orientale) par MM. Peel et 
Van Belle, tous travaux qui méritent un examen 
beaucoup plus approfondi que celui dont nous 
avons le regret de consigner le résultat rapide. 

Dans les œuvres plastiques on remarquait bon 
nombre de travaux de mérite, surtout si l'on ne 
perd pas de vue que, conformément aux principes 
de l'école, la sculpture n'est que le complément 
de l'architecture. Le but est donc bien différent 
de celui de la statuaire moderne. Pour donner à 
ces groupes, à ces bas-reliefs et à ces statues 
leur valeur, l'imagination doit les placer dans les 
niches d'une façade, sous l'arcature d'un retable, 
soutenus par des consoles et abrités par des 
baldaquins. Toutefois, même en tenant compte 
des conditions particulières de l'art plastique au 
moyen âge, on sent généralement les liens trop 
serrés qui rattachent encore les études de ces 
jeunes artistes aux monuments qui les ont inspi- 
rées. Nous ne ferons de reproche ni aux maîtres, 
ni aux élèves d'un fait inévitable dans l'état 
actuel de l'enseignement qui ne compte encore 
que peu d'années d'existence, tout en engageant 
ces jeunes imagiers à laisser parler avec plus de 
vivacité le sentiment personnel. 

Cette observation faite d'une manière générale, 
nous rappellerons une jolie composition de M. 
Remy Rooms représentant la Mort de la sainte 
ViiTge. L'artiste, en se conformant entièrement 
aux traditions du moyen âge dont les sculpteurs 



ont toujours eu une prédilection pour ce poétique 
sujet, a su mettre de la dignité et du sentiment 
dans les expressions. Il y a des réserves à faire sur 
les proportions des figures du premier plan. C'est 
sans doute au même artiste qu'il convient de 
faire honneur d'une jolie statuette de la sainte 
Vierge, en bois de chêne, avec console et dais ; 
bon style et draperie élégante. Nous avons noté 
aussi une figure de Sainte avec un livre, tenant 
un bouquet de fleurs à la main, de M. Pierre Pau- 
wels, élève de ô'"'^ année. Une petite vierge tail- 
lée dans rivoire,abritée sous un charmant édicule 
en orfèvrerie, forme un petit ensemble très élégant 
traité avec beaucoup de délicatesse dans le style 
du quatorzième siècle ; ce joli objet appartient à 
M. Wilmart de Liège. Tout à côté de ce bijou re- 
haussé d'émaux, de perles fines et de pierres 
précieuses se trouvait une simple statuette en 
bois de buis, représentant saint Louis. C'est, à 
notre sens, le travail le plus réussi de toute l'ex- 
position dans le domaine de l'art plastique ; il 
fait grandement honneur, de même que le précé- 
dent, aux ateliers de M. Rooms de Gand. 

La peinture, art plus immatériel, plus idéal, 
dont la technique offre des difficultés que de 
persévérants efforts seuls peuvent vaincre, en est 
encore à chercher sa voie. Généralement, les 
écoles de Saint-Luc adoptent en principe les 
traditions nationales. Elles veulent créer un art 
autochthone, ou du moins elles ont l'intention de 
le continuer; c'est aux maîtres qui ont fleuri tout 
auprès du sol où saint Luc fonde ses Académies 
que celles-ci vont demander les secrets de 
l'art qu'elles enseignent à leurs disciples. A 
Bruxelles, où le contingent de la peinture était 
d'ailleurs numériquement faible, nous n'avons 
pu retrouver semblable préoccupation. C'est plu- 
tôt l'école de l'Ombrie qui paraît inspirer les 
jeunes peintres. M. Théodore Janssens a exposé 
plusieurs compositions d'une tonalité harmo- 
nieuse et chaude ; une Visitation, ■ — visiblement 
inspirée de Fra Angelico ; nous nous garderons 
de lui en faire un reproche, d'autant que dans la 
tête de la sainte Vierge, il y a de la vie et un 
sentiment assez personnel : le Crucifievient du 
même artiste présente également des qualités. 
Nous lui préférons cependant encore la Fuite en 
Egypte, composition peinte sur fond rouge diapré 
d'or, traitée entièrement au point de vue de la 
peinture murale. 

Dans les études exposées on ne saurait mécon- 
naître de bonnes dispositions et la volonté arrê- 
tée de ne pas se laisser séduire par les coquet- 
teries de l'art moderne ; mais pour féconder ces 
talents naissants il conviendrait de les mettre en 
contact avec les belles enluminures de nos ma- 
nuscrits flamands, avec les ceuvres des maîtres 
qui ont précédé la Renaissance et dont heureuse- 



I02 



iRcDuc De rart cbrétien. 



ment on retrouve encore des panneaux dans la 
collection van Ertborn à Anvers, dans les musées 
de Bruges et de Bruxelles. Nous verrions aussi 
sans regrets quelques-uns de ces jeunes gens faire 
un pèlerinage au musée de Cologne ; les vieux 
peintres qu'ils pourraient y étudier ont avec nos 
flamands plus d'affinités que les maîtres de l'Om- 
brie et de la Toscane dont il y a certain danger 
à aborder l'étude trop tôt. 

L'une des parties de l'exposition dont le suc- 
cès nous a paru le plus grand auprès de la plupart 
des visiteurs, est celle du mobilier. — Ici, en effet, il 
ne s'agissait pas de plans, d'élévations et de cou- 
pes ; ce n'étaient plus des dessins qu'il faut savoir 
comprendre et où le spectateur est obligé d'y 
mettre du sien. Il s'agit d'un travail exécuté, tan- 
gible et dont chacun connaît l'usage. Aussi ces 
solides meubles en bois de chêne, d'un dessin 
rectiligne si franc, d'une ornementation si délicate 
et si ferme à la fois, ce bois de notre pays dont 
aucun procédé n'a altéré la riche tonalité et sur 
lequel scintillent les serrures apparentes, les pen- 
tures finement découpées, enfin toute cette fer- 
ronnerie travaillée au marteau, — tout cela pa- 
raissait faire une impression aussi vive sur les con- 
naisseurs en menuiserie eten serrurerie que sur les 
visiteurs de toutes les classes de la société. Dans 
cette catégorie il faudrait presque tout citer. Nous 
avons remarqué trois meubles sortant des ateliers 
de M. Rooms à Gand. — Une armoire, un bureau 
et un dressoir. Tout y est bien travaillé, le bois 
comme le métal ; la sculpture ornementale comme 
la menuiserie et la serrurerie. C'est peut-être un 
peu délicat, un peu joli comparé à la plupart des 
meubles d'autrefois ; mais c'est gracieux et c'est 
séduisant. Les chaises, sortant du même atelier 
et appartenant à M. le B°" d'Hauleville, sont d'un 
modèle à la fois robuste et commode, quoique 
moins riche que le mobilier de même nature 
appartenant à M. Arth. Verhaegen de Gand. Le 
buffet-étagère j^our salle à manger exposé par 
M. de Martelaere à Wetteren, mérite également 
une mention des plus honorables. 

On ne s'attendrait peut-être paj avoir employer 
les mêmes matériau.x, le bois de chêne et le fer 
lorgé à des meubles infiniment plus dtlicats, de 
dimensions réduites, et d'un usage plus frivole, 
s'il est permis d'employer ce mot, en parlant 
notamment des objets à l'usage des fumeurs. 
L'atelier de Meirelbeke, près Gand, dirigé par 
MM. De Clercq frères, nous a ménagé cette sur- 
prise. En voyant une console sculptée pour y 
placer des pipes, un coffre à cigares, des porte- 
allumettes, un pot à tabac, en chêne sculpté et 
polychrome, on se sent pris d'un certain respect 
poui l'usage de la pipe et du cigare, élevé à la 
hauteur d'une institution, nous allions écrire d'un 
culte, par tous les jolis meubles qui lui sont con- 



sacrés. Tout à côté, on y trouve un porte-missel, 
traité heureusement avec non moins de soin et 
d'élégance; puis ce sont des boîtes à ouvrages, 
des caves à liqueurs, des pendules, des coffrets de 
toute dimension et des usages les plus divers, 
bref un ensemble charmant d'objets dessinés avec 
goût, façonnés avec art et qui, si nous ne nous 
trompons, pourraient bien devenir l'objet d'une 
industrie très lucrative. A ce point de vue, les 
jardinières en fer forgé, orné de peintures et de 
dorures, inspirent moins de confiance ; quelque 
bon que soit d'ailleurs le travail en lui-même, les 
meubles de ce genre paraissent convenir surtout 
à des plantes que l'on n'arrose pas. 

L'exposition de Bruxelles a eu trop de succès 
dans son ensemble pour qu'il n'y ait pas lieu 
de la renouveler dans d'autres villes et d'initier 
ainsi, de plus en plus, le public à ce qu'il y a lieu 
d'attendre des Écoles de Saint-Luc. Appelées à 
vivre des dons des fidèles, et des amis de l'art 
chrétien, c'est en montrant ce dont elles sont 
capables que ces écoles inspireront l'esprit de 
sacrifice qui doit assurer leur existence. Il y aura 
donc lieu, nous l'espérons, à faire de nouvelles 
expositions. 

Nous portons un intérêt trop sincère à leurs 
futurs organisateurs pour supprimer quelques 
observations auxquelles a donné lieu, ce nous 
semble, l'exposition de la rue des Alexiens. L'as- 
pect d'une exhibition de ce genre serait meilleur 
sans doute si, les locaux le permettant d'ailleurs, 
on pouvait séparer, fût-ce par des cloisons, les 
travaux des différentes classes, les œuvres des 
divers arts dont les produits sont exposés. Ar- 
chitecture et plans, dessins, peinture, sculpture, 
mobilier etc., tout cela devrait avoir au moins un 
compartiment, sinon une salle à part. Il convien- 
drait d'éloigner des peintures les drapeaux dont 
l'éclat tricolore, pour êtic patriotique, n'en est 
pas moins très nuisible aux teintes adoucies, aux 
tonalités nuancées des peintures qui se trouvent 
dans leur redoutable voisinage. 

Nous avons aussi un mot à dire du catalogue. 
Si l'on peut se féliciter d'y trouver quelques 
renseignements sur le programme de l'enseigne- 
ment, sur les méthodes judicieuses adoptées 
dans les Écoles de Saint-Luc, il faudrait regret- 
ter vivement, si les éloges prodigués aux œuvres 
exposées devaient se renouveler dans d'autres 
expositions. Quelques méritoires que soient les 
travaux des élèves, il convient de ne pas perdre 
de vue que la vanité et la présomption sont, trop 
souvent, les péchés mignons des jeunes artistes. 
Or, il semble difficile que même les élèves d'écoles 
où les maîtres donnent l'exemple de la modestie 
et de l'humilité puissent, sans véritable danger, 
entendre dire autaut de fois qu'il se ve;id d'exem- 
plaires du catalogue que i. leur projet est exécuté 



iL'€rposition Des écoles De ^ainMuc. 



103 



de main de maître » que « la conception est d'une 
grande originalité, l'ensemble remarquable », que 
tel groupe « est admirable au double point de 
vue de la conception et de l'exécution » etc. etc. 
Des appréciations de cette nature doivent porter 
dans l'esprit des jeunes gens la conviction qu'ils 
n'ont plus rien à apprendre, qu'ils sont maîtres 
consommés dans leur art. Or, le jeune artiste 
n'en est pas là au sortir de l'école, cette école fût- 
elle la meilleure du monde. A ces considérations 
il convient d'ajouter que bonne partie du public 
visite l'exposition pour juger par elle-même les 
œuvres d'art qu'on lui montre et non pour rece- 
voir, avec le livret pris à la porte, un jugement 
qui paraît imposé. Un vieux proverbe dit que 
« bon vin n'a pas besoin d'enseigne »; qu'il nous 



soit permis de dire de notre côté, qu'un bon tra- 
vail n'a pas besoin des'recommandations de cette 
nature. N'habituons pas nos jeunes gens à rece- 
voir publiquement des éloges que l'affection des 
maîtres a pu leur décerner cette fois, habituons- 
les à les conquérir, même de la partie du public 
hostile à notre cause. 

Cette réserve faite, nous constatons avec une 
satisfaction très grande le succès de l'exposition 
de Bruxelles. Nous féliciterons les maîtres comme 
les élèves des résultats obtenus : les maîtres ont 
démontré d'une manière victorieuse la supériorité 
de leurs méthodes d'enseignement ; ils peuvent 
montrer avec une légitime fierté le fruit de leur 
travail et de leur dévouement. Les élèves ont 
donné plus que des espérances. J. H. 




1033 



IRctiuc De rart c&rcticn 



les catholiques à l'importante question du chant religieux. 

La Réunion s'occupe ensuite de la question des Ecoles 
d'art chrétien. Sur l'invitation qui leur en est faite, les 
membres de la commission s'expliquent à ce propos. 

M. l'abbé Gillet signale l'urgence qu'il y aurait à 
ouvrir des ateliers chrétiens des Beaux- Arts. L'immoralité 
va croissant dans les ateliers existants, les élèves s'y cor- 
rompent bien vite ; des personnes étrangères viennent à 
l'atelier comme à un spectacle immoral. Que peut devenir 
l'art dans un tel milieu? 

M. Michel se fait l'écho de plusieurs familles qui lui 
ont dit leurs inquiétudes sur un pareil état de choses, et lui 
ont demandé dans quels ateliers leurs enfants pourraient 
trouver des garanties suffisantes d'honnêteté. 

Des ateliers chrétiens répondraient donc à un besoin, 
ils seraient à la fois une sécurité pour les familles et un 
moyen de relèvement pour l'art. 

M. Michel suppute les frais qu'entraînerait l'entretien 
d'un atelier: ce serait un minimum de quelques milliers 
de francs par an. 

M. L.WERD.^NT fait remarquer qu'en intéressant les 
dames artistes à l'Œuvre de St-Jean et en ouvrant aussi 
pour elles des ateliers, non seulement on étendrait l'action 
delà Société, mais on aurait de précieux auxiliaires pour 
recueillir les ressources nécessaires. 

M. BouvR.iiN, à titre de renseignements, donne con- 
naissance des prospectus de deux nouveaux ateliers d'art. 
On examine le chiffre de la rétribution payée par les élè- 
ves. Sur une base égale un atelier chrétien pourrait se 
suffire. 

Les académies d'art se multipliant, l'art chrétien ne peut 
être délaissé. 

M. le Président dit qu'il serait à souhaiter qu'on pût 
rattacher cette œuvre h l'Institut catholique, en y fondant 
une chaire d'esthétique chrétienne. 

M. Laverdant veut bien se charger d'une première 
démarche auprès de Mgr d'Hulst. 

Séancedu 13 mars. — M. Laverdant rend compte 
del'entrevue préparatoire qu'il a eue avec Mgr d'Hulst, 
dans le but de placer l'Œuvre des ateliers chrétiens des 
Beaux-Arts sous le patronage de l'Institut catholique. M. 
LE Recteur de l'Institut se déclare enchanté d'une telle 
Œuvre. Il serait d'avis qu'elle fût conçue dans un esprit 
très large, qu'elle fût ouverte h. toutes les Écoles et ne s'ar- 
rêtât pas au XIV" siècle. Il approuverait des ateliers avec 
des maîtres divers de goût et de genre. 

La réunion éprouve une vive satisfaction en entendant 
ces déclarations. 

Le Programme des questions qui devront être soumises 
à la prochaine assemblée des catholiques est ainsi arrêté : 

Chant ecclésiastique. — Création d'ateliers chrétiens 
des Beaux-Arts. — Maison de famille pour les Étudiants 
des Beaux-Arts. 

Séance du 27 mars. — Le R. P. Germer-Du- 
rand a la parole pour entretenir la Réunion des anciens 
chants de l'Église. 

Il dit ce qu'étaient ces chants à l'origine. L'échelle en 
était restreinte et leur mélodie avait une grande ressem- 
blance avec celle des anciens chants grecs. 

Après Constantin, quand la paix eut été rendue à 
l'Église, une grande efflorescence d'art se produisit. 



A l'époque de St Grégoire, le chant avait déjà pris 
un développement considérable et ce Pontife n'eut pas à 
initier, mais bien plutôt à réformer. 

Passant à la composition de l'office, le R. P. Germer- 
Dur.\nd signale l'analogie cjui existe entre les répons li- 
turgiques et les chœurs grecs. 

Après ces explications, il donne des exemples chantés, 
d'après un ancien texte. La Réunion les écoute avec un 
vif intérêt. 

Séance de 3 avril. — La question du chant reli- 
revient en discussion. II serait utile qu'un rapport fût 
présenté au Congrès catholique. 

On se demande sur quelles bases il conviendrait de 
l'établir. 

Tout le monde s'accorde à reconnaître qu'il faut recom- 
mander le plain-chant primitif Mais doit-on exclure toute 
autre musique, même le plain-chant harmonisé? 

MM. Raillard et Dessus sont de cet avis. Le R. P. 
Germer-Durand fait observer que le concile de Trente 
n'a exclu que la musique lascive. M. LAVERDANT croit 
que l'accord des voix est un progrès. Jean XXII recom- 
mandait l'haimonie ; et la messe harmonique du pape 
Marcel a été acceptée et reconnue comme musique reli- 
gieuse. La commission des cardinaux avait surtout cette 
sollicitude: entend-on les paroles? 

M. PoisOT croit qu'il est bon et sage de s'en tenir aux 
principes admis par le CONGRÈS DE Milan, qui a établi, 
par rapport à l'Église, une triple distinction dans la mu- 
sique. 

I" La musique ordonnée qui est le plain-chant. 

2'^ La musique tolérée, comme celle de Palestrina, H aydn, 
Mozart. 

3" La musique prohibée, comme la musique mondaine 
ou lascive. M. DESSUS est prié de vouloir bien se charger 
du rapport projeté. 

Séance'du 17 avril. — M. Le Chanoine Corbet 
entretient la Réunion de l'affaire devenue urgente de la 
Revue. 

Diverses propositions de vente furent faites par M. La- 
roche à des éditeurs de Paris. Ces démarches n'ayant 
point abouti, il s'adressa à /a Société belge de S' Augustin ; 
et par l'entremise du R. P. Martinov, put entrer en 
négociations avec M. DESCLÉE,principal directeur de cette 
Société. 

Mais traitant la cession de la Revue, M. Laroche ne 
pouvait agir isolément ; lié par un contrat qu'il avait signé 
avec M. le chanoine Corblet d'une part et la Société 
DE St-Jean de l'autre, il devait s'assurer le consentement 
de tous les signataires. Chacun s'inspirant des intérêts 
supérieurs de l'art chrétien, l'entente s'est établie ; et la 
Revue est passée aux mains du nouvel éditeur : M. 
DesclÉe. Le cessionnaire accepte, sauf sur un point, les 
clauses du traité de la Société St-Jean vis-à-vis de la- 
quelle il sera au lieu et place de M. Laroche. 

Séance du 22 mai. — M. Dessus rend compte de 

discussion à laquelle a donné lieu,dans la Réunion générale 
des membres du Congrès, la lecture de son Rapport sur 
le chant ecclésiastique. Ce Rapport sera imprimé dans les 
annexes du compte-rendu général. 

M. L'ABBÉ Gillet, dont le Rapport sur la création d'ate- 



'Bulletin De la Société De ^aint--31ean. 



1034 



liers chrétiens des Beaux-Arts était venu en lecture publique 
dans la 3" Séance du Congrès, fournit quelques renseigne- 
ments sur l'accueil fait au projet de la Société St-Jean. 
L'avis des personnes compétentes est qu'il n'y a pas seu- 
lement utilité, mais urgence à créer des ateliers chrétiens. 

L'appel adressé à ce sujet aux catholiques a déjà été 
entendu. Deux coopérateurs se présentent, l'un ancien élève 
d'Ingres, ami de Flandrin ; l'autre jeune peintre, élève de 
Picot, intelligent et dévoué, parfaitement au courant des 
questions d'ateliers; cette communication est bien accueil- 
lie et note en est prise. 

M. GiLLET signale un statuaire, aussi bon chrétien que 
remarquable artiste, M. Louis Nocl, lequel a été recom- 
mandé à la commission du Congrès, comme pouvant faire 
un excellent maître d'atelier chrétien de sculpture. 

Séance du IQjuin, — M. le Baron d'Avril, qu'une 
mission diplomatique tient depuis un certain temps éloigné 
de la Société de St-Jean, est sur le point de revenir y 
e.xercer d'une manière effective ses fonctions de Président. 
M. le Secrétaire donne lecture de la lettre annonçant 
cette heureuse nouvelle, et communique à la Réunion le 
travail que M. LE Baron d'Avril envoie en même temps, 
pour la Revue. C'est un savant article sur le Pré-Rapaë- 
lisme. Les confrères estiment que cette étude par la sages- 
se de la doctrine et la vérité des faits aura l'avantage de 
satisfaire les diverses écoles d'art chrétien. 

III. ^iembre0 noutoellement aDmis Dans 
la Société. 

M. LE Marquis de Virieu, 5, rue de la Chaise, à 
Paris. 



M. DESSU.S, 5, rue de l'Université, à Paris. 

M. l'abbé Gillet, du clergé de S''= Elisabeth, 32, rue de 
Bondy, à Paris. 

M. l'abbé Blé, organiste du grand orgue de S' Leu, 38, 
rue Beaujon, à Paris. 

M. L'ABBÉ Fazv, curé de Lettret (Hautes-Alpes). 

M. Octave MouROUX,dessinateur, lOjrueduCardinal- 
Lemoine, à Paris. 

IV. oeutjres oflfcrtcs à la Société. 

Donateurs. 

Le Christ devant Pilate, par M. Ga- 
BRiEL-DÉsiRÉ Laverdant. L'auteur. 

Diverses Livraisons du receuil mensuel 
La Croix, publiée par les RR. PP. Au- 
gustins de l'Assomption. (R.P. Germer-Durand.) 

Le Livre du Pèlerin. — Pèlerinage po- 
laire de pénitence à Jérusalem, par le 
R. P. Germer-Durand. L'auteur. 

Mémoire explicatif sur les chants de 
r Église, rétablis dans leur forme primi- 
tive, par M. l'abbé F. Raillard. L'auteur. 

iHembres DécéDés. 

Monseigneur de Ségur. 

M. L'abbé Charles, curé de Saint-Pierre de Chaillot, 
à Paris. 



A. Gillet. 
Vice- Secrétaire. 





Xca iHort ïie Saint liouts. ^ 



Peinture monumentale ht 0.. Hle;ci0 DouillarD. 







^te^MîtJSttfctfcSg ES visiteurs du Salon de 1881 
iœs^^œ^^j.LYw ,v>-M.-^lK Qj-jj. py remarquer une vaste 

toile placée dans le vestibule 
du premier étage, en haut du 
grand escalier. Elle occupait, 
à elle seule, l'espace compris 
entre les deux portes qui don- 
nent accès aux galeries. Ses 
dimensions et le choix du su- 




ci^^^s^wWSf^WS 



jet indiquaient assez une peinture monumentale des- 
tinée à décorer un édifice religieux. En effet, /a 
Afori de saint Louis a pris place dans l'abside de 
l'église de Paimbœuf, en vue de laquelle elle a été 
composée, et qui lui a procuré le seul cadre qui lui 
convînt. Lorsqu'une œuvre est empreinte comme 
celle-ci du chaste caractère de l'art chrétien, elle a 
besoin du recueillement des églises pour être appréciée à 
sa juste valeur. Elle est comme dépaysée au milieu du 
tumulte de nos expositions, où se heurtent, dans un 
pêle-mêle étrange, tous les genres, toutes les fantaisies, 
tous les systèmes. Le public n'accorde qu'une attention 
distraite aux artistes qui marchent dans une voie frayée 
d'avance ; il faut à ce maître impressionnable et blasé 
des nouveautés, n'en fût-il plus au monde. Que l'art 
doive s'enfermer dans une immobilité contraire à tout 
progrès, nul n'oserait le soutenir, mais qu'il puisse 
innover indéfiniment, c'est une grave erreur. Pour ne 
parler que de la peinture monumentale, elle a des règles 
bien connues dont on ne peut s'écarter sans danger. 
La première, celle qui contient en germe toutes les 
autres, consiste à ne rien tenter de contraire aux con- 
venances de l'architecte, à respecter, à (aire valoir les 
belles lignes de l'édifice. L'architecture et la peinture 
sont membres de la même famille : en se prêtant un 
fraternel concours elles se grandissent mutuellement. 
Nul n'est plus pénétré de cette vérité que M. Douil- 
lard. Qu'il s'agisse de peindre une Cène pour le maître 
autel de l'église Saint-Julien, à Tours, ou de décorer 
un plafond comme au château du Plessis, près de 
Rennes, on est sûr de le trouver fidèle à l'alliance 
nécessaire des deux grands arts du dessin, qui est la 
condition du succès. La Mort de saint Louis marque, 
croyons-nous, le point culminant de la carrière du 
jeune artiste. Il est impossible d'étudier avec soin cette 



composition sans être frappé des sérieuses qualités qui 
s'y révèlent. Pourquoi la critique, à de rares exceptions 
près, a-t-elle gardé le silence à son endroit ? Aurait- 
elle entendu condamner implicitement le genre auquel 
le peintre a consacré son talent ? S'il en était ainsi, 
ce serait une raison de plus pour décider la Revue 
de fart chrétieti à parler. 

L'église de Paimbœuf est de style byzantin. Elle 
affecte la forme d'une croix grecque parfaite. Au centre 
de la nef principale s'élève une coupole qui porte sur 
quatre pendentifs ornés de l'allégorie des quatres 
évangélistes. Sur la frise qui règne à la naissance de 
la voûte sont peints les douze apôtres. L'abside com- 
porte comme sujet principal la Mort de saint Louis, et 
doit être complétée, plus tard, par quatre autres sujets 
représentant des traits empruntés à la vie du Saint. 
On voit tout de suite le vaste champ offert au pinceau 
de l'artiste. Non seulement l'espace ne lui est pas 
étroitement mesuré, mais encore, bienfait inappréciable, 
la lumière lui vient en quantité suftîsante pour qu'il ait 
la satisfaction d'espérer que le public jouira pleine- 
ment de son œuvre. Que d'autres, — et des plus 
illustres, — ont été moins bien partagés ! Comment ne 
pas regretter, par exemple, que Victor Orsel n'ait pas 
eu le même bonheur, dans cette chapelle de Notre- 
Dame de Lorette, obtenue à grand peine des faveurs 
d'une administration peu clairvoyante, et décorée par 
lui avec un soin si jaloux de sa renommée. 

De tous les genres d'architecture, le style byzantin 
est peut-être celui qui se prête le mieux aux dévelop- 
pements de la peinture décorative. D'apparence froide, 
presque glaciale, lorsqu'il se présente dans l'austère 
simplicité de sa structure intime, il s'anime et s'embellit 
des prestiges de la couleur. Les Orientaux l'avaient 
compris. Il ne semble pas que, dans leur pensée, l'effet 
majestueux des arcs en plein cintre, des dômes et des 
coupoles doive être séparé des revêtements de marbre 
et d'or, et surtout de l'éclat particulier à la mosaïque, 
parure splendide d'un usage si fréquent parmi eux. La 
peinture à la cire n'offre pas évidemment les qualités 
de solidité et de résistance de la mosaïque, toutefois, 
habilement pratiquée, elle peut jusqu'à un certain 
point la remplacer. Il va sans dire que l'artiste appelé 
à décorer une abside byzantine devra respecter scrupu- 



La ^ort ne ^aint louis. 



lO 



ô 



leusement les conditions du genre. M. Douillard en a 
pris son parti, et a résolument installé sur un fond d'or 
la moitié de ses personnages. Nous disons la moitié, 
car, ainsi que nous l'expliquerons plus bas, la compo- 
sition est divisée en deux parties bien distinctes, la 
première archaïque et conventionnelle, la seconde 
imitât ive. 

En haut le Christ dans la gloire, tête nimbée et 
crucifère, apparaît bénissant le monde. Assis sur les 
nuées, il a le soleil à sa droite, la lune à sa gauche, et 
la terre sous les pieds. Deux anges le supportent, deux 
autres présentent la palme et la couronne, d'autres 
jettent des fleurs. Il n'y a pas à s'y méprendre, nous 
sommes ici en pleine donnée conventionnelle. Ces 
personnages ne sont pas vivants, ou du moins ne le 
sont pas à notre façon ; ce sont de purs symboles, des 
signes intelligibles destinés à parler directement à l'es- 
prit du spectateur. Le peintre n'a omis aucun détail 
propre à accentuer cette signification. Voyez le mono- 
gramme imprimé sur la gloire et l'inscription qui se 
déroule à l'entour : Gratia vobis et fax ab eo qui 
EST, ET QUI ERAT, ET QUI VENTURUS EST; — ne dirait- 
on pas la devise d'un blason, et les anges qui la sup- 
portent ne les dirait-on pas détachés d'un groupe 
héraldique ? Cette donnée une fois admise, et nous 
croyons qu'elle s'impose fréquemment dans les compo- 
sitions d'art chrétien, plus elle sera claire, moins nous 
en serons offensés. 

Est-ce à dire qu'il faille affecter une gaucherie systé- 
matique, tomber dans l'excès si justement reproché aux 
artistes byzantins? En aucune façon. Tout en conservant 
le type traditionnel dans ses traits essentiels, on aura 
soin de le rajeunir. Ainsi a fait M. Douillard ; son 
Christ est le Christ des catacombes,le grand Christ 
à fond d'or des mosaïques de Rome, avec plus de 
souplesse dans le contour, plus de profondeur dans 
l'expression, un art plus savant et plus libre dans le jet 
des draperies. 

Abaissons nos regards sur la scène terrestre ; tout 
change, nous (juittons la région du symbole pour entrer 
dans le domaine de l'imitation. Au-dessous de la 
ligne bleue de la Méditerranée qui termine à souhait 
l'horizon, le drame humain se déroule, pathétique et 
grave, émouvant et solennel, comme il convient. 

Sur la grève brûlée par les feux du soleil d'Afrique, 
moines et chevaliers, fils et filles de France sont grou- 
pés autour du saint roi. Par un mouvement qui est 
bien en harmonie avec ce que nous savons de sa foi, 
Louis affaibli et miné par la fièvre a voulu sortir de sa 
tente et aller au-devant de son Sauveur (,). Deux 



_ I. Le peintre n eu recours, pour composer la figure du saint, aux indica- 
tions fournies par deux monuments d'une incontestable valeur, le sce.au des 
Archives nationales et la statuette du musée de Cluny.Le nimbe est réduit h 
lui simple filet peu apparent. Cela était nécessaire pour ne p.as nuire à 
l'effet de la peinture imitative. 



croisés le soutiennent, tandis que ses yeux fixés sur la 
sainte hostie que lui présente le prêtre ('), ses lèvres 
frémissantes, ses bras largement ouverts, tout son ex- 
térieur, en un mot, semble dire : « Vi'm', Domine Jesu, 
veni. y> — Son fils et successeur Philippe-le-Hardi 
fléchit sous le poids de la douleur et des terribles 
responsabilités qu'il entrevoit, tandis que son gendre, 
le roi de Navarre marié à la princesse Isabelle, dont 
le chaste profil se dessine à l'arrière-plan, serre les 
mains du jeune prince comme pour l'exhorter à avoir 
courage et à se roidir contre l'infortune {}). 

A droite les prêtres, àgauche les guerriers agenouillés, 
les mains jointes, contemplent cette scène immobiles 
ei silencieux. Dans un coin du tableau, des malades, 
des blessés accourent au bruit que leur bon roi va 
mourir et font retentir l'air de leurs lamentations. Plus 
loin les tentes, au-dessus desquelles flotte l'oriflamme 
de St Denis, et là-bas, tout à l'horizon, les premières 
voiles de la flotte de Charles d'Anjou, roi de Sicile, 
impatiemment attendue... Parmi les cinquante per- 
sonnages ainsi groupés le plus grand nombre laissent 
voir une douleur morne et muette ; quelques-uns tran- 
chent par la vivacité de leur pantomime sur le calme 
de ceux qui les entourent, témoin ce croisé qui se pré- 
cipite la face contre terre, témoin encore ce soldat 
blessé qui se traîne sur les genoux, et qui se penche 
pour mieux voir. 

Nous avons entendu faire un grief à M. Douillard 
de la régularité trop symétrique avec laquelle il a dis- 
posé ses figures. Ce reproche nous parait peu fondé. 
Du pittoresque, le peintre pouvait en faire assurément, 
les deux exemples que nous venons de citer en sont 
la preuve. Pourquoi s'est-il arrêté sur cette pente ? 
Parce qu'il a compris qu'il ne pouvait aller plus loin 
sans courir le risque d'introduire le désordre et la 
confusion dans son œuvre. Une peinture murale reli- 
gieuse, destinée à s'harmoniser avec les rites sacrés 
qui s'accomplissent en face de l'autel, doit présenter 
un caractère imposant et grave avec lequel contras- 
terait étrangement l'abus du mouvement et de la vie. 
Et d'ailleurs la symétrie ne se rencontre-t-elle pas au 
fond de toute composition destinée à satisfaire l'esprit 
en même temps que les yeux? Sous ce rapport Xii^Mort 
de saitit Louis est un modèle auquel les juges les 
plus sévères trouveront difficilement quelque chose à 
redire. Les masses se répondent et se font équilibre, 
la variété s'y rencontre sans que l'unité soit altérée. 

Veut-on savoir à quel degré M. Douillard pousse 

2. Le père de Beaulieu, dominicain, son confesseur. 11 devait avoir alors 
environ cinquante ans. 

^. C'est, du moins, la seule interprétation compatible avec l'histoire. On 
sait en effet que le second fils de Saint Louis, qui l'avait accompagné à la 
croisade, Jean Tristan, comte de Nevers, tombé malade avant lui, mourut 
sur le vaisseau où on l'avait transporté dans l'espoir que l'air de la mer lui 
serait salutaire. « 1 1 était avec la princesse Isabelle mariée à Thibaut, le jeune 
roi de Navarre, l'enfant chéri de Louis ; il joignit les mains en apprenant s.l 
perte, et chercha en silence, dans la prière, quelque soulagement à sa dou- 
leur. » (Guizot, Histoire de Frattce racontée à mes petits en/ants.) 



io4^ 



Eetjue De V^xt chrétien. 



l'entente des grandes lois de la composition qui s'im- 
posent rigoureusement à h peinture d'histoire? Un 
exemple suffira à le montrer. Il avait un problème 
difficile à résoudre, celui de relier la partie supérieure 
de son sujet à la partie inférieure, de ménager la tran- 
sition du symbolisme au monde réel, d'atténuer, de 
faire disparaître, autant que possible, la dissonance ré- 
sultant de la juxtaposition de deux genres absolument 
opposés. 

Une savante diversité dans la façon d'interpréter les 
différents groupes d'anges lui a servi à atteindre ce 
résultat. Considérez ceux qui présentent la palme et 
la couronne. Semblables aux messagers divins que 
Luini nous montre, dans une admirable fresque du 
musée Brera, emportant le chaste corps de sainte 
Catherine à travers les airs, ils sont autrement beaux 
et vivants que leurs frères qui jettent des fleurs, et 
surtout que les deux hérauts célestes dont nous avons 
caractérisé la rigide attitude en les comparant aux 
supports d'une armoirie. Ainsi, par une gradation habi- 
lement ménagée, les signes extérieurs de la vie 
augmentent chez les habitants du royaume des cieux 
à mesure qu'ils se rapprochent de la terre. Aussi peu- 
vent-ils présenter au saint sa couronne ; il semble que 
celui-ci n'ait qu'à étendre la main pour la saisir. 

A propos de Luini nous avons parlé de réminis- 
cence ; vérification faite elle n'était qu'apparente, et en 
tout cas de celles qui peuvent s'avouer honorablement. 
Nous n'oserions en dire autant du groupe intermédiaire; 
il nous semble avoir vu quelque part, — probablement 
dans la fresque d'un maître primitif — cette légion 
de jeunes visages heureusement multipliés par l'accu- 
mulation des nimbes, qui se détachent sur un fond 
bizarrement découpé avec un charme si tendre et si 
ingénu. Admettons que le fait soit vrai ; dans ce cas 
le péché serait grave, car il y aurait récidive. 

Non loin de la Chie, dans le transept gauche de 
l'église St-Julien, à Tours, M. Douillard a peint le 
Couronnement de la Vierge. Certes, la composition est 
pleine de suavité et de distinction, mais le mérite n'en 
revient-il pas pour une bonne part à Fra Angelico, qui 
a fourni trait pour trait au moins trois figures princi- 
pales, celle de la Vierge, celle du Sauveur, et celle de 
saint Dominique ? Que l'auteur de la Mort de saint 
Louis se souvienne du précepte formulé par un maître 
en ces termes énergiques : « Tout plutôt que l'imita- 
tion. » 

Cela lui sera d'autant plus facile que son respect pour 
la nature n'est ni moins vif ni moins sincère que son 
culte pour la tradition. On n'apprend pas de mémoire 
ni d'imagination à donner aux corps des proportions 
parfaites, à jeter une draperie avec tant de grâce et de 
naturel, et surtout à dessiner les extrémités avec cette 
fermeté, cette précision qui vous valent tout au moins 



'estime des connaisseurs. Ce sont là les suite; de 
fortes études accomplies sous la direction de maîtres 
tels que Gérôme, Gleyre et Hippolyte Flandrin. 
Tout a été minutieusement étudié sur la nature, et 
cependant rien ne rappelle le modèle d'atelier. C'est 
que M. Douillard possède une qualité précieuse, celle 
d'idéaliser ses personnages, de dégager d'une physio- 
nomie le trait essentiel qui la caractérise, en supprimant 
les accents individuels. De là l'heureuse variété qui 
règne dans ses toiles : la Mort de saint Louis en offre 
un frappant exemple. 

Dans ta composition du groupe des soldats la 
recherche de l'originalité des types l'a peut-être en- 
traîné un peu loin. Nous comprenons à merveille qu'il 
ait cédé à la tentation d'opposer l'un à l'autre l'homme 
de gaerre endurci dès l'enfance au métier des armes, 
et l'homme de prière en qui l'étude et la méditation 
ont développé une culture intellectuelle supérieure. Il 
y avait là deux aspects de la vie sociale au moyen âge 
qu'il était intéressant de mettre en lumière. Fallait-il 
pour cela donner à tel guerrier de la suite du roi une 
laideur voisine de la difformité ? Pour en finir avec la 
critique, — l'éloge n'a de valeur qu'à ce prix, — disons 
que le groupe des femmes nous a paru un peu froid, 
et qu'il se relie mal à l'action générale. Le peintre a 
voulu nous montrer la princesse Isabelle dominée par 
un sentiment plus fort que sa douleur, celui que lui 
inspire la présence de la sainte eucharistie. L'idée était 
heureuse, il est regrettable qu'elle n'ait pas été plus 
clairement rendue. 

Terminons par un dernier trait qui achèvera de 
caractériser notre peintre et son ouvrage. Ni le savoir, 
ni le respect même sincère des choses saintes ne suffi- 
sent à engendrer une œuvre complètement satisfaisante 
au point de vue de l'art chrétien. Pour réussir dans 
cette tâche difficile, il faut y mettre son cœur tout en- 
tier. Les croyants ne s'y trompent pas, et savent discer- 
ner aisément l'artiste qui est de leur famille. Nous avons 
loué la Afort de saint Louis au point de vue du talent 
qui s'y déploie. Il nous sera permis d'ajouter que ces 
qualités d'exécution sont rehaussées par je ne sais quel 
souffle de piété vive et d'émotion vraie qui en anime 
toutes les parties. 

Après avoir lu cette analyse, on s'étonnera peut-être 
que le nom de M. Douillard n'ait pas été prononcé à 
la distribution des récompenses. Hélas, le temps n'est 
pas favorable aux sectateurs de l'idéal. Les lignes sui- 
vantes de M. Vitet, datées de 1853, n'ont rien perdu 
de leur actualité : 

« On peut dire qu'à chaque exposition nouvelle l'art 
s'abaisse d'un degré. C'est le métier qui triomphe ; 
l'esprit, l'adresse, le talent même se prostituent à qui 
mieux mieux aux exigences de la mode et aux caprices 
de l'argent. Si quelques pieux adorateurs de l'étude et 



la 90ort ne ^aint iLoui0. 



1038 



de ]a vérité persistent à protester, le vide est devant 
leurs œuvres. L'enthousiasme, les couronnes vont droit 
au procédé, à la manière, au faire de convention, à de 
plates réalités mesquinement traduites, tantôt par un 
imperceptible pinceau, tantôt par une brosse gigantes- 
que. Qu'espérer d'un tel art ou plutôt d'une telle in- 
dustrie ? » 

Après cet accès de découragement l'éminent critique 
ajoute : 

(,< A quelciues pas de là, sur les murs de quelques 
églises et de quelques monuments, cet art, ce même 
art apparaît dans sa dignité. On dirait que loin du 
bruit, loin du trafic, plus à l'aise et plus libre il recouvre 
une vie nouvelle. Des défauts, vous en trouverez assu- 
rément sur ces murailles ; mais vous y trouverez les 
vertus du peintre, l'amour du beau et le culte du vrai, 
le respect de soi-même, le mépris des succès faciles. 
C'est un monde tout nouveau : on se croit dans un 
autre siècle, au milieu d'une autre génération d'artistes. 

« Gardons-nous donc de tirer un trop sombre horos- 



cope de la peinture d'aujourd'hui. Qui sait ce qu'en 
dira l'avenir? Ceux qui la déshonorent ne sont pas 
ceux qui vivront. Tous ces chefs-d'œuvre de pacotille 
seront oubliés dans quelques vingt ans d'ici; ils auront 
cédé la place à d'autres produits fabriqués sur de nou- 
veaux patrons, et seront allés finir leurs jours dans le 
pays des tableaux hors de mode, aux Etats-Unis d'A- 
mérique ou dans le fond de nos greniers. Ce qui vivra, 
ce qui portera témoignage de notre savoir-faire, ce 
qui donnera la mesure de nos artistes, ce sera cette 
série de peintures qui depuis douze à quinze ans se 
fixent sur nos murailles, tableaux qui ne voyagent pas 
et qui, pour la plupart, sont aussi sérieusement conçus 
et exécutés que solidement établis. » 

Restons sur cette fortifiante pensée. Il nous est 
agréable de saluer en M. Alexis Douillard le digne 
émule des Savinien Petit et des Michel, le continuateur 
d'Orsel et de Flandrin. 

Arnold Mascarel 
Membre de la Société de Saint-Jean. 




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i^2^>^^ ©rabau): lits JSottétés savantes, ^a^ia 



Congrès des sociétés savantes 

à la Sorbonne. — On remarquera que 
les membres du clergé ont pris, cette année, 
comme les autres, une part importante aux tra- 
vaux du congrès. Citons-en quelques-uns. M. 
l'abbé Arbellot a lu une curieuse étude sur 
une fontaine dite de Constantin, ornée d'un 
groupe représentant un personnage armé, à 
cheval et foulant un homme renversé aux pieds 
de sa monture ; de plus, il a signalé l'exis- 
tence, à Limoges, d'un manuscrit de M.Auguste 
Dubois, mentionnant un certain nombre d'inscrip- 
tions copiées en Algérie. M. l'abbé Azaïs, de 
l'académie de Nîmes, a décrit trois menhirs 
situés dans la commune de Fraïsse (Hérault). 
Le R. P. de Lacroix, de la Compagnie de JÉSUS, 
a expliqué d'une façon très intéressante les im- 
portantes découvertes qu'il a faites à Sauxay 
(Vienne). M. l'abbé Guillaume a lu les passages 
les plus curieux d'un manuscrit découvert par lui 
sur un mystère de S. Antoine. M. Gallet, cha- 
noine de Versailles, a donné connaissance d'un 
manuscrit qui jette un grand jour sur les pein- 
tures murales du château d'Écouen et ouvre 
une voie nouvelle aux recherches des archéo- 
logues sur la ville d'Écouen. Enfin M. l'abbé 
Galabert, M. l'abbé Allain et M. l'abbé Valtier, 
à l'aide de documents inédits, ont montré com- 
bien était florissant l'état de l'instruction publi- 
que, avant 1790, dans le comté Nantais, dans le 
diocèse de Bordeaux et dans celui de Senlis. 

Comité des Travaux histori- 
ques. — M. l'abbé Cerf a adressé à la sec- 
tion d'histoire et d'archéologie une intéressante 
communication relative à des peintures du XIV'-' 
et du XVL' siècle récemment découvertes à Notre- 
Dame de Reims. C'est en restaurant la chapelle de 
la sainte Vierge que sont apparues des peintures 
décoratives dues presque toutes à Robert de 
Lenoncourt ; elles avaient été badigeonnées, par 
l'ordre du chapitre, en 1741. En dehors de la 
chapelle, on voit diverses scènes de la vie de la 
sainte Vierge qui paraissent dater du XIV'^ 
siècle. Les peintures des piliers, des colonnes, des 
ébrasements des fenêtres datent de l'épiscopat 
de Robert de Lenoncourt, archevêque de Reims 
( 1 322),car on y voit souvent répétées ses armoiries 
ou l'initiale de son nom, R. « Ce qui est surtout 
remarquable dans la décoration de cette chapelle, 



dit M. l'abbé Cerf, c'est la composition peinte 
sur le mur. Les personnages sont placés sous 
trois arcatures XVI*^ siècle, supportées par des 
pilastres, semblables à ceu.x de l'autel t//( saint 
Laid. Au milieu l'on aperçoit la sainte Vierge, 
la tête entourée de ra}-ons et de douze étoiles ; 
elle tient son enfant qui regarde un personnage 
nimbé portant un cierge, placé en face d'un 
évêque nimbé et mitre qui semble descendre d'un 
siège épiscopal orné de draperies. Trois autres 
personnes se tiennent debout, à droite de la 
Vierge, et, derrière elles, sur un plan inférieur, 
une quatrième est agenouillée, en manteau rouge. 
Serait-ce Robert de Lenoncourt offrant à Marie 
les décorations de la chapelle ? Nous le croyons 
volontiers. Sa figure est parfaitement conservée, 
elle est très belle et très délicatement peinte. Elle 
est d'une ressemblance frappante avec celle du 
même prélat, représenté à genoux aux pieds de 
l'enfant JÉSUS, dans les tapisseries de la Nativité 
et de l'Adoration des Mages, données par lui à 
la cathédrale de Reims. » 

AL l'abbé Cerf se demande ce que vont devenir 
ces remarquables peintures. Pourrait-on les faire 
revivre ? Oui, sans doute ; mais avec une très 
forte dépense, car presque toutes sont faites 
sur fond d'or et d'une telle variété qu'elles néces- 
siteraient de bien longs travaux. Un artiste rémois, 
M. Simon, a fait relever avec soin les plus impor- 
tants motifs de cette vaste décoration. Il serait 
tout à fait désirable que ces dessins fussent gra- 
vés et publiés. 

Académie des inscriptions. — 

M. Castan a présenté une notice intéressante sur 
un manuscrit très précieux que possède la biblio- 
thèque publique de Besançon et qui provient de 
la librairie du cardinal de GranvcUc, grand ama- 
teur de livres rares. On n'a ménagé, pour décorer 
ce volume, composé de 400 feuillets écrits en 
minuscules gothiques, aucune des ressources 
calligraphiques en usage au XIV« siècle. Voici 
l'analyse de la description donnée par M. Castan: 
« Les miniatures, accompagnées de vignettes, 
formant encadrements ou bordures, sont au 
nombre de quarante-neuf. Quatre peintres diffé- 
rents, dont deux très habiles, paraissent avoir 
travaillé à cette belle illustration. Deux des mi- 
niatures comprennent quatre tableaux ; les autres 
ne rcptésentcnt qu'une scène ou qu'unpersonnage. 



Cra'oaur Des ^ocictés sauantcs. 



105 



» Ces petits tableaux ressortent sur des fonds 
quadrillés ou brodés de rinceaux, à la façon des 
étoffes ; la plupart ont pour encadrement un 
liseré aux trois couleurs bleue, blanche et rouge, 
quelquefois rouge, blanche et bleue. On sait d'ail- 
leurs cjue les enlumineurs du roi Charles V et 
ce monarque lui-même avaient en gré les bor- 
dures tricolores, dont on devait fairc,quatre siècles 
plus tard, le symbole de la fusion des trois ordres 
de la nation française. 

)) Ces trois ordres de la nation sont peints au 
naturel dans la plus importante des miniatures 
du manuscrit : les deux compartiments supérieurs 
représentent le roi entendant la messe, ainsi que 
le clergé qui la célèbre et la chante : les deux 
compartiments inférieurs montrent d'une part le 
roi conversant avec des évéques mitres, des nobles 
en manteaux longs ; d'autre part s'agitent des 
plébéiens en jaquettes. 

Un tableau fort curieux est celui qui repré- 
sente un roi et une reine avec leurs enfants, trois 
garçons et deux filles en bas-âge, revêtus de 
petits costumes de damoiseaux et de damoisel- 
les. 

Ce manuscrit appartenait, à l'origine, à la 
bibliothèque de Charles V, ainsi que le constatent 
les écus au.x armes de France dont il est orné et 
cet ex libris autographe du roi qu'on avait grat- 
té, mais qu'on a pu restituer à l'aide de la photo- 
graphie dont les épreuves ont précisé les linéa- 
ments à demi-effacés de la suscription écrite en 
cursive sur le parchemin : 

En-ce-livre-Roman-sont-conte 
neus-pluseurs-notables-et 
bons-livres-et-est-à-nous 

Charle-le-V'-'-dc-notre 

nom-Roy-de-France-et-le 

fîmes-escrire-et-parfere 

l'an-M-CCC-LXXII 

Charles. 

Société des antiquaires de 

France. — M. Ch. de Linas a entretenu 

la Société de trois pièces d'orfèvrerie conservées 
dans la chapelle du palais de Bruhl en Saxe et 
qu'on attribue avec raison à S. Louis. Des docu- 
ments authentiques prouvent que ce roi, en 1267, 
donna au.x Dominicains de Liège des parcelles de 
la Vraie Croi.x et une des saintes épines de la cou- 
ronne du Sauveur. La maison de ces religieu.x 
ayant été fermée en 1 796, le procureur du couvent 
emporta à Leipzig les vrais reliquaires qui conte- 
naient les précieux envois de S. Louis. Vers 1803, 
un autre religieux les céda à la jirincesse Caroline 
de Saxe. 

Les pièces en question consistent en deux 
croix-reliquaires d'argent doré, d'une rare magni- 



ficence. L'une est couverte de cabochons, l'autre 
est ornée d'émaux translucides du travail le plus 
délicat. La plus grande, à double traverse, con- 
tient des particules de la Vraie Croix et mesure 
i™32 de hauteur. La seconde, qui n'atteint que 
i™05, renferme, sous une lentille en cristal de 
roche, une épine de la couronne du Sfuveur. Au 
centre de ce dernier reliquaire-monstrance se 
trouve fixée, au moyen d'une broche métallique, 
une couronne formée de huit fleurs de lis d'un 
caractère particulier ; elles sont articulées par des 
charnières que déguisent un nombre égal de fi- 
gurines d'anges d'un goût e.xquis, portant des 
phylactères chargés d'inscriptions. Les fleurs de 
lis offrent un semis de pierres précieuses et de 
camées antiques ; au frontal on voit unecroisette 
à double traverse, enchâssant aussi de petits 
morceaux de la Vraie Croix. 

Un artiste liégeois, M, Jules Helbig, a publié 
dans les Mcuioires de Vacadcniie royale de Bel- 
gique, les phototypies de ces reliquaires accompa- 
gnées d'une bonne description historique ; il reste 
aujourd'hui à déterminer la provenance de ces 
trois œuvres d'art. M. Helbig et Mgr Bock pro- 
clament l'origine parisienne des reliquaires et la 
contemporanéité de leur fabrication avec la trans- 
mission des reliques. M, Victor Gay et d'autres 
archéologues français affirment, au contraire, le 
caractère germanique des pièces en litige et leur 
assignent une date postérieure à 1267. Il est sou- 
vent arrivé, dans les discussions d'origine, que la 
nationalité des savants influençait leurs appré- 
ciations ; il n'en est pas ainsi cette fois, puisque 
les Allemands font honneur à la France de ces 
trois petits chefs-d'œuvre, tandis que les Français 
lesrestituentconsciencieusement à rAllemagne.(') 

Société académique de Saint- 
Quentin. — Le tome III (I\''^ série) 

de ses Mémoires ne contient que deux mémoires 
archéologiques, tous deux de AL J. Pilloy et rela- 
tifs à des fouilles opérées dans des cimetières mé- 
rovingiens, à Cugny et à Rouvroy. La découverte 
la plus intéressante est celle d'une tombe chré- 
tienne du V'' siècle renfermant les restes d'une 
femme ensevelie avec son costumed'apparat et ses 
bijoux. IVL Pilloy signale particulièrement une pe- 
tite plariue-boucle, avec sa contre-plaque et deu.x 
aiguillettes en bronze argenté ; des boucles de jar- 
retières en bronze argenté ; cinq monnaies ro- 
maines dans les débris d'une bourse de cuir ; une 



I. M. Ch. de I.inas, qui .1 l'habitude d'apporler une grande ex.ic- 
litude à se^ travaux comme à ses communications aux sociétés savan- 
tes, n'a pas laissé ignorer à la Société des antiquaires de France, 
que c'est exclusivement aux études de M. Helbig que l'on doit la 
connaissance de l'origine et de l'histoire des trois pièces d'orfèvre- 
rie dont il s'agit, histoire et origines aussi inconnues en .■\llemagne 
qu'elles l'étaient en France. 

14 



io6 



iRcuuc îic r^rt cfjréticn. 



trousse d'instruments divers ; une boucle de 
ceinture; une bague; un bracelet; deux magnifi- 
ques fibules en argent, ciselées profondément, 
dorées dans les fonds et ornées de grenats ; une 
épingle en argent doré dont la tête est composée 
de délicats filigranes ; deux boucles d'oreilles où 
l'on remarque quatre croix en saillie. Ce sont, en 
somme, des bijoux d'un goût merveilleux et dont 
l'efTet devait être charmant. On peut en juger par 
les deux grandes planches qui accompagnent les 
deux mémoires de M. Pilloy. 

Société d'archéologie d'Avran- 

CheS. — Le tome V de ses Mémoires 
(1882) contient, outre beaucoup d'articles littérai- 
res, un excellent travail de M. Le Héricher sur /es 
Étyinologics familiales des noms de lieu de la 
Hanche ; une notice sur le Prieuré de Saint-Cyr- 
du-Bailleid ; l'église de Brecey au X V^ siècle par 
M. le chanoine Pigeon ; la collection Caranda aux 
époques préhistorique, gauloise, romaine par M. le 
bibliothécaire ; de quelques singularités architectu- 
rales, par M. L. De Tesson. Nous détachons de 
ce dernier mémoire le passage suivant : 

« L'hirondelle n'a pas seule l'instinct d'emprun- 
ter aux grottes et aux rochers les parois essen- 
tielles de son habitation. En beaucoup de lieux 
et notamment près de Saumur, dans les escar- 
pements de la vallée de la Loire, l'inconsistance 
spécifique de certaines couches rocheuses, hori- 
zontalement intercalées entre des couches plus 
résistantes, a permis à de modernes troglodytes 
de se construire, à peu de frais, des demeures 
singulières dont l'aspect intéresse. Et comme le 
roc se trouve coupé selon un plan quasi-vertical, 
l'habitant des grottes n'a guère qu'à se construire 
une façade percée d'une ou deux ouvertures : 
tout le reste lui est fourni par le rocher. Souvent 
même, quand son gîte se trouve à la hauteur 
d'un premier ou d'un second étage, le roc lui 
ménage des corniches et des saillies plus ou 
moins heureuses, qui lui servent de balcons, de 
corridors et d'escaliers. 

« Je n'ai rien vu de plus extraordinaire, en ce 
genre, que le couvent grec de Saint-Sabas, sus- 
pendu aux flancs de la profonde crevasse qui 
sert de lit au torrent de Cédron, à quelques kilo- 
mètres de Jérusalem. S'il a fallu des efforts 
surhumains pour asseoir avec majesté une église 
et un monastèresur le picdu Mont-Saint-i\Iichel, 
il n'était pas moins malaisé d'en incruster un 
dans cette falaise quasi-verticale du torrent, et 
d'y trouver place pour toutes les exigences 
d'une tribu dont les relations avec le dehors sont 
presque nulles. Ici toute description serait vaine ; 
le crayon seul, en couvrant toutes les pages d'un 
album, pourrait donner une idée de cette étrange 
suspension acharnée contre ce roc qu'elle fouille, 



qu'elle taille, qu'elle creuse, qu'elle surcharge et 
qu'elle défigure, où elle s'insinue ou se hérisse 
sous des formes quelquefois hardies et imposan- 
tes. Nous ne fûmes pas peu surpris, en abordant 
ce précipice, de voir qu'on nous prenait nos che- 
vau.x et qu'on les menait à l'écurie par un inter- 
minable escalier. Rien ne manque, en effet, dans 
cette forteresse. Eglise moderne, église primitive 
installée dans une grotte profonde, cour intérieure 
au centre de laquelle une chapelle hexagonale 
abrite la tombe de saint Sabas, jardins étroits, 
mais d'un effet enchanteur,au milieu de ce monde 
pétrifié, fontaine, murs d'enceinte, cellules innom- 
brables, accessibles tantôt par le plafond, tantôt 
par le percement de la couche de pierre qui tient 
lieu de plancher... En dehors de l'enceinte, et 
toujours dans la rive escarpée du torrent, d'in- 
nombrables cellules, désertes aujourd'hui, per- 
pétuent le souvenir des religieux qui les ont 
autrefois habitées. Ces sites sauvages et ces habi- 
tacles étranges auraient-ils pour effet de soutenir 
l'ardeur contemplative dont il faut être doué 
pour embrasser cette vie de solitude et de com- 
merce intime avec le ciel?» 

La Société archéologique d'Avranches a inau- 
guré son musée lapidaire dans les cryptes ogivales 
de l'ancien évcché. Nous venons de visiter cette 
collection naissante, due au zèle infatigable du 
savant président de la société d'Avranches, M. Le 
Héricher. Nous avons été frappé d'une innovation 
que devraient adopter les autres musées : chaque 
objet est surmonté d'une pancarte développée qui 
indique sa nature, sa provenance, sa date et le 
nom du donateur. La pièce capitale est un sar- 
cophage païen en marbre blanc trouvé à Rome 
dans la Via sacra, près du tombeau de Metellus 
et acquis par Mgr Bravard. Malheureusement ce 
regretté prélat a fait christianiser ce tombeau 
par le ciseau de M. Deligand qui a remplacé par 
une croix un charmant buste d'enfant. Nous 
avons encore remarqué dans ce musée une belle 
Madone italienne, la pierre tombale de Gabriel II, 
fils du grand Montgommery, les briques histo- 
riées de la ville épiscopale du Parc, un groupe 
de S. Hubert dans la forêt des Ardennes, tom- 
bant à genoux devant le cerf crucifère, plusieurs 
pilastres sculptés de la Renaissance et beaucoup 
d'autres objets ayant la plupart une valeur sculp- 
turale et qui ont tous le mérite d'appartenir à 
l'Avranchin. 

Société archéologique du midi 

de la France. — M. le président in- 
vite un de ses collègues, M. Bénczet à donner 
des indications sur les peintures murales qu'il 
exécute dans l'église de Notre-Dame du Taur, à 
Toulouse. 

<,< Les sujets de ces peintures, dit M. Bénezct, 



Ccaoaur Des Sociétés savantes. 



107 



naturellement indiqués par le \'ocable de l'église, 
représentent deux grandes scènes ; l'une le mar- 
tyre et l'autre l'apothéose de saint Saturnin. Dans 
la scène du martyre, l'apôtre toulousain est peint 
rendant le dernier soupir, les bras étendus sur 
les terrains qui s'étendaient à l'endroit où s'élève 
le sanctuaire actuel, non loin des remparts de la 
cité romaine. Pendant que le taureau, dont les 
liens qui retenaient le saint sont brisés, s'enfuit 
dans la campagne, les saintes Puelles, jeunes 
filles de race royale, accourent, guidées par des 
traces .sanglantes, près du corps expirant du 
grand évêque. Autour d'elles, des chrétiens s'age- 
nouillent, empressés de rendre hommage au 
grand acte de foi de l'apôtre et à la gloire du 
saint. Sur un plan plus reculé, quelques païens, 
encore aveuglés sur les destinées du Christianis- 
me, considèrent avec étonnement les premières 
reliques d'un mart\T. 

<( La composition relative à l'apothéose de 
saint Sernin, peinte sur une longue ligne de 
nuages au-dessus de la scène du martyre, offre un 
haut intérêt historique. Saint Sernin présente à 
N.-D.-du-Taur, dont la statue, gardienne autre- 
fois des remparts de la porte Villeneuve, est l'ob- 
jet d'une dévotion spéciale, les saints de l'Église 
de Toulouse, confesseurs et martyrs. D'un côté, 
on remarque les saints évèques, ses successeurs 
au siège épiscopal de Toulouse : saint Honorât, 
saint Hilaire, saint Sylve, saint Exupère, saint 
Erembert, saint Germier, saint Louis, accompa- 
gnés des saints évêques des diocèses de Saint- 
Bertrand-de-Comminge et de Saint-Papoul ; de 
l'autre côté sont rangés les saints et martyrs 
prêtres ou laïques de nos contrées : les saintes 
Puelles, saint Gaudens, saint Aventin, saint Vi- 
dian, saint Guillaume, les martyrs d'Avignonet 
et sainte Germaine, à laquelle une place d'hon- 
neur est réservée au.x pieds de la Vierge. Saint 
Dominique, saint Antoine de Padoue, saint 
François Régis, dont l'apostolat s'est exercé dans 
nos provinces méridionales ; Raymond de Saint- 
Gilles qui appartient, par son rôle dans les croi- 
sades à l'histoire religieuse locale accompagnent 
les héros de la foi toulousaine. >> 

S'accordant avec le st>'le ogival du monument, 
les peintures de M. Bénezet conservent un carac- 
tère archaïque aussi prononcé que le comportent 
les exigences de l'art moderne et de la nature. 
Les lignes des compositions sont naïves et sim- 
ples comme dans les fresques du XI V'^ et du XV'^ 
siècle, et les figures découpent sur un fond d'or 
leurs silhouettes calmes, mais du plus grand style. 

Société des antiquaires de 

l'Ouest. — Au cours des travaux de res- 
tauration entrepris dans l'église de Vou\'ant 
(\'ienne), AL l'architecte Loué, a\'ant fait enlever 



le dallage du chœur, reconnut que cette partie de 
l'édifice avait été remblayée. Des sondages révé- 
lèrent bientôt l'existence d'une crypte, que l'on 
se mit bientôt à dégager. Quelques jours après, 
on pouvait se rendre compte de sa disposition 
tout entière. Voici la description qu'en fait 
M. Loué: 

(( La crypte de l'église de Vouvant. dit-il, est 
l'une des œuvres les plus brillantes et les plus 
vastes qui puissent se rencontrer dans notre pays ; 
elle date de la première moitié du XI'= siècle. Elle 
représente une longue salle, reproduisant le plan 
du chœur de l'église supérieure jusqu'au transept, 
et dont la voûte, actuellement disparue, reposait 
sur un quinconce de huit piliers monocj-lindriques 
isolés, de o m. 41 de diamètre, n'ayant que i m. 
83 de hauteur, chapiteau et base compris, par 
conséquent trapus, selon la tradition, et divisant 
la crypte en trois petites nefs à peu près égales. 
Dix contre-piliers, cantonnés chacun de deux 
colonnettes monolithes avec bases et chapiteau.x, 

pourtournent cette crypte Les dimensions de 

cette chapelle souterraine sont de 13 m. 30 dans 
sa plus grande longueur, et de 6 m. 60 dans sa 
largeur. >; 

La parfaite conservation des piliers isolés, la 
nature des déblais qui indiquent des terres rap- 
portées, ont permis a AL Loué d'atfirmer que la 
crypte, si heureusement remise au jour, avait dû 
être détruite volontairement lors d'une de ces 
restaurations malencontreuses qui viennent trop 
souvent déshonorer nos plus beau.x monuments. 

Société d'agriculture, sciences 
et arts de l'Eure. — La section de 

cette Société pour l'arrondissement de Bernay 
a décidé qu'un buste en bronze serait érigé à 
Auguste Le Prévost, membre de l'Institut, né 
à Bernay le 3 juin 1787. Cet homme éminent 
fut un de ces initiateurs qui, il y a soixante 
ans, traçaient à la science historique sa véri- 
table voie. Oui mieux que lui a défriché le 
champ de l'histoire normande, en a popularisé 
l'étude, frayé des chemins nouveaux, élargi des 
horizons que l'on entre\'oyait à peine.' Joignant 
l'e.xemple aux conseils, il publiait sa magistrale 
édition d'Ordéric Vital, l'HistoiredeSaint-Martin- 
du-Tilleul, petit chef-d'œuvre de monographie 
d'une commune rurale. Convaincu que l'étude 
des monuments est l'une des sources fécondes et 
authentiques de l'histoire. Le Prévost écrivait 
de remarquables mémoires sur les bas-reliefs de 
l'Hôtel de Bourgtheroulde, sur les voies antiques 
de Berthonville, sur la châsse de S. Taurin et 
sur un grand nombre d'autres sujets ; il a prêté 
un concours actif et dévoué à son ami AI. de 
Caumont pour la fondation des diverses sociétés 
savantes qui ont marqué, en Normandie, le réveil 



io8 



Ectjue ne l'art cfjrcticn. 



scientifique et littéraire. Il est véritablement le 
père de cette nombreuse génération d'archéolo- 
gues normands dont l'abbé Cochet a été la plus 
illustre perscjnnification. Un buste est certes bien 
dû à celui que Charles Nodier appelait si heureu- 
sement, il y a plus de cinquante ans, le Pnitsa- 
iiiûs de la Noriiiaudie. 

Société polymatique du Mor- 
bihan. — Le vice-président de cette So- 
ciété, M. Miln est mort à Edimbourg le 28 janvier 
1882. Ce savant écossais s'était installé à Carnac 
et s'est rendu célèbre par ses fouilles et ses publi- 
cations relatives aux monuments celtiques de la 
Bretagne. Il avait associé à ses travaux M. l'abbé 
Luco, conservateur (le la bibliothèque de Vannes 
et l'im des membres les plus actifs delà Société po- 
I\-matique.Cedernier, devenu propriétaire des ma- 
nuscrits et des (.lessins de M.James Miln, les publie 
avec des annotationsdans les Bulletins de la Société. 

La plupart des objets recueillis dans les fouilles 
du Morbihan enrichissent le musée de Carnac et 
celui de Vannes. Nous avons visité ce dernier il 
y a quelques mois et, comme tous les touristes, 
nous avons été frappé de voir ces riches collec- 
tions entassées dans un affreux grenier. Pour 
l'honneur de la ville de Vannes, un tel état de 
choses ne pouvait se prolonger. Nous apprenons 
avec plaisir que la Société polymaticjue va 
bientôt organiser une loterie dont le produit sera 
consacré à construire un musée qui soit vraiment 
digne de l'incomparable collection qu'elle pos- 
sède. C'est grâce à trois loteries que la Société 
des antiquaires de Picardie a érigé le plus beau 
musée de province qui existe en France ; ce sera 
encore au moyen d'une loterie que la capitale du 
Morbihan pourra construire un musée, plus mo- 
deste sans doute, mais dont la spécialité attirera 
tous les savants qui s'intéressent aux antiques 
origines de notre histoire. 

Société historique et archéo- 
logique du PerigOrd. —Le cinquième 
Bulletin mensuel de cette année (1882) con- 
tient une intéressante réfutation, par M. le baron 
de Verneilh, des théories sur l'introduction en 
France de l'architecture byzantine émises par 
M. Alfred Ramée dans une conférence au 
Congrès des sociétés savantes <à la Sorbonne. 
M. Ramée n'admet plus aujourd'hui, après plus 
de trente ans de silence, les conclusions, les idées 
de son ancien collaborateur, feu M. de Verneilh 
dans l'Archihctiire byzantine en France. II de- 
mande, par exemple, une nouvelle enquête sur la 
date de St-Front de Périgueux et se propose, 
paraît-il, << de publier sur la grave question .sou- 
levée par lui un travail important dans une revue 
archéologique de Paris. » 



Le travail de M. Ramée, comme le dit fort 
bien le savant vice-président de la société péri- 
gourdine, ne détruira jamais les documents au- 
thentiques établissant que l'évéque Frotaire de 
Gourdon, mort en 991 « cœpit a^dificare ma- 
gnum monasterium Sti-F'rontonis » et que sous 
l'épiscopat de Gérand de Gourdon « anno 
D. MXLVII, magnum monasterium SanctiFron- 
tonis dedicatum est ab Aj-mone Bituricensi 
archiepiscopo. » 

La discussion est ouverte sur une question 
intéressante. Nous nous tiendrons au courant des 
débats. 

Société d'art et d'histoire du 

diocèse de Liège. — Soas ce titre, il 
s'est formé à Liège une association qui a pour but 
d'aider à la conservation et de propager la con- 
naissance de tout ce qui peut intéresser l'histoire 
et l'art religieux dans l'ancienne principauté de 
Liège. La Société se propose de créer un musée 
et de publier un Bulletin contenant les travaux 
de ses membres. 

Déjà un premier fascicule de ce Bulletin a 
paru. Il permet de bien augurer de l'avenir de 
cette association. Indépendamment du Règle- 
ment de îa Société et de la liste de ses membres, 
ce fascicule, de près de 300 pages, contient :i° Un 
rapport présenté à l'Assemblée générale du 7 
juin 1881, par M. Joseph Demarteau, travail qui 
retrace à grands traits le passé historique de l'an- 
cienne principauté et la place que les beaux arts 
y ont occupée pendant une série de siècles. 
2° Un travail de M. Jules Helbig, sur Englebert 
Fisen, l'un des peintres les plus féconds du XVIF' 
siècle, dont on voit encore de nombreuses toiles 
dans les églises et les maisons religieuses du dio- 
cèse. 3° Une notice sur un diplôme militaire de 
Trajan, m.onument paléographique des plus 
rares, trouvé aux environs de Liège. Cette savante 
dissertation, qui est accompagnée de planches, est 
due à la plume de M. Ad. De Cculcncer. 4° Les 
Regesta de Raoul de Zaehringen, é\'cque de Liège 
(1167-1191) étude très complète de M. L. 
Schoolmeesters. 5° Une notice de M. le Ch"^' 
Dubois sur le maître-autel de l'église de Wals- 
Wezeren. ô'^ Une dissertation de M. Godefroid 
Kurth sur dcu.x biographies de saint Servais 
restées inédites, et enfin 7° l'Etude de M. De 
Ceuleneer sur la découverte fort intéressante d'un 
tombeau chrétien faite à Coninxheim-lez-Ton- 
gres.On le voit,parlavariété et l'importance de ces 
travau.x, la Société d'art et d'histoire, si, comme 
nous l'espérons, elle persévère dans la voie où elle 
s'est engagée, est appelée à rendre de grands 
services au.x études historiques et à sauver de 
précieux débris dans un pays qui a été très riche 
en monuments de l'art. J. C. 



chronique artistique. 



109 



^^ i% ^ ^ X ^ gR ^^^^^^J^. Si.^St ^ Xl ^ 





SOMMAIRE : Musique sacrée. — Congrès d'Arez- 
zo. — Congrès d'Avignon ; imagerie. — Centenaire de 
Ste Thérèse : ex-voto. — Centenaire de St François 
d'Assise; le Saint- Père et l'art chrétien. — Exposi- 
tions d'art à Gand, a Enghien ; un tableau des frères 
Van Eyck. — L'art flamand en Espagne. — Vente de 
tableaux en Angleterre. - Ouverture du palais de 
justice de Londres. — Restauration des anciennes 
villes. — M. de Rossi ; les catacombes. — Vandalisme. 
— Le congrès de Lille. — Le congrès de Vannes. 

E mouvement de retour vers 
l'art chrétien traditionnel 
s'est affirmé durant cette 
année d'une manière re- 
marquable dans diverses 
branches, et tout particuliè- 
rement dans celle de la 

musique sacrée. — Parti de 

UamWPm^^VPfjfVI^ l'Allcmaf,nie où le Caecilien- 
Verein, fondé par le chanoine Cari Groske, compte 
aujourd'hui ses membres par dizaines de mille, 
il s'est propagé presque partout. L'Autriche, 
l'Irlande, l'Italie et les États-Unis d'Amérique 
.se sont rangés sous la bannière de sainte Cécile; 
la Hollande et la Belgique sont entrées dans la 
même voie sous l'égide de saint Grégoire-le- 
Grand, et la Bohême, sous le patronage de son 
apôtre saint Cyrille. La France s'est préparée de 
longue main à la réforme par les vastes études 
de quelques-uns de ses fils les plus éminents. En 
Angleterre, nos frères séparés eux-mêmes s'effor- 
cent, non sans succès, de suivre le mouvement. 
Celui-ci a donné lieu, dans ces derniers mois, à 
plusieurs manifestations publiques importantes. 
La neuvième assemblée des céciliens allemands 
eut lieu à Munster en Westphalie du 4 au 6 sep- 
tembre en présence de 3000 amateurs de tous 
pays, édifiés et ravis de voir, au dernier coup 
de cloche sonnant l'office, quatre-vingts chantres, 
(cinquante enfants et trente hommes) s'avancer 
deux à deux, recueillis comme des religieux, et 
prendre place dans le sanctuaire. Si les voix 
d'hommes étaient admirables, celles des enfants 
étaient touchantes et angéliques. Qui dira ce qu'il 
a fallu d'énergie et de patience pour grouper et 
discipliner une masse vocale aussi importante et 
la conduire à un si haut point de perfection } 
Toutes les auditions eurent lieu à l'église et 

I. Les associés du Caecilien- Vercin espèrent voir sous peu leur 
société érigée canoniquement en archiconfrérie. 



furent pieuses, sinon liturgiques : Sancta, sanctc, 
c'est la devise des céciliens. Elles furent suivies 
d'un sermon de Mgr Herman Grudcr, préfet apos- 
tolique à Copenhague, qui montra combien le 
Cccilien est supérieur au musicien profane par sa 
parfaite docilité à la direction de l'Église, louant 
Dieu au totips, au lieu, et de la manière prescrite par 
E//e.Da.ns une des réunions privées, le vice-prési- 
dent, M. l'abbé Koenen, maître de chapelle de la 
cathédrale de Cologne, organisa avec les membres 
jjrésents une répétition instructive, ayant pour 
sujet un offertoire polyphone de sa composition, 
et une messe en chant grégorien. M. le vicaire 
Frischen, de Bonn, traita avec tact la question 
cmineTnmQntpratiquedc\a./ondatio>id' associât iûiis 
paroissiales et M. Selbst, vicaire à Ben.sheim, 
prit pour sujet de sa conférence : le chant popu- 
laire d'église en langue vulgaire. L'ardeur qui sou- 
tient nos courageux amis d'Allemagne se tradui- 
sait dans ces paroles enthousiastes, prononcées 
par Mgr Giese, vicaire général de Munster: « Nos 
prêtres gémissent dans les cachots, nos évêques 
meurent en e.-cil, et nous, nous chantons et nous 
jubilons, parce que nous sommes sûrs du triom- 
phe ; nous préludons aux chants de victoire ! >■ 

Pendant que les céciliens allemands affir- 
maient avec tant d'éclat le succès de leur entrepri- 
se, ceux des États-Unis d'Amérique leur faisaient 
écho par delà l'océan, réunis à Philadelphie du 22 
au 24 août pour leur huitième assemblée géné- 
rale. Parmi les nombreux assistants on remar- 
quait Nos Seigneurs les évêques de Savannah, 
de Newark et de Harrisburg, qui prirent une 
part active aux séances. Le vénérable archevêque 
de Philadelphie, vieillard octogénaire et infirme, 
se fit porter par cleu.x hommes aux assemblées. 

La place nous permet à peine d'énumérer les 
assemblées similaires, celle de Gray en Bohême, 
tenue du 21 au24août,de Maestricht,en Hollande, 
qui eut lieu le 27 septembre, et les sessions diocé- 
saines importantes comme celle d'Augsbourg. 
La Belgique po.ssède depuis 1880 sa Société de 
St-Grégotre, ayant pour organe la Musica sacra. 
Elle eut sa première grande assemblée le 7 août, 
à Malines ; celle-ci fut honorée de la présence de 
trois princes de l'Eglise, Son Km. le Cardinal 
Deschamps, Arch. de Malines, Sa Grand. Mgr du 
Rousseau, Ev. de Tournai, et Mgr Van den lîran- 
den de Reeth, prél. coadj. de Malines. Plusieurs 
hauts dignitaires ecclésiastiques, des centaines de 
prêtres, de religicu.x, d'artistes ont montré par leur 
assistance, qu'en Belgique le vrai chant de l'É- 
glise sait encore charmer l'élite de la société 
chrétienne. A Malines même une école de mu- 
sique sacrée est établie depuis plusieurs années. 
Elle est actuellement dirigée par Monsieur Ed. 
Tinel, qui a repris l'ieus-rc de l'éminent Lemmens, 
dont les écrits posthumes verront le jour prochai- 



I lO 



Ectiue oc rart cîjtctien. 



nement, classés et revus par un comité de mu- 
sicologues ('). Une autre école de musique 
sacrée bien m odeste, mais pleine d'avenir, est 
fondée depuis deux ans à Tournai, sous le vo- 
cable de saint Grégoire. Elle s'attache à faire 
revivre les plus pures traditions du véritable plain- 
chant et à ouvrir, à la suite de son aînée de 
Malines, une voie où son exemple entraînera, s'il 
plaît à Dieu, les maîtrises des autres diocèses de 
Belgique. 

Mais nous avons hâte d'en venir au fait capital 
qui, cette année, peut être inscrit dans les annales 
de la musique religieuse. Nous voulons parler des 
fêtes du huitième centenaire de Gui d'Arezzo et 
du congrès mémorable dont elles furent l'occa- 
sion. Ce congrès, ouvert à Arezzo le 1 1 septembre 
dernier, a été de la plus grande importance, par les 
conclusions qui y ont été votées à la presqu'una- 
nimité touchant la question du chant grégorien, 
et par les nombreux assistants accourus de tous 
les points de l'Europe. — Les travaux de Dom 
Pothier et de notre éminent collaborateur, 
M. l'abbé Raillard, avaient préparé le terrain 
pour une des plus mémorables discussions dont 
la musique sacrée ait été l'objet de mémoire 
d'homme. 

On a pu craindre d'abord qu'une question de 
commerce et d'amour propre national ne vint 
se mettre à la traverse des études sérieuses. Mais 
le tact du président Amclli maintint la discussion 
sur son vrai terrain. 

Pour donner une idée de l'intérêt mêlé de 
curiosité qui s'attachait à cette réunion, il faut se 
rappeler les ardentes contradictions qu'ont sou- 
levées, en Allemagne surtout, les travaux des 
deux savants français que nous venons de citer, 
et en particulier l'œuvre magistrale de Dom Po- 
tliier,/^^ Mélodies grcgorieiincs (-). — • Et ces ques- 
tions passionnées étaient soumises aux contro- 
verses d'une assemblée d'élite où l'Allemagne, 
l'Italie, l'Espagne, l'Irlande, l'Autriche, la P'rancc, 
la Hollande et la lîelgique avaient envoyé leurs 
représentants les plus autorisés. 

Une lutte courtoise, mais vive, ne pouvait être 
évitée entre les défenseurs des éditions de Ratis- 
bonne et leur représentant officiel, d'une part, et 
d'autre part les partisans de l'école bénédictine. 
— En effet, dès le premier jour, elle se déclarait 
à propcjs du programme. Préalablement on avait 
traité la statistique des livres liturgiques, et Dom 
Pothier l'avait fait supérieurement pour la France, 
M. Ximenès pour l'Espagne, et les autres repré- 
sentants, chacun pour leur pays. Maintenant il 
s'agissait de l'exécution du chant, d'après les 
livres dont on avait fait la statistique. 

Dom Pothier fut invité le premier à prendre 

I. L'impression en a Lté confiije A la inaison .\nnout-Hrackman, 
de Gand. — 2. SociOlé Sl-Jean TEvangéliste, Tournai. 



la parole , et fut vivement interpellé par 
M. Habert, représentant de la maison Pustet à 
Ratisbonne, pendant qu'il faisait la distinction 
entre les méthodes, suivant qu'elles traitent plus 
ou moins du r\-tlime. — Une discussion s'établit 
entre son interlocuteur et M. Periot de Langre ; 
M. l'abbé Bonhomme et M. Couturier parlèrent 
aussi avec beaucoup d'intérêt sur cette question. 

La vraie bataille devait se livrer le lendemain, 
lorsqu'il s'agit de l'origine du chant. Dom Pothier 
exposa sa doctrine avec une si lumineuse élo- 
quence, qu'il fit la plus vive impression sur tous 
les esprits. C'est une révélation pour la science, 
disait M. le président Amelli en résumant son 
discours; et M. Amelli montra et fit admirer 
comment, dans la thèse du savant bénédictin, le 
petit accent du discours devient la base des 
mélodies, de leur notation, de leur rythme. — 
Les définitions réclamées par le délégué allemand 
lui furent données,en même temps qu'une dé- 
monstration pratique. Après avoir commenté Gui 
d'Arezzo, Dom Pothier chanta l' Alléluia et le 
Veni Creator Spirittcs de manière à soulever les 
applaudissements de l'auditoire charmé. — Le 
triomphe était complet. 

Le lendemain M. Habert, après avoir déclaré 
être d'accord avec Dom Pothier sur la question 
de l'exécution des mélodies grégoriennes, fit 
observer que c'était chose grave d'aller en ces 
matières contre l'autorité. — Or, ajouta-t-il, 
l'édition de Ratisbonne est approuvée par un 
bref; n'est-il point téméraire par suite, d'élever 
une théorie nouvelle à l'encontre d'une méthode 
qui peut invoquer une telle autorité ? C'était 
cîonner aux brefs laudatifs, venus de Rome, une 
portée doctrinale excessive. C'était établir une 
contradiction entre la science et l'autorité. C'est 
ce que fit très fermement observer M. Amelli. 
M. Habert se maintenant sur son terrain, Dom 
Pothier intervint à nouveau pour dissiper le mal- 
entendu qu'on tendait à tirer du mot unité ; il 
expliqua comment l'unité ne doit pas être seule- 
ment géographique, mais chronologique, c'est-à- 
dire conforme cà ce qu'elle était aux siècles an- 
térieurs. 

M. Habert ne se tint pas pour battu et, à la 
séance suivante, il reprit la discussion par un 
autre côté et demanda des preuves authentiques 
que le chant liturgique remonte à St Grégoire. 
Nous avons, répond M. Blum de Munich, la tra- 
dition pour nous, dans le nom même du eliant 
grégorien. — Soit, réplique M. Habert ; et, d'après 
le bréviaire, il cite ce qu'a fait Léon II pour la 
réforme du chant. Donc, conclut-il, c'est chant 
léonicn et non grégorien qu'il faudrait dire. 
Dom Pothier monte en chaire et prouve avec 
vigueur que le chant établi partout au neuvième 
siècle, a sa racine traditionnelle bien au-delà. 



£broniquc artistique. 



1 1 1 



Puis, se tournant vers M. Habcrt : <J Que répon- 
driez-vous, dit-il, si je vous affirmais que \q pasto- 
ral ncsX. pas de St Grégoire ? Et pourtant je vous 
défie de me montrer un manuscrit contemporain 
de ce pape. La Bible elle-même ne résisterait pas 
à une pareille exigence. » Après lui, M. Amelli, 
accumulant les preuves de la tradition, en vient 
au cinquième siècle et c'est au milieu des ac- 
clamations de l'assemblée, qu'il signale un texte 
de saint Prosper d'Aquitaine, établissant que le 
chant a sa forme dans l'accent du discours. 

M. Habert et ses partisans revinrent en vain à 
l'argument d'autorité et à l'objection basée sur 
les divergences existant entre les partisans de la 
réforme ; en vain, ils invoquèrent une lettre de 
Mgr Jacob, chanoine de Ratisbonne, membre de 
la S. C. des Rites ; l'auteur de la lettre lui-même 
reconnaissait l'utilité d'une recherche tradition- 
nelle dont bénéficierait le chant liturgique. — La 
discussion fut close par une réponse topique de 
M. Periot. 

Restait une épreuve intéressante. — Les auteurs 
des divers systèmes furent appelés à faire enten- 
dre un échantillon de leur méthode. Dom Pothier 
chanta le premier, seul et sans accompagnement, 
X Ad te levavi avec l'antienne initiale ; M. Habert 
chanta le même morceau sur l'édition de Ratis- 
bonne ; M. Raillard, avec son manuscrit, fut en- 
tendu en dernier lieu. — M. l'abbé Bonhomme fit 
avec un grand succès la démonstration pratique 
de l'unité des manuscrits ; il chanta dans l'édition 
de Solcsme et la compara avec un manuscrit 
latin, que Dom Pothier n'avait pas consulté, et 
fit remarquer qu'il n'y avait pas un iota de dif- 
férence. 

C'est à la presqu'entière unanimité, que furent 
votés les vœu.x suivants : 

Le congrès européen réuni à Arezzo dans le 
but d'honorer la mémoire de Gui d' Arezzo, et de 
promouvoir l'amélioration du chant liturgique, 
après avoir entrepris ses travau.x dans l'esprit de 
la plus filiale soumission au Saint-Siège et ouvert 
ses séances sous les auspices de la Bénédiction 
Apostolique, est heureux de pouvoir témoigner 
de son respect le plus absolu pour l'autorité su- 
prême et de son abandon tout filial à la bonté 
iiaternelle de celui que N. S. JésuS-Christ a 
établi pour régir son Église. — 

Ayant constaté, non sans douleur, que depuis 
longtemps le chant sacré dans les diverses par- 
ties de l'Europe, à peu d'exceptions près, se 
trouve négligé et dans un état déplorable, état 
qui est produit 

1° Par la divergence et l'incorrection des 
divers livres chorau.x dont on se sert dans les 
églises; 

2° Par la différence des travaux théoriques 
modernes, par la variété et l'insuffisance des 



méthodes d'enseignement, tant dans les sémi- 
naires que dans les sociétés musicales ; 

3° Par la négligence avec laquelle traitent le 
plain-chant les maîtres de musique de notre 
temps, parmi lesquels de nombreu.x membres 
du clergé trop peu soucieux de cet objet ; 
I 4° Par l'oubli de la vraie tradition pour la 
bonne exécution du chant liturgique ; 
Le congrès exprime les vœux suivants : 

I Que les livres choraux en usage dans les 
églises soient rendus le plus possible conformes 
à l'antique tradition ; 

II Qu'on accorde les plus grands encourage- 
ments et qu'on donne la plus large diffusion aux 
études et aux travaux théoriques déjà faits et à 
faire, qui mettent en lumière les monuments de 
la tradition liturgique ; 

III Que l'on donne, dans l'éducation du clergé, 
une place convenable à l'étude du plain-chant, 
remettant ainsi en vigueur et appliquant avec un 
grand zèle les prescriptions canoniques sur ce 
point ; 

IV Qu'à l'exécution du plain-chant à notes 
égales et martelées, soit substituée l'exécution 
rythmique conforme aux principes exposés 
par Gui d'Arezzo dans le chapitre XV de son 
Micrologue; 

V Qu'à cet effet toute méthode de chant 
sacré renferme les principes de l'accentuation 
latine. » 

IA question de l'Art chrétien est, de nos 
_^ jours, si présente à tous les esprits cultivés, 
qu'elle commence à prendre sa place dans la plu- 
part des manifestations catholiques. Elle n'était 
pas une étrangère au Congrès eucharistique, tenu 
au mois de septembre à Avignon, où le R.P.Ver- 
beke, de Bruxelles traitant magistralement de 
l'influence sociale de la T. S. Eucharistie, n'a pas 
cru indigne de son vénérable sujet de toucher, en 
passant, la question de l'imagerie. Après avoir 
critiqué vivement et avec raison les excès de 
niaiserie et de mauvais goût qui se sont glissés, 
sous prétexte de mysticisme, dans l'imagerie reli- 
gieuse, il demanda que chaque acheteur fasse 
passer toute image qu'on lui présente par ce triple 
examen : Cette image est-elle capable d'alimenter 
ma foi en l'Eucharistie, en me rappelant un fait 
ou un point de la doctrine de l'Eglise sur ce mys- 
tère.' Est-elle, en second lieu, traitée avec assez de 
gravité, de goût et d'art ; le sujet choisi est-il de 
nature à rendre plus vénérable, plus adorable 
le mystère redoutable de la IMajcsté divine? Est- 
elle enfin, soit par les souvenirs qu'elle rappelle, 
soit par la légende, l'exergue, la prière ou la 
notice qui l'accompagne, capable de me faire 
aimer davantage le Saint-Sacrement } Si tous les 



1 12 



îRctiuc Oc r^rt cfjrcticn. 



catholiques posaient ces questions aux éditeurs 
d'images et refusaient toutes celles qui se heur- 
teraient à l'une de ces règles, il ne tarderait pas 
à se faire dans l'imagerie religieuse, dont personne 
ne peut nier l'importance, une réforme qui serait 
toute à l'honneur de la divine Eucharistie et de 
l'Art chrétien. On ne verrait bientôt plus se mul- 
tiplier de ces images, comme celles que le R. P. 
Verbekesignalaitau jugement sévère du Congrès, 
où l'ont voit des hosties qui sortent du cœur de 
Notre-Seigneur, ou autres mièvreries de l'espèce. 

C'EST encore l'Art chrétien, dans une de ses 
plus pures productions modernes, qui re- 
hausse en Espagne les fêtes du centenaire de 
sainte Térèse. A cette occasion les dames belges 
envojèrent à Avilla un précieux ex-voto, consis- 
tant en un cœur d'or percé d'un trait d'amour, 
compris dans un médaillon qu'entourent les écus 
du Saint Père, de la Belgique et de ses six évê- 
ques, rangés dans un gracieux crétage autour de 
l'emblème de la sainte. 







Ex-voto en or, orné de pierres précieuses et d'émaux, 
offert par la Belgique à sainte Térèse à l'occasion du Jubi- 
lé de trois cents ans de la mort de la sainte, célébré à 
Avilla, le 15 octobre 1882. 

Les dames du comité belge, réuni à Bruxelles, 
avaient chargé de porter leur offrande à Albe 
Don Vincente de la Fuente, professeur de l'uni- 
versité de Madrid, auquel le recteur avait donné 
la mission de le représenter aux fêtes de !a sainte. 
Avant de partir pour Albe, Don Vincente a porté 
Vex-voto au palais de Madrid, 011 le Roi, la Reine 
et la famille royale l'ont examiné avec intérêt, 
faisant grand cas de ce riche travail, joyau d'or- 
fèvrerie dû à la conception de M. le baron Bé- 
thune de Gand, et exécuté par M. Bourdon, 
l'orfèvre gantois, à qui le jury de l'Exposition 
d'arts industriels de cette ville vient de décerner 
le prix d'excellence. 

Par une circonstance heureuse, Mgr de Stae- 



poole, dont la famille est originaire de la Belgi- 
que, se trouvait à Albe ; il fut chargé de porter 
l'offrande, tandis que Don Vincente prononce- 
rait le discours au nom des dames belles. 

UN autre centenaire a marqué, cette année, les 
annales de la chrétienté ; c'est celui du sé- 
raphique saint F"rançois d'Assise. — Il a inspiré 
au Saint Père lui-même, cet hommage aux 
artistes du moyen âge, que nous sommes heureux 
de recueillir de ses lèvres augustes pour l'encoura- 
gement de nos amis. 

« Sous l'inspiration de François, dit Sa Sain- 
teté, un souffle supérieur éleva le génie de nos 
compatriotes, et l'art des plus grands artistes 
s'appliqua à l'envi à représenter par la peinture 
et la sculpture les actions de sa vie. Alighieri 
puisa dans l'rançois une matière à ses créations 
sublim eset suaves à la fois ; Cimabùe et Giotto re- 
trouvèrent en lui des sujets à immortaliser par les 
couleurs de Parrhasius ; d'illustres architectes 
curent l'occasion avec lui d'élever d'admirables 
monuments, tels que le tombeau de ce pau\re et 
la basilique de Sainte-Marie-des-Anges, témoin 
de si nombreux et de si grands miracles ('). » 

NOUS avons signalé plusieurs congrès inté- 
ressant les traditions artistiques du moj-en 
âge : nous pourrions aussi passer en revue, dans 
plusieurs expositions ouvertes cette année, bien 
des joyaux dus au talent de nos ancêtres. — Le 
nombre croissant des expositions régionales té- 
moigne du respect des antiquités qui a remplacé 
presque partout le mépris dont elles étaient l'objet 
naguère. — En Belgique surtout, l'Exposition natio- 
nale de 1880, en révélant le nombre et la valeur des 
collections encore existantes, a donné le branle à 
toutes les provinces. — Liège et Louvain ont eu 
depuis lors leurs expositions de l'art ancien, et 
Tournai se préparait cette année à ouvrir la 
sienne, qui est restée à l'état de projet, n'ayant pas 
été encouragée par le gouvernement, trop occupé 
d'accabler ses adversaires politiques. 

Au mois de septembre s'est ouverte au Casi- 
no, à Gand, une exposition d'art industriel 
intéressante, à laquelle était annexée une mo- 
deste exposition d'art rétrospectif Le comparti- 
ment brugeois en formait la plus belle partie ; 
on pouvait y admirer, en particulier, le reliquaire 
de l'Église de N.-D. de Bruges et d'autres objets 
d'art ayantune valeur véritablement historique. Si- 
gnalons encore une remarquable série d'orfrois 
dont le plus précieux était lachai)e d'IIarlebccque 
(X 1 1 1^' siècle), escortée de celles de St-Bavon (X V*^ 

I. Paroles tirées de l'Encyclique de Sa S,iinteté Léon XIII à pro- 
iras du jubilé de .S. l'r.inçois. 



Cf)ronique artistique. 



113 



.siècle), des ornements de l'église d'Eyne (Aude- 
narde), etc. L'église de Scheldevvindeke avait en- 
voyé une croix d'autel en cristal de roche (XIV^ 
siècle), et l'église de Vinderhautc, un crucifix du 
XIV'-" siècle très remarquable; la châsse émaillée 
(XV!*" siècle) envoyée par M. Ozenfant de Lille, 
et le reliquaire émaiUé récemment remis au jour 
par les marguilliers de Notre-Dame de Tournai, 
étaient aussi d'un grand intérêt. Les autres objets 
importants appartenaient pour la plupart à l'art 
civil. 

UNE exposition très modeste, ouverte à En- 
ghien (Hainaut) à la môme époque, a offert 
aux amateurs de peinture un rare joyau. 

Un triptyque attribué aux frères Van Eyck, 
d'une importance capitale, était resté longtemps 
ignoré dans les mains des sœurs hospitalières 
d'Enghien.Lors du transfert de leur établissement, 
en juin 1880, il eut le sort de i Adoration de 
Vagneau mystiipie de Gand et de plusieurs autres 
chefs-d'œuvre de l'école flamande ; il fut vendu, 
avec d'anciennes tapisseries et une centaine d'au- 
tres objets à M. Jean Reuse-Lero\^ d'Enghien. 
— M. l'abbé J. Bosmans, archiviste de la maison 
d'Aremberg, a présenté au Cercle archéologique 
d'Enghien, dont il est secrétaire, une notice sur 
cette œuvre des deux grands maîtres flamands, 
dont l'authenticité paraîtrait bien établie d'après 
l'auteur de cette intéressante étude ('). 

Le triptyque a pour sujet la Rédemption. — 
Le tableau central représente l' Ensevelissement du 
Christ; le volet droit, la Mission de Jacques le 
Majeur ; celui de gauche, la ]^isiondn dragon de 
l' Apocalypse. — On voit au revers des volets V An- 
nonciation peinte en grisaille. C'est, en quelque 
sorte, la préface des tript\-qucs de Dantzig et de 
Gand, lesquels représentent le fngeincnt et le 
Triomphe de l' Eternel. 

M. l'abbé J. Bosmans ne craint pas d'affirmer 
<iu'aucune peinture de l'école flamande n'a traité 
ce sujet dans un aussi grand st\-lc. Il compare le 
tableau d'Enghien avec la Descente de Croix de 
Louvain, et avec les Sept Sacrements d'Anvers, de 
Roger Vanderweyden, avec le Calvaire de Van 
dcr Meere à Gand, et avec l' Ensevelissement du 
Christ de Quintin Metsys à Anvers ; il le trouve 
supérieur .à ces chefs-d'œuvre par la force de con- 
ception, la grandeur et l'unité de la composition, 
la noblesse et le naturel des expressions, l'élé- 
gance et la richesse des draperies, l'heureuse dis- 
tribution de la lumière, l'intensité, la transpa- 
rence et l'harmonie des couleurs, la tranquillité 
des attitudes exemptes de toute allure théâtrale, 
par toutes les qualités enfin, qui caractérisent le 



I. V. Annales du Cercle arcMologhiue d lini>Uicn, tome premier, 
I.oiivain. J. Lefevre, 1882. 



génie des frères Van Eyck et qu'on retrouve ici 
à un degré supérieur. 

Il n'y a aucune partie du sujet qui ne se lie 
à l'ensemble, aucune figure qui ne paraisse né- 
cessaire, aucun mouvement qui ne soit relatif à 
l'action. Dans le grand sujet de V Ensevelissement, 
les personnages sont rapprochés de l'objet princi- 
pal à raison de l'intensité de la douleur. Marie 
est au centre du tableau ; près d'elle se tient 
]\Iaric Magdeleinc ; autour de ces deux figures se 
groupent Marie de Cléophas, Marie de Salomé, 
St Jean, St Joseph d'Arimathie et Nicodème. Le 
Christ est traité avec un rare bonheur; c'est une 
des plus belles figures du Rédempteur que la 
peinture du XV<= siècle ait produites. 

Les costumes suivent la gradation inverse, 
comme richesse, de l'intensité des sentiments 
exprimés dans les figures ; les étoffes les plus pré- 
cieuses sont peintes avec une finesse que rien ne 
peut surpasser ; on reconnaît dans les draperies 
élégantes et souples du panneau central la main 
d'Hubert Van Eyck, et le pinceau de Jean, dans 
celles des volets, qui offrent les plis cassés en 
usage à cette époque. 

Le coloris de ces maîtres est inimitable ; sous 
ce rapport le triptyque d'Enghien rappelle, du 
premier coup d'œil, celui de St-Bavon à Gand ; 
dans les deux la couleur, d'un jaune sombre, a une 
intensité merveilleuse, une profondeur trans- 
lucide, un éclat surprenant ; le clair-obscur y est 
ménagé avec la plus grande habileté. 

Les personnages ne sont pas d'une physiono- 
mie idéale, mais ils ont de la noblesse et une 
sorte de beauté nationale ; on est frappé de la su- 
périorité des figures d'hommes sur les types fémi- 
nins. 

Cette œuvre se rapproche aussi d'une manière 
remarquable, dans ses détails, de celle de Gand. 
L'ange de l' Annonciation se retrouve au-dessus 
de la fontaine de vie de celui-ci et la Vierge a les 
amples draperies qu'on y voit aux Sibylles. On 
retrouve les plis du manteau de Nicodème dans 
celui de Dieu le Père à Gand. Les draperies du 
Christ du volet droit sont les mêmes que celles 
du dernier pèlerin du volet gauche de F Adora- 
tion de l'Agneau. Les étoffes mêmes se retrouvent 
identiquement reproduites dans les deux œuvres. 
Le brocard du manteau de Joseph d'Arimathie 
se voit sur la mitre d'évêque à Gand, et celui du 
manteau de Marie Salomé, dans le manteau du 
pape du groupe sénestre de St-Bavon. La per- 
spective du fond, les rochers, les plantes, le ciel 
sont traités identiquement de même de part et 
d'autre. 

Le triptyque d'Enghien, est signé comme celui 
de Gand et celui de Berlin ; la signature placée 
au bas dextre du vantail gauche figure des bran- 
ches de corail placées sur le sol. — Dans le fond 



is 



114 



iRcmic Oc r3rt chrétien. 



fio^ure un vieux chêne dépouillé, dans lequel on 
peut voir en rébus le nom de : Vicux-clinie ou 
Alden-Eyck, vieux nom de Maeseyck, patrie des 
auteurs. — Derrière cet arbre, se montre une île 
entourée de palissades, reliée au château par un 
pont (Brugge-Bruges) où se trouvent une femme 
et trois hommes, de dimensions lilliputiennes, qui 
semblent représenter la famille Van Eyck à 
Bruges. — On retrouve la figure de Marguerite 
Van Ej'ck dans la Vierge de l'Annonciation et 
dans la Marie Magdeleine de l' Ensevelissement. 
M. J. Bosmans pense que ce tableau est anté- 
rieur à celui de V Adoration de l' Agneau (1421). 

LES œuvres des illustres frères Van Eyck 
^ ont, du reste, et non sans raison, le privilège 
dépassionner singulièrement les esprits. 

Le gouvernement belge, voulant compléter ses 
collections et posséder des spécimens des œuvres 
de l'école flamande éparpillées dans les princi- 
paux musées de l'Europe, vient de faire copier 
les tableaux de H. Van Eyck que possède le 
musée de Madrid. — Cette copie, confiée à M. 
Franz Meerts est, au dire de Y El Globe de Madrid, 
un fac simile complet ; le dessin fini et correct de 
loriginal, la tonalité et jusqu'à l'émail que le 
temps donne aux anciens tableaux, tout y est 
rendu, assure-t-on, par des procédés spéciaux, avec 
une habileté extraordinaire. 

D'autre part, les Précis historiques contiennent 
dans leur livraison d'octobre une intéressante 
étude sur les souvenirs qu'ont laissés les Flamands 
en Espagne (') ; elle conclut en recommandant 
aux soins de l'Etat belge la restauration du re- 
table de la chapelle des Flamands à Cadix, et des 
tableaux enlevés en 1873 et relégués aujourd'hui 
dans un garde-meuble. 



UNE autre vente, bien plus importante que 
celle qui a fixé provisoirement le sort du 
tableau d'Enghien, vient de mettre en émoi le 
monde artistique. — Il s'agit ici de manuscrits. 

I. Nos lecteurs apprendront avec plaisir que les articles si intéres- 
sants publiés par M. Is. Haye-Hovs, dans les Précis historiques, 
viennent d'être réunis en brochure, sous le titre : Fondations pieuses 
et charitables des marchands flamands en Espa)^7ie. Souvenirs de 
voyage dans la Péninsule ibérique en 1844 et 1S45, avec douze plan- 
ches lithographiées (Bruxelles, chez A. Vromant). 

C'est la première fois cjue les établissements de la « Nation fla- 
mande > en Espagne, ont été étudiés surplace, avec une intelligence 
et un zèle patrioticiue dont un Flamand s'intéressant aux gloires du 
passé de son pays était seul capable. Le travail de M. Haye-Hoys a 
eu pour résultat de mettre le gouvernement belge sur la voie de re- 
vendications nationales et do revendications en reconnaissance de 
droits : grâce aux démarches du cabinet belge en 1846 et au bon 
vouloir du gouvernement espagnol, l'église et l'hospice des Flamands 
de Madrid ont été enfin reconstruits et réorganisés en 1876 ; l'inau- 
guration solennelle de ces nouveaux édifices a eu lieu le 30 novembre 
1877. Cet heureux résultat fait espérer d'autres restaurations et 
donne un attrait d'actualité i\. l'histoire très intéressante par elle-mfîme 
des anciennes fondations belges dans les villes espagnoles. 



Leduc de Hamilton, cet iconoclaste qui épar- 
pillait récemment aux quatre coins du monde les 
tableaux et les bijou.x de son apanage, vient de 
vendre toute sa collection de manuscrits au gou- 
vernement allemand, à la suite de pourparlers se- 
crets échangés entre ses agents et le docteur Lipp- 
mann, curateur du Musée des beau.x-arts de Berlin. 
C'était la plus riche des collections de manuscrits 
que possédât l'Angleterre. On cite comme en fai- 
sant partie le manuscrit de la divine Comédie du 
Dante, illustré par Sandro Botticelli ; un missel 
exécuté pour le pape Clément VII, par le calli- 
graphe Ludovico Vicentino, avec enluminures 
d'Antonio da Monza ; les œuvres d'Horace, ma- 
nuscrit de Marco Attavanti exécuté au commen- 
cement du XV"^' siècle, pour le roi Ferdinand I<^'"de 
Naples; un manuscrit des Illustres malheureux de 
Jean Boccace, enrichi de 84 miniatures ; le plus 
beau manuscrit existant du Roman de la Rose ; 
un exemplaire des Evangiles, du huitième siècle, 
provenant du couvent des Bénédictins de Stave- 
lot ; des psautiers d'une excessive rareté ; des 
chefs-d'œuvre de toute sorte à foison. Et tous ces 
trésors, à jamais perdus pour le British Muséum, 
parent déjà le Kœnigliche Muséum de Berlin. On 
n'est pas loin d'accuser le duc d'Hamilton de 
trahison ! 

D'UN autre côté, parmi les faits récents dont 
peuvent à bon droit se réjouir les amis de 
l'art; nous signalerons l'ouverture solennelle faite 
au mois d'octobre du splendide palais de justice de 
Londres, bâti en style ogival et dont le frontispice 
est orné des images de N. S. JéSUS-Christ et 
des législateurs inspirés de l'ancienne et de la 
nouvelle loi. — Un de nos collaborateurs nous 
entretient plus haut de ce monument, qui offre un 
si curieux contraste avec le massif palais de jus- 
tice de Bruxelles. — Cette dernière ville, que 
déshonorent tant d'œuvres artistiques récentes 
aussi regrettables au point de vue esthétique, 
qu'orgueilleuses par leurs gigantesques propor- 
tions, poursuit toutefois avec une louable persé- 
vérance la restauration de la pittoresque grand' 
place de Bruxelles, une des plus remarquables 
de l'Europe. — L'administration de la ville en- 
courage les propriétaires à entreprendre la restau- 
ration de leurs maisons, en intervenant pour un 
tiers dans la dépense. — Certes c'est là un bon 
exemple, mais nos éloges ne peuvent être sans 
réserve à l'égard de Bruxelles, car le bel édifice 
ogival connu sous le nom de maison du roi, a 
été non restauré, mais rasé, pour être rebâti à neuf, 
d'après le même dessin, il est vrai, mais dans un 
sentiment bien différent de celui du moyen âge. — 
Au lieu de la structure franchement accusée 
qui donnait autrefois tant de vie à la pierre, on 



Cbronique artistique. 



115 



trouve dans l'appareilde la maçonnerie cet art tout 
moderne, de dissimuler les joints et de donner 
aux murs l'aspect glacial de la fonte de fer. 

De même qu'à Bruges où l'on sacrifia naguère 
la belle place du Vendredi aux installations du 
chemin de fer, les travaux du port d'Anvers ont 
amené la destruction du vieil et pittoresque quar- 
tier du marché aux Poissons, avoisinant la place 
Ste-Walburge,toutrempli de petites maisonnettes 
du XV" siècle, avec façade en bois, aux étages 
surplombant. 

Sur la pompe du marché aux poissons figurait 
la statue de la sainte Vierge, œuvre d'art remar- 
quable due à Van Momper. La Coiniinssioji des 
monuiuents ignorait-elle sa valeur ? Toujours est- 
il que l'État ne s'est pas réservé ses droits sur cette 
statue. — En vain les bonnes femmes du marché 
aux poissons, apprenant qu'on allait enlever leur 
Vierge, se cotisèrent et offrirent 300 francs à 
M. le bourgmestre d'Anvers pour la racheter. — 
Quand on s'adressa à l'entrepreneur des démoli- 
tions, celui-ci venait d'en refuser 12,000 francs à 
un musée de Paris. 



c 



E n'est pas qu'à Paris l'on soit beaucoup 
_y plus vigilant ; c'est même parfois de parti 
pris qu'on y dénature de précieuses antiquités. — 
Témoin la mesure que vient de prendre le Con- 
seil municipal, qui prend des verrières anciennes 
dans les églises et en fait faire des panneaux 
pour l'hôtel Carnavalet, et cela par les soins d'un 
sieur commis à l'entretien des vitraux des églises 
de la capitale de la France. 

Et puisque nous en sommes au chapitre des 
pertes et vandalismes, signalons un sinistre ar- 
chéologique. Au mois de novembre dernier, un 
des couvents du mont Athos, le Vatopœdium, 
vient d'ctre presque entièrement détruit par un 
incendie. De nombreux manuscrits et des objets 
rares ont été la proie des flammes. 

D'autre part Xg Journal de Route annonce que 
pendant la nuit du 16 février, des voleurs, de- 
meurés jusqu'ici inconnus, ont forcé la porte très 
solide qui ferme la vaste enceinte de l'antique 
basilique de Sainte-Pétronille sur la voie Ardéa- 
tine, et pénétrant dans ce lieu saint, où sont les 
tombeau.x des saints martyrs Nérée et Achillée, 
ont enlevé des marbres qui ornaient la façade d'un 
grand sarcophage du troisième siècle ; on y voyait 
sculptées des scènes pastorales, tirées des parabo- 
les évangéliques ; une tête en marbre de grandeur 
naturelle appartenant à une statue placée sur 
un sarcophage grandiose ; une autre tête d'un 
jeune homme trouvée parmi les ruines de la 
basilique. Récemment, ces voleurs ont renouvelé 
leurs actes criminels en pénétrant avec effraction 



dans le cimetière souterrain de Prétextât ; ils 
ont emporté les tronçons de colonnes de très 
beau porphyre, les seules fournies jusqu'ici par 
les catacombes romaines, ainsi qu'un sarcophage 
en marbre blanc; ils ont endommagé les monu- 
ments sacrés et les inscriptions qu'ils ne réussi- 
rent pas à transporter hors du cimetière, et ils ont 
détaché de la muraille et réduit en morceaux les 
fragments de l'épigraphe placée par saint Damase 
sur la sépulture de saint Janvier, le fils aine de 
sainte Félicie. De tels actes ne s'étaient jamais 
produits et il fallait la condition actuelle de Rome 
pour pouvoir opérer de semblables abominations. 
Les archéologues romains se consoleront de 
ces pertes en explorant, de plus belle, le trésor 
des Catacombes. — Les amis de ]\I. le Comman- 
deur de Rossi, qui avaient d'abord eu l'intention 
de lui offrir une médaille d'or à l'occasion du 
soixantième anniversaire de sa naissance, se sont 
ravisés, et ont jugé que le plus bel hommage serait 
de réunir une somme qui lui permît la conti- 
nuation de ses fouilles. — Nous associant de tout 
cœur à des hommages si mérités, nous faisons 
des vœux pour que de nouvelles découvertes 
viennent encore enrichir le vaste trésor archéo- 
logique qu'on doit à ce savant. — 

NOUS devons un encouragement spécial à 
deux œuvres véritablement sœurs. La pre-. 
mière est instituée en l'honneur de saint Joseph. 

Près de la ville du Pu}'-en-Velay (Haute- Loire), 
sur une brèche volcanique, s'élève le château d'Es- 
paly où Charles VII fut salué roi. Du castel, le 
temps n'a laissé qu'un pan de mur. Derrière ce 
pan de mur s'ouvre une grotte, et c'est dans cette 
grotte, agrandie, qu'un pèlerinage à Saint-Josepli- 
de-Bon-Espoir s'est établi. On a eu l'heureuse 
idée de commencer dans un étage du rocher l'in- 
stallation d'un musée-bibliothèque. 

Le l'uy, si renommé par sa dévotion séculaire 
envers la sainte Vierge, a eu aussi, dès les pre- 
miers siècles du christianisme, une dévotion spé- 
ciale à saint Joseph : témoin l'existence au 
musée du monument le plus ancien en France qui 
rappelle le culte de l'auguste époux de Marie. 
Nous voulons parler d'un sarcophage chrétien du 
quatrième siècle trouvé dans le baptistère Saint- 
Jean à Notre-Dame-du-Puy, dont les bas-reliefs 
représentent le mariage et le songe de saint 
Joseph. 

Ce musée, unique au monde, est destiné à re- 
cueillir tous les objets rappelant le chef de la 
sainte Famille : saint Joseph, sa dévotion ou son 
souvenir. Un appel pressant est fait en ce mo- 
ment dans la contrée, pour le développer riche- 
ment. 



ii6 



IRcUuc Dc rart cf)rcticn. 



Une œuvre analogue est établie à Paray-le- 
Monial, il s'agit d'un musée eucharistique, établi 
au sanctuaire même du Sacré Cœur, musée déjà 
riche en objets insignes ; anciens monogrammes 
du Christ, croix byzantines, antiques fers à 
hosties, gravures et miniatures offrant les monu- 
ments de l'iconographie de JÉSUS, et la galerie 
de miracles du Sauveur etc. — Le musée aura 
désormais son organe, intitulé : le règne de N.-S. 
jÉSUS-CllRIST. — Il se propose de démontrer la 
royauté de N.-S. à l'aide des monuments de la 
science et de l'art (')• 

LA Chronique génc'rale des arts annonce la dé- 
couverte des ossements du Cid, le fameux 
héros espagnol. 

M. Guillaume Lanser, l'auteur très connu de 
X Histoire de la restauration en Espagne, a visité, 
l'année dernière, en compagnie du conseiller au- 
lique Lehner, la célèbre collection du château de 
Sigmaringen. 

Un sarcophage, dont le couvercle représentait 
un chevalier du moyen âge et une figure de fem- 
me, appela l'attention des illustres voyageurs. On 
alla aux recherches, et les documents authenti- 
ques du château prouvèrent que le sarcophage en 
question contenait les reliques du Cid (don Ru_\- 
Diaz, comte de Bivar) et de sa femme Ximena, la 
nièce du roi Alphonse de Castille. Ces ossements 
ont été recueillis par le prince de Salm-Dyck et 
un officier français, Lamartillet, dans les caveaux 
d'un monastère, aux environs de Burgos, pillé par 
les soldats lors de l'invasion napoléonienne. Le 
prince de Salm-Dyck a légué ces reliques au 
prince Antoine de Hohenzollern. 

M. G. Lanser s'empressa de faire part de sa 
découverte au gouvernement espagnol qui envoya 
l'académicien M. Tubino à Sigmaringen pour 
examiner les documents. Une étude minutieuse 
des experts a confirmé l'authenticité des reliques 
d'un des héros nationaux de l'Espagne. Le roi 
Alphonse vient d'adresser une lettre au prince 
Antoine de Hohenzollern en le priant de restituer 
à son pays les reliques en question. Le prince 
Antoine s'est empressé de satisfaire à cette de- 
mande ; le sarcophage du Cid va être transporté 
bientôt en Espagne. 

Voici une autre nouvelle : 

Une trouvaille des plus intéressantes a été faite 
ces jours-ci près du village de Bretzenheim, au.x 
environs de Maycnce. En plein champ, un culti- 
vateur trouva, à quelques centimètres de profon- 
deur, un pot contenant 1,005 pièces en or, frap- 
pées en 1340 et 1390, datant par conséquent 
des premiers temps du monnaj-age de l'or en 
Allemagne. 

I. On s'aljonne à Paris, chez Haton, rue Bonaparte, 33. 



Outre des sequins de Venise, cette trouvaille 
renferme un grand nombre de pièces de monnaie 
de Elorence, portant d'un côté les armes de Flo- 
rence, un lis, et de l'autre l'image de saint Jean- 
Baptiste ; tous les princes et toutes les villes 
autorisés à frapper de la monnaie d'or au qua- 
torzième siècle sont représentés parmi les autres 
pièces. 

T ERMINONS notre chroniqueparlecompte- 
rendu de deux Congrès importants. 

Au Congrès de Lille qui s'est réuni à la fin 
de novembre, la section de l' Art clurtien, prési- 
dée par M. le chanoine Dehaisnes, a consacré une 
première séance à la musique sacrée. — Après 
que M. le chan. Vandamme eût fait part des tra- 
vaux et des progrès de la société belge de Saint 
Grégoire, RL l'abbé ]-ionhomme, curé de Grenelle, 
dans une langue pure et suave comme une mélo- 
die grégorienne, a fait un remarquable exposé 
de la question de la musique sacrée, et des tra- 
vaux du Congrès d'Arezzo, auquel il avait assisté. 

Nous ne reproduirons pas ici ce que nous 
avons dit plus haut de ces mémorables assises où 
Dom Pothier s'est révélé comme le digne repré- 
sentant deGuj'd'Arezzo. Bornons-nous à signaler, 
avec RI. l'abbé Bonhomme, quelques points qui 
ont spécialement e.xcité l'intérêt du Congrès de 
Lille. — L'orateur a constaté les défauts des édi- 
tions, toutes défectueuses, des diocèses de France, 
rendant toutefois hommage, avec Dom Po- 
thier, à celles de Reims et de Cambrai, qui sont 
les meilleures. — Puis il a rappelé les travaux de 
M. Raillard, qui a aidé à la correction du chant, 
par l'étude des signes ncumatiques du VIII'' 
et du IX'' siècle dans lesquels on retrouve iden- 
tiquement les mélodies usitées dans l'Église jus- 
qu'au XVL' siècle. — Pour rétablir dans l'Église 
le vrai chant grégorien, il faudrait le reconstituer 
entièrement, ce qui devrait être l'œ-uvre d'une 
commission chargée de revoir les manuscrits an- 
ciens conservés en grand nombre dans les biblio- 
thèques. — On pourrait former ensuite une 
édition pratique, qui serait soumise à l'approba- 
tion de NN. SS. les Évcques, peut-être même 
du St-Siège. — 

En ce qui concerne la pratique actuelle du plain- 
chant, nos méthodes sont vicieuses, parce qu'on 
traite celui-ci à l'aide de la musique moderne. — 
Le plain-chant est une langue faite dont on ne 
peut sortir et qui ne peut être apprise par le se- 
cours d'une autre. — On déplore, à ce propos, que 
le clergé ne soit pas assez formé à la musique sa- 
crée pour prendre dans les églises la direction du 
chant. — • IJans les séminaires, les jeunes prêtres, 
faute de s'exercer dans les livres mêmes de plain- 
chant, n'apprennent à connaître ni l'histoire, ni 



chronique artistique. 



117 



le gcnie, ni l'esthétique de la musique liturgique. 
Ils possèdent à peine \c pater ; ils sont perdus 
dans les vocalises admirables du_^;7)'i'///f/. Et qu'en 
serait-il des chanoines si, comme au moyen âge, 
ils ne pouvaient être reçus qu'après avoir subi un 
examen constatant qu'ils sont passés maîtres en 
chant liturgique ? 

Ces observations sont confirmées par M. Han- 
non, que sa carrière professorale a mis en relation 
avec tous les séminaires de France ; il insiste sur 
l'insuffisance générale de l'enseignement musical 
dans les petits comme dans les grands sémi- 
naires, comme sur le déplorable usage de placer 
l'orgue et le chantre aux deux bouts opposés de 
l'église. — On signale enfin l'exemple du sémi- 
naire et de la maîtrise de Langres oîi l'éducation 
musicale des jeunes prêtres et du personnel du 
chœur est poussée aussi loin qu'on peut le dési- 
rer. — M. l'abbé Couturier a envoj'é au Congrès 
un rapport très complet sur les moyens mis en 
œuvre pour obtenir ces heureux résultats. 

Le Congres de Lille, heureux de faire écho, du 
Nord au Midi, aux vœux du Congrès d'Arezzo, 
exprime avec transports sa pleine adhésion au.x 
conclusions importantes prises par cette impo- 
sante réunion d'hommes éminents dans la science 
de la musique sacrée. 

Une seconde séance a été consacrée à l'autre 
branche de l'Art chrétien, qui s'adresse, non à 
l'oreille, mais à l'œil. ■ — Elle a confirmé les vœux 
émis les années précédentes. — M. le chanoine 
Dehaisnes et M. le comte de Voisiers, ont déve- 
loppé diverses considérations sur l'imagerie et 
l'enseignement, dont les conclusions sont formu- 
lées dans les vœux suivants : 

1° Qu'un éditeur chrétien s'occupe de produire 
des images à bon marché qui puissent remplacer 
pour le peuple les images dites d'Epinal. 

2" Que l'imagerie chrétienne artistique s'in- 
spire des miniatures des manuscrits des douzième 
et treizième siècles, dont le sentiment est si élevé 
et si poétique, et qu'on rencontre en grand nom- 
bre dans les bibliothèques du Nord et dans celles 
de la Belgique. 

3° Qu'on encourage l'institution de l'Ecole de 
St-Luc qui a produit déjà des œuvres importantes 



et qui vient de publier des Modèles d'ornement et 
des Etudes de construction, qui ont attiré spéciale- 
ment l'attention de la Commission par leur ca- 
ractère tout à la fois élevé et pratique. 

'^ 

LE Congrès que la Société française d'archéo- 
logie s. tenu cette année à Vannes, a donné 
lieu à quelques travau.x remarquables d'archéo- 
logie religieuse. — La notice de M. l'abbé Abgrall, 
sur la petite église de Pont-Croix (Finistère), aux 
piliers si légers et si élégants, constate un pas en 
avant du développement de l'architecture romane, 
et un type nouveau qui a exercé son influence sur 
le pays environnant. Le travail de M. Jh. M. Le 
Mené est toute une monographie de la cathédrale 
de Vannes, oi^i fut le tombeau de saint Vincent 
Ferrier, d'un grand nombre d'évêques, de Ja du- 
chesse Jeanne de PVance et d'Isabeau d'Ecosse. 
Sur les ruines d'une église antique s'est élevée 
une cathédrale romane, puis le monument actuel, 
dont la tour est du XIIL' siècle; la nef est de la 
seconde moitié du X V'-'jet les autres parties appar- 
tiennent au.x derniers siècles. — Au temps de la 
canonisation de saint Vincent, la construction de 
la nef fut entreprise à la faveur d'indulgences 
spéciales par lesquelles les Papes Nicolas V et 
Si.xte IV encouragèrent les aumônes. — Le maître 
de l'œuvre fut Jehan de Guével en 1475, et après 
lui Eon Kervelien. — Les comptes de la fabrique 
contiennent de curieux détails sur la construction 
des transepts au XVI'^ siècle. 

M. Le Mené a donné aussi la description des 
tapisseries de saint Vincent Ferrier exécutées 
à Aubusson (?) en 1615, par ordre de l'évéque 
J. M. de Belleassise, et retraçant la vie du saint 
patron ; ensuite une note sur un coffret roman, 
revêtu extérieurement de parchemin enluminé, 
qui, exécuté pour un châtelain, servit de reli- 
quaire pendant des siècles. 

M. l'abbé Poréc a fourni une notice très déve- 
loppée sur l'abbaye du Bec ; et M. l'abbé Ouesnel, 
dans ses Glanes historiques, a fait connaître 
l'église romane de Pacy-sur-Eure et quelques 
restes intéressants des anciens monuments des 
environs d'Evreux. L. C. 



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"^ihlioç^xdi^i^t.imismmmmimim 






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^^^^NTRE les publications qu'a 
lait naître l'ExPOSITlON 
î: UE l'art ancien au pays 
A DE Liège, tenue l'an der- 
s^i'î^; nier dans la ville de ce nom, 
^ 5 le volume de M. Cil. UE 
;- Linas : L'ttrt et l'industrie 
-l d'autrefois dans les régions 
^^^gmSXsSwîBpatB de la Meuse belge est jus- 
qu'à présent et restera vraisemblablement l'ou- 
vrage le plus érudit, le travail ouvrant sur le 
passé artistique de tout un pays les vues les plus 
larges et les plus nouvelles. 

Ce n'est pas à no.s lecteurs qu'il sied de rap- 
peler la compétence de l'auteur dans les sujets 
qu'il traite: elle estdepuis trop longtemps connue, 
reconnue ici plus qu'ailleurs : il n'y a qu'à lui 
retourner ce que lui-même a dit, dans ce volume, 
de l'Exposition liégeoise : « Je m'abstiendrai des 
banalités laudatives. Quand les faits parlent si 
haut, tout commentaire devient superflu ; en face 
de son œuvre et des sympathies qu'elle attire, 
\anteur trouve la plus douce satisfaction qu'il 
puisse ambitionner, l'assurance d'avoir réussi. 

Il s'est proposé surtout d eclan'cir les origines 
de l'art liégeois. Le problème offrait d'autant 
plus de difficultés que jusqu'ici les caractères 
particuliers de la vie artistique dans l'ensemble 
des régions soumises autrefois à l'administration 
religieuse et politique des princes-évêques de 
Liège, n'ont été déterminés eux-mêmes que par- 
tiellement. 

M. Jules Helbig a fait la première tentative 
de ce genre, en ce qui concerne le domaine du 
dessin uni à la couleur, dans son Histoire de la 
peinture au pays de Licge. Pour toutes les autres 
manifestations de l'art, rien de complet n'a seu- 
lement été essayé ; il est vrai, qu'en revêtant une 
allure propre, sans être ni rhénan, ni flamand, ni 
français, l'art liégeois se rapproche par quelques 
côtés tout à la fois de l'art d'Allemagne, des Flan- 
dres et de France, et n'offre par conséquent pas 
l'originalité puissante de ceux-ci ; son domaine 
est un état quelque peu neutre obligé à compter 
avec ses puissants voisins du nord ou du midi. 
Des ressemblances d'origine lui donnent au point 
de départ de nombreuses affinités avec l'Alle- 
magne ; arrivé à son terme historique, dans les 



derniers siècles de la principauté, il se trouve 
avoir opéré la même évolution que les idées po- 
litiques du pays ; il a subi plus qu'aucun autre 
l'influence française : la vieille Germanie avait 
veillé sur son berceau ; c'est la France du 
XVIII™<^ siècle qui le met au cercueil, quand il 
meurt d'avoir perdu ces principes chrétiens 
au.Kquels il avait dû sa force, ses développe- 
ments, ses succès, ses chefs-d'œuvre. Me sera- 
t-il permis de rappeler ici ce que j'en ai dit 
ailleurs (') : 

« Cette division de langage, de mœurs, de 
races rnême, que présente aujourd'hui la Belgi- 
que, l'État princier de Liège l'a présentée pen- 
dant dix siècles sans qu'elle y ait introduit 
jamais un élément de discorde ou de ruines. 

« Deux langages continuèrent à s'y développer 
côte à côte ; français vulgaire et flamand vien- 
nent à peu près vers la même époque se mêler 
au latin dans les manuscrits du XIII'"'^ siècle ; à 
la fin du XVIII""^, dans les dernières réunions 
de l'assemblée des États de la nation, il était 
encore fait rapport dans les deux langues, sur 
les affaires à traiter ou sur les résolutions à 
prendre. 

« Cette diversité se retrouve dans une même 
mesure, mais ne se prolonge pas aussi liingtemps 
peut-être, dans le développement artistique des 
deux populations qui formèrent le pays liégeois : 
il semble qu'un partage se soit fait entre elles 
suivant leur caractère et leurs aptitudes. Aux 
régions flamandes les œuvres plus spéculatives, 
qui demandent moins d'énergie matérielle ou la 
plus patiente attention : celles du pinceau et de 
l'aiguille. Aux wallonnes, les travaux dans les- 
quels une part plus large est laissée à l'effort de 
la main ! 

« Jusqu'aux jours de la prétendue Renaissance, 
ou plutôt jusqu'à ce que la pénétration réciproque 
soit complète entre les deux races, Macseyck, 
Maestricht, Saint-Trond, le Limbourg flamand, 
sont les villes et la partie du pays où fleurirent 
surtout nos dessinateurs, nos peintres, nos den- 
tellières et nos artistes en tapisserie, à partir des 
premières de toutes, saintes llarlinde et Relinde 
jusqu'aux Van Eyck, et jusqu'aux enlumineurs 

I. A travers l' Exposition de V Art ancien au pays de IJt'gc, vol. 
in-i2 de 300 p. 



15i()llograpf)ic. 



119 



devenus les graveurs de la petite école de Saint- 
Trond. 

« Dinant, Huy, Liège devront, au contraire, au 
travail des mé'aux leur renommée artistique; 
nos sculpteurs nous viendront des rives de la 
Meuse et de l'Ardenne, jusqu'à Delcour de Ha- 
moir et jusqu'à Ruxthicl de Lierneux — et si un 
rejeton du grand arbre de la peinture naît sur le 
sol wallon, c'est celui-là peut-être qui parait le 
plus matériel, c'est le paysage, créé par Patinier 
de Dinant et Blés de Bouvignes. c'est la repro- 
duction des bois et des rochers de nos rivages. 

« De même que l'influence wallonne finit par 
l'emporter dans la vie politique de la principauté, 
de même aussi le caractère wallon finit par do- 
miner dans l'art national liégeois. D'autres peu- 
ples nous ont vaincus par le dessin et l'éclat de la 
couleur ; je ne sais s'il en est qui manièrent plus 
victorieusement le métal. Le marteau, le ciselet, 
le burin, telles sont les armes au.xquelles dans les 
batailles de l'art, nous avons dû — nous devrons 
toujours, j'espère, — nos succès, notre gloire. » 

L'ouvrage de M. Ch. de Linas, sans que son 
auteur l'ait cherché peut-être, apporte une con- 
firmation de plus à l'opinion qu'on vient de lire : 
c'est surtout dans le métal, or, argent, bronze ou 
cuivre qu'ont excellé les habitants de ces contrées. 
Il établit dès l'abord que si un art national, art 
que l'auteur propose avec raison de qualifier 
art vwsan,2i fleuri sur les rives de la Meuse, dans 
la vieille principauté, c'est grâce à la bienfaisante 
influence du soleil de l'Evangile ! 

M. de Linas a trouvé fort maigre, en effet, le 
contingent d'objets romains exposés dans les ga- 
leries liégeoises ; il consistait surtout en poteries. 
Les érudits qui se sont attachés plus spécialement 
à les étudieront dû reconnaître que les sigles de 
ces poteries se retrouvent souvent sur des objets 
semblables déterrés en Allemagne, en Suisse, en 
Angleterre, en France, en Italie, voire même à 
Pompeï — preuve assez péremptoire que le mobi- 
lier de lu.xe de l'époque n'était point de fabrica- 
tion autochthone, mais arrivait par voie d'impor- 
tation. 

Les pièces les plus intéressantes que nous 
ayons gardées de l'époque franque sont des pièces 
de joaillerie ; M. de Linas en établit la chrono- 
logie avec la rare érudition technique que lui 
donnent un esprit d'observation tout particulier 
et sa connaissance parfaite des musées et des col- 
lections où peuvent se rencontrer des bijoux de 
ce temps. 

Les joyaux belgo-romains étaient fréquem- 
ment enrichis de plaques d'un émail grossier. A 
partir de l'époque oti les Francs se sont définiti- 
vement fixés sur le territoire mosan, c'est-à-dire 
du milieu du V'"^' siècle jusqu'au début du IX""^, 
l'incrustation à froid, l'insertion dans ces bijoux 



de lamelles de verre ou de tablettes de grenat suc- 
cèdent pour un temps à l'emploi de l'émail. 

Dans les plus anciennes pièces de ce genre, la 
matière translucide couvre presque complètement 
le métal, sur lequel elle forme un dessin continu 
qu'esquissent de minces réseau.x. 

Dans une seconde période, cette matière trans- 
lucide ne fournit déjà plus que des motifs isolés 
les uns des autres par des surfaces filigranées. 

Dans une troisième, elle arrive à ne plus nous 
offrir que des cabochons, carrés, disques, trian- 
gles, éclats géométriques, retenus dans des hautes 
bâtes et noyés dans un fouillis de filigranes. 

Enfin, une quatrième période suit de bien près 
cette troisième ; c'est celle où nous voyons l'émail 
reprendre sa place antique à côté de l'incrusta- 
tion à froid. 

De la première période datent, par exemple, les 
armes célèbres retrouvées à Pouan (451) et une 
boucle découverte au village de Samson, main- 
tenant au musée archéologique de Namur. Vien- 
nent ensuite des fibules remarquables recueillies 
à Seraing, à Fallais ; une précieuse boucle con- 
servée à l'église de Tongres, les joyaux retirés 
du tombeau de Childéric (481) à Tournai ; le 
bijou chrétien de Seny, du musée diocésain de 
Liège ; un grand collier composé de pièces de 
monnaie et de disques sertissant du grenat , 
trouvaille deWieuverd (Frise) et l'une des pièces 
les plus précieuses du musée de Leyde, puis 
un coffret incrusté du musée archiépiscopal 
d'Utrecht. 

M. de Linas se demande si la boucle de Ton- 
gres ne pourrait pas nous venir d'Angleterre ; 
mais pour les pièces suivantes — dont les plus 
précieuses ne figuraient pas d'ailleurs à l'Exposi- 
tion liégeoise, il n'hésite plus à les attribuer, de- 
puis les joyaux de Childéric jusqu'au coffret 
d'Utrecht aux maîtres primitifs de l'art mosan. 
Je n'ai pas à reproduire ici les excellentes raisons 
techniques qu'il donne de cette attribution, 
mais il me sera bien permis d'ajouter que la 
présence constatée, dès le septième siècle au 
moins, de monétaires dans les principales loca- 
lités des bords de la Meuse: Dinant, Iluy, 
Namur, Maestricht; que la confusion établie alors 
entre la profession de monétaire et celle d'orfèvre, 
confusion dont saint Éloi nous fournit la preuve 
la plus célèbre ; que la description donnée par 
les rares hagiographes contemporains des orne- 
mentations métalliques dont étaient parées les 
châsses des saints ; que l'indication donnée aussi 
par ces premiers chroniqueurs des cadeaux pré- 
cleu.K dont certains princes revêtaient ces châsses 
— ainsi le parement d'or dont Pépin et Plec- 
trude enrichirent celle de Saint-Trond , ne per- 
mettent guère de contester l'e.xistence dès le 
VIl""^ siècle au plus tard d'importants ateliers de 



joaillerie sur les rives du fleuve wallon. C'est dire 
qu'on ne saura là aujourd'hui que plus de gré 
à M. de Linas d'avoir déterminé le caractère et 
l'étendue de cet art naissant. 

Me sera-t-il permis de noter ici que M. de Linas 
a peut-être eu trop d'égard, ou plutôt trop de 
confiance pour les archéologues qui ne savent se 
défendre du parti-pris de n'attribuer qu'à une épo- 
que relativement récente les trouvailles d'objets 
chrétiens dans le sol wallon. Les traditions lo- 
cales qui font remonter aux premiers siècles la 
première évangélisation du pays ne doivent pas 
être si complètement laissées de côté : ne gardons- 
nous pas des reliques d'une suite d'apôtres épis- 
copaux antérieurs à St Servais? Le rôle que 
celui-ci remplit au milieu du IV^ siècle, dans un 
concile célèbre, ne donne-t-il pas à croire que 
l'évêque de Tongres était dès lors à la tête d'une 
province religieuse complètement organisée? Ne 
fallait-il pas qu'au sixième siècle nos populations 
fussent en majeure partie chrétiennes déjà pour 
que les conciles du temps aient réglé jusqu'à la 
perception de la dime, et le roi Childebert inter- 
dit absolument l'idolâtrie ? Et lorsque nos apôtres 
du VII""^ siècle apparurent, n'est-ce pas dans 
des familles, chrétiennes avant leur venue, comme 
la famille des Pépin qu'ils trouvèrent leurs meil- 
leurs appuis, non pour commencer, mais pour 
achever la conversion des populations abandon- 
nées, restées en dehors du progrès évangélique .'' 
Le dernier de ces évoques dont il soit dit qu'il 
eut à convertir des païens est saint Hubert mort 
lui-même vers 722. 

Dans ces conditions renonçons donc, je vous 
prie, à douter qu'un objet puisse dater du V""= ou 
du VI""' siècle parce qu'il porterait quelque signe 
chrétien. 

Grâce aux nécessités du culte, à la vénération 
dont on entoura bientôt les restes des saints, ces 
artistes francs des bords de la Meuse qui sem- 
blaient d'abord ne devoir fabriquer que des bi- 
joux et des ornements d'armes, s'appliquèrent 
plus tôt qu'on ne le croit parfois, à des composi- 
tions plus vastes, inspirées par une pensée reli- 
gieuse plus haute : C'est de cette pensée religieuse 
que sont sortis tous les progrès des âges suivants. 

Avant d'arriver aux châsses du moyen âge, 
M. de Linas avait à faire connaître une sculpture, 
la plus ancienne figure du pays liégeois, la plus 
ancienne image de la Vierge qu'ait conservée la 
Belgique : elle est connue sous le nom de l'ierge 
de dovi Rtipert ; c'est devant elle que le célèbre 
écrivain de ce nom, Rupcrt, alors jeune moine de 
Saint-Laurent à Liège, mort abbé de Duitz en 
1 135, aurait soudain obtenu, à force d'oraison, la 
rare intelligence qu'il a montrée dans l'interpré- 
tation de nos livres sacrés et de nos divins 
offices. 



Je serais charmé d'entendre établir le fait de 
cette illumination subitement merveilleuse par 
des preuves irréfragables et je ne demanderais 
pas mieux que de voir la critique dissiper tout 
doute à ce sujet. Mais j'ai vainement cherché 
pourquoi Rupert qui, dans ses nombreux ou- 
vrages, nous fournit nombre de détails sur sa 
propre vie, et nous raconte maintes visions moins 
importantes, ne nous a gardé nulle part le sou- 
venir de celle-là .' Pourquoi dans cette histoire 
du monastère de Saint-Laurent écrite par lui, et 
où il ne nous ménage point les récits merveil- 
leux, pas un mot n'est dit de cette Vierge ; com- 
ment, à supposer que sa modestie l'eût retenu 
de parler d'un prodige dont il aurait été favorisé, 
comment sa reconnaissance, son humilité, le désir 
de faire honneur de cette grâce à son couvent, 
ne lui ont pas inspiré la pensée d'une simple 
allusion au miracle ; comment un moine du 
même couvent, Renier, y dressant, trente ou 
quarante ans au plus après la mort de Rupert, 
la liste des écrivains de la maison, a pu consa- 
crer à ce Rupert la plus longue notice de son 
De Claris scriptoribtis inonasterii, rappeler avec 
orgueil les détails de l'éducation reçue par Rupert 
dans ce cloître, sans paraître non plus soupçon- 
ner le prodige, ni connaître la Vierge miracu- 
leuse .' 

Je vois bien, dans des annales postérieures de 
la maison, qu'en 1203 un moine assura le service 
du luminaire «devant l'image de la Vierge sous 
la tour » mais c'est en 1326 seulement que ces 
annales nous apportent la première mention d'une 
Vierge miraculeuse : « In anno MCCCXXVI 
imago beatœ virginis Maria; QU.K SCULPTA EST 
SUPER OSTIUM CAPELL.E S' GEORGII MUI.TIS 
CŒPITCLARERE MIRACULIS. To'///, c'est en 1326 
([u'elle commença ! 

On ne doute pas que ce dernier texte ne se 
rapporte à la Vierge de dom Rupert. Comment 
le concilier avec la réputation antérieure de statue 
miraculeuse qu'on prête à cette image, en la 
mêlant à l'histoire du bienheureux Rupert? Je 
ne soulève la question que pour provciquer à la 
résoudre contre mes hésitations. Mais quelle que 
puisse être la solution, elle n'ôtera lien de sa 
valeur artistique à cette sculpture, jadis poly- 
chromée et taillée dans le grès houiller, de la mère 
divine allaitant son enfj^nt ; rien non plus à l'in- 
térêt de l'étude (jue lui consacie M. de Linas. 
Celui-ci signale dans ce monument du onzième 
siècle un mélange caractéristique des traditions 
de l'Orient et d'une inspiration personnelle ; le 
type byzantin de la mère de Dieu y est repro- 
duit, non dans sa froide majesté, mais avec une 
vie, un mouvement, un naturel et aussi une har- 
monie de couleur, réellement remarquables. 

Lh bien, ici encore les indications de l'histoire 



TBibliograpbie. 



121 



locale apportent leur appui aux conclusions 
théoriques de M. de Linas. Plusieurs exilés du 
midi vinrent, en réalité, chercher un asile dans 
les monastères liégeois au début du XI« siè- 
cle : l'auteur de \ Histoire de la peinture au 
Pays de Liège a signalé (p. 21) le séjour que fit 
au monastère de Saint-Jacques, cet évêque 
artiste, Jean, italien ou grec, que l'empereur 
Othon III avait appelé dans nos régions pour y 
décorer palais et basiliques. J'ouvre à la même 
date l'histoire du monastère de Saint-Laurent, 
rédigée par Rupert lui-même, et je vois qu'alors 
y vivait un autre évêque : « Leojiem queindam ex 
nobilissiniis Grœcoruui episcopujii)>{*) chassé des 
Calabres au tempsoù Othon 1 1 guerroyait en Italie, 
sous le prétexte que ce prélat avait trop bien 
servi cet empereur contre ses compatriotes. Ce 
Léon acheva sa vie et mourut à Saint-Laurent, 
où l'on écrivit sur son tombeau : « Conditiir hic 
prœsitl Grœcus Léo qui fuit exul; » il n'y vécut pas 
seul de sa nation, mais « cumsuisj). Pourquoi la 
vierge sculptée au-dessus d'une porte de la 
chapelle de ce saint si vénéré en Orient, saint 
Georges, ne serait-elle pas sortie du ciseau d'un 
de ces Grecs devenus liégeois à la suite du 
pontife exilé .' Aucune solution ne résoudrait 
mieux le problème dont M. de Linas nous a si 
nettement déterminé les données. 

La châsse de saint Hadelin touche de bien 
près, par son antiquité, à la vierge de dom 
Rupert; elle date de l'aurore du XII« siècle, si 
pas du couchant du onzième; elle était peu 
connue avant l'Exposition, en dehors d'un cercle 
d'archéologues belges ; elle a été l'une des pièces 
les plus remarquées de cette exhibition, et rien 
d'étonnant en cela : elle montre admirablement 
quels progrès l'inspiration chrétienne avait fait 
faire, parmi les artistes mosans, à l'art de traiter 
le métal et à l'art de représenter l'homme. M. de 
Linas n'a pas manqué d'étudier cette pièce avec 
l'attention qu'elle mérite, ni sa perspicacité d'y 
distinguer les marques du travail de plusieurs 
mains: on ne saurait analj-ser cet ensemble de 
fines et doctes observations. Un seul détail à 
relever par la critique : le savant archéologue a, 
de confiance, adopté pour déterminer l'ordre des 
scènes de la vie de l'apôtre dinantais, celui que 
lui présentait la disposition des panneaux de la 
châsse elle-même. Dans les retouches et change- 
ments que celle-ci a subis, une interversion avait 
cependant été faite qu'il peut être utile de noter: 
pour que cette succession de tableaux réponde 
exactement à l'histoire du Saint telle qu'elle a 
été écrite par l'évêque Notgcr, peut-être au com- 
mencement du siècle qui devait la voir traduire 
avec tant de puissance, en métal, il faut dans la 

(■) Patrologie de l'abbé Migne. CLXX. p. 677. 



première face du monument replacer au deuxième 
rang, le panneau qu'on a fixé à tort au qua- 
trième (*) et, dès lors, il est évident qu'au lieu de 
représenter une banale visite de moine à moine, 
l'artiste nous a mis sous les yeux le départ de 
S. Hadelin, quittant son maître S. Remacle de 
Stavelot, pour aller fonder le nouveau monastère 
de Celles. 

On n'a perdu de la châsse de saint Hadelin 
que la toiture et quelques pièces accessoires; les 
deux châsses de S. Mengold et de S. Domitien, 
châsses moins anciennes cependant, de l'église 
collégiale de Huy, ont été beaucoup pUis mal- 
traitées : on a détaché de l'une plus d'une pièce 
qu'on a reportées sur l'autre; on a ajouté à celle- 
ci, raccourci celle-là, véritables profanations com- 
mises au XVI'^ siècle, sous prétexte de restau- 
ration et d'appropriation ! M. Ch. de Linas croit 
même que dans un pignon de la fierté du saint 
guerrier Mengold, ayant perdu la figure originale 
de ce pieux soldat, on l'a remplacée, un peu bien 
au hasard, par l'image à peu près contemporaine, 
d'un << soudard » quelconque. Il appuie surtout 
cette conjecture sur les armoiries que porte ce 
guerrier de cuivre: trois léopards fort semblables 
aux félins d'Angleterre. Mais ce détail ne s'ex- 
plique-t-il pas à merveille par l'origine que les 
hagiographes locaux attribuent à S- Mengold, 
en faisant de lui le fils d'un roi d'Angleterre 
(MOLANUS, Natales Sanctorum Belgii. X feb.). 
iVprès cela, si comme l'écrit notre auteur « la 
ph\-sionomie toute germanique de notre figure, 
n'a aucun rapport avec les aristocratiques visages 
des princes anglais » n'est-ce pas la preuve du 
caractère national, non du type représenté, mais 
de l'ouvrier, auteur de l'œuvre? 

Après un mot du reliquaire-triptyque en bois 
et cuivre émaillé de l'église Ste-Croix de Liège, 
pièce contemporaine des plus anciennes châsses 
de Huy, l'auteur traite à la fois des œuvres 
mosanes du XIII'= siècle dont l'Exposition 
liégeoise n'a pu obtenir le prêt, — ainsi celles 
du trésor de Maestricht qu'il fait connaître par 
de bonnes reproductions gravées sur bois — 
puis des monuments étalés dans l'Exposition : 
la châsse, historiée encore, dite de S. Marc, par- 
ticulièrement précieuse pour l'histoire de l'émail- 
lerie ; la fierté resplendissante, toute fleurie et 
bien connue de S. Remacle à Stavelot ; l'osten- 
soir de l'hostie miraculeuse d'Herkenrode, le 
plus ancien peut-être du monde entier. 

De la statuette de S. Georges, donnée par 
Charles-le-Témérairc à l'église de Liège; du grand 
buste de Saint Lambert exécuté au XVL' siècle, 
sur les ordres du prince Erard de la Marck, et 
de celui de S. Poppon donné à l'abbaye de 

(*) A iravei-s l'Exposition de l'Art ancien, etc. p. 84. 



16 



122 



iaetjue ue rart c&rétien. 



Stavelot au XVIP, l'auteur ne fait qu'une rapide 
mention, pour signaler notamment le tort causé 
à la polychromie de ces figures par les recurages 
trop violents, et les vernissages outrés. Il termine 
ce chapitre par une étude approfondie et détaillée 
de la madone byzantine peinte dans une plaque 
d'argent découpé, du trésor de la cathédrale de 
Liège. 

Le chapitre suivant, un des plus courts du 
volume, est consacré à la dinanderie. M. de 
Linas croit que l'industrie du laiton prit naissance 
aux bords de la Meuse: c'est de là qu'elle gagna 
le Rhin, les provinces belges, l'Angleterre : les 
lutrins et les cloches mosanes attestent qu'en 
tout cas on ne porta, au treizième siècle, nulle 
part cette industrie aussi haut que sur les rives 
du fleuve wallon. Notre auteur estime, avec la 
plupart des archéologues, que la partie ancienne 
de la clef de Saint-Hubert, la seule qui ait con- 
servé à l'intérieur de sa poignée un fragment de 
chaîne de S. Pierre, présente tous les caractères 
d'authenticité de l'art du VII^ siècle. En revanche, 
il tient à faire dater du XII'^ et à présenter 
comme une imitation locale de pièces de tablet- 
terie indoue rapportées des croisades, ce coffret 
de hêtre, plaqué d'ivoire ajouré, de la cathédrale 
de Liège, auquel on a plus généralement jusqu'ici 
attribué une origine Scandinave plus ancienne. 

J'en sais qui le trouveront bien dur, pour la 
\icrge du XIII'' siècle de Saint-Jean, à Liège, 
quand il lui prête seulement « beauté affadie, et 
visage moutonnier »; — et bien sévère aussi 
pour le grand retable de St-Denis, même ville, 
lorsqu'étonné des difficultés vaincues par le 
sculpteur pour animer et faire mouvoir tant de 
figurines, il qualifie ce vaste ensemble de <,< fouillis 
grouillant ». 

Quant aux ivoires, M. de Linas prend plaisir 
à signaler les plus antiques et les plus remar- 
quables, le célèbre diptyque de Flavius Anastasius 
en 517, échappé à la cathédrale liégeoise pour se 
partager entre les musées de Londres et de 
Berlin ; le panneau tongrois du siècle suivant ; 
des couvertures d'évangéliaires du IX« et du X'^ 
siècle. Le morceau qui le retient le plus est le petit 
bas-relief byzantin du onzième siècle, exposé par 
Mb'' l'Lvêque de Liège, représentation de la 
vierge mère de Dieu, supérieure à beaucoup de 
celles que l'on possède de ce temps en ce genre, 
et rappelant d'assez près le type d'une des plus 
gracieuses figurines tanagriennes.Commcnt fermer 
ce chapitre des ivoires sans mentionner aussi les 
cro.sses dites de St-Servais à Maestricht, et sans 
apporter son mot dans le débat archéologique 
auquel a donné lieu la fixation de leur état-civil. 
M. de Linas le fait en quelques lignes et visible- 
ment ces problèmes l'intéressent plus que la 
peinture liégeoise tout entière. 



Nous le retrouvons par contre, chercheur 
passionné pour les rapprochements instructifs, 
ouvrant avec le fer d'une érudition aiguisée les 
perspectives les plus inattendues, à travers les 
fourrés les plus obscurs des origines de l'art, 
lorsqu'il s'occupe de la peinture à l'aiguille, et 
des miniatures primitives esquissées dans le plus 
ancien manuscrit national de Belgique — la 
copie des quatre évangiles, par les saintes abbesses 
et fondatrices de Maeseyck, les religieuses Har- 
linde et Relinde. 

Pour reporter la date de la confection de cet 
évangéliaire, de l'an 750 approximativement 
indiqué par le catalogue de l'exposition, à une 
centaine d'années plus tôt, M. de Linas invoque 
l'inscription ajoutée au XV'= siècle sur un vête- 
ment liturgique brodé par les saintes sœurs, et 
portant que S. Théodard a béni ce vêtement. 
S. Théodard, en effet, n'occupa le siège du diocèse 
que jusqu'à l'an 668 environ. Mais comment 
préférer cette mention tardive aux plus anciens 
actes de la vie de Harlinde et de Relinde, actes 
oïl l'on voit qu'elles furent surtout en relations 
avec S. Willibrord et S. Boniface, et d'oii l'on a 
conclu jusqu'ici que la fondation de leur moûtier 
ne peut guère être antérieure à l'an 725; ni la 
mort de la plus âgée antérieure à 770 .' Le 
catalogue s'était arrêté à la moyenne de ces 
deux termes pour indiquer l'âge du manuscrit 
sorti des mains habiles des deux sœurs : n'était- 
ce pas le plus sage? 

Je soupçonne un peu, je l'avoue, M. de Linas 
de s'être laissé entraîner à reporter plus loin 
dans le passé, l'existence des deu.x saintes, parce 
qu'elle concordait mieux de la sorte avec la date 
probable de naissance d'une châsse mérovin- 
gienne de Saint-Maurice en Valais. Dans la 
description de cette châsse, on lit après le nom 
du prêtre qui la commanda, et avant ceux des 
artistes qui l'exécutèrent : Nordoalaits et Rildindis 
ordcnanuit fabricare. Ce texte pourrait s'inter- 
préter en ce sens que le prêtre aurait fait et les 
artistes exécuté la commande, sur les ordres de 
deux époux Nordoal et Rihlindis. M. de Linas 
traduit Vordenanint fabricare : « en firent le 
dessin ». Je ne sais si les artistes mérovingiens 
travaillaient sur dessin comme les nôtres; rien 
ne prouve qu'ils n'e.xécutaicnt pas d'inspiration 
leurs travau.x. Connait-on quelque exemple de 
religieuse dessinant une châsse .' Comment serait 
arrivée en Valais, une œuvre d'une femme cloîtrée 
à Maeseyck, œuvre apportée en Suisse, d'après 
la tradition, plutôt du midi que du nord, par le 
Pape Eugène III ? Et si le monument de 
S. Maurice relève de l'art mosan, pourquoi ne 
serait-il pas l'œuvre de quelque artiste wallon, 
au lieu d'émaner de la composition d'une femme 
qu'on nous signale bien pour la devancière de 



TBibliograpfjie. 



123 



ses compatriotes, les Van Eyck, mais qui, dans 
son histoire, ne nous est jamais donnée pour le 
précurseur de nos orfèvres. En pratique, nesont- 
ce pas d'ailleurs, deux arts tout différents que 
celui du miniaturiste ou de la brodeuse, • — et 
celui du dinandier? 

Les broderies de Maeseyck ramènent M. de 
Linas dans un des domaines où il exerce légi- 
timement une si grande autorité, et quelques 
pages lui permettent de faire connaître et appré- 
cier rapidement les ouvrages de tapisseries et de 
dentelles anciennes exposés à Liège. 

Le virginale de M. Terme, cet intéressant 
instrument de musique à clavier et cordes pincées, 
en forme de cercueil et de l'an 1 568 sert à l'auteur 
de transition pour aborder ces grès de Raeren, 
dont l'étude par MM. Schmitz et Schuermans a 
fait rendrc,en matière de poterie artistiqueau pays 
mosan, le rang d'honneur attribué, par erreur, à la 
Flandre. On n'en avait point exposé jusqu'ici une 
collection aussi complète et aussi remarquableque 
celledont M. Schuermans s'était fait l'organisateur 
à Liége,avec le concours d'amateurs de tous pays. 
La faïence liégeoise proprement dite ne s'essaj-a 
qu'au sicclesuivant,etreste en général plus recher- 
chée par les collectionneurs locaux pour la rareté 
de ses pièces que pour leur mérite. 

De la faïence au verre, il n'y a, je ne dirai pas 
qu'un pas, mais qu'une main : M. de Linas est de 
ceux qui croient, et il en fournit des preuves 
convaincantes, que dès les premiers siècles chré- 
tiens, cette industrie du verre était pratiquée sur 
les bords de la Meuse. Si la coupe, attribuée à 
S. Servais, et conservée dans le trésor de son 
tglise à Maestricht, rappelle trop les verres 
murrhins dont l'Italie avait le monopole au 
temps de ce pontife, maints autres vases, aux 
formes les plus variées et les plus originales, vases 
dont la décoration accuse tantôt le caractère 
païen et parfois, dès le IV<= siècle, une origine 
chrétienne, ont été recueillis dans le pays mosan. 
Leur abondance, leurs formes, leur composition, 
tout permet de les considérer le plus souvent 
■comme les produits de l'art local, et de la sorte 
est-il établi,que les verreries et les verriers italiens, 
dont on nous signale l'apparition et les œuvres 
dans la principauté de Liège dès le seizième 
siècle, y venaient simplement relever une ancienne 
industrie nationale. M. de Linas détermine avec 
sa compétence et son savoir habituels les carac- 
tères de cette industrie ; il en signale les princi- 
pales pièces exposées à Liège, et cette question 
de verres vidée, nous nous trouvons, non sans 
regret, arrivés au terme du régal archéologique 
que nous a valu son e.Kcursion : il ne lui reste 
plus qu'à nous offrir, en guise de conclusions, 
quelques considérations générales sur les expo- 
sitions rétrospectives. 



Celle de Dusseldorf lui avait fait constater que 
l'Allemagne, moins ravagée par la Révolution 
française, a conservé plus d'objets d'art religieux 
que la Belgique ; celle de Bruxelles, que l'esprit 
de conservation des Belges leur a fait sauver de 
la destruction bien plus d'objets d'art profane 
même que n'en a su garder la France. Celle de 
Liège lui a prouvé combien il est important au 
culte et au progrès de l'art en général, que celui-ci 
ne devienne pas dans chaque pays, comme c'est la 
tendance moderne, le privilège d'une capitale. 
Peut-être nous croit-il, en cela, meilleurs que nous 
ne sommes, et n'avons-nous pas maintenu autant 
qu'il le pense, en nous jugeant d'après quelques 
expositions particulières, nos traditions locales, 
notre originalité antique. Sa thèse n'en est pas 
moins excellente: « l'idole révolutionnaire nom- 
mée centralisation, emprisonne les intelligences 
dans une camisole de force, écrase sans merci le 
germe de toute initiative provinciale » et, par 
suite, privant l'art du puissant stimulant de 
l'émulation, hâte sa décadence, avec le triomphe 
de la banalité. 

M. de Linas aura le mérite d'avoir une fois 
de plus jeté sa pierre à l'idole, ébranlé le faux 
Dieu, par ce livre sur <il' Art et l industrie cf autre- 
fois dans les n'gions de la Meuse. » Tous ceux 
qui tiennent à l'honneur du pays auquel il a 
consacré ce volume, comme tous ceux qui, n'im- 
porte en quel lieu, gardent le culte de l'art, lui 
en sauront également gré, en même temps qu'ils 
le remercieront d'avoir, par cette publication 
nouvelle, éclairé tant de points obscurs, recueilli, 
rapproché tant d'indications précieuses, enrichi 
les annales de l'Art chrétien d'un travail qui fera 
toujours autorité. 

Liège, I décembre 1882. 

Joseph Demarteau. 



Glossaire archéologique du 
Moyen-ageetde la Renaissance, 

par VicTOK Gav. Premier fascicule. A-BLI. 
— Paris, librairie de la Société bibliogra- 
phique, in 4" de 1 60 pp. à deux colonnes. Prix 
du fascicule : 9 frs. 

Ce Glossaire contiendra, sous la rubrique 
d'environ cinq mille mots, l'explication d'une foule 
de termes la plupart inusités aujourd'hui, deux 
mille images des objets qu'ils expriment, et une 
trentaine de mille de textes originaux, la plupart 
inédits. Ce vaste répertoire embrassera la litur- 
gie, l'architecture, la peinture, la sculpture, l'orfè- 
vrerie, l'émaillerie, la céramique, l'ameublement, 
l'agriculture, l'industrie, le commerce, la chasse, 
les jeux, enfin tout ce qui concerne la vie civile, 



124 



îRciJuc De rart chrétien. 



religieuse et militaire, depuis les temps carlovin- 
giens jusqu'au XVII<= siècle. 

Une table bibliographique, placée à la fin du 
second volume, donnera dans l'ordre chronolo- 
gique,rindication des sources pour les inventaires 
et autres documents cités au cours de l'ouvrage. 



de M. Gay se portent sur tout ce qui concerne 
l'armurerie et le costume militaire. C'est là surtout 
qu'il multiplie les renseignements, les citations et 
les dessins. Aussi, en analysant rapidement comme 
exemple, l'article ARMES ET ARMURES, nous 
aurons donné l'idée de la méthode de l'auteur. Il 



















Façade de l'église de Longpont. 



Les dessins sont de petite dimension, mais 
fort bien exécutés. Les objets représentés sont 
surtout empruntés aux manuscrits à miniatures, 
aux musées de France et de l'étranger, aux 
collections particulières et aux plombs historiés 
trouvés dans la Seine. 

On pourra reprocher à M. Victor Gay d'avoir 
été trop court sur un tel point et trop long sur un 
tel sujet. Il est impossible que dans une matière si 
complète, un auteur ne se laisse pas entraîner par 
ses prédilections personnelles. Évidemment celles 



énumcrc les détails de la partie défensive du 
costume militaire depuis le IX'^ siècle jusqu'au 
XVII<^. C'est une étude exacte et intéressante 
de toutes les modifications qui se sont successive- 
ment opérées dans la tunique, la cotte de mailles, 
la cuirasse, le casque, le bouclier, le brassard, 
le cuissard, le jambard, la chaussure, etc. Le 
texte le plus ancien est emprunté au Moine de 
Saint-Gall ; le plus moderne à un inventaire de 
l'hôtel de Salins à Nancy, daté de 1620. Les 
dessins d'armures sont classés dans un ordre 



TBiôliograp&ie. 



125 



chronologique, depuis les figures empruntées à 
une Bible du IX« siècle de Saint-Paul-hors-les- 
murs à Rome, jusqu'à la représentation d'une 
armure maximilienne du XVI'' siècle conservée 
dans la collection d'Ambras, à Vienne. Enfin cet 
article de vingt-sept colonnes se termine par 
l'indication des fabriques d'armes qui existaient 
non seulement en 
France, mais en An- 
gleterre, en Espagne, 
en Italie, dans l'Inde, 
en Arménie et dans 
d'autres contrées dej 
l'Orient. Nous ne vou- 
drions pas affirmer 
quel'énumération soit Ji^ 
complète, mai.s, ce qui 
est important, c'est 
que les désignations 
de provenances ne 
sont point basées sur 
des conjectures plus 
ou moins plausibles, 
mais sur des textes 
précis, dont la source 
est soigneusement in- 
diquée. 

Il est impossible 
qu'il ne se glisse pas 
quelques erreurs dans 
une si vaste encyclo- 
pédie historique, em- 
brassant une telle va- 
riété de matières. Les 
inexactitudes que 
nous avons remar- 
quées se rapportent 
surtout aux sciences ecclésiastiques qui sont 
loin d'être familières aux laïques les plus érudits. 
Citons quelques exemples. 

Au mot Aube, nous lisons que « les catcclm- 
mènes portaient l'aube avant de recevoir le bap- 
tême, en signe de purification. » Les catéchumè- 
nes, n'étant pas encore purifiés, n'avaient pas le 
droit de porter l'aube. C'étaient les néophytes qui 
la recevaient après le baptême, à la suite de 
l'onction du saint chrême, et qui restaient revêtus 
de cette robe blanche pendant toute la semaine 
qu'on appelait in albis. M. Victor Gay aura 
été induit en erreur par M. ViolIet-le-Duc qui, 
dans son Dictionnaire du mobilier français, a 
dit que « avant le baptême, les catéchumènes 
étaient revêtus de l'aube pendant une se- 
maine. » 

Au mot Autel, il est dit qu'en 509 un décret 
du concile à' Espagne prescrivit de substituer la 
pierre au bois dans la construction des autels. 
Cette prescription a été faite par le concile 




Crypte de Saint-Gobain. 



d'Epaône. On a beaucoup discuté sur l'emplace- 
ment de ce lieu disparu ; les uns l'ont attribué au 
diocèse de Belley, d'autres à celui de Vienne ; 
mais ce concile, sans contredit, s'est tenu en 
France en 517 et non en 509. La ressemblance 
à' Epaonense avec le mot Espagne avait déjà induit 
quelques écrivains en erreur. 

M. Victor Gay, au 
mot is'rt'c/w, définit ain- 
si le bassin de baptê- 
me: « Le vasedes au- 
tels employé à la cé- 
cmonie du baptême, 
mais pour une ablu- 
lion d'eau parfumée; >> 
■t il cite à l'appui un 
le.xte d'Aliénor de 
Poitiers relatif à un 
baptême fait à la cour 
de Bourgogne, où il 
est question d'un bas- 
sin rempli d'eau de 
rose dont on se sert 
<< quand l'on baille à 
, laver aux fonds.» Re- 
marquons d'abord que 
le bassin de baptême 
n'a jamais été un vase 
d'autel, puisque l'on 
ne s'en servait que 
dans les cérémonies 
du baptême. Il y eut 
deux sortes decesbas- 
sins et la vague défi- 
nition de M. V. Gay 
ne convient ni à l'une, 
,ni à l'autre. L'une, 
quand prévalut le mode d'infusion, servait à rece- 
voir l'eau naturelle et bénitequ'on versait avec l'ai- 
guière sur la tête de l'enfant. On procédait ainsi 
surtout quand les fonts n'étaient pas munis d'un 
second compartiment faisant l'office de piscine. 
On devait alors recueillir respectueusement l'eau 
qui découlait de la tête de l'enfant, pour aller 
ensuite la jeter dans la piscine. La seconde espèce 
de bassin servait au prêtre pour se purifier les 
mains après les onctions et l'administration du 
baptême. C'est là le gemellion dont parle le texte 
d'Aliénor de Poitiers. L'eau de rose dont il est 
question n'est qu'une circonstance tout excep- 
tionnelle. On employait parfois à la cour des 
eaux parfumées pour se laver les mains, mais les 
vases liturgiques où l'ablution se faisait avec de 
l'eau pure (et c'était le cas ordinaire) n'en étaient 
pas moins des bassins de baptême. 

Nous n'avons insisté sur ces erreurs de détail 
que pour donner occasion à l'auteur de les rectifier 
dans une prochaine édition. Un pareil ouvrage ne 



120 



IRcmie De I'9rt cbréticn. 



saurait manquer d'en avoir plusieurs. Un prompt 
succès lui est assuré parce qu'il est conçu sur un 
plan tout nouveau, qu'il renferme une masse de 
renseignements qu'on aurait grand'peine à trouver 
ailleurs, et que tous les travailleurs sérieux se 
trouveront obligés de recourir souvent à cette 
vaste et savante statistique intellectuelle du 
Moyen-Age et de la Renaissance. 

J. CORBLET. 



Antiquités et Monuments du 
département de l'Aisne, par Edou- 
ard Fleurv, quatrième partie. Paris, Menu, 
1882, grand in-40, 30 frs. 

Ouand M. Fleury commença son admirable 
statistique monumentale du département de 
l'Aisne, son ouvrage ne devait 
avoir que trois volumes. Voici le 
quatrième et il sera suivi d'un 
dernier consacré aux monuments 
du XVF siècle, de la Renaissance 
et des temps modernes. Personne 
ne se plaindra de cet accroisse- 
ment imprévu. L'archéologie pro- 
vinciale y gagne une œuvre vérita- 
blement magistrale et complète, où 
l'auteur a pu développer son vaste 
plan, sans être obligé de sacrifier 
des détails qui sont souvent du 
plus haut intérêt. 

Ce quatrième volume, accompa- 
gné de 145 gravures, comprend 
l'apogée et la décadence de l'ogi- 
ve : c'est l'histoire de l'art depuis 
le dernier quart du XII'^ siècle 
jusqu'au XVI'^, dans un des dépar- 
tements de la Franceles plus riches 
en souvenirs du passé. Mais hélas ! 
que de ruines ont été entassées 
par la Révolution ! Que de destruc 



tions opérées par les bandes noi- 



gRIcgOI RHg 




■ W 



res ! Que d'actes de vandalisme 
commis d'une manière inconscien- 
te par ceux-là mêmes qui étaient 
naturellement, par leurs fonctions, 
chargés de U garde et de la pro- 
tection des monuments qu'avaient ï^''^"« tumuiaire, à la chapelle ^^1^ est celle d'un chapelain de 

des Templiers de Laon. Templiers de Laon, mort en 1 268. 



tions des plans de la cathédrale de Soissons, des 
églises de Longpont et de Braine appartiennent 
incontestablement au XII'^ siècle. Nous ajouterons 
qu'il en est de même dans beaucoup d'autres 
régions et que, dans le nord de la France, le st}-le 
ogival a une vie bien plus robuste dans le dernier 
quart du XIF' siècle qu'à la fin du XIIF". 

C'est à l'influence de S. Bernard que l'église de 
Longpont dut sa naissance. Commencée en 1 144, 
achevée en 1226, elle fut consacrée, l'année sui- 
vante, en présence de S. Louis. De cette magni- 
fique église, ample comme une cathédrale, il ne 
reste qu'un portail en ruines. 

La cathédrale de Soissons, quoique commencée 
pendant le XI 1'= siècle, ne porte aucune trace 
de l'alliance du plein-cintre et de l'ogive. L'église 
Saint-Yved de Braine, qu'on a attribuée au com- 
mencement du XI IP siècle, sortait de terre tout 
au moins en 11 80. M. Viollet-le- 
Duc admire ce monument com- 
me un des mieux conçus du Sois- 
sonnais; aussi, fidèle à son faux 
système, il en fait une œuvre de 
« la première et brillante série des 
écoles laïques. » 

Parmi les monumcntsqui datent 
réellement du XIlI'^siècle,rauteur 
décrit l'église du Mont-Notre-Da- 
me, les ruines de l'abbaj'e de 
Vauclair, l'abside de Saint-Quen- 
tin, la crypte de Saint-Gobain et 
un certain nombre de petites égli- 
ses rurales. 

Après avoir étudié l'apogée de 
l'ogive dans ses diverses construc- 
tions religieuses, le savant anti- 
quaire l'examine dans le décor 
des édifices. Les pierres tumulai- 
res, si nombreuses jadis n'ont pas 
heureusement toutes disparu. Un 
habile craj'on nous en montre de 
fort remarquables qui se trouvent 
aux cathédrales de Soissons et de 
Laon, au.x anciennes collégiales de 
Saint-Quentin et de Ikaine. Un 
certain nombre de ces dalles tumu- 
laires, au lieu de l'effigie du dé- 
funt, n'offrent qu'une simple croix: 



U I XUb- g> S- Bd • K7v 



érigés leurs ancêtres. 

La majeure partie de ce volume est consacrée 
à l'apogée de l'ogive : ce n'est pas^dire que nous 
entrions de plein-pied dans le XIII'^ siècle. 
M. Fleury remarque avec raison qu'un monu- 
ment doit être daté, non pas du jour officiel de sa 
consécration, mais du jour où son plan général 
a été dessiné, où l'on a rédigé ses plans descrip- 
tifs, où l'on a commencé les travaux. Or les rédac- 



Nous ne saurions suivre l'auteur dans son étude 
approfondie des vitraux, des peintures murales, 
des sculptures, des croix, des calvaires, des pava- 
ges de couleur, etc. Nous noterons seulement, 
comme détail intéressant, qu'il arrive à démontrer 
que beaucoup de carrelages historiés du XIII" 
siècle, proviennent de fabriques établies dans le 
Hainaut et dans la partie de la Picardie qui lui 



T5ibliograpî)ie. 



127 



confine. Il est vraisemblable que des ouvriers de 
ces fabriques émigrèrent pour aller parcourir la 
Champagne, les Ardennes, le Laonnais et le 
Soissonnais, en y 







vulgarisant les 
beaux produits de 
leur art. Plusieurs 
de ces pavés por- 
tent des signatures 
de Collins, de Del- 
vide et de Henri 
de Hanant. 

Dans la seconde 
partie de ce volu- 
me, M. Fleury en 
restant toujours 
dans les limites du 
département de 
l'Aisne, retrace 
l'histoire de la dé- 
cadence de l'ogive, 
depuis l'an 1275 
environ jusque vers 
1520. Il n'y a plus 
alors de grands 
monuments, mais 
seulement des ad- 
ditions et des ré- 
parations plus ou 
moins importantes 
et çà et là, quel- 
ques jolies petites 
églises. Un des 
meilleurs produits 
du XlVe siècle est 
le Portail de Saint- 
Martin de Laon. 

En parlant des 
trois premiers vo- 
lumes de cette im- 
portante publica- 
tion, nous avons 
signalé son mérite 
éminent au point 
de vue de la typo- 
graphie, des illustrations et de la science archéo- 
logique. Nous ne pouvons ici que confirmer ces 
éloges et souhaiter le prompt achèvement de 
cette œuvre véritablement monumentale. J. C. 



« Monsieur le chanoine, 
« Je vous remercie de la bonté que vous avez 
eue de m'envoyer les deux volumes de votre 

Histoire du Sacre- 
ment lie Baptêtne. 

» A une pre- 
mière vue, la seule 
qu'il m'ait encore 
été possible d'a- 
voir, il m'a paru 
que c'est une œu- 
vre magistrale, 
conçue avec la 
science d'un théo- 
logien et exécutée 
avec l'érudition et 
la patience d'un 
bénédictin. Le pas- 
sé n'a pas de se- 
crets pour vous et 
la science contem- 
poraine vous est 
également fami- 
lière. De telles œu- 
vres honorent non 
seulement leur au- 
teur, mais le clergé 
tout entier, elles 
servent utilement 
l'Eglise en fournis- 
sant la démonstra- 
tion de son inimi- 
tabilité et par là 
même de sa divi- 
nité. Je suis heu- 
reux de penserque 
vous avez trouvé à 
Versailles la stu- 
dieuse retraite 
dont vous avez be- 
soin pour suffire à 
de si importants 
travaux et je fais 
les vœux les plus 
sincères afin que la 



TOUTE la presse catholique a signalé le 
magnifique ouvrage que M. l'abbé Corblet 
vient de faire paraître sur le baptême (■). S. G. Mgr 
l'évêque de Versailles vient d'adresser à l'érudit 
écrivain la lettre suivante qui lui sera un nouvel 
encouragement dans ses laborieuses recherches. 

I. Nous donnerons prochainement un compte-rendu de cît ou- 
vrage remarquable. 



Portail de St Martin de Laon 

divine Providence vous permette de faire à loisir 
et en bonne santé pour les sept Sacrements ce 
que vous avez si bien fait pour le premier de tous. 
'i Veuillez agréer, Monsieur le chanoine, avec 
mes félicitations et mes rcmercîmcnts, l'assurance 
de mon sincère et respectucu.x dévouement. 

►î< Paul, Evêque de Versailles. 



Catalogues des musées du Lou- 
vre. — Le catalogue des antiquités chrétien- 
nes a été rédigé par M. Antoine Héron de Ville- 
fosse, conservateur adjoint. Il paraîtra en 1883. 



128 



îRctîuc De rart cbrétien. 



Toutes les collections du Département du moyen 
âge et de la renaissance ont leurs catalogues. 
On réimprime celui des faïences françaises et ita- 
liennes, des verreries, des objets de bronze et 
d'étain, de l'orfèvrerie et des émaux, ainsi que 
des gemmes et joyaux, bois sculptés, etc. 



Trésor artistique des églises 

de Bruxelles, par H. de Bruyn, vicaire 
aux Minimes, président du Comité archéolo- 
gique du Brabant, membre de l'Académie 
de Belgique, de l'Académie pontificale de 
Religion, de la Commission royale des mo- 
numents du Luxembourg, etc Lou- 

vain, Fonteyn. 1882. — (Grand in-8°, 
360 pages, 13 planches autographiées en- 
cartées). — 

Sous ce titre, l'auteur de VArc/ico/ogie religieuse 
nationale et de plusieurs autres études et notices 
estimées, réunit trois monographies savantes et 
consciencieuses des principales églises de la capi- 
tale de la Belgique. Il raconte leurs origines en 
discutant les documents qui s'y rapportent ; il 
analyse leur architecture pour suppléer aux don- 
nées de l'histoire ; il décrit avec soin leur struc- 
ture architectonique, puis il passe en revue, en 
détail, les œuvres du pinceau et du ciseau qui les 
décorent, leur reste de polychromie, leurs vitraux, 
leurs tableaux, leurs statues, leurs reliques, leurs 
joyaux d'orfèvrerie, leur mobilier. Les églises de 
Sainte-Gudule, de N. D. du Sablon et de N. D. 
de la Chapelle, si remarquables par leur âge qui 
remonte au delà du moyen âge, et par leur riche 
mobilier somptuaire, qui en fait de véritables mu- 
sées de l'art national, surtout de l'art flamand et 
bruxellois, offraient ce vaste et beau sujet. — lia 
été traité de manière à ne laisser guère de lacu- 
nes ; les œuvres d'art sont décrites d'une ma- 
nière entendue, avec grande dépense d'érudition, 
dans un style vivant, parfois un peu obscur, 
et dans un esprit, non déguisé, d'éclectisme, 
qui tend à méconnaître la supériorité incon- 
testable de l'art intimement clirètien du moyen 
âge. Les planches qui ornent le texte sont 
exécutées d'une manière fort sommaire et peu 
correcte. L. C. 

Modèles gradués pour servir 
d'exercices préparatoires à l'é- 
tude du dessin à main levée. 2'"*= 
Cahier, par Fr. M. G. de l'Ecole 
de Saint-Luc à Gand. 

Cours d'architecture. 1^"^ Ca- 
hier. Etudes diverses sur la con- 
struction en bois, en brique, en 



pierre de taille, par Fr. M. G. de 
l'Ecole de Saint-Luc [à Gand. So- 
ciété de St-Augustin, Lille et Bruges, Des- 
clée. De Brouwer et C'^. 

Il y a une dizaine d'années, sî nous ne nous 
trompons, que parut pour la première fois, sous 
les auspices de l'École de Saint-Luc à Gand, un 
recueil de modèles intitulé : Abécédaire on séries 
d'éludés uiétliodiqiics élémentaires de dessin à main 
levée. Ce cahier de modèles, les plus élémentaires 
en effet, formait unecollection de cinquante plan- 
ches dessinées au trait, ayant pour but d'initier 
le commençant au tracé des lignes horizontales 
et verticales, et, passant ensuite du simple au com- 
posé, de le conduire jusqu'au dessin du contour, 
déjà compliqué, des feuilles ornementales les plus 
variées empruntées à la flore du pays. 

Ce modeste Abécédaire eut un grand succès ; 
plusieurs éditions furent épuisées. Les maîtres 
dont la tâche était singulièrement facilitée, de 
même que les élèves qui avaient copié avec 
entrain et avec beaucoup de fruit cette série de 
modèles si bien gradués, se trouvèrent arrêtés et 
comme pris au dépourvu quand celle-ci fut épui- 
sée et que la dernière feuille eut été copiée. On 
ne savait trop quel parti prendre, et il fallut de 
nouveau avoir recours aux nombreuses lithogra- 
phies de tous crayons et des méthodes les plus 
diverses qui, chaque année, éclosent à Paris, à 
Bruxelles, à Berlin. Il semblait que l'on allât à 
la dérive et, de toutes parts, on demandait une 
suite aux Etudes méthodiques graduées. On espé- 
rait que les Frères qui avaient si bien dirigé les 
premiers pas de leurs jeunes disciples ne les aban- 
donneraient pas en si bonne voie et les condui- 
raient plus loin dans l'étude si populaire du 
dessin. 

Les deux publications dont le titre figure en 
tête de ces lignes viennent enfin donner ample 
satisfaction au désir exprimé si souvent, en répon- 
dant aux espérances des amis de l'art chrétien. 
Le môme Frère auquel on doit déjà le premier 
recueil a repris son crayon. Il tend de nouveau la 
main aux disciples nombreux de sa méthode et 
leur fournit de nouveaux auxiliaires pour attein- 
dre le but qu'ils poursuivent. Pour mieux les 
faire connaître, nous jetterons un rapide coup 
d'œil sur ces publications : 

Les modèles gradués pour servir d'exercices 
préparatoires, à l'étude du dessin à main levée 
(2'^ cahier) ne sont, comme le titre l'indique 
d'ailleurs, à proprement parler que la suite et 
le développement de Y Abécédaire, dont nous 
venons de rappeler les succès. S'ouvrant par 
un joli frontispice, les premières feuilles sont 
consacrées à la représentation des outils néces- 
saires à l'ouvrier et que le dessin lui apprendra 



TBibliograpôie. 



129 



à manier avec une supériorité à laquelle il ne 
saurait atteindre sans le secours du craj'on. Puis 
ce sont des armes, des vases, des verres, des 
assiettes ornées; viennent ensuite une douzaine de 
planches de végétation de différentes espèces. 
Les feuilles que le jeune dessinateur a pu voir 
sur les arbres des forêts ou sur les plantes 
des jardins, forment avec les courbures de 
leurs tiges, d'élégants rinceaux et des motifs 
de décoration d'un goût à la fois sévère et gra- 
cieux. Deux planches donnent des alphabets 
gothiques correctement dessinés, si utiles au pein- 
tre décorateur ; elles sont suivies d'une dizaine 
de motifs de ferronnerie que le jeune dessinateur 
a pu voir sur les monuments du moyen âge de 
son pays. Ces modèles intéressent particulière- 
ment l'apprenti serrurier ; ils ennoblissent à ses 
yeux la profession à laquelle il va s'adonner, que 
peut-être il pratique déjà en faisant son noviciat 
comme dessinateur. A ces planches succèdent une 
série de panneaux sculptés, de clefs de voûte, de 
compartiments décorés de riches reliefs, — voilà 
pour le tailleur de pierre ou plutôt pour le sculp- 
teur ornementiste. Tout en apprenant à manier le 
crayon il va s'initier aux conditions spéciales du 
dessin appliqué à son art et, par les modèles 
mis sous ses yeux, il apprend du même coup ce 
que les œuvres du passé peuvent lui apporter 
d'enseignements. Enfin le cahier est terminé par 
plusieurs planches de compositions où quelques 
échassiers appartenant à une ornithologie fantas- 
tique, se jouent dans une flore du même domaine, 
par des^ écussons héraldiques, les emblèmes des 
saints Evangélistes, tous motifs d'un usage très 
fréquent dans les arts décoratifs, d'autant plus 
utiles à l'artisan et à l'artiste qu'ils le portent à 
s'élever au-dessus de la banalité ordinaire de ce 
genre de modèles. 

Si, à ces considérations, vous ajoutez que tous 
ces dessins sont traités avec infiniment de sobriété 
et de tact, ni trop légèrement esquissés ni trop 
chargés d'un travail inutile ; s'en tenant au qnod 
decet d'un trait précis, caractérisé, mais élégant 
et facile, légèrement modelé de hachures, il faut 
conclure que leur auteur a enrichi nos écoles d'un 
recueil infiniment précieux. lia rendu un service 
éclatant aux jeunes gens de tous les états pour 
lesquels l'étude du dessin est devenue une né- 
cessité impérieuse. 

Pour le Cours d'architecture, i""^ Caliier, le 
professeur a adopté le format in-folio, afin de 
donner aux planches tout le développement 
que comporte la matière ; aux détails une di- 
mension pouvant les rendre facilement intel- 
ligibles au jeune architecte. Ici, en effet, celui-ci 
passe pour ainsi dire à l'application de son art. 

Voici l'indication des planches dont se compose 
cet important recueil : 



Quatre planches sur la construction en bois 
donnant tous les détails que doivent connaître le 
charpentier et le menuisier, depuis le simple 
assemblage à tenons et mortaises jusqu'aux con- 
structions plus compliquées de châssis avec pan- 
neaux, de fenêtres avec l'encadrement ingénieux 
qui permet à cette partie de l'habitation de ré- 
pondre entièrement à son but; plus loin dans le 
premier cahier, de nouvelles planches donnent 
l'application de la menuiserie au mobilier : ce 
sont des tracés plus élégants ; le jeune artisan 
apprend à dessiner des bancs, des chaises, des 
tables, des prie-Dieu, et plus loin encore quelques 
planches sont consacrées au dessin des char- 
pentes, mais cette fois ces études sont em- 
pruntées à des monuments remarquables à ce 
point de vue: les charpentes de l'église paroissiale 
de Saint-Nicolas à Tournay, de l'ancienne cha- 
j pelle St-Eloi à Gand sont reproduites et analy- 
I sées avec soin. 

j Si, comme on le voit, l'étude des différentes 
i branches de la construction en bois trouve ample 
[ satisfaction dans ce recueil, la construction en 
1 brique et celle en pierre de taille y trouvent 
[ des développements plus considérables encore. 
Ils font connaître la disposition des briques 
suivant les différents degrés d'épaisseur des 
murs, la méthode de construire les arcs, les mou- 
lures propres à ce genre de construction, avec 
plusieurs planches en grandeur d'exécution. Puis 
viennent de nombreux développements sur la 
construction en pierre de taille avec ses arcs 
d'un tracé si varié, ses moulures, consoles, lar- 
miers, arcatures ajourées et pleines, enfin tous les 
éléments dont se compose la construction de style 
ogival. — A ces études il faut ajouter un certain 
nombre de feuilles donnant des exemples de la 
taille des pierres ou plutôt de la sculpture orne- 
mentale. Ici encore l'auteur des dessins emprunte 
une partie des modèles à des monuments dont 
le style est particulièrement recommandable et 
qu'il a choisis aussi bien dans l'ordre civil que 
dans l'ordre religieux. C'est ainsi qu'il fait con- 
naître dans tous les détails une fenêtre de l'église 
Notre-Dame à Deynze, une fenêtre et un oculus 
de l'église St-Christophe à Liège ; la cheminée 
d'une maison de la rue des Tonneliers à Gand. 
une porte en moellons de l'Abbaye de Floreffe et 
quelques détails de l'église et du presbytère de 
Vyve-Capellc près de Bruges. Enfin, cet ensem- 
ble de planches est terminé par une feuille sur 
laquelle sont indiquées toutes les teintes conven- 
tionnelles en usage dans les plans, afin de faciliter 
l'intelligence des divers matériaux que l'archi- 
tecte compte mettre en œuvre. 

Telles sont les deux publications que vient de 
faire paraître l'Imprimerie Saint-Augustin. Nous 
croyons qu'il serait difficile de trouver des recueils 



17 



I30 



Ecuue De l'3rt cbrétien. 



de modèles plus clairs, plus utiles et mieux ordon- 
nés. Ils sont assurément appelés à une grande po- 
pularité et nous en recommandons l'adoption à 
tous les établ issements d'instruction oîi une classe 
est réservée à l'enseignement du dessin. 

Ce sera un service signalé rendu à tous les 
jeunes artistes et artisans qui veulent entrer dans 
la bonne voie. Ce sera aussi la récompense la plus 
digne de l'auteur de ces deux recueils, l'habile et 
dévoué directeur de l'Ecole Saint-Luc de Gand, 
le modeste frère Mares, qu'il ne saurait y avoir 
d'indiscrétion à nommer, le mérite de son travail 
l'ayant trahi d'avance. 

Rappelons encore, en terminant ces lignes, 
qu'en véritable artiste, l'auteur de ces deux re- 
cueils a placé ses dessinsdans des cartons historiés 
de gracieuses arabesques où souvent, à l'exemple 
des miniaturistes du moyen âge, il relie les fleurs 
de son imagination par des banderoles contenant 
des textes. C'est pour lui un moyen d'y introduire 
des maximes empruntées parfois aux Saints Pères, 
parfois aussi des principes émis par des auteurs 
modernes que l'élève pourra utilement méditer. 
Au verso de la couverture du premier cahier de 
son cours d'architecture, le professeur rappelle 
dans un de ces textes que : Denis nue construction 
il ne convient d' introduire aucun élcuient, aucun 
trait, qui ne soient indispensables à l' utilité, que 
ne réclame la destination de V édifice ; et il ajoute 
que : tout ornement ne doit être que la décoration 
d'un membre essentiel à la construction. C'est, en 
quelque façon, le mot de la fin et, en réalité, on ne 
saurait énoncer un principe plus utile à faire pas- 
ser dans l'esprit des jeunes architectes. 

J. H. 



Inîie;i: btbltograpljique, 

Hrcbcologic et faeaur^artg. 

AiGRET (chan. N J.) Histoire de 
l'église et du chapitre de Saint- 
Aubin à Namur. — Namur, 1881, 
in-8 de xi-652 p. 

BossEiîŒUF (l'abbé L.-A.). Le Château 
et la Sainte-Chapelle de Cham- 

pigny-SUr-Veude ( Indre-et-Loire ), 
notice historique et archéologique. Tour.s, 
Bousrez. In-8. 1 1 1 p. et gravure. 

Bruvn (l'abbé H. de). Trésor artis- 
tique des églises de Bruxelles. 

— Louvain, Fonteyn ; éd. 1882. i vol. in-8 
de viii-360 pages, orné de fig. hors texte. 

Cardevacque (A. de). Les Places 



d'ArraS, étude historique et archéologi- 
que sur la Grande-Place et la Petite-Place 
d'Arras et la rue de la Taillerie qui les relie 
entre elles. — Arras, Sueur-Charruey. Gr. 
in-8, 429 p. et planches. (Tiré à 2 10 e.\., dont 
200 sur pap. ord. et 10 sur pap. vergé.) 

Clé.ment (Ch.). Michel- Ange, Léo- 
nard de Vinci, Raphaël, avec une 

étude sur l'art en Italie avant le XVIc siècle 
et des catalogues raisonnes historiques et 
bibliographiques. Illustré de 167 dessins 
d'après les grands maîtres. — Paris, Hetzel, 
Gr. in-8, 475 p. 10 francs. 

CoLLiGxoN (M.) Manuel d'archéo- 
logie grecque, par Maxime Collignon, 
professeur, ancien membre de l'École fran- 
çaise d'Athènes. ■ — Paris, Ouantin. In-8, 
368 p. avec 141 fig. 3 fr. 50 (Bibliothèque 
de l'enseignement des beaux-arts.) 

Compte-rendu de la commis- 
sion impériale archéologique 
pour les années 1878 et 1879. 

Avec un atlas (7 chromo-lith. gr. in-fol). — 
St Pétersbourg. (Leipzig, Voss' Sort.) Gr. 
in-4, Lxviii-182 p. avecgr.et i lith. fr. 37,50. 

Congrêsarchéologique de Fran- 
ce, 47*^ session. Séances générales tenues 
à Arras en 1880 par la Société française 
d'archéologie pour la conservation et la 
description des monuments. — Paris, Cham- 
pion. In-8, E-573 p. avec dessins. 10 fr. 

CoRBLET (l'abbé J.). Histoire dog- 
matique, liturgique et archéolo 
gique du sacrement de baptême, 

par l'abbé Jules Corblet, correspondant du 
ministère de l'instruction publique et de la 
Société des antiquaires de France, etc. 
Deux vol. in-8 iv-507 p. et 648, avec vi- 
gnettes. — Paris, Palmé. 

Delaville Le Roul.\ (J.). Note SUr 
les sceaux de l'ordre de Saint- 
Jean-de-Jérusalem, par M. J. Dela- 
ville Le Roulx, de la Société nationale des 
antiquaires de France. — • Nogent-le-Ro- 
trou, impr. Daupeley-Gouverneur. In-8, 
34 p. et planches. (Extr. des Mémoires de 
la Société nationale des antiquaires de Fran- 
ce, t. XLI.) 

Durand (P.). Monographie de No- 
tre-Dame de Chartres ; Explication 



IBi&Uograpbie. 



131 



des planches. Paris, — Impr. nationale. 
In-4, XII-182 p. (Collection de documents 
inédits sur l'histoire de France, publiés par 
les soins du ministre de l'instruction publitj.) 

EiDLiTz (Léopold). The Nature and 
Function of Art, more especially 
of Architecture. — London, Low. 

In-8, 496 p. 26 fr. 25. 

Fanart (L.-S.), Notice historique 
sur un tableau appartenant à la 
basilique de St-Remi de Reims 
et sur la chapelle pontificale qui 
y est représentée. — Reims, impr. 

Monce, 1881. In-8, 94 p. 

Farrar (C. s.). History of Sculp- 
ture, Pain ting, and Architecture; 

Topical Lessons, with Spécifie Références 
to Valuable Books. 2"d éd. — Chicago, 
Townsend, Mac Coun. In-8,vi-i42p.6 fr. 25. 

Fichot (C). Statistique monu- 
mentale dudépartement de l'Au- 
be. Accompagnée de chromolithographies, 
de gravures à l'eau-forte et de dessins sur 
bois, dessinés et gravés par l'auteur. Arron- 
dissement de Troyes. Livr. i à 12. — Paris, 
l'auteur, 39, rue de Sèvres ; Troyes, Lacroix ; 
tous les libraires du département de l'Aube. 
In-8, avec grav. et 12 pi. hors texte dont 
5 en chromolithogr. 

FizENNi: (L. Von). L'art monumen- 
tal du Moyen Age. Public, trim. 20 p. 
lith. grand in-quarto. C. Cazin, Aix-la-Cha- 
pelle. 

Garnier (E.). Histoire de la céra- 
mique, des poteries, faïences et 
porcelaines cheztous les peuples 
depuis les temps les plus anciens 

jusqu'à nos jours. Illustrations d'après 
les dessins de l'auteur, gravures de Trichon. 

— Tours, Marne. In-8, xv-576 p. et 5 plan- 
ches hors texte. 7 fr. 

Gav (Victor). Glossaire archéolo- 
gique du Moyen Age et de la Re- 
naissance. Premier fascicule A-BLI. 

— Paris, Tardieu. in-4 ^^ '60 p. 9 fr. 

GowKR (Lord R.) The Great His- 
toric Galleries of England, Vol. II. 

— London, Low. In-fol. 65 fr. 
Granges (Ch. des). Les légendes de 

l'art. I. Gnillminie Mcillciii, légende du 



quatorzième siècle. Paris, Pion, 1882, gr. 
in-8 de 204 p., illustré de gravures hors 
texte. — Prix: 3 fr. 50. 

Gruner (Prof L.). Die décorative 
kunst, Beitrâge zur Ornamentik f. Ar- 
chitektur u. Kunstsrewerbe aus den .Schat- 
zen der konigl. Sammlungf. Handzeichnun- 
gen u. Kupferstiche. Auf Veranlassung d. 
konigl. Ministerium d. Innern u. der Gêne- 
rai-Direction der konigl. Sammlungen f. 
Kunst u. Wissenschaft hrsg. — Dresden, 
Gilbers' Verl. (i88.-)i882. In-fol. (en 10 
livr.), 100 pi. en photograv. 125 fr. 

Hautcœur ( Mgr). Un chapitre 
inconnu de l'histoire de la litur- 
gie. — Amiens, Rousseau-Leroy, in-8 de 
28 p. 

Mémoires sur le Propre du dio- 
cèse de Cambrai. — Lille, Desclée, 

in-8 de ']i p. 

Havard (H.). Histoire de la pein- 
ture hollandaise. — Paris, Ouantin. 
In-8, 288 p. avec 91 fig. 3 fr. 50. (Biblio- 
thèque de l'enseignement des beaux-arts.) 

La NicoLLii'RE Teijeiro (S. de), Le 
Cœur de la reine Anne de Bre- 
tagne : Historique des funérailles et du 
reliquaire. — Nantes, impr. Forest et Gri- 
maud. Gr. in-8, 43 p. avec gravures. (Extr. 
de la Bretagne artistique. Tiré à 40 ex.). 

La\v(E.). An Historical Catalo- 
gue of the Pictures in the Royal 
Collection at Hampton Court. 

With Notes, etc. ■ — London, Bell and Sons. 
In-i6. 13 fr. 25. 

Langerock et Van Houcke. Ancien- 
nes constructions en Flandre. 

Publ. trim. 6 pi. lith. grand in-quarto. — 
Gand, Stepman. 

Manjakres (José.). Las Bellas Ar- 

tes. Historia de la arquitectura, la escultu- 
ra, la pintura. Segunda edicion, aumentada. 
Biografia y retrato del autor. Album de arte 
contempordneo. — Barcelona, Bastinos, 
1881. In-4, LXViii-298-84-148-96 p. 15 fr. 

Marc (l'abbé J. p. d. p. m.) Manuel 
(petit) liturgique: Explication 
élémentaire de la liturgie à l'usage 

des petits séminaires et autres maisons 
d'éducation chrétienne, et des catéchismes 



132 



îRcUiic De I'3rt chrétien. 



de persévérance. — Deux vol. in- 12. To- 
me I" Liturgie générale, viii-5iop. To- 
me 11^ Liturgie du dimanche. 422 p. 1882. 
Paris, Palmé. 7 fr, 

Marzo (Gioacchino di). I Gagni e la 
scultura in Sicilia nei secoli XV 

e XVI : memorie storiche e documenti. 
Vol. L Palermo, tip. del « Giornale di Si- 
cilia », 1881. — In-4, 300 p. et XVI pi. 5 fr. 

L'ouvrage aura deux vol. et parait par 
livraisons de i fr. 50. 

AL\Tz (Fred.). Antike Bildwerke 
in Rom m. Ausschluss der gros- 
seren Sammlungen, beschrie- 

ben. Nach d. Verf. Tode weitergefiihrt u. 
hrsg. von F. v. Duhn. Gedr. m. Unterstlit- 
zung d. kaiserl. deutschen archàolog. In- 
stituts. I. Statuen Hermen, Biisten, Kopfe. 
— II .Sarkophagreliefs. • — Leipzig, Breit- 
kopfet Hartel. 1881. 2 vol. gr. in-8, xviii- 
532 et vii-484 p. 15 fr. 

Mazzotti (Franc). Le Arti Belle nei 
varii tempi délia loro coltura : 

discorso critico. — Bologna, Zanichelli I n- 1 6, 
229 p. 3 fr. 

MiLN (J.). Fouilles faites à Car- 

nac (Bretagne) : les Alignements de 
Kermario. — Rennes, impr. Oberthur. Gr. 
in-8, viii-88 p. avec planches et carte. 

Modèles de dessin de l'Ecole de St 
Luc. — Société de St Augustin, Lille. 

Abécédaire du dessin à main levée. — 
i^"" Cahier, en trois séries ABC graduées, 
50 modèles. 

Format i^ x 27, sur fond noir. Prix: 8-00. 
32 X 21, sur fond blanc. ,, 5-00 
2™e Cahier, série D-E, 50 modèles, plan- 
ches de 43 X 32. 

Edition en deux couleurs. Prix: 16-00. 

Cours d architecture. — i^r Cahier. Etu- 
des diverses sur les constructions en bois, 
en briques, en pierre de taille. 50 modèles 
de 0,30 X 0,50, dont 4 de double dimen- 
sion et une feuille type pour le lavis. 
Prix : 40,00. 

MuxTz (E.). Les Précurseurs de 

la Renaissance, par Eug. Mtintz, con- 
servateur de la bibliothèque, des archives 
et du musée à l'I'kole nationale des beaux- 
arts. — Paris, Rouam. In-4, viii-255 p. avec 



21 pi. hors texte et 53 grav. 20 fr. 

NiErcE(L.). Archéologie lyonnaise. 

Les Stalles et les Boiseries de Cluny à la 
cathédrale de Lyon; les Chartes et la Biblio- 
thèque de Cluny ; le Cabinet des antiques 
et le Médaillier du collège de la Trinité, 
etc. — Lyon, Georg. Gr. in-8, xi-131 p. avec 
grav. 

Parker. The Architectural His- 
tory of the City of Rorne. Abridged 
from « Archaeology of Rome for the Useof 
Students. » — Oxford, Parker. In-8, 260 p. 
7 fr. 50. 

Pétignv (J. de), de l'Institut. Histoire 

archéologique du Vendômois. 

2^ édition, revue et corrigée sur les ma- 
nuscrits de l'auteur, avec un index alpha- 
bétique des matières. — Vendôme, impr. 
Lemercier; tousleslibraires. In-8, xiii-736p. 

PoRÉE (l'abbé). Itinéraire archéo- 
logique de Bernay, Beaumont-le-Ro- 
ger, Harcourt, Beaumesnil et Thevray. 
— Tours, impr. Bousrez. In-8, 55 p. 

Racinet (A.). Le Costume histo- 
rique. Cinq cents planches, trois cents en 
couleurs, or et argent, deu.x cents en camaïeu, 
avec des notices explicatives et une étude 
historique, i i*^ et 12^ livr. — Paris, Firmin- 
Didot, (1S81). In-fol. 24 pi. 

L'ouvrage formera 6 volumes de 400 pages, 
dont 5 de pi. et i de texte. Il paraîtra en 20 li- 
vraisons. Chaque livraison contiendra 25 pi., dont 
15 en couleurs et 10 en camaïeu, et 25 notices 
explicatives. Chaque livraison ('édition à petites 
marges), 12 fr. ; édition de luxe (à grandes mar- 
ges), 25 fr. 

Ris-Paquot. Etude sur les émaux 

anciens. — Paris, Simon. In-32, Si p. et 
6 pi. en chromolith. 7 fr. 

Rivières (de). Inscriptions et de- 
vises horaires, recueillies par M. le 
baron de Rivières, de l'Institut des provin- 
ces. Tours, impr. Bousrez. In-8, 121 p. avec 
figures et planche. (Extr. du Bulletin iiio- 
7i7ii)iental, n° 2, 1877.) 

Van Assciie (A.) Monographie de 
N.-D. de Pamele à Audenarde. 

47 pi. gr. in-quarto. — Société St Augustin. 
Lille. 1882. 

J.C. 



Décrologie* 



Chartres. — Nous avons le regret de 
mentionner la mort de M. Nicolas Lorin, 
peintre verrier à Chartres. C'était un artiste 
convaincu, enthousiaste. Tout son bonheur, en 
dehors de celui qu'il trouvait dans sa famille, 
était de parler avec une ardeur qui ne s'étei- 
gnait jamais, de la peinture sur verre, de ses 
travaux, de ses projets. Très entreprenant, 
plein d'initiative, il joignait à un goût remar- 
quable une modestie pleine de bonhomie, et 
savait solliciter les conseils des hommes com- 
pétents pour des travaux qui exigent parfois 
les connaissances variées de l'hagiographe et 
de l'architecte. Son talent était apprécié par- 
tout et, depuis quelques années, il avait exé- 
cuté un nombre considérable de verrières pour 



de grandes églises. Nous pouvons citer parmi 
les villes qui ont de lui des vitraux remar- 
quables : Amiens, Paris, Dunkerque, Roubaix, 
Bourges, Tourcoing, Rouen, Lyon, Sens, Aucli, 
Troyes, Dijon, Reims, Nevers, Orléans, Mo- 
naco, Vienne en Autriche, Cantorbéry, Rome, 
New- York, Philadelphie, Sidney, etc. Chrétien 
sincère, excellemment bon, dévoué pour ses 
ouvriers, bienveillant pour tous, même pour 
ses rivaux, M. Lorin sera profondément re- 
gretté par tous ceux qui l'ont connu. Mais 
son œuvre ne périra point et nous sommes 
certains de la voir prospérer, même après 
la mort de son fondateur, sous l'habile direc- 
tion de son ancien collaborateur, M. Charles 
Curack. 



Questions et Héponses. 



DEPUIS une vingtaine d'années, l'étude des 
tissus, des broderies et de tous les mo- , 
numents anciens de l'industrie textile, a pris [ 
beaucoup de développement, non seulement en 
France, mais encore dans presque tous les pays 
de l'Europe. Une place a été faite aux monu- 
ments de cette industrie dans la plupart des 
musées consacrés aux arts décoratifs, et un cer- _ 
tain nombre d'archéologues conservent avec soin 
dans les collections particulières, les produits de 
la textrine qu'ils ont pu se procurer, souvent à 
haut prix et après des recherches ardues. 

Il arrive encore quelquefois que, à la suite 
d'exhumations, de restaurations et de recherches 
faites dans le sous-sol des églises ou par d'autres 
causes, des fragments de tissus anciens sont mis 
au jour, quelquefois déjà très compromis par le 
temps, l'humidité et les agents de destruction 
auxquels sont exposés ces produits si délicats 
souvent, et si fragiles, de l'industrie humaine. On 



peut même admettre, comme règle générale, que, 
en raison de l'antiquité à laquelle remontent ces 
débris, — c'est-à-dire plus il est intéressant d'en 
assurer la conservation, — ils se trouvent dans 
un état voisin de la destruction. 

Quel est, dans ces conditions, le meilleur mode 
à suivre pour tirer parti encore de ces étoffes 
prêtes à tomber en lambeaux ? Existe-t-il des 
apprêts qui peuvent leur rendre une consistance 
factice, et la chimie possède-t-elle des ressources 
pour faire réapparaître les couleurs passées ? — 
Convient-il, comme le font quelques collection- 
neurs, de fixer ces fragments au moyen de l'ami- 
don ou d'une colle quelconque, soit sur d'autres 
étoffes légères, soit sur du papier ou du carton .' 
Quelle est la meilleure méthode à adopter pour 
conserver dans les collections, les fragments 
d'anciens tissus ; pour les classer et, enfin, pour 
les disposer de la manière la plus favorable à 
l'étude .' J. H. 



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'Hutcl tfjtetfen. - etutie aidjcoio 



gique et liturgique. — Deuxième article. 




CCl)apitre j. — Des autels pro- 
prement dits. (Sliti:.) 

HttiClC tliij. — Consécration des autels. 
'USAGE de consacrer 
les autels par des rites 
spéciaux, remonte sans 
doute au berceau du gen- 
re humain, et c'est pour 
cela que, chez tous les 
peuples, les temples et 
les autels ont été dédiés avec des cérémo- 
nies plus ou moins solennelles. Sans parler du 
patriarche Jacob, Moïse consacra le taberna- 
cle avec l'huile d'Onction; le temple, érigé 
par Salomon, fut dédié avec une pompe in- 
comparable. Chez les Grecs et les Romains, 
les autels étaient sanctifiés par une effusion 
d'eau, de vin et d'huile; l'indication de cette 
cérémonie religieuse est souvent consignée 
par cette inscription: AYG. SAC., c'est-à- 
dire, ^«^?^j/(<' Saci'um, consacré avec la pompe 
des cérémonies religietises. Il serait donc natu- 

2*^ LIVRAISON. TO.ME I. — AVKIL iSSî. 



rel de penser que les premiers chrétiens au- 
raient consacré leurs autels, bien autrement 
saints que ceux de l'antiquité judaïque ;cepen- 
dant les quatre premiers siècles ne nous four- 
nissent aucun renseignement à ce sujet. 
Saint Denys l'Aréopagite, il est vrai, nous par- 
le de la consécration des autels dont il fait 
remonter l'origine aux temps apostoliques; 
mais il est difficile de baser une appréciation 
chronologique sur un témoignage unique 
dont la date est contestée. En face de ce 
silence, plusieurs écrivains (') n'en ont pas 
moins cru que les consécrations dont parle 
le concile d'Agde (506) ne devaient être que 
la continuation des anciennes traditions. 
D'autres {-) ont supposé que, pendant les 
quatre ou cinq premiers siècles, les autels 
paraissaient être suffisamment consacrés par 
la célébration même des saints mystères. 
Ce qui nous parait certain, c'est que ce 

1. Le Cardinal lîona, Mgr Crosnier, l'abbé Goschler, etc. 

2. J. B. Thicrs, Grandcolas, Boelimer, Gareiso, de Résie, 



etc. 



136 



îRetJue De r3rt chrétien. 



rite remonte tout au moins au iV^ siècle 
et non pas au V^ car il en est question dans 
S. Grégoire de Nysse('), et nous voyons les 
Eusébiens accuser S. Athanase d'avoir ren- 
versé un autel consacré (2). Eusèbe, Socrate 
et Sozomène nous parlent de la dédicace 
des églises de Tyr, de Jérusalem et d'An- 
tioche ; il paraît difficile d'admettre qu'on 
ait consacré le temple et non l'autel qui en 
constitue la sainteté. 

Quand le concile d'Agde (506) dit que 
« les autels ne doivent pas être simplement 
oints du Saint-Chrême, mais qu'ils doivent 
aussi être bénits par l'évêque » ; quand le 
concile d'Epaone (517) défend de consacrer 
les autels qui ne seraient pas en pierre, ils 
visent évidemment un usage très antérieur. 
Nous pouvons en conclure que ce rite devint 
obligatoire dès le commencement du VI^ 
-siècle, mais les éléments nous manquent 
pour préciser l'époque de son origine. 

Les oraisons et les cérémonies de la 
consécration des autels sont consignées dans 
le Sacramoitaire du pape Gélase. Nous 
allons en exposer les principaux détails, en 
faisant plus d'un emprunt à deux ouvrages 
spéciaux de Mgr Crosnier et du P. Leva- 
vasseur (3). 

Bien que cette consécration puisse se faire 
n'importe quel jour, on choisit d'ordinaire, 
pour cette cérémonie, un dimanche ou une 
fête. Elle s'accomplit presque toujours en 
même temps que la dédicace même de l'é- 
glise. On pourrait consacrer les autels sans 
consacrer l'église; mais, on ne saurait faire 
la dédicace d'une église sans y consacrer au 
moins un autel. Cette décision de la Con- 
grégation des Rites (12 août 1854) amis un 
terme aux controverses relatives à ces ques- 
tions (4). 

1. Orat. de bapt. Christ i. 

2. Sozom. ///V/. eccles., 1. 1 1, c. XXV. 

3. Crosnier, Pn'hes et cérémonies de la consécration d'une 
église d'apris le Pontifical romain; Levaxasseur, Cérémo- 
nies de ta consécration des étatises et des autels. 

4. Barbosa, Quarti, Tairburini, \'cntriglia prétendaient 



Uès la veille de la cérémonie, l'évêque 
place les reliques destinées h l'autel dans un 
petit vase ou dans une petite boîte de plomb, 
avec trois grains d'encens (i) et un acte 
authentique, ordinairement sur parchemin 
et conçu en ces icTme.s:lMDCCCLXXX ... 
dicN. . .mcHsis N . . .episcop7is N . ..c 071 sec ravi 
altare hoc in honore saticti N ...et reliquias 
sanctorum inartyrum N . . .et N . . . in eo inclusi, 
et singulis Christi fidelibîis, hodie unutn 
annniUy et in die annivcrsario consccrationis 
Jiiijns inodi ipsam visitantihus quadraginta 
dies de vera indulgentia. in forma Ecclesiœ 
consueta concessi. L'évêque scelle le tout et 
dépose ces reliques, entourées de cierges 
allumés, dans une chapelle voisine du 
choeur. Le soir, on chante Matines et Laudes 
en l'honneur des saints dont les reliques 
sont contenues dans le vase. A Rome, ce 
vase a été bénit, bien que le Pontifical ne 
le prescrive pas. La coutume de passer la 
nuit en chantant des prières devant les reli- 
ques existait déjà au IV<= siècle, puisque 
S. Ambroise en parle dans une lettre à sa 
sœur Marcelline (2). 

Le jour de la consécration, la cérémonie 
s'ouvre par le chant des sept psaumes de la 
Pénitence. 

Le pontife, revêtu d'une chape blanche, 
assisté d'un diacre et d'un sous-diacre, se 
rend à l'autel qui doit être consacré et reste 
à genoux pendant le chant des Litanies, où 
l'on répète par trois fois les noms des saints 
dont les reliques doivent être déposées dans 
l'autel. Quand ce chant est terminé, l'évêque 
procède à la bénédiction de l'eau grégo- 
rienne, ainsi appelée parce qu'on en attribue 
l'institution à S. Grégoire-le-Grand ; c'est 
un mélange de sel, d'eau, de cendre et de 

qu'on ne peut point consacrer un autel dans une église qui 
n'est point consacrée ; l'opinion contraire était soutenue par 
Pasqualigo, .Suarcz, Ferraris, etc. 

1. Ces grains d'encens mis avec les reliques rappellent 
tout à la fois les aromates de la sépulture de J KSUS-CllRlsr 
et la cassolette d'encens qu'on déposait dans les tomljcaux 
des martyrs. 

2. ^•/n/. XXII. 



L'autel cèrctien. 



'37 



vin que l'évêque bénit en prononçant diver- 
ses oraisons. Durand de Mende explique 
ainsi le symbolisme de cette cérémonie : 
«' Quatre choses sont nécessaires pour la con- 
sécration de l'autel : l'eau, le vin, le sel et la 
cendre ; quatre vertus sont également requi- 
ses, pour vaincre l'ennemi du salut : les 
larmes de la pénitence indiquées par l'eau, la 
générosité par le vin, la prudence dont le 
sel est le symbole, et enfin une humilité pro- 
fonde désignée par la cendre. L'eau signifie 
encore l'humanité; le vin, la divi 'té qui a 
bien voulu s'unir à notre faible nature ; le sel, 
la sagesse de la doctrine du Sauveur ; la 
cendre rappelle les abaissements et la pas- 
sion de Jésus-Christ (i). » 

Pendant que le chœur chante le psaume 
Judica me, l'évêque trempe le pouce dans 
l'eau grégorienne et fait cinq croix sur l'autel, 
en commençant par le milieu et en disant à 
chaque croix : <<■ Que cet autel soit sanctifié 
en l'honneur de Dieu Tout-Puissant, de la 
glorieuse Vierge Marie et de tous les Saints, 
sous le nom et en mémoire de saint N...)> 
Puis il ajoute cette oraison: «Sainte Victime 
de propitiation, immolée sur l'autel de la 
croix pour notre salut, autel que le patriarche 
Jacob figurait, lorsqu'il érigea la pierre qui 
devait servir au sacrifice, et au-dessus de 
laquelle les portes du Ciel devaient s'ouvrir 
pour faire entendre les divins oracles ; exau- 
cez. Seigneur, nos supplications, afin que 
cette pierre, préparée pour recevoir d'augus- 
tes sacrifices, soit enrichie de l'abondance de 
votre sainteté, car vous n'avez pas trouvé 
indigne de votre majesté d'écrire votre Loi 
sur des Tables de pierre. }y 

Le Pontifical n'exige pas que les croix 
soient tracées au ciseau à l'endroit où le pon- 
tife doit faire les onctions. C'est là un usage 
français destiné à perpétuer le souvenir de la 
consécration. On le constate déjà au I V^ siè- 
cle, tandis qu'on n'en trouve aucun vestige 
dans beaucoup de monuments postérieurs à 

I. Ration, divin, offic ,1. i, c. VI I. 



cette époque ('). Il est assez probable que 
les croix grecques tracées par l'évêque durent 
être primitivement des X, lettre initiale du 
nom du Christ Xoitto; (2). D'après les 
écrivains mystiques, les croi.x figurées aux 
cornes de l'autel représentent les quatre 
caractères de la charité du prêtre: l'amour de 
Dieu, l'amour de la perfection, l'amour des 
amis, l'amour des ennemis. Les cinq croix 
rappellent les cinq plaies du Sauveur, sour- 
ces des grâces quidoivent découler de l'autel ; 
ou bien encore la croix centrale indique le 
sacrifice que Jésus-Christ a consommé au 
milieu de la terre, c'est-à-dire à Jérusalem, 
tandis que les quatre autres croix figurent 
les quatre parties du monde sauvées par la 
vertu de la croix (37. 

L'évêque fait sept fois le tour de l'autel 
dont il asperge la table avec un aspersoir 
d'h)sope, trempé dans l'eau grégorienne, 
pendant que le chœur chante le psaume Ali- 
sc/rre. Ce chant se trouve coupé en sept 
parties par l'antienne Aspergesme. Onconnait 
le symbolisme du nombre septénaire, em- 
ployé d'ailleurs dans les aspersions du Ju- 
daïsme (4). Ici il rappelle spécialement les 
sept effusions du sang de Jésus-Christ de- 
puis la circoncision jusqu'à l'ouverture de son 
côté; les sept dons du .Saint-Esprit qui doit 
sanctifier les oblations de l'autel, et les sept 
sacrements qui tirent leur vertu du sacrifice 
de la croix, perpétué sur nos autels. 

Le pontife, après avoir bénit le ciment 
délayé avec l'eau grégorienne, va procession- 
nellement chercher les reliques et les dépose 
à côté de l'autel, sur une table, au milieu de 
cierges allumés. Après le chant des psaumes 
cxLix et CL, le consécrateur trempe son 

1. S. Germain, évêque d'Auxerre, raconte la légende, 
consacrait un autel .\ Angoulême; les croix qu'il y marquait 
avec l'huile sacrée se gravèrent dans la pierre, comme si son 
doigt eût été un burin qui les entaillât. — Bolland., Act. 
Sanct., t. \'II Julii. 

2. \'. Da\in, La Capclla greca, ap. Revue de PArt Chtr- 
lien, t. X.WI, p. 395. 

3. G. Durand, Ration, divin, offic, 1, i, c. XVI I. 

4. /.«•//., c. W, 5, 16; XIV, 7, 16, 51. 



138 



iRc\3uc De rsrt cfjtcticn. 



pouce dans le Saint-Chrême et fait une onc- 
tion aux quatre angles du sépulcre où doivent 
être déposées les reliques, puis au-dessous de 
la pierre qui doit les clore; il enduit cette 
plaque de ciment et en commence le scelle- 
ment qu'achève un maçon. 

La boite aux reliques, munie d'un couver- 
cle, liée d'un ruban rouge en croix et scellée du 
sceau épiscopal, doit contenir un parchemin 
attestant la consécration de l'autel et la liste 
authentique des reliques. 11 doit y en avoir 
de deux saints martyrs au moins, pour justi- 
fier les paroles que le prêtre prononce en 
commençant la messe: Quorum reliquiœ 
hic suiit. Aux reliques des martyrs, on joint 
ordinairement celles de quelques saints non 
martyrisés. 

La Congrégation des Ritesadéciclé(7 sep- 
tembre 1630) qu'on pouvait se servir des reli- 
ques des saintsdont on ne connaît pasles noms, 
pourvu qu'elles soient authentiques ; quant à 
celles des simples bienheureux, il faudrait 
une concession spéciale du Saint-Siège, puis- 
que leur culte repose sur une permission de 
l'Église et non sur un commandement. 

Au point de vue historique, les reliques 
mises dans l'autel rappellent qu'on ne célé- 
brait jadis les saints mystères que surle corps 
d'un martyr. Toutes les cérémonies trans- 
portent nos souvenirs au temps des enseve- 
lissements dans les catacombes: les grains 
d'encens, aromates de ces dépouilles saintes, 
l'office récité pendant la nuit, la procession 
triomphale, la mise dans le si'pulcre et jus- 
qu'au scellement fait avec du mortier. Au 
point de vue symbolique, cette addition de 
reliques marque l'union intime de Jésus- 
Christ avec les saints qui ont participé à 
ses souffrances ; les fidèles par excellence, 
c'est-à-dire les martyrs, restent cachés en 
jÉsus-CiiKiST dont l'autel est la figure, jus- 
qu'au jour de sa manifestation triomphante. 

L'opération du scellement terminée, l'évê- 
que fait une onction en forme de croix sur 
la pierre de clôture et encense l'autel sur tous 



ses côtés. Ces encensements sont continués 
par un prêtre thuriféraire, pendant que lecon- 
sécrateur fait cinq onctions sur l'autel, dans 
l'ordre (^ue nous avons indiqué plus haut, 
d'abord avec l'huile des catéchumènes, puis 
avec le Saint-Chrême. Ensuite, il verse de ces 
deux saintes huiles qu'il étend avec la main 
sur toute la table; enfin, après le chant du 
psaume lxxwi, il prononce cette oraison: 
« Prions le Seigneur, nos très chers Frères, 
afin qu'il daigne bénir et sanctifier cette 
pierre sur laquelle nous avons répandu 
l'huile de l'onction sainte, pour que le peuple 
y dépose ses vœux et ses sacrifices ; que cette 
onction soit faite au nom de Dieu, afin qu'il 
puisse recevoir les vœux du peuple fidèle et 
que nous-même, offrant ce sacrifice de proj)!- 
tiation sur cet autel consacré par l'onction 
sainte, nous méritions les faveurs de notre 
Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, 
etc. » 

Ces onctions se font à l'imitation de celles 
que Jacob, après sa vision, fit sur la pierre 
commémorative qu'il avait érigée ; elles 
indiquent l'onction spirituelle opérée dans 
l'âme par les saints mystères. S. Rémi d'Au- 
xerre explique ainsi (i) la multiplication des 
onctions: 

(L Pourquoi ces onctions trois lois répé- 
tées, deux fois avec l'huile des catéchumènes 
et une fois avec le Saint-Chrême .ï* Les dons 
du Saint-Esprit sont multipliés à l'infini ; 
mais il y a trois vertus principales que l'É- 
glise catholique regarde comme indispensa- 
bles et sans lesquelles on ne peut être sauvé. 
C'est la P'oi, l'Espérance et la Charité. 
Comme ce divin Esprit enrichit les hommes 
de ces trois vertus, il orne l'autel d'une triple 
onction. Les deu.x premières n'ont pas la 
même valeur que la troisième cjui est incon- 
testablement d'un prix plus relevé; c'est 
parce que la Foi et l'Espérance, toutes né- 
cessaires qu'elles soient, sont loin d'égaler 
la Charité, qui est la plus précieuse de toutes,. 

I. De dcdkiit. ecclcs., c. V'H. 



L'autel cbréticn. 



139 



d'après l'apôtre S. Paul. La Foi et l'Es- 
pérance cesseront un jour d'exister, mais le 
règne de la Charité ne cessera jamais. » 

L'évêque, après avoir bénit et aspergé des 
grains d'encens, les dispose en forme de 
croix sur les cinq croix de l'autel, et, sur 
chacune d'elles, il place des croix de cire 
(ju'il allume par les quatre bouts, afin que 
l'encens brûle. Ces grains d'encens enflam- 
més, image de la prière, indiquent que c'est 
par la croix et les mérites de Jésus-Christ 
que nos supplications peuvent être agréables 
à Dieu. 

Quand les petites bougies sont éteintes, 
un prêtre recueille dans un vase, pour être 
jetés dans la piscine, les restes de l'encens et 
de la cire. C'est alors que le pontife chante 
cette belle préface: « Il est véritablement 
juste et raisonnable, il est équitable et salu- 
taire de vous rendre grâces en tout temps et 
en tous lieux, ô Seigneur très saint, Père 
tout-puissant, Dieu éternel et plein de misé- 
ricorde, vous dont on ne connaît ni le com- 
mencement ni la fin, qui avez voulu être 
aussi grand que vous êtes, c'est-à-dire un 
Dieu admirable par sa sainteté et dont le 
ciel et la terre ne peuvent contenir la ma- 
jesté. Nous vous bénissons et, humblement 
prosternés à vos pieds, nous vous conjurons 
d'agréer cet autel comme vous avez agréé 
celui d'Abel qui, par sa mort, avait figuré ce 
mystère du salut, quand, immolé par son 
frère, il l'avait oint et consacré par son sang 
innocent. Agréez cet autel, ô Seigneur, 
comme vous avez agréé celui que notre père 
Abraham, qui mérita de vous voir, éleva et 
consacra après avoir invoqué votre nom, et 
sur lequel votre prêtre Melchisédech figura 
par ses offrandes le sacrifice glorieux de la 
Loi nouvelle. Agréez cet autel, ô Seigneur, 
comme vous avez agréé celui sur lequel 
Abraham, père de notre foi, n'hésita point 
à placer son fils Isaac, ni à croire à votre 
parole; sur lequel on vit paraître le symbole 
du mystère salutaire de la Passion du Sau- 



veur, par l'oblation du Fils et l'immolation 
de l'Agneau. Agréez cet autel, comme vous 
avez agréé celui qu' Isaac dédia à votre ma- 
jesté, quand il trouva les sources vives et 
fécondes du puits qu'il appela Puits de l'a- 
bondance. Agréez cet autel, ô Seigneur, 
comme vous avez agréé la pierre qui servit 
d'oreiller à Jacob, quand il vit pendant son 
sommeil les anges qui montaient et descen- 
daient à l'aide d'une échelle mystérieuse. 
Agréez cet autel, ô Seigneur, comme vous 
avez agréé celui que Moïse purifia pendant 
sept jours, et qu'il nomma le Saint des Saints 
à la suite du céleste entretien qu'il eut avec 
vous. C'est vous qui lui avez fait entendre 
ces paroles: Que cclni qui aura touché cet 
autel soit considéré comme sanctifié. Que les 
dons qui y seront déposés le soient par des 
mains innocentes ; qu'avant tout on immole 
l'orgueil, on sacrifie la colère ; que la luxure 
et toute passion impure soient frappées à 
mort; que le sacrifice de la chasteté remplace 
celui des tourterelles, et le sacrifice de l'inno- 
cence celui des petits des colombes. » 

Après le chant du psaume Lx\ii, l'évê- 
que fait, avec le Saint-Chrême, une croix 
aux quatre angles de la jonction de la table 
d'autel avec sa base. Des ministres enQfagfés 
dans les Ordres frottent et essuient l'autel. 
L'évêque, s'étant purifié les mains avec de la 
mie de pain, procède ensuite à la bénédiction 
des nappes et des ornements, ce dont nous 
parlerons plus tard. 

La consécration des autels portatifs ou pier- 
res d'autel qu'on doit encastrer ou poser sur 
une table non consacrée est beaucoup moins 
solennelle;elle se fait d'ordinaire à la chapelle 
de l'évêché. La pierre doit avoir de douze à 
quinze centimètres de profondeur. On ferme 
ce sépulcre au moyen d'une petite pierre 
convenablement taillée, et on la scelle avec 
du ciment bénit. En France, ces pierres sa- 
crées, qui ne devraient exister qu'à l'état 
d'exceptions, sont devenues d'un usage très 
commun. Gattico croit, contre l'avis de 



140 



iRctiuc tic rart cï)réticn. 



Thiers, que la consécration des autels por- 
tatifs est aussi ancienne que celle des autels 
fixes ('). II nous parait impossible de pro- 
duire des textes décisifs à cet égard, car, 
lorsque les anciens auteurs nous parlent de 
consécrations, ils ne spécifient guère si les 
autels sont fixes ou portatifs. Toutefois ces 
derniers sont expressément désignés par le 
y. Bède, par Hincmar, par le YI^ Synode et 
par un concile de Mayence (888). 

Une controverse s'éleva au XP siècle sur 
le point de savoir si les pierres d'autel de- 
vaient être consacrées seulement après 
qu'elles étaient fixées à la table, ou si la céré- 
monie pouvait se faire auparavant. S. Yves 
de Chartres et S. Anselme de Cantor- 
béry soutinrent la première opinion, qui 
n'a point prévalu 

Que l'autel soit portatif ou fixe, sa consé- 
cration est réservée exclusivement aux évê- 
ques. Toutefois le Saint-Siège, par un privi- 
lège spécial, concède ce pouvoir à de sim- 
ples prêtres, surtout aux missionnaires qui 
évangélisent des contrées lointaines. Cette 
faveur fut accordée, en 1489, par Innocent 
\'l II, à l'abbé du Mont-Cassin et à quatre 
autres abbés bénédictins ; en 1522, par 
Adrien VI, aux provinciaux des Frères Mi- 
neurs dans les Indes; en 1549, par Paul III, 
aux Jésuites missionnaires; en 1591, par 
Grégoire XI\', à tous les abbés cisterciens 
d'Espagne. Pie VI permit plusieurs fois à 
des prêtres séculiersde consacrer des pierres 
d'autel, pourvu que ce fût avec du Saint- 
Chrême bénit par un évêque catholique. 

La consécration d'un autel se fait par un 
seul ministre. Cependant l'histoire ecclésias- 
tique nous fournit divers exemples de plu- 
sieurs évêques intervenant dans cette céré- 
monie. Une inscription de l'église de la 
Navicclla, à Rome, constate que les deux 
autels latéraux ont été consacrés chacun par 
deux cardinaux, tandis que Benoît XIII 

I. De oraior. domest, z' édit., p. 362. 



consacrait lui-même le Maître-Autel ('). Un 
bas-relief de Tarascon (XI P s.) représente 
deux évêques mitres et crosses, consacrant 
un même autel avec les huiles saintes con- 
tenues dans deu.x petits vases. 

Chaque autel a sa fêtepropre en l'honneur 
du saint dont il porte le nom. On ne doit pas 
en dédier à un saint qui est déjà titulaire de 
l'église, ni à un simple bienheureux, si ce 
n'est en vertu d'un induit apostolique. 

En diverses contrées, notamment à Venise, 
des autels sont placés sous le vocable de 
prophètes et de saints de l'Ancien-Testa- 
ment; mais, pour leur dédier de nouveaux 
autels, il faut l'autorisation du Saint-Siège, 
depuis le décret rendu à cet égard, le 3 août 
1697, par la Congrégation des Rites. 

En France, des motifs souvent bien futi- 
les font changer le vocable des autels; le 
simple caprice d'un curé dépossède le titu- 
laire de ses droits et bouleverse la tradition. 

Le concile de Trêves, en 13 10, ordonna 
qu'à chaque autel,une peinture, une sculpture 
ou une inscription indiquât àquel saint l'autel 
est voué : voilà une excellente prescription à 
laquelle, malheureusement, on ne se con- 
forme pas toujours. 

Outre le patron liturgique, l'autel peut 
avoir un patron dans le sens canonique; ce 
patron est celui qui a fondé ou qui entretient 
l'autel ; il jouit de certains privilèges, comme 
d'en nommer le chapelain desservant, d'ap- 
poser ses armes et son nom sur le retable et 
d'avoir un caveau de sépulture en avant de 
l'autel; c'est ce qui a souvent lieu en Italie. 

Trois principales causes font perdre aux 
autels leur consécration: i°la séparation de 
la table d'avec la base ou ses supports; 2° une 
fracture considérable ou une grande diminu- 
tion de la table ; 3° la violation du sépulcre 
des reliques. Ces deux dernières causes 
s'appliquent à l'autel portatif aussi bien quà 
l'autel fixe. Il est bien des cas où le doute 



I . Atialccta juris fiontif., t. i, roi. 3436. 



rautcl chrétien. 



141 



peut surgir. Par exemple, un autel perd-il sa 
consécration, s'il est brisé à ses quatre coins? 
Les théologiens sont partagés àcet égard (i). 
Que faut-il faire quand le sépulcre, renfer- 
mant des reliques, n'est plus ou n'a jamais 
été revêtu du sceau épiscopal en cire d'Es- 
pagne? La Congrégation des Rites a mis un 
terme aux controverses relatives à cette 
question, en distinguant trois cas diffé- 
rents (3): 1° lorsque la pierre sacrée, quoique 
entière, a été placée dans un endroit où 
elle n'était plus employée au saint sacrifice, 
par là même qu'on n'a plus de preuve de 
l'authenticité des reliques, on ne doit plus 
s'en servir pour dire la messe; 2° lorsque, au 
contraire, l'autel portatif est entier, les reli- 
ques bien closes,et qu'il a toujours fait partie 
d'un autel où l'on pouvait dire la messe, on 
peut continuer à s'en servir; 3° si l'autel 
avait réellement perdu sa consécration, il ne 
suffirait pas d'y mettre des reliques, mais on 
devrait le consacrer de nouveau. 

Nous terminerons cet article par quelques 
mots sur la consécration des autels chez les 
communions dissidentes. Elle se fait très 
solennellement dans tout l'Orient. En Rus- 
sie, l'autel qu'on doit consacrer est placé au 
milieu du sanctuaire, en face de la porte 
royale de l'iconostase. Les prêtres officiants 
y clouent un recouvrement au chant des 
psaumes cxlv et xxii ; ce recouvrement 
est assujetti aux piliers voisins au moyen de 
quatre clous rappelant ceux de la crucifi.xion, 
et d'une sorte de mastic odorant, en mémoire 
des aromates dont fut oint le corps de Jésus- 
Christ, détaché de la croix. Quand l'autel a 
été lavé d'eau parfumée, l'évèque l'enduit de 
Saint-Chrême. Cet autel est ensuite revêtu 
d'une housse en toile blanche, puis d'une 
riche étoffe en brocart. On y place alors le 
livre des Evangiles, la croixet Xantimensiuni 

1. Oui, disent Antonin, Sylvestre, Armilla, Henrique/, 
Azor, Rcginald, lionacina, lîarbosa, etc. Non, prétendent 
Layman, Palaiis, le cardinal l.tigo, Tanibinini, (liiartus, 
l'asqualiijo, etc. 

2. N°MSo5- 50.37, 5'f'2. 



dans lequel on dépose des reliques; on en 
met aussi sous l'autel. Cette consécration se 
termine par une série de prières pour le sou- 
verain régnant, le saint-synode et tous les 
chrétiens (i). 

Les Orientau.x remplacent nos pierres 
d'autel par \ antiniensiimi, petite nappe de 
soie dont une poche contient de la poudre de 
reliques. L'évèque en consacre plusieurs à la 
fois; il les trempe dans du vin en récitant le 
psaume Asperges vie, y marque trois croix 
avec le Saint-Chrême, y introduit quelques 
parcelles de reliques et célèbre ensuite la 
sainte messe. C'est sur cet anti}nensium que 
doivent être déposés les éléments du sa- 
crifice (2). 

Les Protestants n'admettent point la con- 
sécration des autels, ni des vases, ni des 
linges sacrés ; ils ne voient là qu'un reste du 
culte lévitique aboli par l'Évangile. Les 
églises réformées de France ont des prières 
spéciales pour la consécration d'une église (3), 
mais il n'y est pas fait mention de la table 
sainte. 



Hrtîclc \x. 

autels. 



Sainteté et privilèges des 



'AUTEL, par là même qu'il a été 
consacré, qu'il est le théâtre des 
plus augustes mystères, qu'il est le 
centre et le résumé de la Religion, qu'il est 
la raison d'être de l'église qui l'abrite, a tou- 
jours été revêtu d'un caractère de sainteté 
qu'ont proclamé tous les Pères. « Le saint 
autel, dit S. Grégoire de Nysse (4), est fait 
d'une pierre commune, semblable à celles 
qui servent à la construction de nos maisons; 
mais, parce qu'elle a été consacrée et dédiée 
au culte de Dieu et cju'elle a reçu une béné- 
diction particulière, elle est devenue une 
table sainte, un autel sacré, qui ne peut être 

1. Roissard, Plii^lise de Russie, t. !, p. 460. 

2. Goar, Eucol. p. 649. 

3. Bersier, IJiiirgie à Fusiige des Eglises réformées, p. 

277- 

4. Orat. in luxpt. Christi. 



142 



iRt\)uz ne rart chrétien. 



touché que par les prêtres et avec respect. » 
Tous les écrivains ecclésiastiques ont consi- 
déré l'autel comme la figure de Jésus-Chkist 
dont S. Fau] (£^/ies. II, 20) a dit qu'il est 
«la pierre principale et angulaire». Guillaume 
Durand, dont on sait le goût raffiné pour le 
symbolisme , ne manque pas d'examiner 
l'autel à tous ses points de \-ue mystiques. 
« Premièrement, nous dit-il(i), l'autel signifie 
la mortification des sens, c'est-à-dire notre 
cœur dans lequel les mouvements de la chair 
sont consumés par l'ardeur du Saint-Esprit. 
En second lieu, l'autel figure l'Église spiri- 
tuelle; ses quatre coins sont les quatre parties 
du monde sur lesquelles l'Eglise étend son 
empire. Troisièmement, il est l'image du 
Christ, .sans lequel aucun don ne peut être 
offert d'une manière agréable au Père; aussi 
l'Église a-t-elle coutume d'adresser ses priè- 
res au Père par l'entremise du Christ. 
Quatrièmement, c'est la figure du corps de 
Notre-Seigneur. Enfin, l'autel représente la 
table sur laquelle le Sauveur but et mangea 
avec ses dùsciples. » D'autres liturgistes du 
moyen âge ajoutent que les quatre angles 
de l'autel représentent les quatre évangélis- 
tes ou les quatre vertus cardinales. 

L'autel est si bien la figure de Jésus- 
Christ que, le Jeudi-Saint, il est complète- 
ment dépouillé et lavé avec du vin et de 
l'eau, parce que le Sauveur, la veille de sa 
Passion, abandonné des siens, dépouillé de 
ses vêtements et de sa gloire apparente, fut 
laissé nu et sans défense au.x mains de ses 
ennemis (2). 

C'est parce que l'autel est saint que les 
canons défendent de le démolir, quelle que 
soit sa vétusté, sans la permission de l'évê- 
que ; que Nicéphore permet au.x vierges 
seulement derapprocher,et nonpasaux fem- 
mes mariées (3) ; qu'on le considère comme 



1. Rulion. divin, offic, I. i, c. II. 

2. Honorius, Gemma aitimœ, 1. III, c. LXXXIV. 

3. Can. 106, aputi Ca.rà. Pitra, Juris Ecdcs. gmc. Hist. 
et Moiium., t. 1 1, p. 33S. 



profané quand on y a offert un sacrifice païen 
ou qu'il a été souillé par un homicide (i) ; 
qu'on le couvre de linges précieux ; qu'on 
l'abrite par un ciborium et qu'on le protège 
par un cancel de l'approche des simples 
fidèles. 

Le respect dont on honorait les autels a 
été quelquefois exploité par la fourberie et 
la superstition. En Afrique, des imposteurs 
promenaient partout des autels qu'ils pré- 
sentaient faussement pour des monuments 
des martyrs, ce qui donna lieu à une con- 
damnation de la part du IV^ concile de 
Carthage. Au Vile siècle, le XI Ile concile 
de Tolède proscrivit un autre abus qui 
consistait à dépouiller complètement un au- 
tel pour intercéder de plus près, disait-on, 
le saint dont les reliques y étaient conte- 
nues. 

La sainteté des autels leur a fait accorder 
tout à la fois des privilèges religieux et des 
privilèges civils ; parlons d'abord des pre- 
miers. 

On appelle privilégié l'autel auquel le 
Saint-Siège a attaché une indulgence plé- 
nière en faveur du défunt pour lequel on 
dit la messe, à un jour déterminé ou bien à 
quelque jour que ce soit. Ce privilège est 
tantôt perpétuel et tantôt renouvelable tous 
les sept ans. La faveur d'un autel privilégié 
n'autorise pas à y célébrer des messes fu- 
nèbres les jours auxquels les rubriques le 
défendent. M. Littré donne donc une défi- 
nition doublement fausse, en disant que 
l'autel privilégié est celui « où il est permis 
de dire la messe des morts, le jour qu'on ne 
peut pas la célébrer aux autels qui ne sont 
pas privilégiés ». 

Les écrivains des deux derniers siècles 
ne font remonter l'origine des autels privilé- 
giés qu'en 1563, époque où Grégoire XIII 



I. Chez les Syriens, une table d'autel sur laquelle les 
.•\rabcs auraient fait un repas ne pouvait plus désormais 
servir au saint sacrifice. — Jacques d'Edcsse, Résolut, 
canon., n ' 35. ap. Laniy, De Syror.fde, p. 127. 



IL'autcl chrétien. 



H3 



accorda cette faveur aux Carmes de Besan- 
çon et de Sienne. Il est certain qu'un privi- 
lège de ce genre avait été concédé par Jules 
III, le i^rniars 1551. Aujourd'hui on croit 
plus généralement que l'origine de cet usage 
remonte au pape S. Grégoire-le-Grand qui 
fit célébrer à Rome, dans l'église de son 
monastère, trente messes consécutives pour 
l'âme d'un religieux. Toujours est-il que 
Pascal I, élu en 817, accorda un autel privi- 
légié à l'église Ste-Praxède, ce qu'atteste 
encore aujourd'hui une inscription de ce 
sanctuaire (i). 

C'est au XVI^ siècle que se propagèrent 
les autels privilégiés, d'abord chez les ordres 
mendiants, et ensuite chez les autres régu- 
liers. Par une constitution datée du 24 mai 
168B, Innocent XI décréta que toutes les 
messes célébrées sur les autels privilégiés 
aux jours où il n'est point permis d'en dire 
de Requiem, peuvent s'appliquer avec les 
mêmes indulgences que si l'on avait célébré 
la messe des morts. Benoît XIII, par sa 
bulle (9w;«'//w sahiH an 20 juillet 1724, a 
attaché un privilège perpétuel et quotidien 
à un autel quelconque désigné respective- 
ment par le patriarche, l'archevêque ou 
l'évêque, dans son église patriarcale, métro- 
politaine ou épiscopale. Clément XIII ac- 
corda la même faveur à toutes les églises 
paroissiales, mais à la condition que le pri- 
vilège serait renouvelé tous les sept ans ; 
de plus, par un décret du 1 9 mai 1 76 1 , il dé- 
clara privilégiées toutes les messes qui sont 
célébrées le 2 novembre,jour de la Commé- 
moration desfidèlestrépassés, comme si elles 
étaient dites à un autel privilégié. Pie VII 
a privilégié les autels des églises où le Saint- 
Sacrement est exposé en forme de Quarante 
Heures et pendant toute la durée de l'exposi- 
tion. 

I. Quicumque celebraverit vel celebiari fecerit quinque 
missas pro anima parcntis vel aiiiici cxistcntis in purgato- 
rio, dictus Pasclialius dat remissionem plenaiiam pcr mo- 
dum suffiagii eidem anim;e. 

a* LIVRAISON. T. 1. — AVHIL 1883. 



L'autel du Rosaire est privilégié pour 
tous les prêtres qui font partie de la confré- 
rie du Rosaire. On nomme ^r^tfr/>« l'autel 
qui jouit des mêmes indulgences que celui 
de S. Grégoire, à l'église de Saint-Grégoire 
au Cœ/ius. 

A Rome, les autels privilégiés les plus re- 
nommés sont ceux de Saint-Grégoire-sur-le 
Cœlins, de Saint-Sébastien -hors -les- Murs, 
des Saints-Côme-et-Damien, de Saint-Lau- 
rent-hors-les-AIurs et de Sainte-Anastasie. 
A Saint-Pierre-du-Vatican, il y a sept autels 
auxquels les Souverains Pontifes ont attaché 
les mêmes indulgences que l'on gagne en 
visitant les sept principales églises de Rome. 
Ce privilège des sept autels a été accordé à 
un certain nombre d'églises de la catholicité, 
mais seulement une fois par mois. 

A Rome, les autels privilégiés sont dési- 
gnés par cette inscription : Altare privile- 
giatum qjwtidiamimperpetmim; ou bien :^/- 
tare privilegiatum pro deftinctis. Les mots 
Altare Gregoriafuivi indiquent ceux qui 
jouissent du privilège de l'autel de Saint- 
Grégoire-sur-le-Ci2?//«j'. Quand le Pape 
accorde l'indulgence des sept autels de la 
basilique de Saint-Pierre ou simplement 
l'indulgence adhérente à l'un de ces autels, 
on inscrit ces mots : Unus ex septem. 

Le privilège est personnel quand il est 
accordé, pour certains jours de la semaine, 
à un prêtre qui gagne l'indulgence en célé- 
brant à n'importe quel autel ('). 

En France, sous le règne du Gallicanisme, 
certaines cathédrales (Paris, Lyon, Sens, 
Chartres, etc.) ont persisté à ne pas vouloir 
d'autel privilégié. A la grande Révolution, 
la suppression des ordres religieu.\ qui jouis- 
saient, la plupart, de ces privilèges liturgi- 
ques, fitpresque tomber dans l'oubli la signi- 
fication de cette faveur. Ce n'est guère que 

1. Nous avons emprunté un certain nombre de ces 
renseignements .\ deux excellents articles publiés par Mgr 
Harbier de Montault dans les tomes VI II et XII des Ana- 
Ucta flirts Pontificii, 



144 



iRctJue De rart chrétien. 



depuis 1850 que les catholiques de France 
et d'Allemagne ont attaché à cette question 
l'importance qu'elle mérite. 

Il est un autre genre de privilège qu'on 
pourrait appeler d'exclusion, dont jouissent 
certains autels-majeurs. Ainsi ceux des 
quatre basiliques patriarcales de Rome sont 
uniquement réservés au Souverain- Pontife. 
Toutefois, par une concession faite en l'an 
1300 par Boniface \T 1 1, l'abbé bénédictin 
de St-Paul, quand il a été ordonné prêtre 
par le Pape, peut dire la messe au grand 
autel de St-Paul-hors-les-Murs. Cette même 
faveur est quelquefois aussi accordée, par 
un bref pontifical, pour les quatre basiliques 
majeures, à des cardinaux, à des évêques 
et même à de simples prêtres. 

Autrefois, lorsqu'un évêque avait dit la 
messe à un autel, aucun autre prêtre ne 
devait, ce jour-là, y célébrer. C'est une déci- 
sion que formulait, au VI^ siècle, le synode 
d'Auxerre. 

Dans les siècles passés, l'autel, outre ses 
droits religieux, jouissait d'un important 
privilège connu sous le nom de droit d' asile. 

Dès la plus haute antiquité, les lieux qu'é- 
taient censées habiter les divinités, et tout 
spécialement les autels, étaient réputés in- 
violables. Il était donc naturel que ceux qui 
étaient poursuivis par la justice humaine ou 
par les haines populaires allassent y chercher 
un refuge assuré. Les lois réglèrent cette 
coutume en tâchant de concilier les droits 
de la justice avec le respect dû aux lieux 
saints. 

On comprend qu'un privilège aussi géné- 
ral ait été transporté à l'autel du vrai Dieu 
et plus tard à toutes ses dépendances. Dès 
le règne de Constantin, on pensa que pour- 
suivre un criminel dans le lieu saint, c'était 
transporter la souveraineté humaine sur uji 
domaine où Dieu seul doit régner en maître 
absolu. 

Le droit d'asile, d'après une loi de Théo- 
dose-le-Jeune, (431) comprenait l'intérieur 



de l'église et aussi l'enceinte où étaient si- 
tuées les maisons sacerdotales, les galeries, 
les jardins, les bains, etc. Au moyen âge, ces 
immunités s'étendirent aux cimetières, aux 
croix, aux cloîtres, aux monastères, aux hô- 
pitaux, etc ; mais la source du droit d'asile, 
le vxA\ palladium, ce fut toujours l'autel dont 
le coupable allait embrasser les colonnes. 

Sous la domination franque, le privilège 
d'asile s'entoura des prérogatives et des at- 
tributs d'un droit positif Plus tard les capi- 
tulaires, les ordonnances royales, et les con- 
ciles {') réglèrent toutes les questions con- 
testées, jusqu'à ce que Grégoire XIV, dans 
la constitution qui porte son nom, réunît en 
un seul corps de doctrine tous les principes 
qui régissaient ce privilège. 

L'entraînement des passions populaires, 
aussi bien que la volonté despotique des 
puissants, portait parfois de graves atteintes 
à ce que l'on considérait comme un droit 
sacré : aussi fut-on obligé d'édicter des pei- 
nes sévères contre les violateurs de ces im- 
munités. Les lois de Valentinien, d'Honorius 
et de Théodose en font un crime de lèse- 
majesté ; un capitulaire de Charlemagne le 
punit de la peine de mort. De leur côté, 
les conciles prononcent, contre les infrac- 
teurs, l'excommunication ipso facto et les 
privent, s'il y a lieu, de leurs fiefs ecclésias- 
tiques (2). 

Les exceptions au droit d'asile, qui de- 
vaient se multiplier d'âge en âge, ont existé 
dèslestemps anciens. L'empereur Arcadius 
exclut de ce bénéfice les Juifs qui feignent 
de se convertir et qui vont près des autels 
chercher un refuge contre les poursuites de 
leurs créanciers. Justinien en exclut les ho- 
micides, les adultères et les ravisseurs de 
vierges. 

1. Conciles de Tuluges (1041), de Lillebonne (1080), de 
Clermont (1095), de Rouen (iog6), d'Avignon {\2(X)\, de 
Cologne (i26o\ etc. 

2. Conciles de \';iucluse (441), d'Orléiins (VI'' siècle), de 
Ruftcc(i25S,),deMi)nli)cllicr(i25S;,deS:iinl-Ouenlin (1271), 
de Ijourges (127O), etc. 



iL'3utcl chrétien. 



'45 



Des écrivains du XVI 11*^ siècle ont pré- 
tendu à tort que l'asile assurait l'impunité 
des coupables ou bien qu'il les rendait justi- 
ciables du juge ecclésiastique. Ce ne fut 
jamais là l'esprit du droit canonique. Quand 
la justice civile ne pouvait pas saisir le cou- 
pable quittant momentanément son refuge, 
elle finissait par l'obtenir des mains de l'E- 
glise, moyennant promesse de ne lui faire 
subir ni la mutilation ni la mort. 

Dans certaines églises du moyen âge, un 
siège, nommé/zVr>r de /a/>aix, était réservé, 
pour les réfugiés, près de l'autel. Ailleurs le 
simple anneau d'une porte devenait une sau- 
vegarde pour le poursuivi, llétait interdit au 
réfugié de conserver ses armes dans l'égli- 
se, d'y manger et d'y dormir. Il devait se 
tenir dans une pièce spéciale qui, dans un 
certain nombre de monastères et d'églises, 
portait le nom d'asile. 

Le droit d'asile, battu en brèche dès le 
XIV^ siècle, fut aboli, en matière civile, par 
l'ordonnance de\'illers-Cotterets (1539); en 
matière criminelle, il tomba bientôt en dé- 
suétude. Deleur côté les Souverains-Pontifes 
s'efforcèrent de détruire les nombreu.\ abus 
qui se multipliaient. Grégoire XIV, en 1591, 
et plus tard Benoit XI II, Clément XII et 
Benoit XIV restreignirent de plus en plus 
les catégories de crimes qui jjouvaient bé- 
néficier du droit d'asile. 

On ne pourrait citer que quelques rares 
vestiges de l'ancien droit d'asile, par exem- 
ple l'article 78 1 du Code de procédure civile 
qui interdisait d'arrêter un débiteur dans 
les édifices consacrés au culte, et un article 
du dernier concordat d'Autriche ainsi con- 
çu : i. Pour l'honneur de la maison de Dieu, 
l'immunité des temples sera respectée, au- 
tant que la sécurité publique et les exigen- 
ces delà justice le permettront. » 

Il y eut sans doute de nombreux abus 
dans le droit d'asile, et nous ne devons pas 
regretter qu'il ait disparu ; mais on doit 
convenir que l'origine en fut très respecta- 



ble. « Après la chute de l'empire franc, dit 
M. de Beaurepaire (i), plusieurs souverai- 
netés et diverses coutumes se partagèrent 
le pays. La Révolution qui mettait fin à 
l'existence d'un pouvoir central livrait les 
peuples à l'arbitraire de petits despotismes 
et à une guerre incessante. Au milieu de 
cette anarchie qui marque le plus haut degré 
de l'influence barbare, un ardent besoin de 
repos s'empara de tous les cœurs. Le senti- 
ment religieux qui avait fait établir des 
I temps de trêve à l'action régulière de la 
I justice, produisit alors des eftets plus éten- 
I dus et vraiment e.xtraordinaires. Quelques 
esprits génère u,\ avaient rêvé l'existence 
d'unepaix perpétuelle. Cette prétention exa- 
I géréen'eût pu aboutir à aucun résultat. Il fal- 
, lut se réduire à continuer, sur une plus vaste 
! échelle, ce qu'on avait fait i^récédemment. 
■ Ne pouvant soustraire le pays tout entier à 
l'empire de la violence, ni garantir à tous 
les temps et à tous les lieux cette sécurité 
continuelle qui n'appartient qu'à la civilisa- 
tion, on l'accorda à autant de lieux et autant 
de jours qu'il fut possible de prendre. Cette 
spécialité de faveurs, fort remarquable, qui 
n'a pu arriver que dans des temps désas- 
treux, était l'unique moyen d'assurer quel- 
que calme à une société aussi profondément 
troublée. » 

Nous ne devons pas négliger d'ajouter 



I. Essai sur Uasile religieux, article inséré dans la 
Bibliothcqice de PEcolc des Chartes, troisième série, t. V, 
p. 151. Sur le droit d'asile, on peut consulter les ouvrages 
suivants : G. Goetz, Dissert, de asylis, lenoe, 1660, in-4'' ; 
.Mœbius,AoT)XoYia seit Ebroeoruin,Gentitium et C/iristiaiw- 
ritin asyles. Lips., 1673, in 4" ; Carlhom, de asylis, Upsal, 
I 1687, in-S'^ ; Lynckner, Dissertatio de juribus templotum, 
I Francfort, 1698, in-4" ; \\ ildvogel, de juribus altarium, 
lenLC, 17 16 ; Engelbrecht, de injusta asylontm iininunita- 
tisqiie ecelesiaruin ad ctiinina dolosa extensione, Helnist., 
1720, in-4" ; Discussion historique juridique et politique de 
riiiimunité réelle des églises, in 12, s. d. ; De Guasco le 
droit d'asile, 2 vol. in- 12 : leulet, deux articles d.ins la 
Revue de Paris, 1834 ; Michclet, Origines du droit, \i. 
324 ; Wallon, Du droit d'asile, in-8" ; Proost, Nist. du droit 
dasile religieux en Belgique, dans le .Messager des scien- 
ces histoiiques, 1868 et 1869, et dans les Annales de F Aca- 
démie dArchéo l. de Belgique, t. XXXVI, 1880. 



146 



Ectîuc De rart cï)tcticn. 



que, par un autre genre de privilège, l'autel 
assurait toute sécurité aux choses qu'on y 
venait déposer en temps de guerre et de 
révolutions, pour les mettre hors de danger, 
et qu'il rendait inviolable le contrat qu'on y 
signait. « C'est au coin de l'autel, dit M. 
Guerard {'), que les affranchissements 

I. Cartulaire de Noire-Dame de Pafis, p. XXI II. 



étaient célébrés, de manière que le serf, 
après avoir trouvé dans le temple, un asile 
contre l'emportement de son maître, ve- 
nait encore y recevoir le bienfait de la 
liberté. ?> 



(A suivre.) 



L'abbé J. Corblet. 




Jxt nu Dans la statuaire et la peinture.^^ê^ 



r'^^T'T'-r'-r^r'r '-t't~t't --r'TVf t t J t r l'r'- r t^t TT-r-y-T-r-rt t ttt^-t j - j - j. ï -j . S . X J i i i 3. i Xt I 



prtiS^ii^&J^^^ 




N allemand célèbre, Guil- 
laume de Humbokk, ad- 
mirateur fervent de l'art 
antique et surtout de la 
statuaire des Hellènes, 
dissertant, un jour, des 
mérites d'une petite col- 
lection de marbres for- 
mée par ses soins, et composée en grande 
partie de figures court vêtues, disait : « l'Art, 
déjà, est un voile. » On eût pu lui répondre 
que, malgré le talent qui se manifeste dans 
la plastique des Grecs et peut-être même à 
cause de celui-ci, l'art est une autre réalité. Il 
en est ainsi, en effet, des œuvres de la sta- 
tuaire de toutes les époques. Elles ont quel- 
que chose de matériel, de tangible, qui s'im- 
pose à la \'ue, parle aux sens et dont le 
contact est loin d'être indifférent pour les 
sentiments les plus délicats. L'art, on l'a dit 
souvent, est surtout un langage. II ne saurait 
donc être indifférent à l'âme à laquelle ce 
langage est parlé, d'être élevée aux hauteurs 
de l'idéal ou ramenée aux abaissements d'une 
nature déchue. Il ne saurait être indifférent, 
au chrétien particulièrement, de voir, sans 
autre voile que le prestige d'un talent aussi 
raffiné et aussi maitre de la matière qu'on 
voudra le supposer, ce qui, dans la réalité, 
outrage la pureté du cœur et blesse la 
chasteté. 

Toutefois il est vrai de dire que, dans les 
monuments de l'art antique, la nudité a 
quelque chose de moins choquant que dans 
l'art issu de la civilisation chrétienne. Ils 
sont au moins exempts de l'esprit de révolte 
contre des lois que leurs auteurs ignoraient. 
On comprend que pour les Phidias et les 
Praxitèle, la nudité, à certain point de vue, 
ait pu être l'emblème de l'innocence, quoique 
même chez les Grecs et les Romains, la pu- 
deur fût en honneur. Mais chez les peu- 
ples chrétiens, le nu ne saurait guère être 



autre chose que le symbole de la bestialité, 
la livrée exceptionnellement autorisée du 

I mal. 

! Aussi, c'est avec un instinct très sûr, à la 
fois, et très délicat, — instinct basé d'ailleurs 
surlespréceptes de la foi, — c'est avec un soin 
extrême que l'art développé sous l'inlluenci- 
du christianisme, a repousséla représentation 

I du nu. Pendant tout le cours du moyen âge, 
le nu n'apparaît dans les œuvres de la sta- 
tuaire et de la peinture que pour caractériser 
le mal, et lorsqu'il ne peut être évité par 
les exigences du fait historique à reproduire. 
A ces époques inspirées, où l'art cherche la 
forme qui convient le mieux à l'expression 
de l'idée chrétienne, il s'est effi-ayé de l'as- 
pect de la nudité, pénétré, semble-t-il, des 
sentiments de nos premiers parents s'aper- 
cevant pour la première fois de leur état, 
après la malédiction, conséquence de leur 
infidélité. On voit Adam et Eve, grelottant, 
pour ainsi dire, au portail des cathédrales, 
rappelant le péché originel, la faute hérédi- 
taire, et cachant mal, sous quelques feuilles 
de figuier, leur honteuse et coupable nudité. 
Ce n'est que pour eux, ce n'est que pour 
Satan et son cortège d'anges déchus con- 
duisant les damnés aux enfers, ce n'est que 
pour les maudits, les esclaves des sept 
péchés capitaux, que le ciseau vengeur dt; 
l'imagier crée des figures d'une nudité à peu 
près complète. Et alors. — on a prétendu que 
c'est impuissance, mais nous croyons que 
c'est plutôt répulsion profondément sentie. 
— cette nudité n'a aucun charme, aucune 
grâce; on ne peut jamais y reconnaître un 
piège tendu aux sens du spectateur. Loin 
de répandre sur elle ce voile d'un art plein 
d'éléyance et de réticences calculées dont 
parle l'homme d'Etat que nous venons de 
citer, l'artiste s'attache, au contraire à rendre 
le côté ridicule de cette nudité. Il cherche à 
faire ressortir la hideur physique, pour lui 



148 



Ectiuc De r^rt chrétien. 



l'image de la laideur morale, réservant ses 
efforts pour atteindre à la beauté et à l'idéal, 
pour Hiire jaillir de la pierre ces figures aux 
longues et chastes draperies qui, debout 
dans les ébrasements du iiortail, représen- 
tent la sainteté. 

Ainsi le voulait l'Eglise. En opposition 
directe et éternelle avec le paganisme, ses 
appétits et ses sensualités, l'Église, mère 
austère et vigilante, prescrivait à l'artiste 
d'éviter la nudité dans l'image, de même 
qu'elle commandait au fidèle d'éviter la nu- 
dité dans la réalité de la vie. Et l'artiste 
obéissait. Aussi, lorsque pour répondre aux 
exigences que nous venons d'indiquer, lors- 
que pour se conformer aux textes écrits, il 
fallait faire apparaître la nudité, notamment 
dans les scènes de l'Ancien Testament, 
l'imagier se rappelait que, presque toujours, 
le péché se trouve dans le voisinage des 
scènes de cette nature. Il se rappelait l'his- 
toire de Noé, de la femme de Putiphar, de 
Bethsabée, de Suzanne etc. 

Mais, c'est surtout dans l'image des per- 
sonnes de la Sainte Trinité, dans celle des 
saints que l'artiste évitait avec le plus de 
soin ce qu'il eût considéré à la fois comme 
une inconvenance et une profanation. Son 
ciseau et son pinceau étaient respectueux 
parce que son cœur était fidèle. 11 désirait 
avoir pour protecteurs et pour amis les 
saints dont il créait l'image. Il savait d'ail- 
leurs par cœur les charmantes légendes ra- 
contant les prodiges survenus pour .sous- 
traire pendant le martyre les chastes corps 
des Saints à la vue de leurs bourreaux. 11 
connaissait rhist9ire de sainte Agnès, de 
sainte Marie d'Egypte , couverte par sa 
chevelure. Il connaissait la légende de saint 
Vincent lequel ne quittait .ses vêtements que 
couvert des ombres de la nuit, et .s'habillait 
toujours avant l'aurore, craignant la vue de 
sa propre chair... 

Aussi, dans la nuiltitude des créations 
imagées de l'art, depuis Charlemagne jusqu'à 
Charles Quint, il est bien rare de voir en- 
freindre les préceptes du catéchisme et du 
décalogue. En ce temps-là, le prêtre, la 
femme, l'adolescent, la vierge, l'enfant pou- 
vaient passer par les rues et les places publi- 



ques, sans baisser les yeux, sans avoir à 
redouter un outrage aux sentiments les plus 
purs. Certains de rencontrer à chaque pas 
les œuvres de la statuaire ou de la peinture, 
ils ne couraient aucun risque de voir une 
œuvre lascive, ni de se heurter à l'exhibition 
plus ou moins savante, plus ou moins habile, 
de la nudité humaine. 

Il n'en est plus ainsi. La décoration des 
maisons et des rues, l'étalage des magasins 
d'objets d'art, l'ornementation des monu- 
ments publics ne sont plus pour l'enfant un 
témoignage de ce respect que réclamait déjà 
pour lui, un écrivain de l'antiquité, et que 
commande d'une manière absolue la morale 
chrétienne. Il semble, tout au contraire, que 
l'art soit incompatible avec la décence. 11 
semble que des nations chrétiennes par leur 
culte, par leurs mœurs, par la plupart de 
leurs lois et par un certain soin de la morale 
publique, doivent avoir un art dont la mis- 
sion est de réagir contre les préceptes de la 
foi et les meilleurs sentiments qui survivent 
dans les masses ; il semble qu'à une société 
malade, il faille un art excommunié! Il nous 
souvient d'avoir vu une jeune chrétienne qui 
était née et avait grandi sur les bords du 
Bosphore, apprendre à rougir pour la pre- 
mière fois en débarquant à Marseille et visi- 
tant Paris, à la vue des œuvres plastiques 
que son œil étonné et confus apercevait 
aux monuments des villes catholiques. Elle 
ne pouvait comprendre que des cités, fon- 
dées souvent par des saints et élevées par 
des générations chrétiennes, aient infini- 
ment moins de souci de la morale, à en 
juger par les images que le regard ne peut 
éviter, que les agglomérations de monu- 
ments et d'habitations érigées par l'impur 
islamisme. 

Il n'entre pas dans notre intention de faire 
l'histoire, connue d'ailleurs de la plupart de 
nos lecteurs, de la transformation radicale 
qui s'est faite à cet égard, dans l'éducation 
des artistes d'abord, dans le sentiment des 
masses ensuite. C'est à la prétendue renais- 
sance surtout que l'on doit cette révolution. 
Le jour où, sous prétexte de rendre un culte 
à la beauté, on a replacé les faux dieux sur 
des piédestaux qui ressemblaient singulière- 



iLe nu Dans la statuaire et la peinture. 



149 



ment à des autels, les beaux esprits ont 
trouvé tout naturel d'oublier leur baptême. 
L'art s'est transformé, il a cessé de vivre de 
la vie populaire en cessant d'être religieux; 
et, aussitôt qu'il s'est affranchi de la direc- 
tion tutélaire qui, pendant tant de siècles 
l'avait conduit à sa grandeur, il est devenu 
immoral. Après avoir servi à l'enseignement 
populaire et à l'éducation religieuse des 
peuples, il est devenu un instrument de 
dépravation. 

Les artistes qui se rendent coupables en 
érigeant sur les places publiques, en exhi- 
bant dans les expositions des œuvres por- 
tant atteinte aux sentiments les plus délicats 
et les plus dignes de respect, sont, nous ne 
chercherons pas d'euphémisme, des malfai- 
teurs. On peut bien plaider pour la plupart 
d'entre eux les circonstances atténuantes 
du milieu dans lequel leur éducation, au 
jjoint de vue professionnel, a été faite. Il ne 
faut pas perdre de vue que, dès les premiè- 
res années de leur apprentissage jusqu'au 
sortir des derniers concours académiques, 
ils ont, à tous les instants, été mis en con- 
tact avec la pauvre nudité humaine. Ils ont 
appris à offrir une sorte de culte à la chair, 
à la déifier, à voir en elle le but suprême des 
efforts de l'art. Ceux-là, on doit surtout les 
plaindre et nous voudrions les éclairer. Plus, 
peut-être, que ces adeptes d'une littérature 
dont nous voulons éviter d'écrire le nom et 
qui se développe parallèlement avec ces 
images honteuses dont chaque année les 
expositions de Paris et celles d'autres grands 
centres font étalage sur le marché des pas- 
sions mauvaises, les artistes sont coupables 
en apportant leur désolant concours à la 
décadence de l'art et ce qui est pis encore, 
à la dégradation des mœurs. 

Nous ne doutons pas que plus d'un de 
ces pécheurs publics, dont le nombre est 
malheureusement grand, n'ait ouvert les 
yeux un jour, et examinant la carrière par- 
courue, n'ait reconnu le mal commis. 

Il nous a paru intéressant de faire quel- 
ques recherches à cet égard. Il ne serait 
pas inutile assurément, de retrouver dans 
l'histoire de l'art, depuis les nudités .savantes 
de la renaissance que nous venons de signa- 



ler comme le berceau du mal, jusquaux 
turpitudes dont nous sommes tous les jours 
les témoins aftligés, les marques du retour 
de quelques-uns de ces enfants prodigues 
du génie. 

Nos recherches à cet égard n'ont pas été 
entièrement infructueuses. Il s'est trouvé des 
hommes de grand talent et de grande noto- 
riété qui, après avoir joui de la popularité 
que donnent souvent les œuvres d'art inspi- 
rées par les instincts de la matière, ont appris 
à se frapper la poitrine. On se rappelle 
encore dans quels sentiments est mort le 
sculpteur Carpeaux, un de ces ouvriers de 
la dernière heure. Mais longtemps avant 
celle-ci, il avait retrouvé la foi et repris les 
pratiques de sa jeunesse qui avait été chré- 
tienne. Se souvenant du scandale de son 
célèbre groupe d(il'Opéra./a I?anse, et sachant 
combien la pureté morale de l'homme ajoute 
à la grandeur de l'artiste, il disait dans sa 
dernière maladie: « Si f avais toujoins vécu 
comme un bon moine, je serais devetiu l'égal 
de Michel ^Inge. » 

Mais nous avons à niettre sous les yeux 
de nos lecteurs un e.xemple de contrition 
infiniment plus intéressant. Nous allons les 
faire assister à la confession publique d'un 
artiste du meilleur temps de la renaissance. 
Ici, nous entendrons les accents sincères 
d'un repentir rai-sonné, profond, qui a péné- 
tré l'artiste, non pas en vue directe de la 
mort, mais au cours des années d'une matu- 
rité verte et laborieuse. Nous verrons les 
mouvements d'une àme noble, d'un grand 
cœur oppressé par le sentiment du mal com- 
mis, qui ne s'accorde aucune paix même 
après avoir tenté tout ce qu'il pouvait faire 
pour offrir une réparation à la morale publi- 
quement outragée. L'artiste qui nous offre 
cet exemple trop peu connu, se nomme 
Bartolomeo Ammanati. 



A M M AN ATI est né à P"lorence, en 
151 1, et, suivant une note extraite 
par Oaye des Memorie Florent inc inédite, il 
est décédé le 22 avril 1592. — Il a étudié 
la sculpture dans l'atelier de Baccio Ban- 
dinelli , et plus tartl il continua ses étu- 



150 



IRctiuc Dc rart chrétien. 



des d'architecture avec Sanzovino. C'est 
clans la vie de Jacomo Sanzovino que 
Yasari donne quelques indications biogra- 
phiques sur Ammanati ; on en trouvera de 
plus étendues et de plus complètes dans 
Haldioneci, Notlzic de Profcssori dcl di- 
segno. 

Bartolomeo Ammanati n'est pas le pre- 
mier venu, même dans cette pléiade d'ar- 
tistes italiens du seizième siècle, qui a fait 
dans le monde un bruit dont les échos se 
prolongeront longtemps encore. Au milieu 
de cette foule brillante d'hommesoù le talent, 
où le ofénie même, abonde et surabonde ; 
de ces peintres, de ces statuaires et de ces 
architectes qui ont donné à l'art un essor 
si considérable en lui imprimant une direc- 
tion si fausse, qui ont apporté un zèle si 
véhément à détruire ce qu'ils auraient dû 
respecter, et qui, tout en ayant la conviction 
de glorifier leur religion, portaient à la tra- 
dition chrétienne les coups les plus funestes, 
Ammanati mérite une place à part. 

Disciple du sculpteur ilorentin, Giacomo 
Sansovino, ainsi que nous venons de le rap- 
peler, Ammanati, comme architecte et comme 
statuaire, s'est trouvé en rapport avec les 
hommes les plus considérables de son temps. 
Michel Ange Buonarotti était de ses amis 
et, dans plusieurs lettres, il parle d'Amma- 
nati, avec une haute estime, malgré certains 
dissentiments qui, pendant quelque temps, 
ont existé entre les deux artistes. C'est 
ainsi que Ammanati est cité dans une lettre 
que r\Iichel Ange écrit de Rome, le 13 octo- 
bre 1550, à son ami et ancien élève, Vasari. 
Dans une autre lettre, adressée à Cosme I, 
le 25 avril 1560, Michel Ange mentionne 
très favorablement les dessins d'Ammanati 
qui figuraient parmi les projets du duc pour 
la transformation du Palazzo vecchio de 
Florence. Dans une lettre datée de Florence 
le 15 mai 1552, c'est Vasari qui écrit à 
Michel Ange, mentionnant Bartolomeo 
Ammanati à propos de travaux de sculpture 
à exécuter par les meilleurs artistes dans 
la sacristie de l'église dcgli Scagli à Flo- 
rence. 

Ammanati avait rendu des services signa- 
lés dans l'année 1557. lors de l'inondation 



qui menaçait Florence; nommé ingénieur en 
chef par Cosme I, il fit preuve d'une grande 
activité, notamment dans la réparation de 
deux ponts et la construction d'un troisième, 
celui de S. Trinita. Mais, comme statuaire, 
notre artiste obtenait également de grands 
succès. C'est ainsi qu'il avait remporté la vic- 
toire, malgré de redoutables rivaux, dans le 
concours pour une statue colossale de Nep- 
tune qui, aujourd'hui encore, orne la fontaine 
du Palazzo vecchio à P^lorence. Baccio 
Bandinelli, Benvenuto Cellini, Vincenzo 
Danti et Giovanni da Bologna étaient en- 
trés en lice. Bandinelli se croyait si sûr 
d'obtenir la palme que, non seulement 
il s'était procuré le bloc de marbre de Car- 
rare nécessaire à son travail, mais il avait 
même commencé à le tailler. Ammanati 
racheta ce bloc, mais celui-ci, déjà entamé, 
était devenu trop petit pour exécuter le mo- 
dèle couronné; dans une lettre adressée à 
Michel Ange, le statuaire se plaint du .sur- 
croît de travail que lui impose l'entaille faite 
dans le marbre acheté à Bandinelli. 

Mais si l'artiste occupait une position 
considérable parmi ses confrères contempo- 
rains, c'est comme chrétien qu'il a droit aux 
souvenirs de la postérité. Deux de ses lettres 
suffiront à le faire connaître. Avant d'en 
donner la traduction, il convient de rappeler 
encore que Ammanati avait épousé Laure 
Bettifera, née à Urbin en 1523. C'était l'une 
des femmes les plus distinguées du seizième 
siècle. Poète accompli, Bernardo Tasso 
l'appelait « la gloire d' Urbin » et Annibal 
Caro « la Sapho moderne ». Ammanati, 
dans une lettre du 5 avril 1561, écrite à 
Michel Ange, s'excuse de ne pas lui avoir, 
conformément à sa promesse, envoyé le 
recueil manuscrit des poésies de sa femme, 
celle-ci ayant voulu ajouter encore quelques 
cantiques à ses autres poèmes. Il e.spèreque 
ces cantiques ajouteront beaucoup au plaisir 
qu'aura Michel Ange à lire le recueil. 

Voici, en substance, la lettre adressée à 
l'Académie des arts du dessin à Florence, 
dont Ammanati faisait partie. Déjà, du vivant 
de l'auteur, elle fut livrée à l'impression. 
Dans notre traduction nous retranchons 
quelques passages sans rapports avec les 



iLe nu Mm la statuaire et la peinture. 



151 



points que l'artiste avait particulièrement en 
vue ('). 




Bai'tolomeo Ammanati aux membi-es de 
r Académie des arts du dessin. 

Florence, 22 août 1582. 

AU temps où se réunissaient souvent en 
grand nombre les membres de notre 
Académie, et alors que la présidence m'a été 
dévolue, nous avons eu quelquefois des dis- 
cussions aussi intéressantes qu'utiles. J'ai 
prié à cette époque mes confrères, — plu- 
sieurs d'entre eux peuvent encore en témoi- 
gner — de faire tous leurs efforts pour que, 
au moins une fois par mois, l'un ou l'autre 
d'entre nous donnât une communication 
relative à son art, en développant dans nos 
réunions ses sentiments sur l'architecture, la 
peinture ou la statuaire. Car, dans chacun de 
ces arts, il se trouve des points particuliers 
dont on peut disserter avec intérêt, bien que, 
en peinture et en sculpture, tous les détails 
doivent se rapporter à un seul but, celui de 
plaire et de réjouir la vue, tandis que l'archi- 
tecture doit encore joindre l'utile à la beauté. 

Si donc le peintre venait nous parler de 
l'harmonie des couleurs, il pourrait nous 
ouvrir mille aperçus nouveau.x. Il pourrait 
nous communiquer tant de choses sur cette 
matière que la vie d'un homme livré à lui- 
même suffit à peine à apprendre; de sorte 
que l'adolescent qui l'écouterait serait initié 
en peu de temps à beaucoup de choses, et 
s'il mettait à profit ces enseignements, il 
parviendrait, jeune encore, à acquérir hon- 
neur et gloire. 

Si, d'un autre côté, un artiste expérimenté 
voulait traiter de la composition des pein- 
tures historiques, de quelle utilité ne serait- 
il pas au jeune disciple .'' — Il est, en effet, 
bien rare de voir des peintures bien compo- 
sées, tandis qu'au contraire, il en existe un 
grand nombre, où l'on aperçoit une multi- 
tudede têtes et de membres paraissant collés 

I. Cette lettre est imprimée dans la Raccolta Dl LET- 
TERE SULLA PrFTURA etc. de Botiari. Tom. III, p. 529. 
Elle a été traduite en allemand par le D. Frnst Guhl 
KUNSTLER Briefe, Berlin 1853, p. 455 et ss. 

2*^ LIVRAISON, T. I. — AVRIL 1883. 



les uns aux autres; de telle manière que le 
spectateur doit chercher parfois à quels per- 
sonnages ces membres appartiennent. Et, si 
un autre artiste voulait démontrer l'utilité 
de la perspective et la manière de se servir 
de cette science avec goût et intelligence, ce 
serait encore là un gain considérable pour 
ceux qui l'écouteraient. 

Vous savez tous, chers confrères de l'Aca- 
démie, combien grand a été mon désir que 
l'on s'occupât de tout ce qui concerne l'ar- 
chitecture : des proportions, de la distribu- 
tion intérieure, de tout ce qui répond à 
l'utilité des services auxquels la construction 
est consacrée, des e.squisses et projets. De 
tout ceci dépend la beauté et la commodité 
d'un édifice, et pour réunir ces conditions de 
succès le temps fait trop souvent défaut à 
l'artiste. 

Et que d'enseignements, que d'e.xcellents 
conseils les statuaires ne pourraient-ils pas 
recevoir! Ils pourraient apprendre tout ce 
qu'il faut d'art et de connaissances pour 
donner à une statue la grâce nécessaire; 
combien il est facile au sculpteur novice de 
gâter et de mutiler les blocs de marbre les 
plus grands et les plus beau.x, amenés à 
grands frais des carrières. Par des confé- 
rences de ce genre, les jeunes gens 
apprendraient beaucoup sans se donner 
grande peine. Il ne suffit pas, en effet, de 
voir de belles fisfures bien exécutées, il faut 
encore connaître les principes en vertu 
desquels elles sont faites, et se rendre com- 
pte, en un mot, de l'art qui les a produites... 

Mais le peu que j'eusse désiré dire de 
vive voix, en m'occupant d'un point essen- 
tiel, je vais le consigner ici pour le soula- 
gement de ma propre conscience, et le 
communiquer à tous ceux qui daigneront 
lire cette lettre. J'arrive au point qu'il m'im- 
porte de toucher. 

Je voudrais prémunir mes confrères, pour 
l'amour de Dieu, et pour leur propre salut, 
de tomber dans les fautes et les erreurs 
que j'ai moi-même si souvent commises 
dans mes travaux, à. savoir que j'ai souvent 
.sculpté des figures nues, dépouillées de 
toute draperie, — chose en laquelle j'ai 
suivi aveuglément l'usage ou j)lutnt l'abus, 

3 



152 



Eeuiic De rart cbréticn. 



de ceux qui m'ont précédé dans la carrière 
des arts. — Ils l'ont fait, ne se rendant pas 
compte sans doute, qu'il y a infiniment plus 
d'honneur à se montrer homme de bonnes 
mœurs et de conduite décente, qu'à être, au 
contraire, artiste vaniteux et lascif, quelle 
que soit d'ailleurs la perfection du travail. 

Il ne m'est plus possible de faire aujour- 
d'hui amende honorable d'une autre manière 
pour les erreurs et les fautes commises 
autrefois, — car il n'est pas dans mon pou- 
voir d'éloigner toutes les figures de ce genre 
que j'ai faites, ni d'exprimer à tous ceux qui 
les verront les regrets que me cause mon 
travail. Il faut donc que j'écrive et autant 
que possible, que je m'adresse à chacun par 
la publication de cette lettre, afin de faire 
connaître mes torts, la contrition véritable 
dont je suis pénétré, et cela surtout dans le 
but d'empêcher les autres de tomber dans 
une erreur aussi coupable. Plutôt que d'of- 
fenser Dieu et de nuire à la vie publique 
par un mauvais exemple, il faudrait souhai- 
ter la mort du corps et la perte de la répu- 
tation de l'artiste. 

C'est une faute bien grave de faire des 
statues de Faunes, de Satyres et d'autres 
figures de même genre dans un état de 
nudité complète, ou découvrant les parties 
du corps que l'on ne peut regarder qu'avec 
honte; l'art, comme la raison, commandent 
également de les couvrir. Si semblable abus 
n'avait d'autres conséquences que d'éveiller 
dans l'esprit du spectateur la sensualité et la 
vanité dont est animé l'artiste créateur de 
semblables œuvres, ce serait déjà bien re- 
grettable. Aussi, ces sortes de travaux appor- 
tent-ils un témoignage direct contre leurs 
auteurs. Je confesse donc, en ce qui me con- 
cerne, avoir offensé gravement la majesté 
de Dieu, bien que, en travaillant, l'intention 
de l'offense n'existât pas dans mon cœur. 

Mais cette dernière considération ne 
saurait me servir d'excuse. Je vois aujour- 
d'hui les regrettables conséquences de mes 
œuvres; et, ni mon ignorance, ni l'habitude 
de voir les mêmes fautes secommettre autour 
de moi, ni d'autres choses semblables ne 
peuvent me disculper. L'homme doit savoir 
ce qu'il fait, et se rendre compte des consé- 



quences de ses actes. C'est pour cela (jue 
je vous prie, chers frères de l'Académie, de 
recevoir en bonne part les observations que 
je vous adresse, et que je veux vous exprimer 
avec toute l'affection que vous porte mon 
âme. Ne faites donc jamais œuvre déshon- 
nête ou lascive; ne sculptez pas de figures 
nues, et ne faites jamais un travail de quel- 
que genre que ce soit, pouvant porter à des 
pensées mauvaises, homme ou femme, de 
quelque âge qu'ils puissent être. Rappelez- 
vous que notre nature corrompue incline 
déjà trop au mal sans incitations extérieures. 

Puissent donc mes conseils vous mettre 
en garde contre les œuvres de cette nature 
afin que, arrivés à la maturité de l'âge et à 
la plénitude du jugement, vous n'ayez pas, 
comme moi, à rougir devant les hommes et 
à gémir devant Dieu. — Personne ne sait 
d'ailleurs, si le temps nécessaire pour de- 
mander et obtenir le pardon de ses fautes 
lui sera accordé. Nous ne savons si, dans 
l'éternité, nous parviendrons à nous faire 
pardonner un mauvais exemple donné, à 
nous faire absoudre d'une faute qui nous 
survit, qui parlera à la postérité de notre 
honte, appelant sur nous le mépris de tous. 
Peut-être même que le soin et l'étude appor- 
tés à semblable travail serviront de mesure 
au châtiment qui nous sera infligé. 

Je n'ignore pas, et la plupart d'entre vous 
le savent également, que ce n'est pas petite 
difficulté de disposer avec goût et avec 
grâce une draperie sur une figure, et qu'il 
en coûte autant de la bien draper que de la 
représenter entièrement nue. La vérité de 
cette observation est d'ailleurs confirmée par 
l'exemple d'hommes de grand mérite et par 
des artistes consommés. Que de louanges et 
de succès a obtenus Messer JacopoSansovino 
avec sa statue de saint Jacques, laquelle est, 
à l'exception des bras, entièrement couverte 
de vêtements! Ses succès ont été tels que 
je ne sais vraiment si artiste en a jamais 
obtenus de semblables avec une figure nue! 

Et le Moïse de St-Pierre-aux-liens à 
Rome, n'est-il pas réputé la plus belle statue 
que Michel Ange Buonarotti ait jamais 
sculptée? Cependant, elle aussi, est entière- 
ment couverte de draperies. 



le nu Dans la statuaire et la peinture. 



153 



Mais la pensée de l'homme est vaine et 
son humeur vacillante, surtout dans la jeu- 
nesse. Il semble que l'artiste ne puisse se 
complaire qu'à faire des choses qui char- 
ment, qui excitent les .sens; c'est en péchant 
contre la chasteté qu'il cherche à plaire aux 
autres! et qu'il est facile aux pensées mau- 
vaises de porter des fruits mauvais et amers, 
si l'on ne cherche à les arracher du cœur 
aussitôt qu'elles commencent à y germer! 
Quant à moi, je crois que les auteurs qui 
ont passé des jours et des nuits à écrire en 
vers et en prose, les choses à la fois les plus 
gracieuses et les plus déshonnêtes, lesquelles 
ont fini par corrompre le monde entier, 
seraient bien empressés de les anéantir et 
de les brûler si, de nouveau, ils pouvaient 
venir sur cette terre; combien ils maudi- 
raient alors cette vaine gloire, tant aimée et 
si haut prisée! 

Bien malheureux sont ceux qui recon- 
naissent trop tard la vanité de leurs œuvres, 
et qui voient enfin que tous les succès et 
les honneurs décernés par le monde ne 
peuvent être d'aucun secours! ils doivent 
rester spectateurs des ravages causés par 
leurs mauvais exemples et sont impuissants 
à en arrêter les effets! 

Mais, si nous jugeons ainsi des écrits 
des auteurs profanes, que dirons-nous des 
sculptures et des figures peintes dont la 
vue suffit pour qu'elles portent le trouble 
dans les cœurs les plus droits? — Cependant 
nous voyons les œuvres de ce genre expo- 
sées sur les places publiques à la vue de 
tous! et elles y sont infiniment plus nuisi- 
bles que les livres que l'on ne saurait lire 
ni connaître d'un coup d'œil, comme on voit 
un travail de la statuaire. Nous devons donc 
affirmer que les images semblables ne doi- 
vent pas figurer, non seulement dans les 
temples saints et les églises, oij l'œil ne doit 
apercevoir que des choses saintes et éle- 
vées, mais encore dans aucun lieu public, 
dans aucune habitation privée. Partout où 
nous nous trouvons, nous sommes obligés 
de nous conduire honnêtement et avec 
chasteté. Nous devons être les gardiens des 
bonnes mœurs et non leurs contempteurs. 

Et, pour l'amour du ciel, que personne ne 



cherche à s'excuser en alléguant que tel 
prince, tel seigneur, l'a voulu ainsi; — que 
le travail a été commandé dans ces condi- 
tions et que l'on n'a pas osé contredire! Si 
l'artiste est maître dans son art, il ne lui 
sera pas difficile, en y mettant un peu d'a- 
dresse et de soin, de faire œuvre gracieuse 
pouvant charmer le spectateur, sans pour 
cela témoigner d'appétits charnels et d'un 
cœur corrompu. Nous savons d'ailleurs fort 
bien que la plupart de ceux qui nous font 
des commandes, ne nous imposent pas pour 
cela la pensée à e.xprimer, ni la manière de 
la rendre; ils s'en rapportent généralement 
à notre jugement. Ils nous disent peut-être : 
Ici, je voudrais avoir un jardin, là une fon- 
taine, plus loin un étang ou quelque chose 
de semblable. Mais, s'il s'en trouvait réelle- 
ment qui fussent capables de nous deman- 
der des œuvres déshonnêtes et viles, nous 
n'avons pas à leur obéir. Nous avons alors 
le devoir de veiller surtout au salut de notre 
âme, nous avons l'obligation de ne pas 
offenser la majesté divine, plutôt que d'agir 
pour le plaisir d'autrui et de travailler dans 
l'intérêt d'un homme quelle que soit d'ail- 
leurs sa position dans le monde. Et, à ce 
propos, je dois confesser ici, à ma propre 
confusion, que jamais seigneur ou protecteur 
que j'ai servi par mon travail, ne m'a com- 
mandé de faire des figures de cet ordre-là. 
Je n'ai été porté à en exécuter de sembla- 
bles que par mauvaise habitude, et c'est la 
vanité de mon esprit qui m'a porté aux 
fautes dont je m'accuse. 

Mais, maintenant qu'il a plû à la grâce de 
Dieu d'ouvrir les yeu.x de mon entende- 
ment, fermés ou plutôt éblouis jusqu'alors 
par le désir fallacieu.x de plaire aux hommes, 
il ne me reste qu'à reconnaître la gravité 
de mes torts. C'est là le motif qui me porte 
à vous adresser la prière d'éviter les fautes 
où je suis tombé, — et si vous y êtes tombés 
déjà, de revenir sur vos pas plus vite que je 
ne l'ai fait moi-même. En terminant, je vous 
demande la permission de vous apporter le 
témoignage de mes expériences des derniè- 
res années, afin d'appuyer par un exemple 
ce que je viens de vous dire. 

Il y a peu de temps, notre Saint Père 



154 



iRctiue De l'art cbrétien. 



et Seigneur, le Pape Grégoire XIII m'a 
prié de faire, dans le Campo Santo de Pise, 
un tombeau en marbre pour son cousin. 
Comme celui-ci avait été jurisconsulte dis- 
tingué, il m'a paru convenable de mettre sur 
le mausolée une statue de la Justice, et, 
comme de l'observation des bonnes lois 
naît naturellement la paix, je fis aussi une 
statue de la Paix. Mais, comme là où régnent 
la Justice et la Paix, doit se trouver aussi 
notre Sauveur, je représentai Notre-Sei- 
gneur Jésus-Christ, entre ces deux figures, 
montrant ses saintes plaies qui ont guéri le 
monde. — Hé bien, je puis dire que j'ai 
obtenu par ce mausolée, plus de succès et de 
faveurs que par toutes les figures que j'avais 
sculptées jusqu'alors. Sa Sainteté ayant reçu 
un rapport très favorable sur ce travail, me 
fit don d'une somme d'argent qui dépassa 
de beaucoup ce que je pouvais attendre, 
même comme la rémunération la plus large. 

Et, bien que j'aie fait le Colosse cîe Padoue, 
et les géants avec les autres fontaines qui 
sont sur la place de Florence où j'ai tant 
perdu, je n'en ai guère recueilli d'honneur, 
et, ce qui est le pis de tout, j'ai chargé ma 
conscience d'un poids énorme. Il est juste 
que je le sente, mais je puis assurer que 
j'en éprouve dans le fond de l'âme une 
grande douleur et un amer repentir. 

Veuillez donc, mes chers confrères, accep- 
ter avec amitié les conseils et les exhorta- 
tions que je vous adresse. Recevez-les, 
comme venant d'un père ; mon âge, en effet, 
me permettrait d'être votre père bien que, 
au point de vue des capacités et du talent, 
je me regarde comme le dernier d'entre 
vous. Méditez avec sagesse et maturité 
toutes vos œuvres, mais surtout celles qui 
sont destinées à la décoration des églises. 
J'ai cependant le ferme espoir que, pendant 
le règne d'un Souverain Pontife aussi sage 
que celui que nous avons, l'abus scandaleux 
dont j'ai parlé, cessera entièrement, que les 
représentations honteuses des peintres et 
des sculpteurs trouveront un frein, et que 
rien ne sera introduit à l'avenir dans les 
églises, sans avoir été soigneusement exa- 
miné par des hommes d'un jugement sûr et 
de bonnes mœurs. 



En mettant fin à ces considérations, je 
prierai le Seigneur, notre Dieu, qu'il vous 
tienne toujours en sa sainte grâce; qu'il 
vous soit toujours favorable dans toutes vos 
œuvres, et, me souvenant d'une parole que 
prononça un jour devant moi Michel Ange 
Buonarotti, je vous la répéterai en disant 
que toujours les bons artistes sont aussi de 
bons chrétiens. 




EN lisant cette lettre et la citation qui 
la termine, on se rappelle involontaire- 
ment le mot que Carpeaux prononça dans sa 
dernière maladie. Le pauvre statuaire du dix- 
neuvième siècle ne se doutait probablement 
pas, qu'avec une pointe de forfanterie en 
plus, sa parole n'était que l'écho de celle de 
Michel Ange lui-même! 

Cependant, Ammanati, après avoir adres- 
sé cette longue lettre à l'association des 
artistes les plus en renom de son pays, après 
l'avoir imprimée et rendue publique, ne 
croyait pas avoir fait assez pour le soulage- 
ment de sa conscience. Les Neptune et les 
Hercule, les Faunes, les Satyres, les Dryades 
et les Hamadryades dont il avait hissé les co- 
lossales statues sur les fontaines et les places 
publiques de Venise, de Florence et de 
Bologne, retombaient de tout le poids de 
leur nudité sur l'âme meurtrie du vieil artiste. 
Plus sa carrière avait été active et féconde, 
et plus les remords venaient assaillir le 
chrétien et le courber sous le faix du repen- 
tir le plus douloureux. 

Quelques années après la publication de 
la lettre que l'on vient de lire, en 1587 
Ferdinand I, quatrième fils de Cosme I, 
monta sur le trône du grand-duché. Diffé- 
rents changements furent introduits à la 
décoration des palais, des jardins et des 
maisons de plaisance du prince. A cette 
occasion, quelques travaux d'Ammanati re- 
çurent une destination nouvelle, et plusieurs 
de ses statues devaient, dans les jardins du 
palais Pitti, être mises plus en évidence 
qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors. C'est 
dans ces circonstances que l'artiste, presque 



le nu Dans la 0tatuairc et la peinture. 



155 



octogénaire, comme il le rappelle lui-même, 
adressa au grand-duc la lettre suivante. Cette 
lettre n'est pas datée, mais il semble hors de 
doute qu'elle a été écrite en 1590. 



Bartolomeo 
Ferdinand. 



Ammanati au Grand-Dîic 



Très gracieux Seigneur Grand-Duc. 

J'AI consacré presque toutes les années de 
ma jeunesse et toutes mes fatigues au 
service de la noble maison de Votre Al- 
tesse, et, aujourd'hui, que j'approche de l'âge 
de quatre-vingts ans, et que je me sens bien 
près de l'appel que Dieu adresse à tous les 
hommes pour les obliger à paraître devant 
lui, ma conscience me porte à faire une 
prière à Votre Altesse qui, j'aime à l'espérer, 
l'exaucera volontiers. Dans notre siècle s'est 
développé l'abus d'introduire, aussi bien dans 
les œuvres de la statuaire que dans celles de 
la peinture, des figures nues, ainsi qu'on 
peut le voir partout; et c'est ainsi que, sous 
prétexte d'art, on rend une vie nouvelle aux 
choses impures, et que l'on porte à une 
sorte de vénération pour les mêmes idoles 
que les saints martyrs et d'autres saints, 
amis de Dieu, ont cherché à anéantir, offrant 
joyeusement leur sang et le sacrifice de leur 
vie dans ce but. 

Pénétré de la douleur d'avoir fait moi- 
même, bon nombre de semblables statues au 
cours de ma vie, et ne voyant d'autre moyen 
de les soustraire à la vue de la foule, j'ai 
écrit, il y a quelques années aux hommes de 
ma profession, une lettre qui a été impri- 
mée, afin que l'Etat de Votre Altesse, indé- 
pendamment des autres peines auxquelles 
nous sommes exposés, ne soit pour ce 
motif encore, frappé de la colère de Dieu. 
Mais comme, arrivé au grand âge où je me 
trouve maintenant, je sens plus que jamais 
l'importance de cette chose, et que le désir 
de voir Votre Altesse, jouir à la fois de la 
vraie grandeur et de la véritable félicité, 
s'accroît en moi avec le nombre des années, 
j'ai tenu, avant de mourir, à la supplier pour 
la gloire de Dieu, de ne plus jamais faire 
faire de semblables nudités, ni en peinture 
ni en sculpture. 



Je voudrais la prier, en même temps, 
en ce qui concerne les travaux de cette na- 
ture que j'ai exécutés moi-même ou que 
d'autres ont faits, soit de les éloigner entiè- 
rement, soit de les couvrir de draperies. Ce 
serait assurément plaire à Dieu que d'agir 
de la sorte, car alors on ne pourrait plus 
croire que Florence est la patrie des idoles 
et le réceptacle d'images excitant à la vo- 
lupté et aux choses qui déplaisent à Dieu 
au plus haut point! 

J'ai appris que Votre Altesse avait donné 
récemment des ordres pour que les statues 
sculptées par moi, il y a une trentaine d'an- 
néesà Pratolino, d'après les ordres du Grand- 
Duc, votre auguste père, fussent transpor- 
tées au jardin du palais Pitti, — ce qui a 
été fait. Je ne puis m'empêcher d'exprimer 
les regrets les plus vifs de voir que ces 
œuvres de mes mains deviennent ainsi une 
incitation continuelle aux sentiments et aux 
pensées déshonnêtes, qui ne peuvent man- 
quer de s'élever dans l'esprit des specta- 
teurs. Aussi, c'est bien respectueusement que 
je supplie Votre Altesse, en considération 
des services que j'ai pu rendre autrefois, de 
m'accorder la grâce de ne participer en 
aucune manière au placement de ces statues. 
Je sollicite ensuite la faveur de pouvoir les 
draper avec toute la décence et tout l'art 
possibles, afin que ces statues, auxquelles 
on pourrait alors donner les noms de Vertus, 
ne puissent donner à personne l'occasion de 
pensées blâmables. Il me semble qu'Userait 
d'autant plus convenable d'en agir ainsi que, 
de la sorte, les yeux de Son Altesse, la 
Grand-Duchesse, et ceux des nombreuses 
dames qui la visitent souvent, se repose- 
raient sur des objets dignes de la vue d'une 
princesse chrétienne. Ces dames trouveront 
ainsi des sujets d'édification précisément là 
où le contraire serait à attendre, et, quant 
à moi, j'en aurais une reconnaissance éter- 
nelle à Votre Altesse ('). 

I. Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans 
le Cartecgio inedito d'artisti, de Gayc, Tom. III, p. 
jyS d'après l'autographe conservé au Collegio Romano, 
dont la copie a été envoyée au savant Allemand par leR. P. 
Secchi. Elle a été traduite cnallemand.dans les KUNSTLER- 
Brieke du D' E. Guhl, Berlin iS^j. Deuxième partie. 
p. 464. 



156 



laetîue De lart chrétien. 




CES deux lettres d'Ammanati, que nous 
venons de traduire, contiennent la pro- 
testation la plus énergique, et probablement 
la première en date que, de la part d'un ar- 
tiste, le sentiment chrétien ait élevé contre 
la tyrannie, de plus en plus envahissante, du 
paganisme renaissant. 

La pensée de convertir en Vertus, au 
moyen de quelques draperies, les divinités 
de l'Olympe décorant les jardins du palais 
Pitti, peut assurément faire naître un sou- 
rire. Mais ce n'est pas sans un certain 
étonnement, peut-être, et sans vive sympa- 
thie, que l'on entend ce cri d'une conscience 
chrétienne, s'élever dès le déclin du seizième 
siècle, à l'époque où l'art était à son apogée 
d'enthousiasme classique. Une contrition 



vraie s'y montre victorieuse, complètement 
victorieuse des illusions et de la vanité de 
l'artiste. Éclairé par des idées plus justes, 
illuminé, pour ainsi dire, par les clartés des 
horizons vers lesquels le portaient ses der- 
niers pas, Ammanati voyait enfin, sous leur 
véritable jour, les travaux de sa joyeuse jeu- 
nesse, les enfants de son orgueil, de sa con- 
cupiscence de gloire et de succès. 11 ne 
peut recommencer sa longue carrière, mais 
il fait encore un dernier appel à la vigueur 
qui lui reste pour avouer publiquement .ses 
fautes et faire, de ses erreurs mêmes, un 
enseignement aux princes qui l'ont em- 
ployé, aux artistes ses frères qu'il voudrait 
voir honorer leur profession. • — Nous ne 
savons si l'histoire de l'art offre d'autres 
exemples aussi dignes d'être rappelés. 

Jules Helbig, 




*&È. 








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e symbolisme ïiu bélier sur les crosses 



ti'ibotre au moyen âge» 0^®^^^®^!^®^©^^^©^ 



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1^ -^-^ -^^^4 ^ifif^-^r^r^^r^ ^ .^ ^ ^^^^nr^^-f'V^^^ V^t^ 




m ^iiiîMM^ ES archéologues doivent 
se prémunir contre deux 
écueils auxquels ils sont 
fréquemment exposés : 
d'une part, ils sont portés 
à trop vieillir les monu- 
ments; de l'autre, ils leur 
attribuent parfois un sens et une significa- 
tion qu'ils n'avaient certainement jDas dans 
l'origine. 

La vraie science procède par voie de chro- 
nologie et de comparaison, c'est-à-dire que 
l'on va, comme en mathématique, du connu 
à l'inconnu : ce que l'on sait suffit à éclairer 
les doutes qui peuvent s'élever, à fixer les 
incertitudes et à combattre l'ignorance. Par- 
tant d'un principe sûr, qui est une date dé- 
montrée et incontestée, on peut échelonner 
ainsi de distance en distance des points de 
repère, jalons qui guident avec autorité 
pour la route à parcourir. C'est alors que la 
méthode comparative intervient pour pré- 
ciser rigoureusement ce que l'on veut con- 
naître, et le monument que l'on compare à 
ceux que l'on a déjà sous les yeux se place 
ou à côté de ceux-ci, s'il est de même date, 
ou dans l'intervalle qui les sépare, si l'époque 
de confection ne peut être déterminée avec 
une précision absolue. 

Il y a autre chose à faire que de dater un 
monument ou un objet antique : il faut sa- 
voir aussi s'il doit être interprété symboli- 
quement ou non, et quel est le sens caché, 
généralement incompris de nos jours, qu'il 
présentera aux hommes studieux. 

Le symbolisme est à l'art chrétien du 



moyen âge ce que l'imagination est à la rai- 
son, la poésie à la prose, la fiction à la réa- 
lité, l'éloquence au discours, l'émail au métal. 
Par d'ingénieux aperçus, il récrée l'esprit, et 
s'étudie à captiver l'attention par de fines 
allusions; il se cache pour mieux paraître et 
se voile pour se faire chercher. 11 donne à 
la pensée de l'artiste de l'animation et de la 
vie, parvient même à idéaliser la matière. 
Sa langue est mystérieuse parce qu'elle est 
toute de convention et les initiés peuvent 
seuls la comprendre. 

Quelquefois des inscriptions traduisent 
aux yeux ce qu'il importe de savoir et em- 
pêchent ainsi l'esprit de divaguer dans se:- 
recherches. Mais, la plupart du temps, l'œu- 
vre est muette et les signes conventionnels 
parlent seuls. C'est alors que naît l'embarras 
et plus d'un auteur a fait fausse route, en 
s'écoutant trop soi-même. 

Le moyen âge seul peut expliquer ses 
propres œuvres, parce qu'il les a conçues 
avec des idées qui ne sont pas les nôtres, 
sous l'influence d'une éducation religieuse 
toute diftérente de l'instruction moderne. 
C'est donc aux auteurs de l'époque qu'il 
faut s'adresser pour saisir le sens symbolique 
qui nous échappe et demander la raison de 
mille combinaisons qui nous étonnent. 

Personne actuellement ne nie plus l'exis- 
tence du symbolisme, qui est un fait acquis 
à la science archéologique. Mais où les di- 
vergences d'opinions commencent, c'est 
lorsqu'il s'agit d'appliquer aux œuvres d'art 
les théories puisées au.x sources authentiques, 
car le symbolisme varie suivant les temps, 



158 



iRctiue De r3rt c&réticn. 



les contrées, les auteurs ; uniforme dans 
l'ensemble et pour le fond, il admet néan- 
moins au détail, non des contradictions, 
mais des variantes importantes. 

Les artistes d'autrefois ont accepté, en gé- 
néral, le symbolisme, mais ce serait certai- 
nement errer qu'affirmer que tous en ont 
fait usage, même dans leurs œuvres les plus 
soignées ; beaucoup, c'est un fait évident, 
n'ont nullement eu cette préoccupation, et, 
soit système, soit impuissance, ils ont négli- 
gé un des moyens les plus propres à élever 
l'art clans des régions inaccessibles aux intel- 
ligences vulgaires. 

Les esprits les mieux préparés aux^études 
symboliques, ce sont assurément les moines, 
dont la vie retiréeet contemplative ne prend 
des choses de la terre que juste ce qu'il faut 
pour s'élever à Dieu. Aussi c'est surtout 
dans les cloîtres que s'est trouvée cette 
phalange d'élite , qui compte parmi ses 
plus valeureux adeptes Hugues de Saint- 
Victor, saint Bernard et saint Thomas 
d'Aquin. 

L 

J'AVAIS besoin de cet exposé de prin- 
cipes, qui me met maintenant parfaite- 
ment à l'aise, avant de discuter l'âge et le 
symbolisme d'une crosse fort intéressante et 
dont il a été trop peu parlé jusqu'à ce jour, 
car elle avait sa place marquée dans les sa- 
vantes monographies publiées à différentes 
époques par le R. P. Martin, le chanoine 
Barraud (') et le comte de Bastard {-). 

La crosse, dite de S. Grégoire le Grand, 
que l'on conserve à Rome dans l'église dé- 
diée sur le Cœlius au saint Docteur, a attiré 
l'attention de deux archéologues, dont je 

1. Le Bâtnn pastoral, étude archéologique par l'abbé 
Barraud et Anh. Martin, extrait du tome IV des Mélanges 
(tarchéologic, ({histoire et o'e littt'ratiiye. 

2. Rapport fait à la section (f archéologie, le zS Juillet 
iSj6, par M. le comte Auguste de F as tard, membre du 
comité, sur une crosse du X/!' siècle, trouvée dans téolise 
deTiron, arrondissement de Noi^ent-le-Rotrou, publié dans 
le liullelin du comité de la langue, de l histoire et des arts 
de la France, 1860, tome IV, pages 401 et suiv. 



vais reproduire les notes beaucoup trop 
sommaires. Je commence par M. le Comte 
de St-Laurent. « La lutte entre le serpent 
et la croix est devenue un des cycles de l'art 
chrétien exploité principalement pour l'orne- 
ment d'un grand nombre de crosses sculp- 
tées. Il est de ces monuments où il n'y a de 
représenté que la croix et le serpent ou le 
dragon, le dragon n'étant que le serpent avec 
des attributs d'orgueil et de force ; il y en a 
aussi où l'Agneau divin prend lui-même part 
au combat en élevant la croix comme un 
étendard, contre lequel l'ennemi déploie sa 
rage impuissante. Le point de contact entre 
ces représentations et le crucifix devient alors 
plus sensible, et nous aurions été autorisé à 
les faire figurer parmi les monuments où 
l'association de l'agneau et de la croix pré- 
lude à la pleine impatronisation du crucifix, 
s'il était vrai que la crosse en ivoire, conser- 
vée dans le monastère de St-Grégoire sur le 
mont Cœlio, à Rome, ait réellement appar- 
tenu au grand pape de ce nom. 

«Quoi qu'il en soit de son degré d'antiquité, 
cette crosse est un spécimen des plus anciens 
et des plus remarquables du genre. 1 1 est propre 
à éclairer la question qui nous occupe et les 
abonnés des Annales sauront gré à M. E. 
Didron d'avoir tiré de ses cartons le dessin 
qu'il avait préparé pour le faire graver à leur 
profit (■). » 

M. de St-Laurent a parfaitement raison 
d'émettre un doute au sujet de l'attribution 
de cette crosse à saint Grégoire-le-Grand, 
quoique à Rome on en juge ainsi. Voici 
ce qu'il ajoute comme justification de sa 
pensée : « Si cette crosse avait servi à 
saint Grégoire-le-Grand, il faudrait que ce 
fût avant d'être pape, car il ne paraît pas 
que les papes se soient jamais servis de 
crosse, leur bâton épiscopal étant la férule, 
sorte de croix (==). 



1. ylnnal.archéol.,iomeXX.'V\,'\>. 222. 

2. Ailleurs M. de .St-Laurent qualifie, '< la férule apostolique, 
sorte de croix stationalc que portaient les papes. » [Annal, 
arch., tom. X.XII 1, p. 266.) Ceci n'est pas exact, car les croix 



ïLc symbolisme Du ôclier sur les crosses D'itjoire. 



159 



« Cependant le Père Arthur Martin a fait 
observer qu'il a trouvé dans un manuscrit 
du XII r siècle, appartenant au duc d'Aren- 
berg, S. Léon et S. Grégoire, chacun avec 
une crosse {Mélanges d'arc/i., t. IV, p. 169); 
mais il n'y voit qu'un effet de l'ignorance de 
l'enlumineur. D'un autre côté, on ne conce- 
vrait guère que, simple abbé de son monas- 
tère, S. Grégoire se fût servi d'un insigne 
d'autant de prix. Aucune des crosses pu- 
bliées par le P. Martin et représentant 
l'agneau, la croix et le dragon, ne paraît 
remonter plus haut que le XI° siècle. Il 
n'est pas hors de vraisemblance, comms le 
fait remarquer l'auteur, que, sur certaines 
crosses pastorales, la représentation du ser- 
pent, procédant de la verge d'Aaron changée 
en serpent, ait précédé celle de la lutte entre 
la croix et le serpent ('). » 

Ces observations sont fort judicieuses ; 
mais comme ,^lles manquent de fermeté, 
elles peuvent fort bien laisser planer quel- 
que doute dans l'esprit du lecteur. Il est bien 
certain que les papes n'ont pas fait usage 
de la crosse (j'en dirai plus loin la raison) et 
qu'ils emploient à sa place, en certaines cir- 
constances, l'instrument nommé férule [-). 
De ce qu'un peintre ait, au XI 11*= siècle, 
mis la crosse entre les mains de deux papes, 
il ne s'en suit nullement que ce soit un in- 
signe pontifical, car ce fait insolite, qui ne 
peut être attribué qu'à l'ignorance de l'ar- 
tiste, est combattu victorieusement par une 
foule d'autres monuments d'une bien plus 

stationales n'ont pas de hampe, comme le montrent celles 
conservées dans la basilique deLatran. De plus, elles se por- 
taient en tête du clergé à la procession aux seuls jours des 
stations et, pendant la messe, se plaçaient sur l'autel. Il n'y 
a donc aucun rapport, ni comme forme, ni comme usage, 
entre la férule et la croix stationale. 

1. Annales arch.^ tome XXV'l, p. 223. 

2. « C'est une tradition constante dans l'Église Romaine, 
que les successeurs de -S. Pierre n'ont jamais'porté la crosse 
et l'histoire nous montre seulement qu'ils se sont longtemps 
servis de la férule, bâton plus ou moins long, mais toujours 
droit comme un sceptre. » Cette citation est de iM. lîarraud 
et je l'extrais do la monographie déjà citée. L'érudit cha- 
noine aurait dû ajouter, pour être plus précis, que la férule 
sert encore de nos jours et que son bâton a toujours eu les 
mêmes dimensions que celui des crosses, puisque le pape, 
en le tenant à la main, ne l'élève pas, mais l'appuie à terre. 

2*^ I.1VR.\IS0N-. TO.Mr, I. — .WKII. iSSj. 



haute portée. S. Grégoire ne s'en est pas 
servi davantage comme abbé, puisque les 
abbés eurent le tau pour insigne jusque 
vers le XI Ile siècle; mais je n'admets pas 
cette raison, que c'était à cause de son prix, 
l'ivoire n'étant pas de sa nature une matière 
riche et précieuse. La comparaison de cette 
crosse avec bon nombre de celles données 
par le P. Martin mettait directement sur la 
voie de la date vraie, qui est le XL' siècle 
environ. 

M. Edouard Didron a trouvé aussi à re- 
dire à la note de son collaborateur M. de 
St-Laurent. Il s'exprime en ces termes, qu'à 
mon tour je me permettrai de contredire : 
« Les papes ne portent-ils pas la crosse 
dans certaines circonstances, ainsi quand ils 
consacrent des évêques "^ 

« Notre honorable et savant collaborateur 
nous permettra de ne pas être de son avis ; 
une cro.sse en ivoire, comme celle que nous 
publions, est la crosse la moins riche et la 
plus simple que l'on puisse trouver ; elle ne 
peut être comparée sous ce rapjDort aux 
crosses émaillées et couvertes de pierreries, 
vraiment épiscopales, que le moyen âge nous 
a léguées en si grand nombre; on peut donc 
l'accepter pour un simple bâton abbatial de 
la famille des " taus " ('). » 

Pour enlever toute hésitation, je répon- 
drai à cela : les papes ne portent pas la 
crosse aux consécrations d'évêques ; celle-ci 
n'est point un bâton abbatial, ce qui laisse- 
rait soupçonner qu'on peut l'attribuer à l'ab- 
batiat de S. Grégoire et enfin sa terminaison 
en volute l'empêche de la classer dans la fa- 
mille des taîis, parce qu'elle n'a, ni de près, 
ni de loin, la forme traditionnelle du tau ab- 
batial, qui est la potence double. 

J'ai fait ces deux citations, sous toute ré- 
serve cependant, pour montrer l'état actuel 
de la question en France au point de vue ar- 
chéologique. Pour être complet, je dois ajou- 
ter qu'une très belle gravure de la crosse a 



I. Anii'.l. arclu'oL, tome X.WI, 



I 6o 



Ecmie De l'^rt chrétien. 



été publiée dans les Annales archéologiques, 
(tome XXVI, page 223) pour accompagner 
un article de M. de St-Laurent, consacré à 
l'Iconographie de la croix et du crucifix. En 
1854, j'avais signalé cette crosse au direc- 
teur des Annales, qui s'empressa de la faire 
dessiner par son neveu, de la grandeur de 
l'original et avec tout le soin que des archéo- 
logues aussi judicieux savent apporter à de 
tels travaux. M. Adolphe Varin a traduit 
ce dessin en une gravure excellente, habile- 
ment burinée, mais qui a un défaut grave, ce- 
lui de laisser croire, au moyen d'un fond noir, 
que la volute est opaque, tandis qu'elle est 
découpée à jour. La planche que je donne 
ici réduite est une reproduction exacte, moins 
cette incorrection, de la gravure àes Annales. 
Je remercie volontiers M. Didron qui m'a 
permis d'en illustrer ma dissertation. En effet, 
pour bien juger un monument, il faut, 
sinon l'avoir sous les yeux, au moins en pos- 
séder une image fidèle. 

II. 

JE sais bien que je m'aventure sur un 
terrain épineux, car la question n'est 
pas seulement archéologique. Elle a 
aussi son côté hagiographique, que je tien- 
drais pourtant à respecter; il m'en coûte réel- 
lement de contester une authenticité admise 
à Rome même. 

Les auteurs anciens qui ont parlé, soit des 
reliques de Rome, soit des curiosités qu'elle 
renferme, ou qui ont rappelé les souvenirs 
du saint docteur et décrit l'église qui lui est 
dédiée sur le mont Cœlius, se taisent à l'una- 
nimité sur cette relique, qui n'a fait son ap- 
parition à St-Grégoire que sous le pontificat 
de Grégoire XVI. D'où vient-elle ? je n'ai 
pu le savoir bien exactement. Les uns m'ont 
dit qu'elle provenait du nord de l'Italie et 
avait été offerte au pape, qui, en raison de 
son étiquette, l'avait donnée au couvent qu'il 
habita longtemps comme camaldule. D'au- 
tres, au contraire, m'ont affirmé qu'elle avait 
toujours existé dans le couvent, où elle aurait 



été,pendant de longues années, sinon oubliée, 
au moins négligée. En tout cas, jusque là elle 
ne paraît pas avoir été l'objet d'aucun culte 
et on ne l'exposait pas en public. 

Il serait fort intéressant de connaître par 
quelle voie Grégoire XVI fut amené à l'en- 
fermer dans un reliquaire et à en attester 
l'authenticité par une inscription gravée sur 
métal et placée au soubassement. Ce reli- 
quaire a la forme d'un tableau, muni d'une 
vitre à la partie antérieure, de manière à 
laisser voir commodément la crosse. Les 
contours, ainsi que le support, sont en bois 
d'ébène, rehaussé d'appliques en métal doré. 
Trois fois par an, il est exposé dans l'église 
de St-Grégoire : le 12 mars, pour la fête 
patronale ; le vendredi qui suit les Cendres 
et le second dimanche de carême, à l'occa- 
sion de la station. Mais, comme il est alors 
placé sur l'autel, on ne peut l'apercevoir 
qu'à distance et il est difficile de saisir les 
détails de la crosse. Pour la voir plus à 
l'aise, il faut en demander l'autorisation à 
l'abbé du monastère, qui se prête très obli- 
geamment à la légitime curiosité des archéo- 
logues, comme il l'a fait pour M. Didron. 
Nous en aurions même tiré une photo- 
graphie, si la vitre ne s'y était opposée par 
son miroitement. 

Enfin, pour donner satisfaction aux ar- 
chéologues et compléter la série des objets 
antiques, la crosse a figuré pendant plu- 
sieurs mois à l'exposition religieuse de 
Rome, en 1870. Là elle a été soigneusement 
examinée par des hommes de haute science. 
Qu'il me suffise ici de nommer M. Victor 
Gay, avec qui j'ai été pleinement d'accord 
sur la date à peu près certaine de cet usten- 
sile liturgique. 



LE sujet qui nous occupe doit être traité 
avec tout le développement qu'il com- 
porte. Aussi convient-il de n'omettre aucune 
des difficultés qui peuvent se présenter tant 
pour la fixation de l'âge que pour l'interpré- 



Le sgmôolismc Du ôélier sur les crosses D'itjoire. 



i6i 



tation de notre petit monument. Trois points 
principaux doiv^ent attirer notre attention : 
Les papes se sont-ils servis de la crosse ? 
Quelle est la vraie date de la crosse romaine? 
Quel est son symbolisme? 

Sur la première question je répondrai 
hardiment par une négation, en m'appuyant 
à la fois sur les textes, la tradition ecclésias- 
tique et les monuments. Quelques auteurs, 
il est vrai, ont eu des doutes à cet égard, 
comme Macri, Ciampini et M. de Bas- 
tard (■), mais leurs raisonnements tombent 
devant l'affirmation continue de la vraie 
doctrine. De plus, les témoignages invoqués 
n'ont aucune valeur probante, parce qu'ils 
se rapportent à des monuments d'une date 
relativement récente (ils ne sont pas anté- 
rieurs au Xlle siècle) et qu'ils témoignent 
de l'ignorance de l'artiste qui vivait évidem- 
ment en dehors des traditions et des habi- 
tudes de Rome. Or jusqu'à présent l'on n'a 
encore cité que cinq représentations de pa- 
pes tenant la crosse à la main. Une sixième 
ne peut être invoquée ni pour, ni contre, 
car elle n'attribue au pape Gélase 1 1 qu'un 
bâton surmonté d'une boule. Or qui se por- 
tera garant de cette dernière figure, dont le 
contrôle est devenu impossible par suite de 
la disparition de l'original ? C'est une sage 
règle de critique archéologique de ne pas 
accorder confiance absolue aux miniaturistes 
et en général aux artistes qui, dans les deux 
derniers siècles, reproduisaient les actes du 
passé. 

Je ne multiplierai pas les citations, car ce 
serait tomber dans le même inconvénient 
que M. de Bastard, qui a écrit sur la férule 
pontificale vingt-huit pages,pleines de scien- 
ce, mais aussi de confusion, à tel point que 
le lecteur se perd au milieu de ce dédale de 
citations et souvent de contradictions. Un 
seul texte suffit, à mon avis, pourvu qu'il 
soit clair, concluant et émanant d'une auto- 
rité compétente. Comment pourrait-on ré- 

I. V. le rapport de ce dernier, p. S26 et bui\-. 



cuser le témoignage du pape Innocent III 
dont personne ne s'avisera de nier la vaste 
science ? Pouvait-il être quelqu'un mieux 
informé que lui de ce qui se faisait de son 
temps et de ce qui était l'objet de la tradi- 
tion romaine ? Ses paroles ont même une 
telle autorité dans l'Église, qu'après avoir 
figuré d'abord dans un traité du saint sacri- 
fice de la Messe, elles ont été insérées, 
comme document authentique, dans le corps 
même du droit qui contient la loi ecclésias- 
tique. « Baciilo pastoral i non idihir Ponti- 
fex romamis, tum propter historiavi, tiun 
propter inysticani rationeni. Pro eo quod B. 
Peints apostolus baciilimi snnm misit Euc/ia- 
rio, prhno episcopo Trevirensi, quem iina cuvi 
Valcrio et Materno ad prœdicandum Evan- 
gelinni genti Thcutojiicœ dcstinavit ; cui 
successit in Episcopatu Materiuis, qui per 
baculiLui sancti Pctri de morte fuerat susci- 
tatiis. Qttcni baculum usque hodic cîidi magna 
vencrationc Trevirensis serval Ecclesia ('). » 

On m'objectera peut-être que le fait ici 
rapporté admet plusieurs variantes. Je ne le 
nie pas, mais comme elles n'ont trait qu'aux 
personnes.le fait lui-même n'en subsiste pas 
moins. D'ailleurs, que telle soit l'origine de 
l'absence du bâton pastoral entre les mains 
du pape célébrant, peu importe. Une seule 
chose nous intéressait dans la question 
présente, à savoir la possibilité de constater 
cette absence au XI Ils siècle et de la rat- 
tacher par une tradition non interrompue 
aux temps apostoliques. 

Pour Innocent III et Moroni, il s'agit de 
S. Eucher, évêque de Trêves et de son 
compagnon et successeur S. Materne ; 
tandis que, selon l'opinion la plus accréditée 
en France (à laquelle je me range sans dif- 
ficulté), le fait concerne S. Martial, apôtre 
d'Aquitaine et S. Front, évêque de Péri- 
gueux. 

Saint Martial ayant donné l'hospitalité à 
S. Pierre dans sa maison de la l la Lata. 

I. Lib. I Décrétai., cap. de Sacrosancta unctioiie. 



102 



iRcuuc Ue r3rt chrétien. 



à Rome, fut par lui désigné pour aller prê- 
cher l'évangile dans les Gaules. L'apôtre le 
consacra évêque et lui adjoignit pour com- 
pagnon de ses travaux un jeune romain du 
nom de Front. Tous deux se dirigèrent 
vers le nord de l'Italie ; mais, au vingtième 
jour de marche. Front tomba malade et 
mourut. Aussitôt Martial revint à Rome 
consulter le chef de l'Église, qui lui donna 
son bâton, en lui enjoignant de l'appliquer 
avec confiance sur le cadavre du défunt. 
Martial repartit joyeux. Suivant le com- 
mandement qu'il en avait reçu, il mit sur le 
corps de Front, mort depuis quarante 
jours, le bâton qui lui avait été confié. 
Quand il lui eut dit au nom de S. Pierre de 
se lever. Front ressuscita plein de santé, 
puis continua sa route vers les Gaules. S. 
Martial devint apôtre de l'Aquitaine. Lors- 
qu'il eut établi son siège à Limoges, il fit 
de S. Front le premier évêque de Péri- 
gueux ('). 

On a vénéré pendant des siècles, comme 
une relique, à Limoges même, le bâton mi- 
raculeux de S. Pierre. 

C'est en souvenir de ce fait et de la tra- 
dition du bâton pastoral par S. Pierre lui- 
même que le Pape, évêque de Rome, of- 
ficie pontificalement sans la crosse, qui est 
un des insignes épiscopaux, et le symbole 
de la juridiction. 

I. « S. Pierre qui présidoit à Rome, pour multiplier la 
foy catholique, envoya des disciples de JÉsus-Christ en 

plusieurs et diverses régions, scavoir est S. Marcial en 

la seconde Aquitaine 

« Pour accompagner S. Marcial et luy aider à convertir 
;i la foy le pais d'.-\quitaine, S. Pierre luy bailla deux disci- 
ples, scavoir est Austricliniam et .^Ipiniam ; et dès la pre- 
mière journée de leur voyage, Austricliniam trépassa sou- 
dainement. Pour lequel trépas Sainct Marcial retourna 
diligemment vers sainct Pierre et luy déclara l'accident. 
Sainct Pierre le renvoya et luy bailla son baston, luy disant 
(|u'il en touchast au nom de JÉSUS-Christ Austriclinjam 
et qu'il ressuscitcroit. Ce qu'il fit et .^ustricliniam res- 
suscita : à la raison de quoy on dict que nostre Sainct Père 
le pape n'use de baston pastoral parce ciuc sainct Pierre le 
bailla à sainct Marcial : fors que quand il va en une église 
où le baston a esté depuis réservé et gardé : toutesfois il 
y a autre raison spirituelle que je laisse, parcequc ce n'est 
ma matière et renvoyé sur ce les lecteurs h la première 
partie de la Cronique Anthoninc, tiltrc sixiesme et chapitre 
vingt-cinq. » (Jean Bouchet, Les Annules d' Aquitaine, 
Poictiers, 1644, p. 13.) 



Les commentateurs ou glossateurs, après 
avoir admis le fait historique, indiqué par 
ces \\\ot?,propter historiavi, cherchent le sens 
mystique, sommairement énoncé ainsi : liun 
propter inysticani. 

Voici la raison qu'ils donnent : « Raison 
mystique, parce que le bâton offre, à son 
sommet, une courbure comme pour attirer, 
ce qui n'est pas nécessaire au pontife ro- 
main, car nul ne peut, en définitive, se 
détacher de lui, puisque l'Eglise ne peut 
pas ne pas être ; ou parce que le bâton dé- 
signe la contrainte ou le châtiment. C'est 
pour cela que les autres pontifes reçoivent 
de leur .supérieur des bâtons, car ils tiennent 
leur pouvoir d'un homme. Le pontife ro- 
main ne fait pas usage du bâton, car il tient 
.son pouvoir de Dieu seul. » 

M. de Bastard a pleinement raison de 
dire que l'explication de la glose « ne pa- 
raît nullement admissible en matière d'ar- 
chéologie » (i). S. Thomas d'Aquin, dont 
l'esprit était très pénétrant, voit plus clair 
dans ce symbolisme. Il s'exprime donc de 
la sorte: « Il faut dire que le pontife romain 
ne fait pas usage du bâton, car Pierre le 
donna pour ressusciter un sien disciple, qui 
plus tard fut fait évêque de Trêves ; et 
c'est pour cela que dans le diocèse de Trêves 
le pape porte le bâton, et non ailleurs ; 
ou aussi en signe qu'il n'a pas une puissance 
resserrée, coarcta/am potcstatcm, ce que 
signifie la courbure du bâton. » 

La volute a, en effet, une signification 
symbolique très précise. Comme elle est 
repliée sur elle-même, elle atteste un pouvoir 
limité, une juridiction qui a des bornes. La 
férule, au contraire, qui est une croix portée 
sur une hampe, exprime parfaitement l'idée 
d'un pouvoir sans restriction, étendu au 
monde entier, comme la croix elle-même 
dirige ses bras aux quatre points cardinaux. 
Voir, comme l'a fait le P. Martin, dans la 
férule la croix même de la crucifixion de 

I. Pag. 826 du rap]ioit. 



le spmbolisme Du bélier sur les crosses D'itioi'rc. 



163 



s. Pierre, c'est aller trop loin et modifier la 
raison mystique, car le pape sur la terre 
étant le vicaire du Christ, arbore comme 
lui le même signe de puissance. En faire 
encore, avec le même archéologue ('), le 
symbole de l'autorité temporelle, c'est se 
tromper grossièrement, car le pape n'en fait 
usage que dans les cérémonies pontificales et 
seulement dans l'exercice de son pouvoir 
spirituel. 

J'ai parlé de férule, tel est effectivement 
le terme propre pour nommer l'instrument 
qui remplace la crosse pour les souverains 
pontifes (2). Le mot, actuellement, est tombé 
en désuétude, mais la chose subsiste toujours 
et, dès le X^ siècle, nous le voyons employé 
lorsque Benoît V remet au pape Léon VIII 
les insignes du pontificat. « Pa/iitiNi sibi 
abshilit, quod siimil poiilificali fernla quant 
manu gestabat, domino Papœ Leoni reddi- 
dit, quain fcrulani ideni Papa f régit (3). » 
Baronius rapporte que, lors de l'élection du 
pape Pascal II, en iioo, la férule lui fut 
mise en main : <<" Est locatus in utrisquc cit- 
rulibus scdibus, scilicet cbicrncis, data est ci 
fernla in manu. » Cencio Savelli, qui devint 

1. Le P. Martin s'exprime ainsi : (■; La férule était remise 
au pontife en même temps que les clefs du patriarcat à la 
prise de possession du palais de Latran... elle n'était donc 
qu'un insigne temporel. » Il ne s'agit pas ici de la prise de 
possession du palais, mais bien de celle du siège épiscopal 
de Rome, St-Jean-de-Latran étant la cathédrale. D'ailleurs 
il y a corrélation évidente, pour signifier le pouvoir spiri- 
tuel, entre la remise des clefs et celle de la férule. C'est, en 
eflct, àPicrre et à ses successeurs que JÉsu.s-Chri,ST a dit : 
'J'ilii dabo clavts ti'gni cœlonun. (".S. Matth. XVI, 19.) 

M. de .St-Laurent a combattu l'idée du savant jésuite re- 
lativement .\ l'origine de la férule. {Annales arch., tome 
XXI II, p. 266.) 

2. Ce texte et les suivants sont donnés en français par 
M. de Bastard, p. 832 de son rapport. 

3. « Ubi ^lentitin est ante hasilicaiii ipsain... idem chx- 
iiis sedet ad dextcram in sede porpltyrica, ubi prior basilii\c 
sancti Latirenlii de palatio dut ei fenilain, qitie est signuin 
rci^iininis et correctionis, et etazvs ipsius basilicœ et saeri 
Lateranensis piilatîi, quia specialiter Petro apostoUmim 
principi data est potestas itaudendi et aperiendi. » (Ordre 
Romain du Card.Cenci.j — 'iltttin est adeapellain sancti 
Sy/vestri et primo sedens et quasi jacens Papa ( Léon X) ac- 
cepit a priore canonicorum, cla-,'es priinu, dcinde ferulam, 
in quo actii idem p>fioi\ ciim daret fenilain, dixit eerta 
verba ad propositum illius actiis, videlieet Dirigere, sanc- 
tificare et regcre, ut ego edidi in ineo Ceremoniali. » (Paris 
•de Grassis.) Cette cérémonie tomba en désuétude, lors de 
l'élection de Sixte V. 



plus tard pape sous le nom d'Honorius III, 
racontant l'élection du pape Célestin III, 
parle de la férule qu'il dit être le symbole 
de l'administration et de la correction : 
« Idem electus sedet ad dexteram in sede por- 
pliyretica. Jibi prior basilicce sancti Laîiren- 
tii dat ei Jcrnlam, qucc est signum regiminis 
et correctionis. » 

Ces deux derniers mots ont besoin de 
commentaire. Avec la croix qui surmonte 
la férule, le pape régit l'Église ; avec la 
pointe qui termine la hampe à la partie in- 
férieure, il aiguillonne les retardataires, pique 
ceux qui sont égarés et corrige les coupa- 
bles f'I. 

Si nous recourons maintenant aux monu- 
ments, nous les trouvons aussi explicites 
que les textes et la tradition. 

Je ne connais pas à Rome une seule re- 
présentation où les papes soient figurés avec 
la crosse. Je ne puis en citer qu'une seule 
où S. Grégoire-le-Grand tienne en main la 
férule {f). Le docte Angelo Rocca a publié 
en gravure cette peinture contemporaine 
du pape lui-même et dont il n'existe plus 
qu'une copie dans l'église de St-Saba sur le 
faux Aventin. Le nimbe carré, qui y est attri- 
bué à S. Grégoire, est un indice certain 
que la peinture a été exécutée de .son vi- 
vant (3). J'admets même avec M. de Bastard 
qu'elle ne soit que du IX^ siècle <•»), c'est déjà 
une respectable antiquité et l'on ne peut dès 
lors inférer que la férule n'a été introduite 
dans l'Égli-se qu'au XI I^siècle (5). Heureuse- 
ment nous pouvons remonter beaucoup plus 
haut. Il est vrai que les mosaïques de 
Rome ne représentent pas les papes avec la 
férule et qu'ils ont seulement au.x mains 
l'église qu'ils ont bâtie ou enrichie de leurs 



1. La Glose commente ainsi la décrétale d'Innocent 
III : <i Stimula leiita,puns;c per imum, punge vagantes. » 

2. M. de Bastard en a donné une gravure, pag. S30 de son 
rapport. 

3. J'insiste sur ce nimbe, malgré l'affirmation contraire de 
AL de Bastard, pag. 837. 

4. Pag. S38 du rapport. 

5. Pag. S27 du rapport de M. de Bastard, qui s'ctaie du 
sentiment de Ciampini. 



164 



IRctiuc De V^n chrétien. 



dons; mais, dès l'an 578, je vois S. Laurent 
portant à la main la férule dans la mosaïque 
de l'arc triomphal de la basilique qui lui est 
dédiée hors les murs ('). Ailleurs encore le 
même insigne lui est confié et dès lors il 
devient son attribut distinctif. Que signifie 
donc cet attribut ? Tout simplement que 
S. Laurent étant diacre du pape S. Sixte 
n, dans les cérémonies, précédait le pontife 
dont il tenait la férule. Plus tard, la croix 
pattée et unie fut ornée d'un Christ et l'in- 
signe papal, par extension, fut accordé aux 
légats, aux primats, patriarches et archevê- 
ques. C'est-à-dire que la férule se dédoubla : 
pour les bénédictions, où elle est nécessaire, 
elle resta telle que la tradition l'avait trans- 
mise, tandis qu'elle varia, quant à la forme 
et à l'ornementation, pour les processions, et 
c'est alors que le sous-diacre apostolique en 
eut la charge {-). 

Après tous ces raisonnements, je suis donc 
en droit de conclure que les papes n'ayant 
jamais porté la crosse, mais bien la férule, la 
crosse d'ivoire qui nous occupe n'a pu appar- 
tenir à S. Grégoire-le-Grand en tant que 
Pape. 

S'en serait-il servi antérieurement comme 
abbé du monastère qu'il fonda dans sa mai- 
son du Cœlius ? Je ne le pense pas, car il 
n'est pas prouvé que les abbés fissent alors 
usage de la crosse, et ensuite parce que celle 
qui leur est attribuée par les monuments jus- 
qu'au XI I"" siècle a la forme d'une potence ou 
de la lettre T (3), mais surtout, et cet argu- 

1. Voir aussi le S. Laurent en mosaïque de l'église de 
Galla Placidia, à Ravenne, qui date de l'an 440. 

2. A la cathédrale du Mans, sur un vitrail du XIII" siècle 
placé dans le triforiuni, le pape Innocent IV, la tiare en 
tête et vêtu de la chasuble, appuie sur son épaule une croix 
latine, dont la tige est bleue et la tête blanche. A Milan, au 
Musée Brera, sur un panneau du XV" siècle, S. Pierre, 
costumé en pape, porte, outre les deux clefs symboliques 
qu'il tient de la main gauche, la tiare, la chape et la férule, 
dont la hampe est surmontée d'une boule, sur laquelle est 
plantée une croix pattée. De la sorte l'instrument du salut 
domine le monde qu'il a racheté. 

3. Voir sur les /au les savantes recherches du chanoine 
Barraud, du P. Martin et de M. de Bastard. Je ne citerai 
que trois faits qui ont échappé à leurs investigations. 

Un ancien sceau de l'abbaye de la Chaisc-Ûieu,(iui parait 
dater de l'époque romane, porte, h côté d'un abbé encapu- 
chonné qui bénit et tient un livre, un long bâton en iau, qui 



ment dispense de tous les autres, parce que, 
comme je \'ais le démontrer, cette crosse 
n'est pas du VL' siècle, mais au plus tôt du 
XI-. 

Je passe donc à sa description. 

IV. 




Crosse en ivoire de l'église St-Grégoire, à Rome. 
XI" siècle. 

LA crosse de l'église St-Grégoire est en 
ivoire massif que le temps a jauni, 
éraillé et brisé. Elle porte en différents en- 
droits de la volute des traces de rinceaux, 
faits au pinceau et qui sont très caractéristi- 
ques de l'époque romane. L'art en est gros- 
sier, peu soigné et dénote une main inhabile 
ou mal apprise. On travaillait l'ivoire infi- 
niment mieux que cela aux VI^ et VII«= 
siècles ('), époque d'ailleurs où la sculpture 
était encore représentée à Rome, à Monza 

atteint la hauteur de sa tête. Le sceau moderne de l'abbaye 
de la Chaise-Dieu est timbré, au milieu de l'écu, d'un 
bâton en /au. 

A Fournols, prieuré fondé en .\uvergne par Robert, abbé 
de la Chaise-Dieu, l'on assurait que le bâton d'ivoire de ce 
saint lui avait été ap[)orté dans la cha])elle par la sainte 
Vierge, une nuit (|ui précéda l'Assomption, pendant qu'il 
priait h. son autel. Dom Tiolier dit avoir \u h Fournols une 
peinture rctra(;ant ce miracle : le bâton aval/ /rois pieds dd 
long c/ ressemblai/ à la fo/ence duii boi/eux. 

J'ai publié à Angers, dans une Ijrochure intitulée Reliques 
du 11. Rober/ d'^lrbrissel, le dessin lithographie du tau ([ui 
a appartenu au fondateur de l'ordre de Fontevrault. 

I. Voir ma liiblioi/ùque va/icane, pag. 65. 



iLc 0gmôollsmc Du bélier sur les crosses D'itjoire. 



165 



et à Ravenne, par des œuvres d'un certain 
mérite. Il n'y a pas jusqu'à la volute qui 
n'indique dans son agencement une double 
maladresse et un goût fort équivoque. On 
ne comprend pas comment une surface plate, 
une tablette, vient se superposer à une par- 
tie circulaire qu'elle doit continuer. On 
s'explique encore moins qu'à l'œil ou au 
compas l'artiste n'ait pas mieu.x arrondi 
la volute. 

Le nœud a la forme d'une boule unie, pri- 
se entre une gorge et un large filet. Une 
brisure montre parfaitement comment, faute 
de douille, cette poimne, pour me servir de 
l'expression usitée dans les anciens inven- 
taires, s'ajustait sur la hampe. Une tige de 
fer pointue, mais non à vis, comme l'a fait 
M. de Bastard pour la crosse de Bâle ('), 
ressortait de la pomme et se fixait dans la 
hampe. 

La volute est contournée par un double 
filet, creusé dans l'ivoire, et l'extrémité offre 
une tête de dragon, aux oreilles de quadru- 
pède, au museau très développé et aux dents 
acérées. Au milieu se dresse un bélier, re- 
tenu en avant et en arrière par deux te- 
nons, ménagés dans la découpure de l'ivoire. 
II marche à droite, se détourne pour re- 
garder, comme le fait d'ordinaire l'Agneau 
pascal, et appuie une de ses pattes de de- 
vant contre la tige d'une croix pattée qui 
ressemble parfaitement à la férule. 

Au-dessus, mais brisé malheureusement, 
je crois distinguer un ange dont on voit 
encore la tête fruste, une aile déployée, le 
buste et le bras droit qui brandit contre le 
dragon une arme meurtrière, lance ou épieu. 

Qu'on examine cette crosse sans préoccu- 
pation aucune d'attribution, surtout qu'on la 
compare à la crosse de Bâle et l'on se ran- 
gera vite à mon opinion, que nous sommes 
en face d'une œuvre importante, quoique 
malhabile, du XI*^ ou du XI I^ siècle au 
plus tard. 

La crosse de Bâle est identiquement de 



I. Page 472 de son rapport. 



la même époque et du même style que celle 
de Rome, mais moins complète et un peu 
plus ornée. Le nœud est aplati et serré à la 
partie supérieure dans une collerette feuilla- 
gée. Le bélier, aux cornes fortement accen- 
tuées, se détourne également et tient une 
croix pattée, régulièrement dessinée. .Sur 
les côtés il porte un de ces dessins fantai- 
sistes que l'on retrouve fréquemment à cette 
époque sur les étoffes, chaque fois qu'on y 
représente une bête. La volute chanfreinée 
se termine par une tête de dragon, ouvrant 
démesurément la gueule et tirant la langue. 
Les deux oreilles du monstre, l'extrémité de 
son museau et plus bas quelques tenons em- 
pêchent cette partie de se briser. Enfin, vis- 
à-vis, rampe un animal que l'on peut prendre 
pour un lionceau et qui continuerait ainsi 
l'idée du Christ, vainqueur et ressuscité ('). 

A L'exposition de 1878, au Trocadéro, M. 
Basilewski avait mis, dans une de ses vitri- 
nes, deux crosses d'ivoire non peint, où le 
bélier arborait une croix pattée. Leur date 
pourrait être le XI I^ siècle environ. 

Voici donc quatre crosses à peu près iden- 
tiques. Continuant toujours le même ordre 
d'idées, nous en trouvons, au musée du 
Vatican, une cinquième plus élémentaire en- 
core et qui doit être le prototype des 
autres (2) ; car, comme l'a judicieusement 
observé M. Didron, les idées sont toujours 
simples à l'origine et elles deviennent com- 
plexes en se développant. C'est le commen- 
taire qui s'adjoint au texte primitif pour lui 
donner plus de lucidité et de force. En effet, 
cette crosse, dont il ne reste plus que la vo- 
lute sans son nœud, se termine simplement 

1. Le P. Martin a reproduit, dans les Mélanges d'archéo- 
logie, t. IV, plusieurs crosses dMvoire où figure l'agneau, ce 
qui est un symbole identique. 11 a donné.page 198, la crosse 
de Bâle, qui est passée ensuite au prince Soltikoff. 

Que sera-t-elle devenue à la dispersion si regrettable de 
cette collection importante ? Serait-ce une de celles de la 
collection Basilewski ? Cependant, elle nie paraît offrir une 
différence notable. 

2. Voir ma Bibliothèque Vaticaiie (Rome, i867)pag. 67. 
Dans le même ouvrage, j'ai signalé une autre crosse ana- 
logue, que j'ai décrite ainsi :« Volute de crosse en ivoire, 
terminée par une tête de veau et semée de petits ornements 
circulaires disposés en croix (X'-' ou .XI' siècle). » 



i66 



Ectiuc De r^rt cfjrcticn. 



par une tête de bélier qui broute un feuillage. 
Le style est exactement le même de part et 
d'autre. 

V. 

RESTE maintenant à élucider le sym- 
bolisme de ces cinq crosses, mais sur- 
tout de la crosse romaine. 

Prise dans son ensemble, elle signifie la 
victoire et le triomphe du Christ. Si nous 
groupons, pour n'en faire qu'un seul tout, les 
éléments épars dans ces cinq compositions 
du même âge, nous arrivons sans peine à 
un poème tout entier qui se fractionne en 
plusieurs chants. 

L'ange, au nom de Dieu, combat l'ennemi 
révolté et en est victorieux. Le dragon in- 
fernal, emljlème de Satan, est transpercé par 
l'instrument de la vengeance céleste. Le bé- 
lier montre Jésus-Christ fort et vainqueur ; 
la croix, instrument de son supplice, devient 
le trophée de sa victoire ('). Le lionceau (*) 
exprime la résurrection et le feuillage brouté 
par le bélier la parole même de Dieu an- 
noncée aux fidèles. 

La plupart de ces symboles sont déjà 
connus. Aussi je ne ferai que les effleurer, 
pour m'arrêter plus particulièrement au bé- 
lier que l'on rencontre moins fréquemment. 

L'histoire naturelle du moyen âge rap- 
porte que le petit du lion meurt en naissant 
et que le souffle de son père peut seul le 
rappeler à la vie. C'est, il est vrai, une lé- 
gende fondée sur des observations inexactes, 
mais il faut en tenir compte parce qu'elle a 
été longtemps en vogue et qu'on l'a directe- 
ment appliquée à la mort et à la résurrection 
du Sauveur. 



1. « Cttjus trophœum cru.v. » (Liturgie de l'Église Gal- 
licane, oraison pour nom; le vendredi-saint.) 

« Hic est (jicivittutc propria frctus, cunt diabolo, iene- 
brariim principe, dimicavit : et, prostrato, l'ictoricc iro- 
pliŒiim ad caios viagnifice portai. » 

(PrUre du Missel Mozarabe.) 

2. Le P. Martin ne voit pas dans la crosse de lîâle un 
lionceau, mais « le renard, le dé\astateur de la vigne du 
Cantique des cantiques, \igolpis du moyen âge, l'esprit de 
fraude et de mensonge. » Je ne puis être de cet avis. 



Voici en quels termes le Phisiologus ra- 
conte le fait et en tire une déduction mo- 
rale : 

« Oiiitui leœna pepcrit catulimi, générât 
ewii luortiiUDi ; et etislodit ciini tribus diebiis, 
doiiec venietts pater cjiis, die tertia insufflât 
infacieni ejns et vivifieat eum. Sic omnipo- 
tens Pater Doniinitiu nostrnnt Ies.l\\i-Chris- 
Ti-M filium sicnni tertia die suscitavit a mor- 
tuis ; dicente Jacob : « Dormivit tanquam 
« leo et sicnt catnhis leonis, qnis stiscitavit 
« euni?l> (Mélanges d'archéologie) ('). 

Et le lionceau qui dormait s'est réveillé, 
le lion de Juda s'est levé ; il a triomphé de 
la mort, et pour mieux assurer sa victoire, 
il l'a renversée et mordue comme sa proie. 
Aussi la liturgie imagée du moyen âge a-t- 
elle, dans une des antiennes de l'office de 
Pâques, entonné un joyeux alléluia pour le 
Christ, fils de Dieu, qui, semblable au lion, 
a déployé sa force au jour de sa résurrection : 

« Allebtia. Restirrexit Dominus hodie. 
Resurrexit Leofortis, Christ us Fil lus Dei.^ 

Si le cierge pascal, dans nos églises, a 
pour but de représenter la vie de Jésus sur 
la terre jusqu'à son ascension au ciel, l'Eglise 
romaine entre plus avant encore au cœur de 
cette pensée symbolique, en donnant pour 
support à ce cierge le lion qu'ont présagé 
les livres saints, et cela aux plus hautes épo- 
ques de l'art, alors que la main de l'artiste, 
savante et inspirée, sculptait et émaillait de 
ses plus fines mosaïques les candélabres de 
marbre blanc qui figurent parmi les meu- 
bles les plus gracieux des basiliques de St- 
Clément, de Ste-Marie in Cosmedin et des 
Sts-Côme-et-Damien. 

Au moyen âge, la liturgie voit ses paroles 
traduites par les monuments figurés ; aussi le 
peuple retient-il plus facilement les textes 
qu'il récite à l'église et saisit-il mieux l'a pro- 
pos des allégories qu'il a sans cesse sous les 
yeux. L'art embellit la matière, la science 



I. V. sur le symbolisme du lion le rapport de M. de Has- 
tard, p. 433 et suiv. 



He spmôoligme Du ôélicr sur les crosses D'itioire. 



167 



vivifie l'esprit, et tout, jusqu'au moindre dé- 
tail, devient une aspiration pieuse, un canti- 
que de foi et une salutation d'amour. 

L'ange qui combat, au nom de Dieu, et 
lui assure la victoire dans les régions céles- 
tes, est nommé par la tradition l'Archange 
S. Michel. Nous sommes là au début d'un 
motif iconographiquequi prendra surtout son 
extension au XI 11^ siècle dans les belles 
crosses émaillées de Tolède (') et de Fon- 
tevrault (^). Mais les monuments s'appuient 
sur un texte précis de l'Apocalypse, qui 
parle d'un grand combat livré dans le ciel 
contre le démon (3). 

<?; Et factîim est firrelinm in cœlo : Mi- 
chacl (^) et Angeli ejus prœliabantur cwii 
dracone et draco pugnabat, et angeli cj us : 

« Et non valuencnt, neque locus invenitis 
est eorum aniplius in cœlo. 

<i Et projecins est draco illc magnus, ser- 
pens antiçîius qni vocatur diabolus et Sa- 
tanas, qui sediicit tiniversiim orbem, et pro- 
jectus est in terrant, et angeli ejtts ctun illo 
missi sunt. 

« Et audivi vocem viagnam in cœlo dicett- 
tem: Nnncfacta est sains, et virtns et regnum 
Dei nostri, et pot est as Christi ejus : qnia 
Project us e^t accusator fratrum nostrornni, 



1. V. pag. 472 du rapport de M. de Bastard. 

2. Elle est conservée au Musée d'Angers et a été publiée 
;i tort par M. de Caumont dans son Abdcédaiix comme 
étant la crosse de Robert d'Arbrissel. 

3. Le R. P. Martin cite également l'Apocalypse pour ex- 
pliquer la crosse de liàle (v. p. 793 du rapport de M. Bas- 
tard). — Le symbolisme du dragon est longuement e.xpli- 
qué dans le même rapport, p. 447 et suiv. 

« Le dragon exprime une idée de puissance dans le mal.J> 
{Guide de l'art chret., t. 1 1 1, p. 299). Le bréviaire romain, à 
la fête de .S. Michel, empruntant le fait h l'Apocalypse, 
montre l'archange combattant le dragon infernal : « l'ac- 
tum est sHentittiu in cœlo, ditm comiiiilteret In-llum draco 
citm Michaele archantrelo 5> (1=' répons des Matines). 

4. Sur une châsse du XII' siècle, qui fait partie du riche 
trésor de -St-Maurice d'Agaune (Suisse), les quatre archan- 
ges, y compris l'apocryphe Uriel, sont ciselés à la toiture. 
.S. Michel, lance en main, terrasse le dragon qu'il foule aux 
pieds. A St-Michel d'Entraigucs, près d'AngouIême, le 
même sujet, sculpté à lamêmeépoque au tympan delà porte, 
est expliqué par cette inscription empruntée textuellement 
à l'Apocah'pse : 

Micha^X^ I'ROELIABAT\'R CVM DRACONE. -f 
V. encore sur l'iconographie de S. Michel, le rapport de 
M. de Bastard, p. 533. 

2° LIVRAISON. T. I. — AVRIL 1883. 



qui acciisabat illos ante conspectum Dei nos- 
tri die ac nocte » (Apocalips., XII, 7-10.) 

Le dragon, comme vient de nous le dire 
très explicitement S. Jean, est donc le ser- 
pent ('), qui, au premier jour, séduisit l'hom- 
me, ledémonlui-mêmedont lenomest Satan. 
Dès le Xle siècle, les crosses offrent de nom- 
breux exemples du serpent ainsi attaché en 
permanence à l'extrémité de la volute dont il 
devient le principal ornement if). Ne doit-on 
pas voir là, traduit aussi littéralement que 
possible. cet autre verset du texte mystérieux : 
« Et vidiangelutn habenteni catenani magnant 
iti matin sua, et apprehendit draconcm, scr- 
pentem antiqttutn, qui est diabolus et Satanas, 
et ligavit eum per annos tnille » (Apocalips., 
XX, i). (3). 

Le feuillage que le bélier tient à la bouche 
symbolise, dit S. Eucher, la doctrine prê- 
chée, annoncée, divulguée : « Folium, ser- 
mo doctrintr if). S. Grégoire-le-Grand, dans 
ses Formules spirituelles (^),y voit de préfé- 
rence l'arbre de vie, dont les feuilles ne 
tombent pas, parce que la parole du Christ 
est impérissable et que le peuple fidèle 
trouve en elle remède et salut: <LFolium,ver- 

1. Une idée secondaire est la verge de Moïse changée 
en serpent. « Non minus etiam virgcns ille serpens, qui 
Moysi pavorem incussit ita ut fugeret illum et rursus acci- 
piens illum caudatenus, efFectus est virga, typice in hoc 
facto perspiciendus est. Signatur per serpentem ex virga 
factum Deitatis potentia ex sanctœ Marias Mrginis carne 
induta. Per Moysen cnim judaicus populus qui cernens 
Dominum Jesu.m verum Deum et hominem, fugit ab eo 
incredulus ; sed recipict illum circa finem seculi, quod 
exprimitur per caudam serpentis. » (Radulph. Glaber., 
Hist., Lib. V, apud Historiens de la Gaule, t. X, p. 57-58.) 

2. V. le rapport de M. de Bastard, pp. 499, 5 16, 523, 536. 

3. Le dragon était donc un trophée de victoire. C'est pour 
cela, ainsi que le raconte Jacques de Vitry, qu'on le portait 
à la procession de l'Ascension, au XIII' siècle. « /?/■<«((; 
autem in pluriniis locis priniis duobiis dichus dépor- 
tât ur et cruces prœcedit cum cauda longa et injlata. Tertio 
autem die rétro vadil, cauda incurvata et diinissa,quod non 
vacat a mvslerio. Per draconein enini diabolus designatur. 
Per très dies,tria teniporasignijicantur, tanpus scilicet ante 
lea^cm, sub lcs,e et sub gratiA. Duobus primis diebus, 
princeps liujus mundi tanguant doininus prceeedebat 
et ferc oinnes ad se trahebat. Tempore autem gratiie, con- 
culcatus est a CHRIS 10 ticc jain audel ita aperte sœx'ire. >"> 
(Sermons de Jacques de l'itry, fer. 11, in. let. min., éd. 
Venet., 15 18, pagejGz). \'oir mon étude sur le symbolisme 
du dragon dans le Trésor de l'abbaye dt; 5te-Croix de Poi- 
tiers, pag. lSo-200. 

4. Pitra, Spicilegium Solesmense, tom. III, page 402. 

5. Ibid., page 4'i2. 



i68 



ïRctJue ne r^rt côrcticn. 



bum, nnde : Et foliinn eJ7is non de fluet, qtiod 
de CiiKisTo, qui est lignuiu vitcc, diciuni est, 
cujus foliuni vere non dejlitet, qtiia verbîim 
eJ7is non preetcribit. Hujus ligni folia sunt 
ad sahiteni gcntiuui, quia in verbo ej'zis me- 
dicina et salusest languentiuni aniniaiinn. » 
Je donnerai ici quelques développements 
de détail. « L'ivoire est le symbole de la dou- 
ceur. » {Rev. de l'art ckrét., t. XVI, p. 470.) 
«Le cou,dontl erectionaltière décèle leshom- 
mes superbes, figure l'indomptable orgueil : 
« Qïùd eniin eolluni Leviathan istius nisi cla- 
tionis ostensiodesignatur? 1)(^. Gregor., Mo- 
ral)) Les dents sont l'emblème naturel de la 
cruauté, de la persécution violente: « Dentés, 
crudelitates. Dentés, persecutores Ecclesiee. 
Dentés, persecutiones dcBvionuiii. » (Raban. 
Maur., Allegor.) La tête, prêtée à l'esprit 
du mal, signifie, quand elle elle est unique, 
la concupiscence coupable dont il se fait l'in- 
stigateur : « Caput, concupiscentia hostis. » 
(Raban. Maur., Allegor') Enfin, l'haleine, 
fétide et nauséabonde, marque les sugges- 
tions perverses : <LHalitus,suggestio diaboli.l> 
(Ibid). Ces citations sont empruntées à un 
remarquable travail de M'»e Félicie d'Ayzac. 
{Rev. de l'art chrét., t. XV L p. 196, 203, 
204.) 

VL 

LA représentation du bélier est le motif 
principal de la crosse ; relati\'ement, 
les autres symboles ne sont qu'accessoires 
et secondaires, car tous se rapportent à lui, 
comme au centre même de la composition. 
On reconnaît le bélier à ses cornes, qui 
ne laissent aucun doute sur son attribution. 
Ce n'est donc pas un agneau. Or, chaque 
siècle se distingue par un certain cou- 
rant d'idées qui lui appartient pour ainsi 
dire en propre, et ce courant se prolonge 
jusqu'à une époque qu'il est facile de déter- 
miner. Si donc la crosse de S. Grégoire eût 
été sculptée au VI ^ siècle, ce n'est pas un 
bélier, mais bien un agneau que nous eus- 
sions vu à cette place d'honneur, pour 



exprimer le triomphe du Christ, comme les 
sculptures des sarcophages et les mosaïques 
nous autorisent à le croire. 

Ecoutons d'abord le chanoine Martigny : 
« Quelques antiquaires ont regarde le bélier 
comme un symbole distinct de l'agneau et 
lui ont assigné une signification particulière, 
quand il parait sur les monuments chrétiens. 
S. Ambroise dit qu'il est pris pour symbole 
du Verbe, même par ceux qui nient la venue 
du Messie {Epist. ZX///), et fait ensuite de 
curieux rapprochements par lesquels s'ex- 
pliquerait la pratique reçue dans la primitive 
Église de mettre quelquefois le bélier à la 
place de l'agneau sur les épaules du Bon 
Pasteur (i). « Le bélier, dit ce Père, nourrit 
« sa toison et la lave dans l'eau pour en aug- 
<,< menter la blancheur, et pour nous plaire. 
« Ainsi Jésus-Christ a porté nos péchés et 
« les a lavés dans son sang, afin que nous 
« puissions plaire à Dieu son Père. Le bélier, 
« par sa voix, guide le troupeau dont il est le 
« chef et revêt le berger de sa laine ; ainsi 
« Jésus-Christ, en tant que Dieu, nous re- 
« vêt par sa création et sa providence ; il 
« nous conduit vers le port du salut par sa 
« doctrine, par sa rédemption et par sa 
« grâce.» {De Abraham, II, c. 8.) — «Le bé- 
« lier combat et terrasse les loups ; jÉsus- 
« Christ dompte le â.émon.i){Enarrat. inps. 
XLiii.) « Le bélier fut arrêté par les ronces 
« pour être sacrifié à la place d'Isaac ; jÉsus- 
« Christ, qui devait élever avec lui notre 
« chair de cette terre, s'est fait victime pour 
« nous ; et de même que le bélier se tait de- 
« vant celui qui le tond (Is. lui), ainsi jÉsus- 
« Christ n'a pas ouvert la bouche devant 

I. Le bélier sur les épaules du Bon Pasteur symboliserait, 
d'après le P. IMinasi, << le sacrifice », en souvenir de celui 
d'Abraham, << JÉsus-CHRiS'r lui-même » étant victime et 
pasteur tout à la fois, comme le redit dans ses vers un poète 
chrétien : 

Vittima quœ dabilur, cuiii -iHctima pasior liahetut: » 
{Butlct. iiiûiiuin., ly/j, p. 296). Le bélier remplace, en 
effet, la brebis dans certaines représentations des IV' et V' 
siècles: voir (kirrucci, Stor. delP a>'te 0/.î/'.,pl.467; pi. 428 
pourun monument de Constantinople, pi. 465 pour un verre 
gravé, où le bélier est surmonte d'un disque portant le Chris- 
me entre Voincs^a et {'alpha; Revue des soc. sazi.,Ç,' sér.,t.\'I, 
pour le sarcophage de Tipaza (p. 123). 



le spmbolisme Du bélier sur les crosses o'itîoire. 



169 



« ceux qui lui donnaient la mort.» i^De Abra- 
ham, I, 6). 

« D'autres Pères ont considéré le bélier 
arrêté dans le buisson, comme l'image de 
Jésus couronné d'épines; (St Prosp., de pro- 
mis. Dei, pars I, c. 17), ou de Jésus crucifié 
(Aug., in ps. iv). C'est sans doute pour ce mo- 
tif qu'on trouve souvent deux béliers af- 
frontés, avec une croix au milieu d'eux, 
particulièrement sur les chapiteaux de colon- 
nes, par exemple à St-Ambroise et à St- 
Celse de Milan (Allegranza, Sacra M. di 
Mil., tav. VI, etc.). On voit que le point de 
départ de toute cette doctrine est le bélier 
du sacrifice d'Abraham, et Notre-Seigneur 
nous dit lui-même qu'il fut donné au saint 
patriarche d'entrevoir toutes ces analogies 
et qu'il s'en réjouit grandement ('). » 

Je m'étonne de la distraction qu'a eue 
l'auteur du Dictionnaire des antiquités chré- 
tiennes. S'il avait lu la clef de Méliton et 
cherché à en tirer parti, il aurait vu aussitôt 
que l'exemple qu'il cite en preuve, d'après les 
églises de Milan, n'a aucune valeur dans la 
question; car, au lieu d'un seul bélier, il nous 
en montre deux accompagnant la croix. Dès 
lors que, suivant la tradition, le bélier si- 
gnifie, non seulement le Christ, mais 
aussi les apôtres, le sujet s'explique ainsi 
de lui-même, comme je le dirai plus loin. 

Ceci soit dit en passant etpar anticipation 
sur l'article suivant. Je vais continuer à mon- 
trer dans le bélier le symbole du Christ (2), 
au moyen des textes nombreux que le 
savant cardinal Pitra a ajoutés comme com- 
mentaire à la formule si précise que don- 
nait au second siècle S. Méliton. Or, d'après 
cet évêque, le bélier est le Christ lui-même, 
et il appuie aussitôt son assertion sur un 
texte de la Genèse (XXII, 13) : « Aries, 



1. Martigny, Dic/wnnatre des Ant. chrét., au mot Bélier. 

2. Le chanoine Coiblet, dans son / 'ocabiilaire des symbo- 
les, àéx du bélier : «Figure deJÉsU-S-CllRls r,en vue de son 
immolation sanglante ; emblème des apôtres, des pasteurs 
d'àmes, de la force chrétienne. » {Rev. de Part, cltrét., t. X\'l 
P- 343)- 



Christus.^îV^^ aries tenebatur planta in vir- 
giilta Sabec ('). » 

Raban Maur et l'anonyme de Clairvaux 
voient dans le bélier le Verbe fait chair, le Fils 
de Dieu incarné et offert en sacrifice :« Aries, 
cairt'CHRiSTi ut:Vidit arietem, hœrentem cor- 
nibiis (2). » Pierre de Capoue explique que le 
bélier céleste est le Christ et donne la rai- 
son du feuillage que nous avons vu sur une 
crosse dans la bouche de l'animal : « Aries 

campi, mundi, cœli et tartari Aries 

cœli, Christus. Genesis: Vidit Abraham... 
Primus pascit herbas camporum, secundus 
gramina scripturarum. Tertius pascua vir- 
tutum et bonorum operum, verbi gratia : 
florem lilii per castitatem, florem violae 
per humilitatem, florem rosae per martyrii 
patientiam, florem olivae per misericor- 
diam, florem uvse per praîdicationem, flo- 
rein spicae per bonorum operum maturita- 
tem... Primus est dux pecorum ; secundus, 
dux simplicium ; tertius, dux omnium fide- 
lium (3). » 

L'auteur anonyme des Distinctions mo- 
nastiques trouve dans le bélier (4) la double 
signification du principat que le Christ 
possède sur l'Eglise et le monde et de son 
incarnation : « Aries significat Christum 
propter principatum ; unde : 

« Agnus, ovis, vitulus, serpens, aries, leo, 
vermis. 

« Agnus, propter innocentiam ; ovis, prop- 
ter patientiam ; vitulus, propter obedien- 
tiam ; serjDens, propter sapientiam ; aries, 
propter principatum ; leo, propter resurrec- 



1. Spicileg. Solesmcn., tom. III, pag. 24. 

2. Ibid. p. 25. 

3. Ibid. 

4. S. Augustin, dans sa 43"= épître, traitant de l'Église ro- 
maine, parle du priitcipat que lui donne sur toute la terre 
le Siège apostolique : <i Romande Ecclesiœ, in qua semper 
Apostolica Cathedra, viguit principatus et cœteris terris. » 
Raban Maur, au l.\"' siècle, disait du Christ : <,< Aries 
propter principatum » (page 104 de l'édition de Mayence). 
A la cathédrale de Strasbourg, la rose de la façade méri- 
dionale du transept, qui date du XI l h' siècle, renferme un 
certain nombre d'allégories relatives au Christ. <i La cin- 
quième (femme) offre un bélier Inscription : in ariete 

PROPTER PRINCIPATUM. » (Guerber, Essai sur les vitraux 
de la cathédrale de Strasbourg, p. 41.) 



lyo 



Ketiuc De rart chrétien. 



tionem, fortitudinem et confidentiam ; ver- 
mis, propter humilitatem. 

« Aries significat carnem Ciiristi ; unde 
aries immolatus est pro Isaac vivente, quia 
caro Christi mortem passa est, dcitate im- 
passibili permanente ('). » 

Pierre de Riga décrit en beaux vers le 
symbolisme du bélier : 

« Unus post vitulum vervex occiditur, Aaron 

Imponente manus progenieque sua. 
Quum Christi mortem vervex vitulusque (") figurent, 

Rem variando tamen, distat uterque sibi. 
Signatur vitulo mors qux fuit in cruce Christi, 

Quam surgens ultra noluit ille pati. 
Victima vervece signatur, quce datur aras, 

Quam modo presbyteri voce manuque sacrant. 
Offertur totus aries, quum Christus in ara 

Creditur oblatus, qui Deus est et homo. 
Totum non afifert in Christo, quisquis adorât 

Absque Deo carnem, vel sine carne Deum {^). » 

Je compléterai les citations du laborieux 
bénédictin par quelques autres documents. 
Voici d'abord la strophe d'une hymne que 
j'ai copiée à l'abbaye de Ste-Scolastique, près 
Subiaco, dans un hymnaire manuscrit du 
XlVe siècle : 

« //trc vcrvetis est occisi 
Genitrix ingenua. » 

Il s'agit ici de la Ste Vierge, mère du 
bélier immolé pour nous. 

« Aries est caro Christi, ut in Genesi 
Isaac in altari ponitur, sed aries mactatur, 
quod Christus crucifigatur, sed sola ejus caro 
moritur.)>(Rab. IVIaur., Allegor. in univ. sacr. 
script.) — « Aries, non Isaac, immolatus 
est :quiaCaro Christi, hœrens cornibus cru- 
cis inter vêpres tribulationis (■*), non deitas, 
quce per Isaac significatur ». (S. Anselm. Can- 
x.vû!iX., E narrât, in Jlfatt/i., I, pars 3, col. i, 
t. I Opcr.) — « Ouocirca, diu ante pascha; 
institutum, aries pro Isaac immolatus non 

1. SpûHes;. Solesm., p. 25. 

2. J'ai cité plus haut, au niusce chrétien du Vatican, une 
crosse à tctc de veau. Le veau est ici un nouvel emblème 
du Christ immolé pour la rédemption du genre humain. 

3. Spù/Ax. 6olcsmen., t. III, p. 26. 

4. La même pensée se retrouve dans ce distique du 
moyen âge : 

<J Nil Is.iac pntiiur, .iries duni viclim.i ; Cfikisti 
Nil dcilas patitur, cum patiatur Iiomo. )> 



obscura fuit Christi figura. » (S. Brun. As- 
tens.. In Gcn., XII.) 

Dans la liturgie gallicane, le prêtre disait 
à la préface, le jour de Pâques :« Ipse(CHRis- 
tus) est aries in verticem montis excelsi 
de vepre prolatus, .sacrificio destinatus. » 

Adam de St-Victor, dans la prose pascale 
Zinia vctns, dit d' Isaac : 

« Puer nostri forma risus, 

Pro quo vervex est occisus 

Vitœ signât gaudium. » 

Un manuscrit du XI II« siècle, qui est à la 
bibliothèque de Poitiers, voit, dans le bélier 
substitué à Isaac lors du sacrifice d'Abra- 
ham, la chair du Christ qui souffrit sur la 
croix sans qu'atteinte ait été portée à sa divi- 
nité : 

« Hinc tamen est aries, non infans, sacrificatus. 
Sic Xpi caro, non deitas est in cruce passa. » 

Le Manuel de l'église d'Exeter (Angle- 
terre), écrit au XIV^ siècle et conservé à la 
bibliothèque de Coutances, contient, pour la 
fête de laTrinité, la séquence Aima chorus, 
qui énumère tous les noms divins. Une des 
strophes est ainsi conçue : « Agnus, ovis, 
vitulus, serpens, aries, leo, vermis. » C'est 
l'hexamètre cité par les Distinctions monas- 
tiques. [Rev. des Soc. sav., y^ sér., t. VI, 
p. 46). 

Des textes passons aux monuments. 

M. de St-Laurent, dissertant du sacrifice 
d'Abraham, dit : « Ce sujet renferme trois 
figures du Sauveur: Abraham, comme sacri- 
ficateur ; Isaac, comme victime volontaire ; 
le bélier, comme victime effective.... Sur le 
beau sarcophage conservé dans la basilique 
de Ste-Marie-Majeure, ... le bélier est là et 
son attitude témoigne qu'il s'offre volontaire- 
ment. Ce sentiment de l'offrande de soi- 
même, de la part de ce bélier, devenu évi- 
demment l'Agneau divin, est encore mieux 
senti sur le sarcophage de Jiinius Bassus, où 
il est élevé sur un monticule, circonstance 
qui n'est certainement pas indifférente, vu 
le caractère de ces monuments. » (Gtiide 



le 0pmt)oUsme Du ôélicr sur les crosses D'itioire. 



171 



de l'Arl chrétien, t. IV, p. 53-54). J'ai 
remarqué, à la base du chandelier pascal 
de leglise de St- Pancrace, à Rome, un bélier 
ailé, servant de support à l'élégante colonne 
sur laquelle est fixé le cierge pascal. Or, à 
cette place, l'on mettait d'ordinaire, au moyen 
âge, un lion couché dont j'ai expliqué précé- 
demment la signification. Le bélier symbo- 
lise donc également le Christ ressuscité, 
et tel est le sens quej'attacherai à ses deux 
ailes, emblème du vol qu'il prit vers les cieux 
en sortant victorieux du tombeau. 

Il symbolise aussi le Christ immolé, dans 
ce vers relatif au sacrifice d'Abraham, que 
j'emprunte à un cuivre gravé du XI I^ siècle, 
qui fit partie de la collection Labarte : hoc 

ARIES PREFERT QVOD HOMO DEVS HOSTIA 
DEFERT. (•) 

On peut, sans crainte d'exagération, pousser 
plusloinencorelesymbolismedubélier. En ef- 
fet, la volute de la crosse se recourbe commela 
corne de cet animal. Or la corne est un sym- 
bole fort connu de la force et de la domina- 
tion, qui sont les attributs propres du Christ 
vainqueur, triomphant et roi : « Cornu, re- 
gnum Christi: Et erexit cornu salut is nobis 
in domo David. » (Luc. I, 69). — <( Cornua, 
potestas Christi per omne tempus. — Cor- 
nua, trophœum crucis.» (S.Meliton. Ciavis.) 
« Cornu, regia potestas, fortitudo, eminen- 
tia deitatis, brachiacrucis. f, ( Raban. Maur.) — 
« Cornu est salutaris, sive protectionis, 
regiae potestatis,potentiaî.» (Petrus Canton) 
« Cornu, potentia Christi, regiae dignitatis, 
potentiœ, redemptionis nostrse.» (Petrus Ca- 
panus.) — «Cornu significat regiam potesta- 
tem, ut ibi: Dominus sublimabit cornu Chri- 
sti sui.» {Distinct, uioiiast.) — « Cornu signi- 
ficat fortitudinem.» [Jbidem.) — «Per cornu 
scimus significari Christum. » (^Ibideni). ■ — 
« Cornu, fortitudo vel regnum.» (S. Eucher.) 
Tous ces textes sont empruntés au Spiciie- 
gium Solesmense, tome 111, pp. 22, 402. 

La conséquence directe et immédiate de la 

I. Annal, arch. t. \'1 1 1, p. 1 1. 



victoire est la joie, l'allégresse, manifestée par 
des transports et des signes extérieurs. Il est 
écrit de Judith qu'elle se réjouissait de sa vic- 
toire sur Holopherne, parce que son peuple 
était délivré de son plus cruel ennemi : 

« Dominus revocavit me vobis, gau- 

denteni in victoria sua, in evasione mea et 
in liberatione vestra. » (Judith, XI II, 20). Et 
le peuple, pendant trois mois, célébra la joie 
de la victoire: «Et per très menses, gaudium 
hujus victoriœ celebratum est cum Judith. » 
(Jud., XVI, 24.) 

Or, d'après les psaumes de David, le bé- 
lier par ses bonds est l'emblème d'une gran- 
de joie : « Montes exultaverunt ut arietes... 
... Montes exultastis sicut arietes. » (Psalm. 
CXIII,4, 6). 

Le bélier ne pourrait-il donc pas avoir été 
spécialement choisi pour exprimer la joie qui 
doit résulter pour tout le peuple chrétien de 
la victoire remportée par le Christ sur le 
démon ? 

« Par une anomalie des plus extraordinai- 
res, la cathédrale de Troyes présente sculpté 
à une clef de voûte un agneau de Dieu en bé- 
lier. Les formes de ce bélier sont nettement 
caractérisées et le dessin qu'on en donne ici 
montre deux cornes très bien indiquées et 
très puissantes... Les cornes sont le carac- 
tère de la force matérielle ; elles signifient 
peut-être que ce bélier divin est le symbole 
de la puissance divine du Fils.» (Didron, 
Hist. de Dieu, p. 331-332). Sans doute cette 
sculpture est peu commune: cependant, rap- 
prochée des crosses et du chandelier pascal, 
elle s'explique fort bien Le nimbe crucifère 
dénote la divinité ; les cornes, la puissance ; 
la croix avec l'oriflamme, la résurrection. Or, 
ces trois caractères, fréquents pour l'agneau 
pascal, signifient ici le Christ ressuscité par 
sa propre vertu, en raison de sa divinité. Cet- 
te sculpture est de la « fin du XI 1 1^ siècle, » 
et « orne une clef de voûte placée à douze 
mètres du sol dans une chapelle du latéral 
méridional. » 

Dans l'Apocalypse, l'agneau fut vu par 



172 



îRctiue De rart cbrctien. 



Jean avec sept cornes : « Agnum stantem 
tanquamoccisum,habentem cornua septem.» 
(V, 6.) Au chapitre XIII, verset 11, il n'en 
a plus que deux, puisque la bête lui est assi- 
milée par ce côté : « Et vidi aliam bestiam 
ascendentem de terra et habebat cornua duo 
similia Agni et loquebatur sicut draco. » Or 
ces deux cornes transforment précisément 
l'agneau en bélier. 

VII. 

LE bélier ne symbolise pas seulement le 
Christ. Avec toute la tradition nous 
devons y voir également les apôtres, fils et 
hérauts du bélier divin. Après S. Méliton, 
\'oici le témoignage irrécusable d'un grand 
nombre d'auteurs ecclésiastiques. 

« Arietes, apostoli : Ajffcrfe Domino filios 
arietum ('). » 

L'anonyme de Clairvaux cite à l'appui 
un texte différent : « Apostoli, ut Indiiti 
arietes ovi^un (-). » 

Écoutons maintenant Raban Maur, S. 
Brunon d'Asti et S. Eucher: 

« Arietes autem significant Apostolos vel 
Ecclesiarum principes, unde in psalterio : 
Alerte Domino filios arietum. Hi, tanquam 
duces gregum, in causas Domini perduxe- 
runt populum christianum. Arietes au- 
tem bene sunt Apostolis comparati, quo- 
niam, ut diximus, animalia ipsa plurimum 
fronte valent et objecta semper impingendo 
dejiciunt : quod prœdicando fecerunt Apo- 
stoli, qui diversas superstitiones et idola 
firmissima cœlestis verbi quadam fronte 

1. Psalm. LXXX\'ni, i,— S. Mclitonis clavis. .S'/Za'A??-. 
Soles?)!., t. m, p. 24. 

A Milan, dans l'église St-Celse, on voit sur un chapiteau 
du XI^ siècle, une croix haute, pattée à ses extrémités et 
accostée de deux béliers. Ces béliers sont évidemment les 
apôtres S. Pierre et S. Paul, chefs du collège apostolique, 
comme ailleurs on trouve plus ordinairement deux agneaux 
à la même jilace. 

Paciaudi, De sacris christianorum balneis, Rome, 1758, 
planche 3, donne le dessin d'un lavoir de l'époque roma- 
ne où l'agneau est vainqueur du serpent par la croix et 
accompagné d'un bélier en face d'un loup, ce qui est le 
même emblème répété de deux manières différentes. En 
effet, le bélier s)aTibolise S. Pierre et le loup S. Paul, .-i 
cause de sa conversion, comme l'explique une peinture 
murale de l'église Ste-Maric Iransponline à Rome. 

2. Psalm. LXIV, 17 — Spicilei;. Sol., p. 25, t. III. 



ruperunt. » (Raban. Maur., de universo, 
VIII, 7.) 

« Arietes... Apostoli sunt et doctores qui 
in toto grege ecclesiastico majores sunt et 
principatum tenent, et ex aqua et Spiritu 
sancto nos hsedos et agnos Domino géné- 
rant. » (S. Brun. Astens., in psalm Aff'erte.) 

« Arietes, Apostoli, vel Ecclesise princi- 
pes. » (S. Eucher., Form. spir., 4.) 

Pierre de Capoue n'est pas moins expli- 
cite : 

<i Arietes mundi, Apostoli, qui totum 
mundum preedicatione sua post se traxe- 
runt, quia in omncin terrain exivit sonus eo- 
rum ('). » 

Les Distinctions monastiques vont plus 
loin, car elles affirment que les cornes du 
bélier, qui sont sa puissance, expriment les 
deux testaments qui faisaient la force des 
Apôtres (^). 

« Arietes dicti sunt Apostoli, qui corni- 
bus utriusque testamenti hrereticos venti- 
labant; unde est illud : A fierté Domino filios 
arictum,\ài^?,X. vosmet ipsos quosperevange- 
lium Apostoli Christi générant. Est autem 
Domino filios arietum afferre, conserves ad 
fidem Christi, a vita, id est conversatione 
veteri, ad novam transferre (3). » 

Enfin le symbolisme du bélier, transformé 
en Apôtre, a inspiré à Pierre de Riga quatre 
distiques qu'il est utile de reproduire : 

« Christi signantur testes vervece secundo, 
Quorum grata Deo mors pretiosa fuit. 

Discipuli bis sex aries fuit iste secundus, 

Post Christum quorum purpura pinxit humum. 

Inde canit cytharista puer : Domifio dominorum 
Hos offerte, gregis quos getiuere duces. 

Bisseni patres sunt ergo duces gregis : horum 
Proies, pro Christo qui meruere mori (■>). » 

I. Psalm. XVII, 6. - Spicil. Sol., t. III, p. 25. 

2. Le symbolismedes cornes se retrouve dansla significa- 
tion des deux pointes de la mitre. « Item pcr cornua ntitric 
pontificalissignificanturduo tcstamenta.»(/-'/.i7/;/t/.OTrt;/(j.r/., 
lib. I, de cornu). "Le poittijical roiiurùi fait dire à l'évcquc 
consécraleur lorsqu'il remet la mitre h. l'élu : « Imponi- 
mus,I)omine, capitihujus aiUistitis et agonistio tui g;deam 
munitionis et salutis, quatenus dccorata facie et armato 
capite cormbus utriusque Testamenti, terribilis appareat 
adversariis vcritatis. )) 

3. Spicilcg. Sol.,1.. III,p.25. 

4. Spic. Sol., t. III, p. 26. 



le symbolisme tiu ôélict sur les crosses O'itiotre. 



173 



VIII. 

L'IDÉE est tellement féconde qu'elle 
donne lieu à une troisième application 
mystique, conséquence directe des deux au- 
tres. Le bélier représente donc encore l'évê- 
que, placé par l'Eglise à la tête d'un trou- 
peau spirituel qu'il est spécialement chargé 
de paître. Or le devoir du prélat est de s'im- 
moler pour son troupeau et de le nourrir 
de la parole divine. C'est ce qui résulte évi- 
demment des textes suivants, empruntés à 
Raban Maur, à l'anonyme de Clairvaux, 
aux Distinctions monastiques, à S.Jérôme et 
à S. Grégoire-le-Grand. 

Voici comment s'expriment ces Pères de 
l'Église etcesauteurs ecclésiastiques: «Aries, 
praelati, ut: A fferte Domino Jilios arictîini{^^.l> 

« Itemaries, praelati qui debent immolari 
pro subditis. Sapientia: Tria sunt quœ bene 
gradiuntur, leo, fortissimns bcstiarum, gal- 
lus succinctus ktnibos, et aries (2). » 

« Aries, quia dux estgregis, significat tam 
principes laicos quam praelatos ecclesia- 
sticos, unde in Daniele legimusper arietem 
fuisse figuratum Darium, regem Persarum. 
Et de hujusmodi arietibus dixit Deus per 
Isaïam, in consolationem primitiva; Eccle- 
sise : Ovine pecus Cedar congrcgabitur tibi, 
arietes NabaiotJi ministrabunt tibi (3). » 

« Arietes dicuntur quilibet boni praelati ; 
de quolibet est illud psalmistae: Montes exul- 
taverunt ut arietes ("^). » 

« Per arietem prasdicatio, quae agnos bono 
Pastori générât. » {Hieronym., Epist. 149, 
no 6.) 

« Omnes Dominici gregis arietes cum 
animarum lucris apparebunt, qui sanctis 
suis prc'edicationibus Deo post se subditum 
gregem trahunt. » (S. Gregor. Magn., Ho- 
tnil. XXVII in Matth.) 

S. Léon IX, parlant des églises d'Afrique, 
dit : « Quondam innumerabilis grex Domi- 



1. Raban. Maur. — Spicil. Sol., t. III, p. 25. 

2. Proveib. X.XX, 31. — Spidl. Soi., t. III, p. 25. 

3. Isai., LX, 7. — Spicil. Sol., t. III, p. 25. 

4. Psalm. ex II 1,4. 



ni sub numerosis arietibus exultabat alta 
pace. » (Harduin., Concil., t. VI, p. 950.) 

L'Église romaine, à la seconde lamenta- 
tion des ténèbres du jeudi saint, s'est appro- 
prié ce texte de Jérémie, qui montre les 
princes de Sion comme des béliers errants : 
«Etegressus est a filiaSion omnis décor ejus: 
facti sunt principes ejus velut arietes non 
invenientes pascua et abierunt absque forti- 
tudine ante faciem subsequentis. Recordata 

est Jérusalem dierum afflictionis suae 

cum caderet populus ejus in manu hostili 
et non esset auxiliator. Deposita est ve- 
hementer, non habens consolatorem : vide. 
Domine, afflictionem meam quoniam erectus 
est inimicus (i). » 

J'ai multiplié à dessein ces citations, 
malgré leur longueur, parce qu'elles sont 
essentielles à la confirmation de la thèse 
que je soutiens. Leur développement consi- 
dérable, dont je ne me dissimule pas l'ari- 
dité, m'a interdit nécessairement tout com- 
mentaire. D'ailleurs, les textes s'interprètent 
d'eux-mêmes et la pensée qui s'en dégage 
est des plus claires et des moins discutables. 

IX. 

LE bélier, par cela seul qu'il représente un 
chef, signifie aussi l'abbé, qui est vrai- 
mentprélat dansson monastère. Thierry d'A- 
polda et après lui le Père Lacordaire (chap. 
18), ainsi que les Bollandistes, dans leur /^V^ 
de S. Dominique, rapportent la bulle par 
laquelle Grégoire IX décréta la canonisa- 
tion du fondateur de l'ordre des frères-prê- 
cheurs. L'Église triomphante y est compa- 
rée à un char, traîné par quatre chevaux et 
conduit par leCHRisT. Suivent d'autres chars 
symbolisant les ordres religieux. « Le troi- 
sième char, dit le pape, est venu avec des 
chevaux blancs, c'est-à-dire avec les frères 
des ordres de Cîteaux et de Flore, qui, sem- 

I. Ce texte fait vraiment tableau et explique naturelle- 
ment quelques-unes des crosses d'ivoire; Vennemi s'esl 
drcssi',le bélier s'en est allé sans force, il a été déposé {\vi\i h 
terre) ; le secours ne peut venir que de Dieu, par la vertu 
de sa croix. * 



174 



KctJiie De rart cbrétien. 



blables à des brebis tondues et chargées des 
fruits de la double charité, sont sorties du 
bain de la pénitence, ayant à leur tête 
S. Bernard, ce bélier revêtu d'en haut de 
l'esprit de Dieu, qui les a amenées dans 
l'abondance des vallées couvertes de fro- 
ment. » 



XI. 



X. 



Au moyenâge, l'idéeétait trèsélastiqueet 
on retirait jusqu'aux limites extrêmes. 
Etant doncdonné que le bélier exprimesym- 
boliquement tout chef spirituel et, partant, 
le Christ, les apôtres, le pape, les évêques et 
les abbés, qui, à des titres divers, ont eou- 
verne et gouvernent l'Eglise, avec une juri- 
diction plus ou moins étendue sur tout ou 
partie du troupeau, on en a déduit logique- 
ment que le même animal pouvait aussi figu- 
rer les chefs inférieurs, «les princes deSion», 
comme dit Jérémie. Or, dans un diocèse, 
l'élite du clergé, sa tête en un mot, car là 
est le sénat et le conseil de l'évêque, forme 
le chapitre cathédral. Un proverbe brutal a 
déclaré, presque en axiome, que le mot capi- 
tulum décomposé donne caput muli ; c'est 
peu respectueux, mais les faits se sont sou- 
vent chargés de démontrer l'exactitude de 
ce renversement des lettres. Les chapitres, 
en général, n'ont pas une réputation de dou- 
ceur et de patience, mais bien de résistance 
et parfois d'insubordination. Il est plus noble 
de les comparer à des béliers vigoureux qu'à 
des mulets entêtés. D'ailleurs, ce sont eux- 
mêmes qui ont choisi ce symbole. Douet 
d'Arcq, dans son Catalogice des sceaux des ar- 
chives de l'Empire (x.om& II, p. 581) décrit la 
bulle de plomb dont usait en 12 14 le cha- 
pitre de St-Trophime d'Arles, qui a pour 
exergue:.î..SIGlLLVMCAPITVLI ARE- 
LATENSIS. Dans le champ, cinq têtes de 
bélier sont aboutées de manière à former 
une étoile. Les chanoines brillent donc dans 
le monde surtout par leur/t;;r<? de résis- 
tance. 



DANS l'ordre civil, aux chanoines cor- 
respondent les échevins et les magis- 
trats municipaux. A Lectoure, en 1303, le 
sceau orbiculaire des capitouls portait pour 
emblème ou meuble d'armoiries, un bélier 
passant. (Douet d'Arcq, t. II, p. 350). C'était 
un peu moins pacifique que les agneaux des 
armoiries de Toulouse, de Carcassonne et 
de Rouen. 

XII. 

IL est temps de conclure et de déduire 
l'enseignement qui résulte de cet exa- 
men approfondi, motivé tout à la fois sur les 
monuments figurés et sur les documents 
écrits, en sorte que les uns et les autres 
s'éclairent mutuellement. Les textes ne sont 
donc pas une lettre muette, si l'on peut en 
conclure que les artistes ou s'en sont inspi- 
rés directement, ou du moins ont travaillé 
sous l'empire des idées admises de leur 
temps. De leur côté, les représentations 
graphiques justifient pleinement les textes, 
qui ne peuvent plus être dès lors considérés 
comme de chimériques abstractions ou des 
rêveries restées à l'état idéal. 

Nous assistons au développement gra- 
duel de l'idée symbolique du bélier. Dans le 
principe,c'est-à-dire du second auVI^^ siècle, 
on s'exprime d'une manière brève et con- 
cise. Le moyen âge s'empare du canon 
traditionnel et lui donne plus de corps, mais 
l'idée n'acquiert toute son extension que du 
IXe au XI 11'= siècle, époque privilégiée qui 
offre le symbolisme le plus riche et l'art le 
plus beau. 

Mais le symbole, resté longtemps à 
l'état de germe, ne prend corps qu'à la fin 
de cette longue période ; alors seulement, 
il commence à se traduire aux yeux par des 
signes matériels qui le rendent plus facile- 
ment saisissable. Malheureusement, quand 
l'idée atteignit tout son développement 
naturel, l'art était en retard. 

Voilà pourquoi les crosses qui viennent 



le Sî?mt)olismc Du ôclicv sur lC0 crosses D'itioirc. 



175 



de nous occuper sont d'un éclat incompa- 
rable comme symbolisme, mais d'une exé- 
cution mîdiocre. Et lorsque l'art, arrivé à 
son apogée, aurait pu rivaliseravec la pensée 
qui en était l'âme, il avait échappé aux mains 
pieuses qui le dirigeaient et s'était sécula- 
risé. 

Malgré son état d'imperfection, mais en 
raison du symbolisme qui rembellit,je n'hé- 
site pas à proposer la crosse de l'abbaye 
romaine com me un modèle à suivre de nos 
jours. Non qu'il faille la copier servilement 
jusque dans ses défauts et dans ses mala- 
dresses. Tout en lui laissant quelque peu de 
sa naïveté originale, on peut en faire un 
objet charmant, que je recommande tout 
particulièrement aux soins éclairés et au 
goût vraiment artistique de M. Armand 
Caillât, l'habile orfèvre de Lyon, qui se 
plaît au vieu.x rajeuni. 

Je résume en quelques mots le symbo- 
lisme de cette croise vraiment merveilleuse 
où le bélier prend, à bon droit, une triple 
signification. D'abord, c'est Jésus-Christ, 
vrai pasteur des âmes, chef du troupeau 
qu'il a racheté par son sang et auquel il se 
donne encore chaque jour en nourriture. 
Puis, quand l'Eglise est fondée et que son 
auteur est remonté aux cieux, il la gou- 
verne encore par les ministres de sa parole 
et le bélier représente, une seconde fois, 
l'apôtre à qui une portion de la bergerie a 
été confiée et qui est devenu lui-mîme chef 
d'un troupeau particulier. 

Enfin, lorsque la parole des apôtres eut 
retenti dans le monde entier et créé dans 
l'unité de foi de vastes chrétientés, distinctes 
par les lieux qu'elles habitaient, il se forma 
dans ces mêmes chrétientés d'autres trou- 
peaux, dont la garde fut remise aux évêques. 
Successeurs des apôtres dans leur mission, 
les évêques sont donc les continuateurs de 
l'œuvre du Christ. Quand ils ont à la main 
le bâton pastoral, symbole de leur juridic- 
tion spirituelle, ils doivent considérer dans 
le bélier, sculpté à la hauteur de leurs yeux, 

2^^ LIVRAISON. T. 1. — AVRIL 1883. 



le modèle accompli de leur devoir et de leur 
charge. 

Qu'on me dise maintenant s'il est, dans 
tout le moyen âge, parmi les crosses si 
nombreu-ses qui nous ont été conservées, 
un monument dont le sens mystique soit 
aussi élevé et aussi profond. Qu'on me dise 
encore si jamais objet du culte a mieux été 
approprié à sa destination. C'est pour nous 
une nouvelle occasion d'admirer ce moyen 
âge si productif en œuvres de tout genre 
et qui, pendant plus de trois cents ans, a 
su se maintenir à une telle hauteur que 
nous, ses fils dégénérés, nous sommes sou 
ventimpuissants à le comprendre et presque 
toujours réduits à l'imiter, ne pouvant ni 
l'égaler ni le surpasser. 

XIII. 

J'AI montré le typeprimordial, voici main- 
tenant son altération. Le bélier devient 

bouquetin, c'est-à-dire que la force dimi- 
nue ; les pattes, dès le premier choc, faiblis- 
sent ; l'ange consolateur disparaît. Nous 
sommes à la seconde période, celle où l'ar- 
tiste, moins pénétré de son sujet, copie un 
modèle transmis par tradition d'atelier, sans 
chercher à saisir la pensée profonde qui l'a 
inspiré. Il n'en voit plus, pour ainsi dire, 
que le côté matériel ; de là l'amoindrisse- 
ment du symbole et l'amaigrissement de la 
form.e. Le XI^ siècle est passé, le XI I^ 
touche à sa fin, le XI 11^ s'annonce. 

Mgr Barelli a publié en lithographie la 
crosse d'ivoire, dite de S. Félix, p. 5 des 
Shidii archcologici sii la provincia di Conio 
(Côme, 1872). Page 52, il en adonné cette 
description sommaire : «En 161 1, lorsqu'on 
ouvrit l'urne (de granit, placée dans la 
crypte de San-Carpoforo, au-dessus de l'au- 
tel et qui contient le corps de S. Félix), on 
trouva à l'intérieur les restes d'un cadavre, 
avec un petit calice de verre et une crosse 
de bois. Le premier fut laissé à sa place et 
la seconde serait celle que l'on voit actuel- 
lement à la sacristie et qui se décompose en 

6 



176 



iRcouc De r3rt chrétien. 



plusieurs pièces. La volute est en os et fixée 
sur une boule; elle se termine par une tête de 
serpent qui se jette, pour le dévorer, sur un 
cerf placé au milieu et transpercé d'une 
dague. Le cerf est un animal symbolique 
figurant le Christ : on le trouve sculpté en 
mille endroits sur des marbres du moyen 
âge, transpercé par une arme ou attaqué 
par des bêtes féroces. On lit dans Isidore, 
parlant de la crosse des évêques : « Hic 
« baculus ex osse et ligno efficitur, chrystal- 
« lina vel deaurata spherula conjungitur, 
« in supremo capite insignitur, in extre- 
« mo ferro acuitur. » La forme singulière de 
l'objet en démontre l'antiquité, et ses petites 
dimensions, ainsi que le calice de verre, 
font suspecter que l'un et l'autre furent 
mis dans l'urne, postérieurement à la 
mort du saint, comme emblèmes dénotant 
que c'était la tombe d'un évêque. Cependant 
il ne conste pas qu'au temps de S. Félix 
les évêques d'occident se servissent de la 
crosse. > 

Reprenons cette note en détail, afin d'en 
discuter les termes à la lumière de l'archéo- 
logie. Une crosse du IV^giècle, surtout de 
cette forme, serait un monument unique : 
Mgr Barelli a donc raison de douter a priori 
de son authenticité. Le texte de S. Isidore 
qu'il invoque ne prouverait que pour le 
VI"^ siècle, mais, même pour cette date, il 
donnerait un démenti à la forme en volute. 
Que dit-il, en effet ? Que le bâton pastoral 
se compose de trois parties : la pointe, qui 
est en fer ; la hampe, que l'on fait en bois 
ou en os ; la tête, que l'on surajoute et qui 
est une boule ou de cristal ou de métal doré. 
Mgr Barelli est alors entraîné à une autre 
conclusion : Donc, le calice et la crosse ont 
été introduits postérieurement dans le sar- 
cophage pour indiquer les restes d'un 
évêque. Cette simple réflexion achève 
d'ébranler la conviction. A quelle date 
aurait eu lieu cette introduction ? Évidem- 
ment lorsque le corps fut levé de terre et 
mis en honneur dans la crypte, au-dessus 



de l'autel. La date de cette élévation et 
translation doit être recherchée, car elle peut 
fournir un indice archéologique. Je pré- 
sume qu'elle correspond au XI° ou XI I^ 
siècle, époque de l'église actuelle, recon- 
struite pour honorer davantage les saintes 
reliques qu'elle contient. Il faudrait aussi 
ouvrir l'urne de nouveau pour en retirer le 
calice de verre etconstater s'il concorde pour 
la date avec l'époque de S. Félix ou avec 
celle de la crosse ; j'opinerais pour la date 
la plus reculée et ce calice du IV^^ siècle 
serait peut-être pour Côme une bonne for- 
tune archéologique. Mais alors il s'en sui- 
vrait que si le calice peut remonter au temps 
du saint évêque, la crosse, étant bien posté- 
rieure, perd son authenticité. 

Si, au contraire, la crosse et le calice sont 
du même temps, il faut convenir rigoureu- 
sement qu'on s'est trompé lors de l'élévation 
et qu'on a exhumé le corps d'un autreévêque 
et non celui de S. Félix, ce qui n'est pas 
absolument inadmissible. 

Ce n'est pas un cerf, mais un bélier ou 
bouquetin qui est sculpté à l'intérieur de la 
volute; il n'est pas transpercé par une dague 
comme un fauve poursuivi à la chasse, mais 
il porte une croix pattée dont la partie supé- 
rieure est brisée. 

Je crois, autant que mes souvenirs sont 
exacts, que la matière de la crosse, n'est 
pas de \os, mais de l'ivoire : je prie Mgr 
Barelli de vérifier le fait qui a son impor- 
tance. 

La volute est portée sur une tige qui se 
rattache à elle par un nœud et une tigette : 
l'un et l'autre ont été faits au tour et ne doi- 
vent pas remonter au delà du XVI I^ siècle. 
Le nœud est elliptique, placé dans le sens 
de la longueur et la tigette est découpée 
d'une manière assez originale d'espèces de 
fusées superposées à plat. Je n'attache au- 
cune importance à cette partie. Cette addi- 
tion n'a pu être faite qu'au moment où la 
crosse fut soustraite de la tombe en i6i i, et 
si on l'allongea, ce fut uniquement pour lui 



le sgmboUsme Du bélier sur les crosses O'itioire. 



177 



faire un support qu'on jugeait digne d'elle 
ou pour la présenter plus convenablement 
aux fidèles. 

Je passe maintenant à l'examen de la 
volute, tel que je l'ai consigné en 1879 dans 
mes notes que complète le dessin, fort exact, 
de M. Nodet. Ce dessin est demi-grandeur 
de l'orifïinal. 




Crosse d'ivoire, dans l'église de San-Carpoforo, 
à Côme (Lombardie). XII"^^ siècle. 

La volute est en ivoire. Une tête de ser- 
pent à cornes (céraste) la termine : le reptile 
se détourne pour mordre l'animal qu'il atta- 
que à la croupe. Le bélier, ou mieux le bou- 
quetin sauvage, ce qu'indiquent ses cornes 
presque droites, csi passant, comme on dit 
en blason ; le sabot est épais comme celui 
du ruminant, quoique le sculpteur n'ait cer- 
tainement pas songé à en faire un animal 
hybride, mais l'histoire naturelle était alors 
singulièrement traitée par suite d'observa- 
tions trop supei'ficielles. Les jambes de de- 
vant s'infléchissent, car la blessure faite par 
l'adversaire redoutable semble meurtrière. 
Comme on le voit pour l'agneau divin, la 
croix se dresse derrière le bélier et une de 
ses pattes s'y appuie presque, comme pour 
la soutenir. La hampe est droite, ainsi qu'aux 
croix de procession : elle est surmontée 



d'une croix pattée, dont il ne reste plus que 
la branche inférieure, mais qu'il est facile de 
reconstituer par la pensée. La tête se re- 
dresse fièrement : on y sent l'énergie qui 
lutte contre une mort prochaine. A hauteur 
de la tête, un feuillage forme raccord avec 
le sujet découpé à jour et l'empêche de se 
briser : un autre feuillage, au-dessous du 
dragon, relie la courbe à la base du crosse- 
ron, qui s'élargit sensiblement pour plus de 
solidité et afin de mieux s'harmoniser avec 
le nœud. 

L'exécution est grossière et, ce qui n'est 
pas gracieux à l'œil, la tablette d'ivoire, 
ainsi repercée et découpée, reste plate, au 
lieu de s'arrondir : de larges chanfreins lui 
donnent l'aspect du pan coupé. J'ai observé 
en plusieurs endroits des traces de peinture 
et de dorure, qui avivaient la surface blanche. 
Trois cassures témoignent de la fragilité 
de la matière : une ne semble pas avoir eu 
de conséquence, mais les deux autres ont 
nécessité une ligature et des chevilles. A 
l'extérieur, six trous, que l'on a inutilement 
remplis de chevilles, font songer à une crête 
ou armature en métal, dont on trouve des 
spécimens au haut moyen âge. 

Le sujet ressort naturellement de la com- 
paraison de la crosse lombarde avec celles 
que j'ai décrites précédemment : le bélier 
divin est poursuivi par le dragon infernal. 
« Le symbolisme, dit M. Darcel, que la 
crosse figure, est en général le combat du 
bien contre le mal. C'est la volute même de 
la crosse qui, terminée le plus souvent par 
une tête de dragon, est chargée de repré- 
senter le génie du mal ou Satan. C'est le 
sujet qui occupe le centre de la volute qui 
représente le principe contraire. Tantôt ce 
principe est exprimé par une simple croix 
qui s'enfonce dans la gueule du dragon, et 
cette forme semble la plus ancienne ; tantôt 
c'est le bélier armé de la croix, qui combat 
lui-même le monstre, comme sur la crosse 
en ivoire, que INL Carrand attribue à la 
Suisse italienne et au XI II^ siècle. Nous 



178 



ïRctiue De l'Srt cbcétien. 



avons rencontré partout de ces crosses. A 
Manchester, on les attribue à l'Irlande, à 
Vienne on les croit allemandes (') et tout 
ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles sont 
fort barbares et probablement de l'époque 
romane. » (Gazette des Beaux Arts, t. IX, 

P- 294)- 

Quelle que soit l'origine première, le lieu 
de fabrication, restreint plus particulière- 
ment à la Suisse et à l'Allemagne, peut 
s'étendre, comme le conjecturait M. Car- 
rand, au nord de l'Italie. La crosse de Côme 
serait donc un produit indigène et non exo- 
tique. La date est partout la même: la vogue 
a pu durer deux ou trois siècles, mais jamais 
\i'poque romane n'a été dépassée nulle part, 
au témoisrnao-e de M. Darcel, dont la com- 
pétence est incontestable parce qu'il a beau- 
coup vu. Pour Côme, j'ai inscrit sur mes 
notes : « XI^ siècle avancé; » je dirais main- 
tenant, en raisonnant, plutôt XI I*^. Il faut 
donc que Mgr BarelH, qui représente si 
dignement la science ecclésiologique, en 
prenne bravement son parti et cesse d'attri- 
buer à S. Félix (-) une crosse qui lui est 
postérieure de huit siècles. 

XIV. 

LA cathédrale de Vannes possède une 
crosse en ivoire qui a été longtemps at- 
tribuée à un évoque de ce siège, qui vivait 
au Ve siècle, S. Paterne. M. Le Mené, qui la 
donne en photographie dans le Bulletin de 
la Société polyDiathiqne du. Morbihan, année 
1879, p. 218, la dit du XI I^ siècle. Le su- 
jet est peut-être plus ancien, quoique le 
nœud aplati soit même postérieur à cette 

1. « Peut-être faut-il rapporter à la même époque, 
XII' siècle, une crosse d'ivoire fort simple, et représentant 
un agneau clans sa volute, qui appartient à la collection 
de M. Bazilewski. Cependant, ces crosses, assez commu- 
nes en Allemagne ainsi qu'en Italie, d'où celle-ci a été 
rapportée, nous laissent fort incertain, plusieurs d'entre 
elles étant chargées d'inscriptions dorées qui sont certaine- 
ment du XIII' siècle et même du XIV". » 

(Gazette des Beaux Arts, t. XIX, p. 295). 

2. « S. Félix, premier évêque de Côme, contemporain 
et ami de S. Ambroise (360), habita près de San-Carpoforo, 
qui fut la première église bàtic sur les ruines d'un temple 
païen. » {Riv. arcli. delta prov. di Coino, 18S0, y>. 5). 



époque. La douille est cylindrique et moulu- 
rée de cercles toriques peu saillants, à ses 
deux extrémités. Le nœud est aplati, au 
point qu'on dirait presque un disque épais, 
j'admettrais volontiers ici deux pièces de 
rapport d'une date postérieure. La volute, 
taillée à pans, est d'un ivoire différent, s'é- 
largit à la base, où elle est fixée au nœud 
par un clou, et se termine par une tête de 
serpent, appliquée contre la volute, sans 
participer à la scène de l'intérieur. M. Le 
Mené voit, au centre du repli « un animal 
féroce qui s'élance sur une licorne et se 
met à l'écharper, image sensible de la 
lutte du démon contre l'âme ». Est-ce bien 
une licorne ? J'y verrais plutôt un bouque- 
tin, ou, si la corne était tant soit peu recour- 
bée, le bélier symbolique (') ; le cou est 
trop élancé pour un bélier et les jambes sont 
trop grêles, celles de devant se replient 
sous la pression de l'aggresseur. Il est diffi- 
cile de définir la bête féroce, qui a cepen- 
dant quelque chose du lion, à part toutefois 
la crinière qui manque à la tête qui est trop 
petite (-). L'animal a sauté sur sa victime, 
se cramponne fortement à sa croupe, ren- 
verse violemment sa tête en arrière d'un 
coup de grifie et la saigne au cou. 

Peu importe le nom des deux animaux, le 
résultat est le même. Il s'agit d'une victime 
et d'un ravisseur. La victime est nécessaire- 
ment le Christ, s'offrant pour notre rachat, 
et le ravisseur, ce lion dont parle S. Pierre: 
quœrens qiieni devoret, c'est-à-dire le démon 
ou la mort sous une de ses formes rapides 
et violentes. Comme la victime surmonte 
le serpent, celui-ci peut être pris en bonne 
ou mauvaise part. Dans le premier cas, il 
symboliserait la prudence, comme à l'ha- 
bitude, et semblerait dire au pasteur: Soyez 
prudent, veillez sur vous, ne vous laissez 
pas surprendre ; veillez sur votre troupeau, 
afin qu'il ne tombe pas sous la dent du 

1. Élan, antilope? 

2. Peut-être un loup carnassier, ce qu'exprimerait bien sa 
gueule ouverte. 



le sgmDolisme Du UUev sur les crosses D'iuoire. 



179 



loup ravisseur. Dans le second cas, ce serait 
le serpent infernal, rendu impuissant, vaincu 
par la mort même de la victime. 

Au fond, l'idée est la même qu'aux cros- 
ses précédentes: l'immolation d'une victime 
et la rédemption par la mort. 

M. Alfred Ramé dit de cette crosse : « La 
volute, terminée par une tête de dragon, 
renferme un petit ruminant dévoré par un 
fauve. L'exécution est trop imparfaite pour 
qu'il soit possible, sans témérité, de préciser 
les animaux représentés. Le travail est sec 
et anguleux, aucun ornement ne fournit les 
éléments supplémentaires d'appréciation 
pour la détermination d'une date. Tout ce 
que l'on peut dire, c'est que cette crosse est 
antérieure au XI Ile siècle. » {/iev. des Soc. 
sav., 7esér., t. V, p. 414.) 

M. Palustre inclinerait de préférence pour 
le XVe siècle, par ce double motif: le pan 
coupé de la volute et la sécheresse anguleu- 
se du travail. Ce dernier argument a certai- 
nement une grande valeur, cependant il ne 
faudrait pas l'exagérer ; quant au pan cou- 
pé, il se rencontre très anciennement et spé- 
cifie autant l'époque romane que l'ère ogi- 
vale. 

Je crois, tout considéré, que l'idée-mère 
de la composition appartient en propre aux 
XI^ et XI I^ siècles et ne se retrouve 
plus postérieurement; c'est un élément es- 
sentiel dont il faut absolument tenir compte 
dans la fixation rigoureuse de la date. 



Le mode de travail, au contraire, peut se 
considérer comme personnel à l'auteur, qui 
n'aurait pas adopté tout à fait les errements 
de son époque. Resterait à rechercher si cette 
sécheresse de forme ne se verrait pas ail- 
leurs et si l'on ne rencontrerait pas quelque 
part un analogue sur lequel il y aurait moins 
matière à hésitation. 

La crosse de Vannes a presque son simi- 
laire danscelle du prince .Soi tikoff, publiée par 
le P.Martin, t. W àç.?, Mélanges d archéologie, 
p. 207. Le serpent infernal, qui termine la 
volute, se précipite sur une licorne (') dont 
les jambes de devant se replient, comme si 
elle succombait et qui saisit delà bouche une 
croix tréflée. La scène se passe dans un bois, 
représenté par deu.x arbres. On pourrait, 
malgré une certaine sécheresse, y voir une 
œuvre du XI I^ siècle avancé ; quant à l'idée 
qui a fourni le motif iconographique, elle est 
toujours la même : aggression du fort et ra- 
pace, oppression du faible et innocent, ce qui 
met symboliquement en regard le démon 
et le Christ et, par extension, le pasteur 
qui donne sa vie pour son troupeau. 

X. Barbier de Montault, 
Prélat de la Maison de Sa Sainteté. 



I. Je ne crois pas à la licorne, mais au bouquetin ou 
jeune chevreau, dont saint Méliton, appuyé sur un passage 
du Cantique des Cantiques, (II, 9) a fait un symbole du 
Christ : «.< Hinnulus, Christus : Similis est dilectus 
meus hinnulo capreœ. » Spicikg. Solesm., t. III, p. 69). 




1 

r 






ll^'©EEi^'©El^^©<©[E^^^K©BB^^©®EO^^î)^EO^^ 



A 






(XovCotrtvixt ïi'ÉljanficUairE en ttiotre sculpté. 



(eCsltseSte''CCrot;i;,ûe©aniiat,HUtcr.)— »)iii°»i«ic. 



?* 





I de rares églises peu- 
vent se féliciter d'avoir 
conservé quelques-unes 
des œuvres d'art qui at- 
testent l'ancienne riches- 
se de trésors aujourd'hui 
dispersés, l'église Sainte- 
Croix de Gannat est 
bien de ce nombre. 

Il y a, en effet, bien peu d'églises en 
France où le voyageur puisse étudier soit 
un trésor complet et toujours intéressant, 
soit d'anciens manuscrits où l'art du calligra- 
phe a bien souvent, comme celui de l'enlu- 
mineur, atteint, sinon son apogée, au moins 
un haut degré de perfection. 

Mais aussi il arrive, et c'est le cas pour 
l'objet qui nous occupe aujourd'hui, que l'on 
songe à peine, surtout si les instants sont 
comptés, à s'occuper du texte, parce que les 
yeux demeurent fixés sur une couverture, 
dernier vestige d'un monument plus an- 
cien. 

A Gannat il est impossible de ne pas con- 
sacrer quelques heures à l'étude d'un ivoire 
carolingien qui décore le plat supérieur d'un 
évangéliaire appartenant à l'église Sainte- 
Croix. Cet évangéliaire est conservé au pres- 
bytère par raison de sûreté, sans doute, afin 
qu'il soit à l'abri de tout dommage, et nous 
adressons nos publics et sincères remercie- 
ments au vénérable curé de Sainte-Croix 
qui, avec une parfaite amabilité, a bien voulu 
nous confier ce précieu.x objet pour en faire 
exécuter la photographie (i)- 

I. Cet objet a déjà été reproduit, avec tous les soins 
désirables, dans les Mélanges archéologiques des PP. 
Cahier et Martin et ailleurs. Nous avons toutefois cru utile 
de l'éditer à nouveau pour faciliter l'intelligence du 
texte. • — Il est du reste d'une importance telle, que nos 
lecteurs nous sauront gré d'en avoir fait faire une phototy- 
pie. ( Xûle de la Rédaction). 



Incrusté dans une plaque en bois recou- 
verte de velours grenat et maintenu par 
des lames d'argent clouées avec un mauvais 
goût regrettable, cet ivoire représente 
des scènes de la Passion divisées en trois 
parties distinctes que nous allons étudier 
séparément. 



I. 



a^ort ou ۔)n.st. 



^I^ÉSUSala tête ceinte du nimbe, quatre 
f«SE(i '^^o'-'s ^^ fixent à la croix à titiilus; ses 
^^^ pieds reposent sur un snppedanétini 
triangulaire; ses bras, principalement le droit, 
sont presque horizontaux; sa tête légère- 
ment penchée sur l'épaule, incline un peu à 
droite ; au-dessus des hanches est nouée 
une écharpe plissée de droite à gauche et 
tombant aux genoux. 

A chaque écoinçon supérieur est un mé- 
daillon rond : celui de droite renfermant le 
buste couronné du soleil, celui de fauche 
contenant le buste de la lune, croissant en 
tête et torche (ou flambeau) en main. 
Tous deux regardent la croix, au-dessus 
de la traverse de laquelle volent quatre 
anges vêtus et les mains étendues comme 
s'ils voulaient saisir le Fils de Dieu, tandis 
qu'autour de la partie inférieure s enroule 
le serpent. 

A droite, au pied de la croix, se tient le 
soldat dont la lance vient de percer le côté 
de Notre-Seigneur. Un peu au-dessus, com- 
me à un second plan, l'Église, vêtue de longs 
vêtements (qu'à l'exception des soldats, 
portent tous les personnages de cette scène) 
reçoit dans un vase, où l'on peut reconnaître 
le calice et qu'elle tient à deux mains, le sang 
qui tombe à flots de la blessure. 

Derrière l'Eglise une femme nimbée, qui 
doit être la sainte Vierge, étend vers le 



ŒI^VM^ ID0, Ji"^']Pt^ <aj^l^ê^SlL<^_Il 



PI. IV. 




IVOIRE SCULPTÉ. COUVERTURE D' ÉVANGÉLIAIRE. 

, Eglise S'."-' Croix, à Gannat (Allier). 



Phototypie par Rommler rf- Jouas, Dresde, 



Couverture D'étîançjéliaire en itjoire sculpté. 



i8i 



Christ les deux mains avec un air de pro- 
fonde tristesse. 

A l'opposé, c'est-à-dire à gauche de la 
croix, le second soldat tend vers Jésus 
expirant l'éponge placée au bout d'un ro- 
seau, tandis qu'en face de l'Église, la Syna- 
gogue, la figure en partie voilée, une bannière 
à trois flammes à la main, jette vers elle 
un dernier regard et s'éloigne du Calvaire : 
elle renconter la Nouvelle Loi qui s'approche 
tenant le livre du Nouveau Testament. 

Dans un long mémoire qui dénote une 
connaissance profonde des Livres Saints et 
des écrits des Pères des Églises grecque 
et latine, bien plus qu'il ne laisse entrevoir 
la vérité archéologique, le Père Cahier, 
dont tous les archéologues chrétiens re- 
grettent la mort récente, a parlé de l'ivoire 
de Gannat sous la dénomination: «Ivoire de 
la collection Carrand. )> Or cet ivoire n'a 
jamais figuré dans cette collection qui n'en 
possède qu'un simple moulage à l'aide du- 
quel le Père Cahier a pu en donner un 
dessin et en ébaucher une description fort 
incomplète qui n'est, d'ailleurs, qu'un simple 
incident au cours du mémoire que nous 
venons d'apprécier et dans lequel il est re- 
grettable de rencontrer des erreurs maté- 
rielles. 

C'est ainsi que le savant Père Jésuite dit 
que l'ivoire de la collection Carrand (de 
Gannat) conserve « un reste des traits qui 
coupaient le nimbe du Christ; mais que cet 
ivoire est trop fruste pour les avoir conser- 
vés en entier (') ». 

Oue le moulasse soit fruste ou soit une 
reproduction plus ou moins fidèle, c'est sans 
importance ; mais, si au lieu d'étudier un 
plâtre le P. Cahier eût étudié l'ivoire lui- 
même, il se fût persuadé facilement qu'il n'est 
nullement fruste et que le nimbe s'y dégage 
fort visible, puisqu'il apparaît incontestable 
sur notre photographie(-). Et puisqu'il en re- 
connaît l'existence dans son texte, pourquoi 
le P. Cahier l'a-t-il complètement supprimé 
dans le dessin qui accompagne sa monogra- 

l.Mt'langesiP Archéolo«!e : Paris, Poussiclgue., T. 1 1, p. 47. 

2. De même il est parfaitement accusé sur un moulage 
en plâtre du Musée archéologique de Moulins où nous 
l'avons très bien vu. 



phie (')? Quelque distance qui nous sépare 
de la penséede faire un procès à sa mémoire, 
nous sommes bien obligé de nous demander 
la raison d'un pareil écart entre le texte et 
la reproduction graphique. 

Puisque nous parlons du nimbe nous 
ferons, à son sujet, une simple remarque : 
c'est que l'usage d'en entourer la tête de 
Notre-Seigneur en croix est antérieur au 
IX«= siècle et que M. l'abbé Auber n'a 
pas, sur ce point, parfaitement défini sa 
pensée; il semble dire (-) qu'il n'apparaît pas 
à cette époque et nous pouvons citer plu- 
sieurs exemples du contraire. Ainsi sur une 
croix du Vatican, du VI^ siècle, le nimbe 
existe (3) ; il existe sur différents objets du 
trésor de la Basilique royale de Monza, 
notamment au revers du reliquaire de la 
dent de S. Jean Baptiste (VHJe siècle) et 
sur une croix pectorale (VI^ siècle). Une 
enluminure d'une bible syriaque du VI^ 
siècle (4) nous le montre également, et, 
s'il nous fallait énumérer tous les monuments 
de cette période sur lesquels on peut voir 
cette auréole, la liste en serait interminable. 

L'usage de placer le croissant sur la tête 
de la lune à la gauche de Notre-Seigneur 
mourant, ne caractérise pas essentiellement 
l'iconographie carolingienne. Le croissant 
se rencontre encore au XI^ siècle sur une 
couverture en ivoire dont parle INL Gri- 
moard de Saint-Laurent (5) et qui n'est pro- 
bablement pas un fait isolé à cette époque ; 
mais nous n'avons pas à nous en occuper ici, 
puisqu'elle est postérieure à 1 âge de l'ivoire de 
Gannat et qu'il n'entre pas dans notre plan de 
développer l'iconographie artistique du crois- 
sant. 

La torche (ou flambeau) n'est pas ici dé- 
placée dans la main de la lune personnifiée ; 
elle a un sens mystique qui se saisit aisément 
et, d'ailleurs, est conforme à divers textes. 
Au moment de la mort de Notre-Seigneur, 
la terre se couvrit de ténèbres ; or la lune 

\. Mélanges (t Archéologie : ubisup.pl. VII. 

2. Histoire du symbolisme, T. II, p. 441. 

3. Abbé Manigny : Dict. des antiquités chrétiennes : 
I"-" éd. V" Crucifix. 

4. Rohault de Flcuiy : L'Évangile : études iconogra- 
phiques et archéologiques, T. II, pi. LXXXVII. 

t^. Manuel de l'art chrétien: p. 1S5. 



l82 



IRcuiic De lart cbrcticn. 



étant l'astre qui éclaire la nuit, symbolise 
l'Éolise que les ténèbres ne peuvent envahir 
et qui, de même que cet astre, ne peut périr 
qu'avec le monde. Cette idée est doublement 
exprimée ici, puisque deux attributs : le crois- 
sant et le flambeau caractérisent la lune au 
sujet de laquelle S. Augustin dit : « Lïina 
quam congnieiiter siguificat Ecclesiam, me- 
mini me promisisse consideratiirum.... Luna 
hi allcgoria sig7nficat Ecclesiam, quod ex 
parte spiritual i lucet Ecclesia.... Ergo.... 
lioia intelligitur Ecclesia, qîiod sinun lumen 
non Iiabeat, sed ab unigenito Dci Jilio, qui 
multis locis in sanctis Scriptiiiis allegoria 
sol appel lattis est, ilhistrattir {^). » Ce texte 
explique également pourquoi le soleil est 
toujours, sur les monuments de ce genre, 
placé en face de la lune. 

Au sujet du soldat qui perça le côté de 
Notre-Seigneur et qui se convertit à la foi 
chrétienne, nous ne nous étendrons pas 
longuement ; il subit le martyre et l'Église 
l'honore sous le nom de saint Longin. Le 
P. Cahier lui a consacré une notice intéres- 
sante ; mais il est inutile de la rapporter 
ici (^); la lance dont il se servit est conser- 
vée à Saint-Pierre de Rome : la plaie, en 
forme de losange, qu'elle produisit, mesurait 
quatre-vingt-quinze millimètres dans sa plus 
grande longueur et, en largeur, d'un angle à 
l'autre du losange, quarante-deux millimètres 
d'après un dessin d'un manuscrit du XV^ 
siècle (3), mais il ne faut pas en inférer que 
ces dimensions soient rigoureusement celles 
du fer lui-même qui eût été, dans ce cas, celui 
d'une javeline, tandis que tous les monuments 
représentent Longin armé d'une lance dans 
toute l'acception militaire du mot, et que, sur 
la plupart, il s'en sert à deux mains. La jave- 
line, en effet, étant une arme de trait, com- 
porte une hampe assez courte qui n'eût 
absolument pas atteint la hauteur à laquelle 
se trouvait le côté de Notre-Seigneur en 
croix alors même que, comme sur certains 
monuments, Longin eût été à cheval. Quoi 
qu'il ensoitdes dimensions dufersacré,etqu'il 
appartienne à une arme de hast ou de trait, 

1. Ps. X. 

2. Caractcrislique.'! des saints : T. I , p. 76. 

3. Mgr Barbier de Montault : Revue de fart chrétien. 
l88i,p. 403. 



— nous repoussons cette dernière affectation, 

— c'est une relique précieuse au premier 
chef et on doit savoir un gré particulier à 
Pierre d'Aubusson, si indimiement et si Qfra- 
tuitement calomnié par certains historiens, 
d'en avoir assuré la conservation par le don 
qu'il en fit au Pape InnocentVIII ('). 

Au-dessus du bourreau martyr, l'Église 
recueillant le sang du Sauveur est bien à sa 
place et ne saurait être mieux symbolisée. 
N'est-ce pas là l'emblème vrai de l'Eucharis- 
tie ? N'est-ce pas le sang qui termine et éta- 
blit définitivement le mystère de la Rédemp- 
tion ? L'artiste en fiofurant l'Éaflise au mo- 
ment où l'on peut rigoureusement dire 
qu'elle prit naissance, ne s'est donc point 
écarté de la saine doctrine et s'y est même 
complètement conformé en plaçant au se- 
cond rang la Vierge Mère qui, l'Évangile 
nous l'apprend, n'abandonna pas un instant 
son divin Fils ; la supprimer c'eût été altérer 
la vérité de la scène qu'il s'était donné ou 
avait reçu mission de représenter. 

Toute cette partie de l'ivoire de Gannat 
est rigoureusement orthodoxe et l'iconogra- 
phie en est donc bien d'accord avec les 
textes sacrés et le symbolisme religieux ; 
voyons s'il en est de même de la scène qui 
lui fait vis-à-vis. 

Le seul fait d'avoir parlé de la Sainte Lan- 
ce, nous crée l'obligation de dire quelques 
mots de l'Éponge que le second soldat tendit 
au Christ pour apaiser sa soif, mais en réa- 
lité pour ajouter à ses tortures celle née du 
dégoût d'une boisson répugnante, présentée 
avec le sentiment dérisoire d'un dernier 
outrage. La Basilique royale de Monza 
en conserve un notable morceau que nous 
avons pu voir à l'aise durant notre séjour 
dans cette ville, « où il est, dit Mgr Barbier 
de Montault (-), de la grosseur d'un œuf, 
presque rond, imbibé du sang de Notre- 
Seigneur et renfermé dans une ampoule de 
cristal ». Mais de textes d'inventaires divers 
il semble résulter qu'au XVI I^ siècle l'épon- 
ge n'a jamais été unique et les traces de 



1. Ce renseignement se trouve dans un manuscrit, dit du 
Saint Suaire, conservé h Milan h la bibliothèque où nous 
l'avons copié. 

2. ISulietin monumental, 1Z&2, p. 198. 



Coutierture ti^ctiangéliaire en itioire scuïpté. 



183 



sang que l'on voit sur le fragment de Monza 
inspirent au docte prélat la pensée de cette 
hypothèse qui, pour nous, se confond avec la 
solution exacte : « Qu'il était tout naturel 
qu'avant d'oindre de parfums le corps de 
Notre-Seigneur descendu de la croix, on 
enlevât le sang qui le souillait et dont il 
était entièrement couvert au point de paraî- 
tre rouge, selon certaines traditions ; dans ce 
cas une éponge aurait été très utile, indispen- 
sable même, pour cette lotion dernière et, 
comme on avait déjà sous la main celle qui 
venait de servir au soldat pour répondre au 
cri de soif poussé par le Christ, rien ne 
s'oppose à ce qu'on l'ait, une seconde fois, 
employée à laver et purifier le corps inanimé 
du Sauveur (').» La même Basilique possède 
un fragment du roseau auquel l'éponge fut 
fixée, mais il est de faible dimension puis- 
qu'il n'est guère plus long que le doigt {^). 
Nous n'insisterons pas davantage sur ces 
deux vénérables reliques, elles ont été décri- 
tes et étudiées à fond (3) et les quelques 
éclaircissements que nous venons de donner 
à leur sujet suffisent largement ici. 

Immédiatement au-dessus de ce soldat 
dont le nom nous a été transmis par une 
fresque du X^ siècle qui décore la chapelle de 
Saint-Remy-lez-Varenne (Maine-et-Loire) et 
qui le nomme Stéphaton('^), se trouve la Syna- 
gogue dont le règne vient de prendre fin. 
La situation que lui fait le sacrifice qui s'est 
consommé sur le Calvaire est parfaitement 
définie par M. Grimoiiard de Saint-Lau- 
rent C^) : «A partir du XII« siècle, dit-il, elle 
(l'Église) est habituellement représentée 
en opposition avec la Synagogue dont le 
règne est fini, qui s'en va, est découronnée, 
tombe en défaillance, est frappée de mort. » 

Ces paroles s'appliquent tout aussi bien 
à l'iconographie de la Synagogue antérieure- 
ment au XI I^ siècle, et sont vraies pour 
l'ivoire de Gannat sur lequel on la voit 
s'éloigner en regardant l'Eglise soit à regret, 

1. Bultelin monumental, 1882, p. 200. 

2. Ibid. p. 202. 

3. Le trésor de Monza, étudié en entier et décrit par 
Mgr Barbier de Montault dans le Bulletin monumental 
en 1880-S1-82. 

4. Alidron : Manuel d'iconographie chrétienne, grecque 
et latine, p. i96,note. 

5. Manuel de l'art chrétien, p. 283. 

2^ LITRAISON. T. I. — AVRIL 18&3. 



soit de dépit : son règne est fini ; que lui 
reste-t-il à faire sur le Calvaire? Le sang 
du Christ l'a, comme le dit IM. Gri- 
moiiard de Saint-Laurent, découronnée et 
frappée de mort, le paganisme est renversé, 
l'ancienne loi a cessé d'exister,la Synagogue 
ne peut survivre. L'attitude que lui a donnée 
l'artiste de notre ivoire est celle qui généra- 
lement a été jugée, comme elle l'est en effet, 
la plus vraie et la plus conforme à l'esprit 
du symbolisme ; cette attitude, elle l'a sur 
deux autres ivoires dont nous avons le des- 
sin sous les yeux, celui de Bamberg et celui 
de Metz : ce dernier, dont nous parlerons 
plus longuement, est conservé à la Biblio- 
thèque nationale oîi il porte le n° 9453. La 
bannière qu'elle tient à la main n'est pas, 
toutefois, son caractère essentiel et absolu- 
ment distinctif, puisque, dans certains monu- 
ments, elle se retrouve entre les mains de 
l'Église, notamment dans une lettre ornée 
où il ne peut y avoir le moindre doute que 
ce soit l'Église, dès l'instant que, placée à 
droite de la croix, elle élève vers le Christ 
la main qui tient le calice dans lequel coule 
le sang divin ('), double particularité dont 
l'ivoire de Bamberg nous offre encore 
l'exemple et d'où l'on peut, ce nous semble, 
tirer cette conclusion, que la bannière étant 
un signe de ralliement, convient tout aussi 
bien à l'Église qui prend possession du 
monde, qu'elle convenait à la Synagogue 
devenue maintenant impuissante ; le sang 
du Christ ayant mis fin à son règne, la place 
de la Nouvelle Loi est donc bien au pied de 
la croix en face de l'Église, au pied de cette 
croix qui est labasedu Nouveau Testament, 
la base de l'Évangile dont, personnifiée, elle 
tient le livre à la main et pour la propaga- 
tion duquel le sang continuera de couler 
comme il vient de couler sur le Calvaire. 

Dans cette partie de son travail l'artiste 
s'est donc également conformé aux règles 
alors admises du symbolisme : ces règles, il 
les a complétées en enroulant au pied de la 
croix le serpent qui, dans ce genre de mo- 
numents, caractérise essentiellement l'époque 
carolingienne : « Le serpent infernal, dit 

I. p. Cahier : Xouv. Mélanges : miniatures, émaur. p. 



i84 



îRctJue De r3tt chrétien. 




M. l'abbé Auber, vaincu dans ses atta- 
ques et ses aspirations contre le peuple 
racheté, rampe ordinairement au pied de la 
croix, relevant en efforts superflus sa tête 

impuissante Au pied de la croix qui, 

depuis trois siècles au moins, reste perma- 
nente sur l'autel en dehors du saint sacrifice, 
on a souvent placé un agneau ou un cerf, 
ennemi du serpent, ou le serpent lui-même 
se tordant de rage sous les influences du sang 
divin qui ruine son empire. » Mais dans ce 
texte, M. l'abbé Auber, qui s'occupe ex- 
clusivement de symbolisme, est incomplet, 
comme presque toujours, en ce qui touche 
aux dates extrêmes des représentations ico- 
nographiques. 

II. — iRcsurrcction ocs e@ort0. 

'E chaque coté de la croix se trouve 
un tombeau de forme identique à 
celui qui lui fait face : il se compose 
de deux colonnes romanes qui supportent une 
toiture au-dessus de laquelle s'élève une cou- 
pole ajourée à son pourtour d'ouvertures 
rectangulaires : couronnée par une boule, 
elle est, comme la toiture inférieure,couverte 
d'imbrications. 

A l'intérieur de chaque tombeau on dis- 
tingue, entre les deux colonnes, le sarco- 
phage d'oîi se lèvent deux morts qui tendent 
les mains vers la croix. 

La base de ces deux édicules est sur le 
même plan que les deux soldats placés im- 
médiatement entre eux et le pied de la 
croix. 

Cette scène est celle de la Résurrection 
des morts, c'est la reproduction matérielle 
du texte même de l'Evangile : « Les sépul- 
cres s'ouvrirent et plusieurs corps de saints 
qui étaient endormis se levèrent (■). » 

Lorsqu'elle a été représentée, cette scène 
a souvent varié, il semble même qu'à certai- 
nes époques les artistes se soient fait un jeu 
de lui donner plus d'ampleur que n'en com- 
porte la lettre du texte sacré et même de 
s'inspirer des textes apocryphes qui racon- 
tent, avec une imagination charmante, il faut 
le reconnaître, la descente de Jésus aux 

I. Rohault de Fleury : L Evangile : études arch. et 
iconog. T. II, ch. CLV, verset 2. 



enfers. Un colloque où le prince des ténè- 
bres reproche à Satan d'avoir laissé des 
morts sortir de l'infernal empire (') a, au 
XII le siècle, inspiré à un émailleur de Limo- 
ges la curieuse idée de figurer une lutte de 
l'enfer contre Jésus. 

Notre-Seigneur, la tête ceinte du nimbe 
crucifère, est vêtu d'une robe verte sur la- 
quelle flotte un manteau bleu plissé de blanc. 
A la main il tient la croix : il veut délivrer 
un juste qui est à ses pieds et allonge les 
mains vers lui ; mais la puissance des ténè- 
bres ne veut pas le lui céder et un démon le 
retient par une jambe tandis que d'autres le 
saisissent en diverses parties du corps (2). 

Cette fantaisie iconographique se trouve 
sur une châsse qui appartient à l'église de 
Nantouillet (Seine-et-Marne), nous n'en 
avons parlé qu'à raison de l'originalité de la 
conception qui a visiblement matérialisé le 
passage du texte apocryphe. 

III. — OiGitc tic0 saintes femmes au 
tombeau. 



j^pr^E tombeau, placé sur le côté gauche, 
a la forme d'une église qui prend 
jour à la naissance de la toiture, 
couverte d'imbrications, par une série de 
baies rectangulaires. Deux coupoles rondes 
ajourées,coiffées chacune d'une boule et cou- 
vertes comme le vaisseau, le surmontent ; 
l'entrée de l'édifice est en avant, sous un 
fronton triane^ulaire dont l'ornementation est 
celle des autres parties du monument, qui 
est ouvert, et à l'intérieur duquel on croit 
voir soit une pierre, soit un linge : mais plus 
probablement une pierre. 

L'ange nimbé est assis en avant du tom- 
beau, il en montre l'intérieur aux saintes 
femmes, vêtues de longs vêtements. Elles 
viennent, la tête veuve du nimbe, mais voi 
lée, et tiennent à la main les vases où sont 
renfermés les parfums avec lesquels elles 
se proposaient d'eniljaumcr le corps du 
Christ. 

Cette scène est la dernière cjui décore 

1. V>\\.v[\ç.\. : Les Évans^iles apocryphes, Paris, 1863, fiages 
25S il 268 passim. 

2. Comité d'.'Vrchéologie de Senlis : Comptes rendus et 
Mémoires ; 2' série. T. III, p. 210, texte et planche. 



Couverture D'éuangéUaire en itioire sculpté. 



185 



l'ivoire de Gannat ; mais elle n'en est pas la 
moins intéressante. A combien d'hésitations, 
en effet, n'a-t-elle pas donné lieu de la part 
des artistes qui l'ont traitée? Si l'on suit 
différentes périodes de son iconographie 
on constate facilement des variantes nom- 
breuses et capitales à une même époque. 
Pour le démontrer il nous suffira du simple 
examen de quelques monuments pris au 
hasard du VI^ au VI 1 1^ siècle. 

A cette première époque il semble que les 
artistes ne soient pas parfaitement fixés sur 
certains détails de la forme du tombeau de 
Notre-Seigneur ; mais qu'au contraire l'idée 
de la coupole ait toujours existé dans leur 
esprit. Eneffet sur un ivoire du Vatican ('), le 
.Saint Sépulcre est un édicule soutenu par 
deux colonnes corinthiennes et surmonté 
d'une coupole ajourée de fenêtres cintrées : 
sur une bible syriaque conservée à Florence, 
c'est presque le même type ; mais les propor- 
tions sont moins bien observées et la coupole 
beaucoup plus plate et moins élégante (-). 
Au contraire, sur une mosaïque de Ravenne 
le Saint Sépulcre est rond, orné de colonnes 
et couvert d'une voûte hémisphérique(^). 

Au VI 11^ siècle la forme du Saint Sépul- 
cre se rapproche de celle qu'il affecte sur l'i- 
voire de Gannat: c'est ainsi que nous le mon- 
trent deux ivoires de Munich (^). L'étudiant 
postérieurement à cette dernière époque, nous 
serions encore en présence d'autres variantes, 
mais ce travail serait sans utilité; mieux vaut 
donc nous arrêtera l'époque même de l'objet 
dont nous avons entrepris la monographie. 

En ce qui touche à la forme du tombeau, 
nous concluons donc que dès le VI*^ siècle se 
dégage, comme nous l'avons déjà dit, l'idée 
assez nettement exprimée de la coupole ou 
plus exactement de son principe, idée qui 
s'accentue davantage à mesure cjue marchent 
les siècles, à ce point (ju'au VI 1 1*-" siècle, sur 
l'ivoire deGannat,elle est prodiguée, puisque 
leSaintSépulcreenpossède deux pour sa part 

1. Rohault de Fleury, loc. cit. T. II, pi. XCII. 

2. Ubisup. pi. XCII I. 

3. Ki)hault de Flciiiy, ulji bup. pi. .\CIII. 

4. Ubi sup. pi. XCIV. 



et qu'il y en a une à chacun des tombeaux d'où 
se lèvent les morts. La forme a donc varié ; 
mais d'après les monuments que nous avons 
cités et qui sont pris à bonne source, la cou- 
pole a été généralement représentée. 

Il nous reste à nous occuper du groupe des 
saintes femmes, groupe dont la reproduction 
est, en quelque sorte.l'indicationdedeux éco- 
les distinctes à des époques également dis- 
tinctes. 

AuVI« siècle elles sontau nombrede deux 
et en général ne sont pas nimbées; c'est ainsi 
qu'elles apparaissent sur l'ivoire du Vatican 
déjà cité (■) à la même époque; sur la I)ible 
syriaque de Florence, elles sont également 
au nombre de deux, mais il y en a une qui 
porte le nimbe (2) ; et sur la mosaïque de Ra- 
venne le nombre est le même, mais le nimbe 
fait complètement délaut (3). 

Au VI 11*= siècle on commence à les ren- 
contrer au nombre de trois ; mais toujours 
sans nimbe : c'est le type de l'ivoire de Mu- 
nich ('+), c'est la type de l'ivoire de Bamberg 
et de celui du roi de Bavière (5) ; c'est éga- 
lement celui de l'ivoire de Gannat. 

D'où nous concluons, en ce qui touche au 
nimbe, qu'antérieurement au VI 1 1« siècle on 
en a fait, pour les saintes femmes, de rares et 
timides essais auxquels le plus souvent on a 
renoncé; tandis que le nombre de ces pieuses 
personnes se serait trouvé presque invaria- 
blement fixé à deux jusqu'au VI IL siècle, 
époque à laquelle on s'est décidé à faire figu- 
rer la troisième. 

Enfin, de l'absence complètedu nimbe etde 
la présence des trois saintes femmes sur 
l'ivoire de Gannat, nous concluons, en le 
comparant à ses similaires duVIII^ siècle, 
que c'est cette date qu'il convient de lui 



assigner. 



G. C.\LLIKR, 

Inspecteur de la Si= franc, d archéologie. 



1. Ubi sup. pi. XCII. 

2. Ubi bup.pl. XCIII. 

3. Rohault de Flcuiy : loc.cit. pi. XCIII. 

4. Ubi sup. pi. XCI\'. 

5. P. Cahier ; Mdiunj^es (t archéologie, T. 1 1, pi. 1 1. 




jT^otcs pour la statistique arcbcolo^ 



giquc Du Département Pc la Qgatne. 




[E département de la Marne est connu 
comme l'un de ceux qui renferment le 
plus de monuments intéressants au 
^ point de vue archéologique, et ce- 

pendant la statistique de ces richesses n'a pas 
encore été entreprise. Nous voudrions stimuler 
le zèle des érudits locaux, en leur indiquant la 
voie dans laquelle il y aurait tant de précieux 
renseignements à recueillir, et en tentant un essai 
pour quatre des cantons, trois de l'arrondissement 
de Châlons et un de celui de Reims. 

Au point de vue de l'archéologie dite pré- 
historique, ou gallo-romaine, ou mérovingienne, 
nul n'ignore les véritables trésors mis au jour 
par les fouilles de MM. de Baye, Moret, Fourdri- 
gnier et de nous-même. On y connaît plusieurs 
« pierres fîtes » ou « menhirs », un certain nom- 
brede titmuH.'Les voies romaines s'y reconnaissent 
assez facilement, et Reims possède les deux prin- 
cipaux monuments de cette époque : l'arc de Mars 
et le tombeau de Jovin ; on y recueille souvent 
dans les fouilles, motivées par le creusement de 
fondations, des objets romains. 

De la période carolingienne datent notam- 
ment l'église de Binson que S. Exe. l'archevêque 
de Reims vient de faire réparer avec un soin 
remarquable, et un retranchement en terre,très 
complet, dit château de Charlemagne, dans le 
bois d'Haulzy (arrondissement de Ste-Méne- 
hould), datant de la fin du X<^ siècle. 

L'époque romane est particulièrement riche et 
nous n'entreprendrons pas ici un dénombrement 
même sommaire. Mais d'ordinaire la transition 
apparaît dans toutes les églises romanes. Il est 
bon de remarquer la quantité de clochers carrés 
à ouvertures romanes géminées qui sont repro- 
duits presque tous sur le même modèle dans un 
grand nombre de villages des deux diocèses de 
Reims et de Châlons. Peu d'églises relativement 
appartiennent exclusivement au style ogival 
primaire, et la période postérieure à la guerre 
de cent ans , qui se fit cruellemment sen- 
tir en Champagne, est largement représen- 
tée. 

Le renaissance a laissé quelques beaux édi- 
fices religieux. 

Des nombreuses maisons fortes qui existaient 
au XV^ siècle encore dans ces contrées, il est 
resté peu de traces ; des châteaux ont générale- 
ment remplacé ces anciennes places. Plusieurs 
méritent l'attention et ont d'ailleurs été gravés. 



Peu de vestiges des anciennes fortifications des 
villes, mais plusieurs villages de la frontière, vers 
l'Empire, ont conservé leurs enceintes en terre, 
élevées pendant la Ligue. 

Quelques maisons anciennes se voient à Châ- 
lons et à Reims,OLi il faut entre autres signaler la 
fameuse maison dite des Musiciens. 

Les restes des nombreux monastères du dépar- 
tement ne datent pas d'au-delà du XVII* 
siècle. 

Peu d'objets d'art comme mobilier dans les 
églises rurales, sinon des retables remarquables 
à Colligny, Fromentière, Mareuil-en-Brie, Hur- 
lus, et de riches carrelages émaillés. En revanche 
on connaît de reste les verrières de Reims, de 
Châlons et d'Epernay. 

Nous le répétons, nous n'avons voulu donner 
que des notes sommaires, tout disposé aies con- 
tinuer, si cette statistique parait digne d'in- 
térêt. 

C'« E. DE Barthélémy. 

I. — Canton De €f)alons=sur=a9arne. 



■s-î 



- « '!, '•S'*'j'<iy95"S><i'-'<î'Ç'S 



AIGNY. — Eglise datant par partie du XIIP 
siècle ; tour carrée, mais aucun détail intéressant. 

COMPERTRIX.— Eglise : chœur soigné, fonts, 
du XlIP siècle, nefs du XIV= siècle, haute flèche res- 
taurée récemment, fragments de vitraux du XVP siè- 
cle, grande verrière moderne. 

Voie romaine de Reims à Bar-sur- Aube. 
CONDÉ-SUR-MARNE.— Eglise : du XIIP 
siècle, chœur et trois nefs ; clocher en pierre à trois 
étages en retrait l'un sur l'autre. 

FAGNIERES. -- Eglise : trois nefs romanes 
avec i)iliers carrés: chœur, transept, clocher rebâtis dans 
le style du XV^ siècle, fonts très curieux du Xn<= siècle: 
grande cuve ronde et haute, carrée à la base. 

Château : moderne, sur l'emplacement d'un châ- 
teau fort. — Au coin du village, vieille croix de bois sur 
un piédestal carré sculpté ; l'une des faces représente la 
résurrection de Lazare. 

COOLUS. — Eglise : transept, chœur du XV' 
siècle; nefs de la renaissance, dont la voûte est soutenue 
par de gros piliers ronds avec beaux chapiteaux poly- 
gonaux ; tour, clocher carré à ouvertures ogivales. 

Château du siècle dernier : l'ancien démoli en 
1723; ses matériaux emijloyés h la reconstruction de 
l'abbaye de Toussaint à Châlons. 

ISSE. — En creusant le canal on a trouvé des va- 
ses gallo-romains. 

Eglise : chteur, nef du XlIP siècle. 
JUVIGNY. — Eglise Notre-Dame : (l'église 
de Saint-Martin détruite): chœur roman percé de 3 fe- 
nêtres en plein cintre, entourées d'une archivolte unique 
reposant sur deux fines colonnettes, très soignées au 
dehors avec cordon de billettes; nefs romanes sauf les 
deux dernières arcades vers le chœur ; chapiteaux soi- 
gnés ; voûtes remaniées au XVP siècle, l'escalier du 



Statistique arcSéologique Du Hcpart, De la 9@arne. 



187 



clocher est roman, chaque marche soutenue par un 
cintre. Clocher carré à ouvertures ogivales. Portail 
datant de 1777 : chaire provenant de l'abbaye de St- 
Remy de Reims, style Louis XIII. Très bonne restau- 
ration générale en 1873 : orgue provenant du couvent 
des Cordeliers de Châlons. 

Château avec chapelle du XVII" siècle, tapisseries 
remarquables. 

LA VEUVE. — Eglise : chœur percé de 3 fenê- 
tres, une seule nef, portail, le tout roman. C'est l'an- 
cienne chapelle de la communauté des trinitaires, 
l'église de la Madeleine ayant été démolie en 1792. 

LES GRANDES LOGES. — Eglise du 
XIIP et XIV^ siècle, à trois nefs, mais sans aucun ca- 
ractère. 

RECY. — Eglise très intéressante et qui a été 
complètement restaurée avec succès en 1878 : avant- 
chœur roman formant un carré, voûte soutenue par des 
piliers composés de 2 grosses colonnes et trois petites 
sur chaque face avec arcades en plein-cintre. Transept 
roman avec chapiteaux représentant des raisins et des 
feuilles de vigne, chœur percé de 5 grandes fenêtres flam- 
boyantes avec quelques fragments de vitraux du XVIP 
siècle; de chaque côté deux chapelles voûtées romanes : 
dans celle du nord jolie piscine du XIV« siècle ; dans 
celle du sud débris d'un autel en pierre, du XV* siè- 
cle: (il y a aussi une piscine semblable à la précédente, 
et une crédence du XIIP siècle) : trois niches finement 
fouillées ; nefs romanes voûtées depuis la restauration, 
soutenues par dix piliers reliés par des arcades à peine 
ogivales, surmontées de petites fenêtres en plein cintre : 
clocher carré d'un roman pur : dalles de M. d'Origny 
d'Agny, seigneur du lieu (i779),et de Claude Lhote, éga- 
lement seigneur de Recy, et de sa mère (1632). 

Emplacement du château démoli en 1822. 
SAINT- ETIENNE- AU-TEMPLE. — 
Eglise à 3 nefs du XIII'^ siècle, sans valeur archéolo- 
gique ; clocher carré à ouvertures géminées. 

Emplacement de l'ancienne commanderie de Malte. 

SAINT-GIBRIEN.— Eglise : ])etite chapelle 
à une nef bâtie au siècle dernier. Chœur du XIP 
siècle. 

Oratoire de St-Gibrien, bâti dans le style ogival en 

1875- 

SAINT-MARTIN-SUR-LE-PRE. — Eglise: 

petite nef romane : le transept notablement diminué 
dans le X1V« siècle, comme le chœur remanié et res- 
tauré au XV* siècle. 

Emplacement du prieuré de Vinetz transféré du châ- 
teau en 1625 ; la chapelle démolie en 18 19. 

SAINT-MEMMIE. — Eglise : construite en 
1878, dans le style du XIIP siècle, avec porche, flèche 
en pierre : on y voit le tombeau de S. Memmie avec sa 
statue, le représentant debout pour bénir, au-dessus est 
placée la pierre funéraire, curieuse dalle en marbre 
noir du XP siècle, avec l'effigie du saint en relief, très 
mutilée par les cosaques en 18 14 : de chaque côté, les 
tombes de S. Donatien et de S. Domitien, ses compa- 
gnons. 

Il ne reste aucun vestige de l'abbaye de St-Memmie 
sur l'emplacement de laquelle s'élève le petit séminaire. 
— Croix dite de la Maladrerie. 



Fontenoy, maison de plaisance de l'évêché, bâtie 
par les jésuites, rétablie après l'invasion de 1814. 

VRAUX. — Eglise : chœur roman : transept 
rebâti au XIV* siècle, nefs sans caractère, tour carrée 
romane. 

CHALONS-SUR-MARNE. — Cathédrale 
Saint Etienne: grand portail grec rebâti au XVIII'= 
siècle. Portail du transept nord, XI II<= siècle, avec porche 
garni de statuettes et tympan sculpté, surmonté d'un 
pignon ogival à choux ; portail sud reconstruit dans le 
même style en 1850. La tour du nord carrée est ro- 
mane aux deux tiers : l'ogive parait au dernier étage : 
celle du sud est entièrement à ouvertures ogivales. 
Trois nefs voûtées, celle du milieu très élevée, dix tra- 
vées, beau style XIIP siècle : les deux piliers près du 
chœur ont été refaits au XVIIP siècle ; chceur ogival 
et voûte refaite en 1736 ; triforium XIII* siècle. Les 
murs du bas côté viennent d'être reconstruits, en faisant 
disparaître les chapelles qui y avaient été construites 
au XVI* siècle : chapelles ogival rayonnant sur le 
déambulatoire. — Très beaux vitraux du XVI* siècle 
dans la basse nef nord : vitraux modernes dans les cha- 
pelles. Stalles copiées en 1847 sur les anciennes. Orgue 
moderne. Tableau de la consécration de l'église en 
1147, sur bois, du XV* siècle. Notre-Seigneur au jardin 
des oliviers, Notre-Seigneur et la Samaritaine,par Boul- 
logne jeune. Maître-autel à la romaine exécuté en 1686 
sur les dessins de Mansard. Dans le transept nord, un 
bas-relief, XVI* siècle ; nombreuses dalles tombales 
très belles des XIII* et XIV* siècles : plusieurs ont été 
relevées contre le mur. On conserve au trésor quelques 
reliquaires intéressants. 

Notre-Danie-en-Vraux, commencée au milieu 
du XII* siècle ; le chœur, le transept, les chapelles et 
déambulatoire bénis en 1185: trois nefs voûtées, XIII' 
siècle : chapiteaux très remarquables. 

Fenêtres des basses nefs refaites au XIV* siècle : 
neuf belles verrières du XVI* siècle, notamment la 
bataille de saint Jacques et l'Assomption : triforium à 
arcades ogivales le long des nefs et à arcades trilobées 
au chœur : arcature aveugle au rez-de-chaussée du dé- 
ambulatoire ; ces chapelles sont toutes garnies comme 
le haut du chœur de vitraux modernes : dans la cha- 
pelle nord, vitrail du XIL siècle. Galerie en bois trilo- 
bée du XIV* siècle sous la rose de la façade ; orgue mo- 
derne. Dalles à personnage des XIII* et XIV* siècle.s, 
relevées contre le mur : nombreuses dalles à inscrip- 
tions des XVI*, XVII* et XVIII* siècles. Grand portail 
roman à trois entrées : portail sud XIII* siècle, mutilé 
complètement en 1793, il devait représenter l'Assomp- 
tion dans le tympan. Quatre tours carrées romanes et 
ogivales, les deux sur le quai surmontées de deux flè- 
ches, l'une du XIV* siècle dont les plombs sont 
encore revêtus de peintures : l'autre refaite sur le 
même modèle. Extérieur du transept et de l'abside 
richement orné de sculptures. Tout l'édifice a été 
complètement restauré dans le style primitif par MM. 
I.assus et l'abbé Champenois de 1852 à 1870. — Caril- 
lon posé depuis quelques années, autels modernts , 
tableau de l'Assomption par Berthélemy; canons d'autel 
peints par chevalier de la Touche. Sacristie moderne 
dans le style du XV* siècle. Mesures : 67m6o de Ion- 



i88 



iRctiuc De rart chUtitn. 



gueur intérieure, longueur de la nef 20 m.; longueur du 
transept 30 m. ; hauteur sous clef de voûte aom 75; 
hauteur des flèches ôsm^o ;des tours 32m3o. 

Saint-Alpin: Rebfui en 1136 : de cette époque il 
reste la grande nef, les deux grands piliers de 
l'entrée du chœur, la porte centrale du grand portail. — 
lyCS deux autres, XVI"= siècle, et les trois fenêtres acco- 
lées au-dessus ; le bas côté nord et le transept. Le 
chœur entouré d'une grille, le centre de la croix, le 
clocher à lourde tour carrée, la i)etite ])orte sud datent 
du XVI"^ siècle ; les chapelles du bas côté sud avec les 
très belles verrières grisailles, du XVI'= siècle également. 
Pierres tombales curieuses. Tableau du Christ d'Albert 
Durer, deux toiles des frères Bassan : quelques autres 
vieux tableaux. 

Saint-Loup. Reconstruit au XV= siècle et récem- 
ment restauré. Trois nefs, vaste chœur à hautes fenê- 
tres, chapelles le long des bas côtés. Mesures : lon- 
gueur 52 m.; largeur de la nef 8m55 ; des basses nefs 
4m5S ; hauteur des petites voûtes 7m5o. — Tryptique 
très intéressant du XIX^ siècle, représentant l'adora- 
tion des mages avec S. Jean et S. Louis, peints sur les 
volets. Statue en bois de S. Christophe du XV'= siècle ; 
sur un pilier une inscription commémorative d'une 
donation des confréries des cuveux et des vignerons, 
1462. — De chaque côté du maître autel, récent, deux 
retables en pierre : Notre-Dame à laquelle deux vigne- 
rons présentent S. Loup ; la Vierge recevant le corps du 
Christ, XIV'= siècle; chaire en bois, XVIIP siècle ; 
verrières modernes. Plusieurs tableaux anciens dont 
une adoration des bergers.attribué au moins à un élève 
de Rubens, un S. Benoit de F. Ottavien, élève de 
Watteau, une Madeleine aux anges de ^'ouet. 

Belles jnerres tombales à effigie, notamment de Noël 
Didier (1562), N. Cauchon comte de Lhery (1592) : 
nombreux reliquaires des deux derniers siècles. — - 
Mesures : longueur de la nef, 8 m 55 ; des basses-nefs, 
4 m 55 ; hauteur des petites voûtes, 7 m 90. 

Restauration comijlète 1878-1880: portail renais- 
sance ; au-dessus grosse tour carrée. 

Saint Jean ; Nef romane; abside, chœur, double 
transept, XIIP et XIV'= siècle, avec vitraux datant du 
XV'= siècle : chapelle dite des arbalétriers du XV' siè- 
cle : tour du clocher carrée et deux arcades décora- 
tives dans le chœur du XVP siècle : jwrtail, au-dessus 
d'un haut perron du XIIP siècle, porte ogivale avec 
3 fenêtres ogivales dans le tympan : à droite, un édi- 
cule du XV' siècle très orné formant une tribune car- 
rée. — Mesures : longueur 53 m 90 ; largeur de la 
grande nef 6 m 35 ; la basse nef S m 45 ; longueur des 
transepts 29 m 20. — Charpente des combles intacte 
des XIIP et XI V= siècles. — Vitraux modernes, — ta- 
bleaux anciens sans valeur, — ]îierres tombales des 
XIIP" et XIV' siècles. Reliquaire de Ste Hélène avec 
un morceau du Suaire. 

Hôtel-de-ville: 1771, K l'intérieur j^ortraits à 
fresque de divers châlonnais célèbres. Préfecture, 
ancienne intendance, véritable palais entre cour et jardin, 
terminé en i 770. 

Collège du X\'IP siècle ; chapelle très élégante en 
style grec. 

Théâtre bâti en 1771; grand pont de Marne et 



pont Notre-Dame, même date : i)ortes Dauphine et 
Ste-Croix 1770. 

Grand séminaire, ancien couvent des Dames de 
la Congrégation, X\TP siècle. 

Eglise et bâtiment du prieur de Vinetz 
(servant du magasin militaire) 1620. 

Ancien arsenal (prison militaire), même date. 
Des fortifications, il subsiste le bastion d'Aumale et le 
pont couvert de la caisse d'épargne, X^T' siècle. 

Ancien abbaye de Toussaint, servant d'école 
normale, X\T' siècle, avec belles salles voûtées en 
ogive. — Les fossés des anciennes fortifications entou- 
rent encore une partie de la ville. — Promenade du 
Jard, rejjlantée en 1770. 

Voie romaine de Reims à Milan. — On n'a 
pas découvert de sépultures anciennes sur le terri- 
toire de Châlons ni de débris romains. — Quelques mai- 
sons du XVI' siècle : la ])lupart de celles de la rue 
Grande Étape, sont du XVI' siècle, y compris l'ancien 
couvent des Récollets ; maison à tourelle du XVII' 
siècle, rue du Collège 18, et autre, ancien hôtel Papillon 
avec quelques sculptures et cheminée XVI' siècle,trans- 
portée aujourd'hui à la Préfecture. Rue d'Orfeuil atte- 
nante à l'hôtel-de-ville, l'ancien Bureau de Finances 
XVII' siècle,ser\-ant de bibliothèque et musée.Ce musée 
renferme d'assez nombreux objets légués par M. Picot, 
châlonnais, ])as mal de tableaux, etc. — Collection 
princii)alement d'objets de l'âge de la pierre et gallo- 
romain chez M. Nicaise. — Collection de faïences 
chez M. Rivière, greffier du tribunal. — Collection de 
meubles et bijoux du XVIIP siècle chez M. Leconte, 
(nombreuses tabatières à miniatures). 

II. — Canton Ci'(2Bcur|)=sur=CooIc. 

\,- \, \.- V V '.. V 






sS'v'Sj'S'usS'-C'îr-i:- c- c c -; c -: ;- : 

ATHIS. — Eglise St-Remy : transept, chœur, 
tour carrée à ouvertures romanes du XIIL' siècle, trois 
nefs. 

Château du X"VII' siècle, avec de remarqua- 
bles tapisseries du temps : héronnièrc connue depuis le 
XIV' siècle. 

AULNAY-SUR-MARNE.— Eglise St-Re- 
my : bâtie en 1852 dans le style romain, l'anc'enne 
datant du XII'-XIIP siècle. Une abside i)ercée de 5 bel- 
les fenêtres, encadrées d'archivoltes reposant surdes co- 
lonnettes. Clocher carré roman, porche du XII' siècle, 
transept et chapelle sud du XVI' siècle, inscription rap- 
pelant la i)ose de la première pierre, le 26 mars 1568. 

BREUVERY. — Eglise Notre-Dame: chœur 
du XIIP siècle, tour carrée id., trois nefs sans caractère. 

Souterrain creusé dans la craie sous le village. 

BUSSY-LETTREE. — Eglise St-Etienne: 
très intéressante, entièrement romane avec porche : 
chœur, transept, trois nefs, tour carrée : fragments 
de verrières du XVI' siècle. 

CERNON. — Eglise St-Hyppolite du XIV' 
siècle sans caractère. 

Château du X'VII' siècle, remplaçant une 
maison forte. 

CHAMPAGNE. - Eglise brûlée en 1770 et 
non reconstruite. 



Statistique archéologique Uu népart. De ïa ^arne. 



189 



CHAMPIGNEULLES.— Eglise St-Remy: 

chœur, transept voûté, trois nefs à arcades en plein 
cintre espacées sur des piliers carrés et bruts,surmontés 
de petites fenêtres romanes avec têtes humaines aux 
angles, tour carrée, traces d'anciennes peintures à fres- 
que : statue de la Merge et du patron du XV"^ siècle. 
Le portail légèrement en saillie, formé d'une arcade en 
plein cintre avec deux archivoltes soutenues par deux 
colonnettes de chaque côté, une autre arcade rejoi- 
gnant le contrefort, au-dessus une corniche à fleurons 
crucifères. 

Château : du Grand-Ecury, massif carré flanqué 
de quatre tours avec fossés : petite chapelle de St- 
Georges de la renaissance. 

CHENIERS. — Eglise St-Remy : sans ca- 
ractère. 

CHEPPES. — Eglise Saint-Georges: les 3 
nefs romanes ainsi que le portail : chœur du XIII' siè- 
cle remanié au XV siècle ; la tour voûtée ; tour 
carrée. 

"Voie romaine de Reims à Bar-le-Duc 

CHERVILLE. — Chapelle Ste-Barbe, 
sans caractère. 

COUPETS. — Eglise St-Laurent : nef du 
XIII° siècle, chœur reconstruit au XVP siècle: pas 
d'importance. 

ECURY-SUR-COOLE. — Eglise St-Al- 
pin : chœur, transept, nefs romanes : l'extrémité des 
nefs et la voûte sont de la renaissance. Remarquer un 
chapiteau à fers de lance, en forme de fleurs de lys : 
tour carrée surmontée d'une haute flèche. — Souterrain 
sous le village. 

FONTAINE-SUR-COOLE. — Église St- 
Jean-Baptiste : petite, à une nef, entièrement du 
style roman. 

JALONS. —Eglise Sts-Ephrem et Sébas- 
tien : l'une des plus intéressantes du département : 
chœur, nef, transept, porche et colonnettes des XIL et 
XI IL" siècles : la grande nef remaniée considérablement 
au XV^ siècle. Le clocher peut être considéré comme 
le type de ceux qu'on rencontre si souvent dans cette 
région : tour carrée, percée sur chaque fitce de deux 
étages d'ouvertures en plein cintre géminées. Crypte 
de St-Ephrem, petite salle voûtée en berceau, soutenue 
par deux colonnes et deux piliers carrés et éclairé par 
deux oculi. Relique du chef de S. Sébastien reconnue 
en septembre 1468. 

M AIRY. — Eglise St-Léger: cliceur, trois nefs, 
croisée, romans : le portail se compose d'une arcade 
en plein cintre encadrée d'un tore avec archivoltes à 
billettes : arcades des nefs en plein cintre. — Cette 
église vient d'être rebâtie. 

Château moderne. 

MATONGUES. — Eglise Sts-Georges et 
"Vrain : grand mélange d'architectures; nefs romanes 
à arcades en plein cintre en retrait avec colonnettes : 
au-dessus petites fenêtres romanes ; croisée de même 
style ; transeiit du XVL' siècle : voûte du XV"-' siècle ; 
chœur du XVI" siècle. Portail refoit en 1724. Tour 
carrée romane. 

NUISEMENT-SUR-COOLE. — Eglise 



St-Etienne des XII"= et XIII<= siècles, trois nefs, 
mais sans aucun détail intéressant. 

SAINT-MARTIN-AUX-CHAMPS. — 
Eglise St-Martin sans aucun caractère. 

SAINT-PIERRE-AUX-OIES. — Eglise 
St-Pierre, neuve, l'ancienne détruite en 1825. 

SAINT-QUENTIN-SUR-GOOLE.— Egli- 
se St-Quentin, terminée en 1529: beau chœur du 
XV= siècle ; la nef a presque entièrement disparu : une 
verrière donnée en 1577, où figure la donatrice. M""* 
de Pinteville, dame de Vaugency. Château de 
Vaugency, du XVIP siècle; ruine de la chapelle 
d'un [jèlerinage à une fontaine dans le parc. 

SOGNY-AUX-MOULINS. — Eglise St- 
Pierre : chœur, croisée,les trois premières arcades des 
nefs, romans : le reste des nefs et portail du XIIP siè- 
cle; tour carrée romane, ouverte en batière. 

SOUDRON. — Eglise Sts-Pierre et Paul : 
grand chceur; croisée, nefs des Xll' et XIIP siècles, 
entièrement voûtées : une tradition en attribue la cons- 
truction à Thibaut, comte de Champagne ; retable de 
la Passion en pierre du XVI P siècle. 

Tumulus à un kilomètre du village où l'on a trouvé 
de nombreux ossements humains. 

THIBIE. — Eglise de St-Symphorien, 
construite au XII<= siècle par la libéralité d'Etienne, 
archidiacre de Châlons, natif du lieu. Portail à pignon 
soutenu par deux piliers surmontés d'un oculus. Tour 
carrée, restaurée maladroitement, percée à chaque 
face de deux arcatures romanes géminées, séparées par 
des faisceaux de cinq colonnettes à chapiteaux à faces 
humaines, un grand arc encadrant le tout : abside en 
rond point avec neuf fenêtres ogivales, aiguës, étroites, 
ayant 10 m. sur 7 m. 

Trois nefs à ouvertures en plein cintre mesurant 
16 m. de long sur 6 m. pour la nef centrale et 2 m 50 
pour la basse nef : transept de 16 m 50 sur 6 m.; 
voûte en pierre à arcs ogivaux : chapiteaux très variés, 
têtes humaines, raisins, feuillages, etc.; les armes 
royales aux clefs. Dalle funéraire de la famille Domballe 
du XVI L siècle. En résumé cette église très intéres- 
sante, date du XIP siècle et a dû être considérable- 
ment remaniée au XV° siècle : elle est située sur une 
légère élévation. 

TOGNY-AUX-BŒUFS. — Eglise Saint- 
Brice, également sur une butte : chœur, croisée, nefs 
du XIIP siècle. Grand fragment de verrières, même 
époque : tour carrée à ouvertures géminées : bas-relief 
du XVIP siècle commémoratif de l'assassinat de seiJt 
personnes ;i la censé la Borde. 

VATRY. — Eglise St-Laurent : chœur, croi- 
sée du XIIP" siècle sans intérêt, sur une butte. On 
trouvesouvent sur ce territoire des ossements humains 
et des armes. 

VERIGNEUL-SUR-COOLE. — Eglise St- 
Etienne, sans aucun intérêt. 

Tumukis à un kilomètre, dit tomlicau d'Attila. 

VILLERS-AUX-CORNEILLES. — Eglise 
Saint-Maurice : chœur, nefs romanes, tour oirrée : 
le chœur récemment restauré : la chapelle de droite 
était celle du seigneur. 



190 



iRctiuc De rart cbréticn. 



Château du XVI I" siècle : carré, flanqué de 
quatre tourelles avec fossés et un grand parc français ; 
on y remarque un bel escalier en bois. Anciennement, 
il y avait sur cet emplacement une maison forte. 

Pèlerinage à la fontaine de St-Maurice. 

VITRY-LA-VILLE. — Eglise St- Pierre : 
chœur à hautes fenêtres flamboyantes, croisées,nefs du 
XV' siècle ; haute flèche. 

Beau château du XVII P siècle: avec un très 
remartiuable parc français. On y remarque une biblio- 
thèque particulièrement riche en ouvrages d'ornitholo- 
gie, et l'une des plus belles collections d'oiseaux connue 
en Europe ; nombreux portraits de familles, notamment 
celui de la marquise de Prie, par Nattier. 

Voie romaine. 

VOUCIENNES. — Chapelle St - Pierre, 
sans aucun caractère. 

Maison de campagne, du milieu du XVIII» 
siècle. 



III. — Canton De jFismes. 

ARCY-LE-PONSART. — Eglise Saint- 
Denis : trois nefs, transept, chœur du XIP siècle avec 
remaniement et reconstruction de la nef nord au XVP 
siècle, tour carrée à ouvertures romanes. 

Abbaye d'Igny : reconstruite en 1780. 

BASLIEUX-LES-FISMES. — Eglise St- 
Julien : trois nefs, transept double, abside carrée 
romane, les transepts légèrement remaniés ; la cha- 
pelle sud du XVII" siècle ; retable de la Passion en 
pierre, fin du XVP siècle. 

Ruines d'une maison des Templiers, no- 
tamment de la chapelle, démolie en 1835 : souter- 
rain. 

BOU VAN COURT. — Eglise : trois nefs, tran- 
sept, abside carrée des XV'^-XVI' siècles : imjwrtante 
réparation moderne, clocher à haute flèche. Retable 
en pierre du XVP siècle. 

Restes bien conservés du château de Vaux- 
Varenne : vestiges des fortifications le protégeant : 
chapelle St-Jean-Baptiste, aujourd'hui servant d'écurie. 
Pèlerinage à la source de S. Aubeuf,où existait ancien- 
nement un village. Château de Châlons-le-Vergeur, 
avec chapelle moderne. 

BREUIL-SUR-VESLE. — Vestigesde fonda- 
tions de l'ancien-cliàleau fort; — d'un autre châ- 
teau féodal sur remplacement de la ferme du château 
actuel. 

Eglise : trois nefs, abside circulaire, transept, style 
de transition avec mélange du plein-cintre et de 
l'ogive, brûlée partiellement par les Huguenots en 
1567. — Restauration presque complète dans ces der- 
nières années. Quelques vestiges de l'abbaye d'Or- 
mont. 

Ferme du Voisins, ancienne, provenant de l'ab- 
baye d'Ygny. 

Château moderne de la Ville-au-bois. 

CHENAY. — Eglise moderne. 

Fontaine minérale décrite en 1606 par M. de 



la Framboisière, doyen de la faculté de médecine de 
Reims, médecin du roi. 

COURLANDON. Le village traversé par une 
chaussée, dite de Brunehaut. Trace de fossés de 
l'ancien château fort. 

Eglise, ancienne, sans caractère, réduite à une nef 
avec transept sans chœur (démoli avec la basse nef en 
1821) ; sur le grand mur de la nef une lite aux armes 
de la maison de Fougères. 

COURVILLE. — On reconnaît encore la base 
de la grosse tour carrée, siège de la châtellenie 
archiépiscopale, qui avait cent mètres de haut. 

Eglise : porche voûté, trois nefs, transept, abside à 
pans coupés du XIP siècle: ornementation romane 
très soignée ; chapiteaux curieux au-dessus de la tri- 
bune du porche; chapelle St-Mirhel, servant au château 
avec lequel elle communiquait au XIIP siècle, refaite 
XVIIP siècle, clocher carré roman. 

CRUGNY. — ■ Quelques débris du château où 
séjourna Charles le Simple : des fragments de 
mosaïques y ont été recueillis et transportés à P'ismes. 

Tombeau trouvé en face de l'église, sur remplace 
ment présumé d'une maison de Templiers. 

Eglise : large nef, abside carrée, voûte du XIP 
siècle ; à gauche du chœur, haute tour à deux étages, à 
ouvertures romanes géminées : chapelle ajoutée au 
XV» siècle à l'extrémité des transepts. 

Fondations présumées d'une maison religieuse, de 
Templiers peut-être, au sud du village. 

FISMES. — Eglise Ste-Macre : (vierge mar- 
tyrisée à Fismes au IIP siècle), reconstruite au moins 
en partie à la fin du XIII» siècle. Trois nefs, transept 
et deux chapelles, abside carrée à cinq ouvertures, du 
XIP et du XIIP siècle, à colonnes ; clocher carré, ver- 
rière moderne. 

Vestiges des remparts. 

Route dite chaussée du Brunehaut. Ancien 
château de Vilette. 

SAINT-GILLES. — Eglise avec clocher carré, 
de réi)0(iue romane, sans caractère. 

HERMONVILLE. — Cimetière ancien avec 
tombes en pierre. 

Eglise : porche à colonnes accolées 4 par 4, trois 
nefs, transeirt, abside carrée avec deux chapelles laté- 
rales, entièrement voûtées, sauf la grande nef du XIP et 
du XIIP siècle; deux chapiteaux grotesques : le clocher 
séparé de la construction de l'église, quoique enclavé 
dans le bas côté sud, parait plus ancien. 

Châteaux modernes de Marzilly et de Toussi- 
court. 

HOURGES. — Eglise: trois nefs plafonnées, 
abside carrée romane, flèche. Quekiues pierres tumu- 
laires,entr'autres celle du curé M. Dubar jeune, mort le 
7 avril 1553. — Deux bas-reliefs du XVIP siècle, com- 
mémoratifs de donations, un troisième, représentant un 
chevalier agenouillé avec sa femme, chacun d'un coté 
d'un arbre. • — Débris d'un retable en pierre du XVP 
siècle. 

JONCHERY-SUR-VESLE. — Lieu dit l'hô- 
pital. 

Eglise : nef non voûtée; abside circulaire voûtée 
avec deux chapelles latérales romanes. Tableau sur 



Statistique arcï)éoIoffique Du Dép. ne la ^arne 



T91 



toile de la Visitation. Pierres tombales du curé Yve 
Ciouet (1669) et du notaire Bernard Daniel (1543)- 

Souterrain creusé en ogive dans la craie, commun 
à de nombreux villages champenois, ayant servi de 
refuge au XIIP et XIV' siècle. 

Tombe trouvée en 1818, contenant, outre les osse- 
ments, un collier de bronze et un vase de terre. 

MAGNEUX. — Vestiges d'un château fort. 

Eglise : trois nefs inachevées (une seule travée), 
transept, abside à pans coupés du XIV<^ siècle : retable 
de la Passion en bois du XVI' siècle (onze compar- 
timents). 

MONTIGNY-SUR-VESLE. — Eglise : trois 
nefs, transept, chœur, variant du XIP au XV" siècle : 
les bas-côtés rebâtis en 1788 : clocher sur la chapelle 
nord, tour carrée, garnie aux angles de doubles contre- 
forts étages, à ouvertures romanes et ogivales, peintu- 
res sur le mur de la grande nef,représentant les apôtres; 
château du Goulot sur l'emplacement d'un château 
fort, nombreuses traces de ruines d'habitations aux en- 
virons du village,à laCorette,à l'Orme. Au Petit Marais, 
trois sépultures trouvées en 1862, contenant chacun 
un vase et un plat de terre. 

MONT-SUR-COURVILLE. — Petite église 
sans caractère, une seule nef du XIV^ siècle. 

PEVY. — Eglise : portail, grande nef, transept 
romans; abside carrée du XIV« siècle, avec arcature 
aveugle très soignée : basses nefs du XVII'^^ siècle, clo- 
cher rebâti à cette époque. Retable en bois de S. Jean- 
Baptiste,trois compartiments, du XVP .siècle : les per- 
sonnages portant le costume du temps de Henri III. 

PROUILLY. — Eglise : grande nef, clocher 
carré roman ; porche voûté, chœur éclairé par six 
hautes fenêtres du XIIP siècle : bas côtés sans carac- 
tère. 

Butte dans laquelle les fouilles n'ont fait trouver 
aucun vestige de sépulture ni de ruines quelconques. 
La voie de Paris à Trêves passe au bas. 

ROMAIN. — Eglise : du style roman ; les fenê- 
tres des transepts refaites dans le style flamboyant : 
édifice sans aucun caractère, recouvert d'une toiture 
immense. 

Plusieurs pierres tombales : le curé Thomas Dunot 
(1563): Firmin de Noue, fils du seigneur (1622): 
Madeleine de Châtillon (1625) : la famille Coquebert 
de Montbré. Château du siècle dernier. Lieu dit Fon- 
taine des malades. On trouve assez souvent des tom- 
bes en pierre sur la montagne. Lieu dit le champ des 
Anglais. 

TRIGNY. — Ruines des fondations présumées 
de la villa Marseille, donnée en 922 à l'abbaye de 
St-Thierry par le roi. En 182 1, découverte dans un 
vase de cuivre rouge gravé, de 18,000 pièces romaines 
en argent de Septime-Sévère à Constance. 

Eglise : grande nef romane, tour du clocher égale- 
ment romane, basse nef, abside à pans coupés du 
XV' siècle, le tout voûté : chapelle-pèlerinage de St- 
Théodulf, sans caractère. 

UNCHAIR. — Ruines du château sur un 
dévelop])emcnt parallélogramme de 150 mètres sur 
120 mètres. 

Eglise : trois nefs, abside, transept nord seul, sup- 

2^ LIVRAISON, T. II, AVRIL 1883. 



portant le clocher, du XIIP au XIV° siècle; dalle tom- 
bale de Jehan Charpentier, vigneron (1605). 

VENTELAY. — Bâtiment de l'ancien prieuré 
bien conservé. 

Eglise à deux transepts, abside semi-octogonale 
voûtée du XIII° siècle, la nef est purement romane ; 
transept roman du XV' siècle ; clocher-flèche du siècle 
dernier. Nombreuses traces d'habitations sur le terri- 
toire, des caves ; lieu où on a trouvé en 184g des débris 
de mosaïques. 

VENDEUIL. — Eglise : sans aucun caractère. 

Château moderne, contigu à l'église. 

Ruines du château fort d'Irval. 

IV. — Canton oc agarson. 



CHEPY. — Eglise Saint-Jean-Baptiste : 
XIV"" siècle : sans caractères intéressants. Il y avait un 
petit château dont il reste quelques parties et les tbssés. 

COUPEVILLE. — Eglise Saint-Memmie: 
sans caractère. 

COURTISOLS. — Eglise Saint-Martin: 
chœur, transept, trois nefs voûtées romanes, portail sud 
du XVL' siècle; le grand portail comprend trois portes 
accolées, deux du XIIL siècle et une du XVP siècle; 
clocher carré à ouvertures en plein-cintre. A l'intérieur 
les chapiteaux sont très soignés et ont été exécutés par 
l'architecte de Lépine ; une inscription dans un des 
piliers de la croisée, porte : L'an mille V. C. et XX. 
Guicliard. Atoie ici., me mit. (]roupe de l'ensevelisse- 
ment de la Vierge, provenant du couvent de Châlons. 
Belles gargouilles. 

Eglise Saint-Memmie : tellement remaniée 
qu'on ne retrouve plus de nettement roman que la 
tour carrée et la nef avec des petites fenêtres en plein- 
cintre au-dessus des arcades ogivales de la grande 
nef. 

Eglise Saint-Julien : sans aucune valeur. 

Ruines de l'ancien château. 

Voie romaine de Reims à Bar-le-duc. 

DAMPIERRE-SUR-MOIVRE. — Église 
Saint-Pierre : du XIII" siècle, sans caractère, par- 
ticulièrement remar(]uable : voûtée complètement. 

Ruines au lieu dit la Vallée-Jacquet. 

Tumulus : de 3 m. de haut sur 10 m. de circon- 
férence au lieu dit Mont-de-noix. 

FRANGHEVILLE.— Eglise Sts-Nicolas 
et Gérauld moderne. 

Emplacement de l'ancien village de BouvTeaux. 

LA FRESNE. — Egli.se Notre-Dame : sans 
caractère. 

LEPINE. — Eglise Notre-Dame : monument 
classé; trois nefs, transept.s, chœur avec déambulatoire 
sur lequel s'ouvrent sept chapelles, le tout du XV" siè- 
cle ; jubé du XVP' siècle, devant le chœur qui est 
entouré d'une balustrade de pierre : dans le jubé un 
intéressant dallage en carreaux émaillés, à dessin ; le 
grand portail est à triple porte,encadrées dans une vaste 
arcade pyramidale, entourant un immense crucifix dans 
le tympan : au-de.ssus une rose, puis un triple pignon. 



192 



Cletiue uc rart cfirctien. 



Les deux clochers sont presque semblables, celui du 
nord plus bas, il est surmonté d'une flèche en pierre 
richement sculptée avec une couronne fleurdelisée à la 
base en souvenir de la généreuse donation de 
Louis XL 

Au portail sud sont sculptées avec un reniarcjuable 
talent des imitations de tenture d'étoffes. (Vanteaux 
de portes en bois sculpté du XV1= siècle.) 

Gargouilles grotesques, très curieuses: sur unpilierdu 
chœur, on lit : Fan iiiilk F et XX VI, Guichard, An- 
thoine Tos, catiw mis. at. fit : il ne faut pas oublier à 
l'intérieur d'anciens carreaux h dessins, l'orgue du 
XVP siècle; dans le bras nord du transept est le réduit 
où est la statue miraculeuse, reproduisant les jirinci- 
pales dispositions de l'édifice (XVII= siècle), le puits 
miraculeux en fer forgé : cette église vient d'être res- 
taurée avec un véritable succès. 

Croix commémorative de l'ancien village de Me- 
lette. 

Emplacement du château encore entouré de fossés. 

MARSON. — Eglise Saint-Nicolas : avec 
chœur, croisées et nefs du XIIP siècle, mais complè- 
tement remaniée au XVP siècle ; dans la nef de droi- 
te, une jolie piscine datée de 1550; sur un julier le 
chiffre bien connu, H entre deux croissants. 

Au lieu dit l'Espérance, on a découvert plusieurs 
tombes. 

MOIVRE. -- Eglise Sts-Pierre et Paul : 
chœur, croisée du XII I" siècle, mais sans caractère. 

Voie romaine de Reims à Bar-le-dur. 

MONTCETZ. — Eglise Notre-Dame : ro- 
mane, sans intérêt ; retable du XYI^ siècle, représen- 
tant la légende de S. Hubert. 

OMEY. ^ Eglise Saint-Pierre, sans carac 
tère. 

Petit château du siècle dernier. 

Butte dite d'Omez à l'extrémité N.-E. du territoire. 

POGN Y, — Eglise Notre-Dame : sur une butte, 
du XII P siècle : les nefs comptent 5 arcades ogivales 
soutenues par des piliers,composés de huit colonnet- 
tes engagées à chapiteaux variés : au-dessus dans la nef 
centrale une arcature aveugle, chaque arcade repo- 
sant sur deux colonnettes jumelles, posant sur une 
corniche saillante. Le clocher carré, à ouvertures en 
plein-cintre : portail du XVI IP siècle, tout le reste du 
XVI» siècle, très orné. Flèche construite en 1752, pour 
remplacer la tour du XIII' siècle. 

Emplacement du cimetière St-(;encst et vestige de 
l'église de ce nom. Pèlerinage à la fontaine miraculeuse, 
dite de S. Genest. 

POIX. ■ — Saint-Hyppolite : sur une butte, 



chœur, croisée, nefs du XI IP siècle, très complète, 
les colonnes qui soutiennent la voûte vont en che- 
vauchant. 

A 200 m. sud du village tumulus , prétendu 
élevé à 'l'héodoric qui aurait péri à la bataille de la 
Cheppei, hauteur 13 m., base ovale. 

Voie romaine de Reims à Bar. 

SAINT-GERMAIN-LA-VILLE. — Eglise 
Saint-Germain de la transition ; les nefs sont sépa- 
rées par quatre arcades, soutenues, les deux premières 
par deux colonnes jumelles engagées, les deux autres 
par des colonnes simples; chapiteaux àmacles, prismes, 
feuillages, billettes, fers de lances, etc.: en remarquer 
deux: dix fers de lance affectant la forme exacte des 
fleurs de lys, sont rangés sur deux rangs autour de la 
corbeille avec un ruban courant sur le fond : au-dessu.s 
des arcades une frise en échiquier ; chœur sans intérêt. 
Portail roman très intéressant ; à noter une frise du 
XIIP siècle très curieuse. 

SAINT-JEAN-SUR-MOIVRE. -- Eglise 
Sts-Jean-Baptiste et Gérald, sans caractère. 

SARRY. — Eglise Saint-Julien: du XIII- 
siècle, mais remaniée ; la première travée de la nef est 
du XV" siècle, le transept du XVIIP siècle ; chœur 
percé de trois fenêtres ovigales trilobées, surmontées 
d'une rose à cinq lobes; cette partie a été notablement 
remaniée au siècle dernier : nefs séparées par des arca- 
des ogivales, soutenues par des colonnettes engagées 
dans les piliers, surmontées de fenêtres ogivales sim- 
ples : portail nul, mais précédé d'un beau porche îi 
arcades ogivales encadrées, deux à deux, dans un arc 
plus grand et soutenues par des colonnettes sur les- 
quelles sont adossées des statuettes de saints du XIIP 
siècle. Au-dessus du portail, à l'intérieur, est une an- 
cienne statue de S. Julien, le faucon sur le poing. 
Chaire en bois du XVIIP siècle, provenant de l'abbaye 
Saint-Pierre de Chàlons. 

Il ne reste du beau château des évêques de Châlons 
que la terrasse, les fossés et les deux jjavillons de ser- 
vice de l'entrée de la cour, et une porte à tourelles. 

SOMME-VESLE. — Eglise Saint-Martin, 
moderne. Le village est encore partiellement entouré 
d'anciens remparts en terre. 

Vestige de l'ancien château de la Motte avec 
fossés. 

VESINEUL- SUR -MARNE. — Eglise 
Saint-Nicolas du XIIP siècle, petite, sans intérêt. 

Tumulus : dit tombeau d'Attila : on a trouvé, en 
creusant le canal, des caveaux mai^onnés renfermant 
des ossements. 

Lieu dit la Chapelle Saint-Remy. 




l'^^^^^^à^'M^^^^^'IH^^i^'^^^^ 




lies trésors te THrt chrétien en Hngleterre. 



^âbltanx î)e TGCcole ïîéerlandatse. 




Jean Van Eyck. (Suite.) 

lA collection de M. Thomas Weld 
Blundell, à Ince Blundell Hall, 
près Liverpool, renferme un ta- 
bleau fort intéressantqui, n'ayant 
encore paru dans aucune exposition publi- 
que, est peu connu. Peint sur un panneau 
en bois de chêne de 265 millimètres de 
haut sur 195 millimètres de large, il repré- 
sente la Madone assise dans une chambre 
éclairée d'un demi-jour par des fenêtres 
o-arnies de vitraux en losang-es à bordures 
colorées. Marie est vêtue d'une large robe 
bleue garnie aux poignets et au bord de la 
jupe de fourrure blanche, et à l'encolure 
d'un galon semé de pierreries, et serrée à 
la taille par une ceinture en cuir rouge 
semé de petites bossettes d'or. Sa chevelure 
châtain-clair, qui tombe en minces tresses 
ondulantes sur les épaules, est retenue par 
un bandeau de perles orné d'un joyau au 
sommet du front. Un ample manteau rouge 
tombant autour d'elle forme une riche dra- 
perie à plis anguleux. L'Enfant Ji':su.s, assis 
sur les genoux de sa Mère, est occupé à feuil- 
leter le livre qu'elle tient ouvert devant lui. 
Ses membres sont recouverts en partie 
par un drapel blanc. Derrière ce groupe 
pend un drap d'honneur, en riche brocart 
vert et or à bordure rouge : le balda- 
quin auquel il se rattache est garni de fran- 
ges rouges. Deux oranges se trouvent 
sur le seuil de la fenêtre et, sur la table 
placée tout près, un vase en métal, à 
couvercle en cristal. A gauche on voit 
une armoire basse ayant dans la serrure 
une clef à laquelle sont attachées trois 
autres clefs. Sur l'armoire sont posés un 



pot en argent en partie doré, et un chan- 
delier à deux branches, muni d'une pointe 
sur laquelle est fixé un bout de cierge. On 
voit encore du même côté un bassin en 
cuivre placé sur le plancher, dont la couleur 
sombre fait bien ressortir la riche tonalité 
du tapis oriental étendu sous les pieds de 
la Vierofe. 

Le panneau ayant gauchi, la surface de la 
peinture, surtout au centre du tableau, est 
recouverte de petites gerçures ; à part ceci 
la conservation du tableau est parfaite. Il a 
dû échapper aux mains des restaurateurs, 
car il possède encore la vigueur et la chaleur 
qui caractérisent les œuvres du maître, et 
l'harmonie douce des tons n'est altérée par 
aucune retouche. Les personnages ont été 
évidemment dessinés d'après nature ; l'ar- 
tiste ne les a pas idéalisés le moins du 
monde, maisles types sontmieux choisisque 
d'ordinaire. La figure de la Vierge, quoique 
un peu longue, est animée et presque belle, 
les mains bien dessinées. L'Enfant, aimable 
d'expression, a un sourire doux et l'air 
heureux ; les mains et les pieds sont bien 
modelés. Le groupe, largement traité, d'un 
coloris à la fois fin et vigoureux, se détache 
admirablement du fond. 

Au haut du tableau sur le fond, se trou- 
vent : à droite, l'inscription suivante : co.m- 

PLETVM ANNO DOMINI M° CLXC° XXX 11° PER 

lOHANNEM DE Evc BRVGis, et, à gauche, la 
devise : als ich can (■). 

I. Sur le revers du panneau se trouve un sceau qui 
paraît dater du siècle dernier ; il porte : parti, au i'', le 
Christ ou un Apôtre debout, au t\ un oranger; en chef, 
une étoile à six pointes. Le tableau a été décrit par Waa- 
GEN, Treasiircs of Ait in Gréai Bri/ai?i, vol. ni, p. 240, 
et par Crowe et Cav.mxaselle, Thi Early FUmish 
Painters, London, 1857, pp. 33S-341 ; 2= édition, 1872, 
pp. 90-92. 



194 



Hctiuc De r3rt chrétien. 



La riche collection du Marquis d'Exeter, 
à Burleigh House dans le Northampton- 
shire, compte au nombre de ses joyaux les 
plus précieux, un splendide tableau de Jean 
van Eyck. Il est peint sur un panneau en bois 
de chêne de 195 millimètres de haut sur 140 
millimètres de large, et représente un moine 
de l'ordre de Cîteaux à genoux sous la 
protection de sainte Barbe, recevant la bé- 
nédiction de l'Enfant Jésus que sa Mère 
tient dans ses bras. La scène se passe sous 
un portique en style roman de la dernière 
époque et de la plus grande richesse. 

La Madone, debout à gauche, est placée 
de façon à ce que toute sa figure, laquelle 
est tournée vers la droite, se détache sur la 
perspective lointaine. Elle porte une robe 
bleue à larges manches, garnie de fourrure 
blanche, et un manteau rouge bordé d'un 
léger galon d'or, maintenu sur les épaules 
par un lacet attaché à deux joyaux. Un 
bandeau d'étoffe orné de perles maintient 
sa chevelure qui retombe en arrière sur ses 
épaules. L'Enfant, dont le corps est en 
partie entouré d'un drapel de gaze, tient de 
la main gauche un globe en cristal sur- 
monté d'une croix; il lève la droite pour 
bénir le moine agenouillé devant lui. Celui- 
ci, d'une expression recueillie et pieuse, a les 
mains jointes ; il porte l'habit et le scapu- 
laire blanc, et la grande tonsure. Sa patronne 
sainte Barbe, debout derrière lui, pose sur 
son épaule la main gauche, de laquelle elle 
tient en même temps la palme, emblème du 
martyre, et paraît ainsi le jorésenter au 
Christ. La main de la sainte s'appuie sur 
la tour emblématique qui la caractérise et 
qui est placée sur le riche pavé du portique. 
Cette tour se compose d'un soubassement 
carré et crénelé d'où s'élève un édicule 
svelte couronné d'une flèche ajourée en mé- 
tal. La sainte est vêtue d'une robe rouge 
serrée au-dessus des hanches par une cein- 
ture dorée, et d'un ample manteau d'un vert 
vigoureux. Les cheveux sont maintenus en 
arrière par un bandeau orné de perles fines. 



Le portique est éclairé par deux arcades 
en plein cintre retombant sur deux piliers 
carrés et une colonne de vert antique. Au- 
dessus des arcades brillent des fenêtres 
vitrées devant lesquelles pend un baldaquin 
d'étoffe légère et transparente bordée de 
rouge, de vert et de blanc, Deux grandes 
baies oQfivales s'ouvrent à droite derrière la 
sainte, et communiquent avec l'extérieur. 
Le chapiteau sculpté d'une des colonnes est 
historié ; l'autre est orné de riches entre- 
lacs. 

A travers les arcades on aperçoit une 
grande ville située dans une plaine ondulée, 
de plus en plus accidentée à mesure qu'elle 
se perd dans le lointain bordé de montagnes 
couvertes de végétation. La ville, où l'on 
voit une quantité innombrable de maisons 
à pignons très variés, recouvertes les unes 
de tuiles, les autres d'ardoises, est coupée 
en deux par une rivière bordée d'arbres et 
par une large rue où se promènent des figu- 
res nombreuses. Les bords de la rivière 
sont reliés par un pont en bois, au delà 
duquel se trouvent un moulin et une maison 
soutenue par des arcades en pierre ; plus 
loin encore, à l'extrémité de la ville, un 
deuxième pont en bois relie deux tours mas- 
sives qui font partie de l'enceinte fortifiée. 
Sur les ponts se trouvent des piétons reflé- 
tés dans l'eau limpide de la rivière ; un 
rameur fait glisser un bateau dessous le 
pont le plus éloigné, au delà duquel on voit 
trois autres bateaux. Des églises et d'autres 
édifices sont çàet làdans lepaysage à travers 
lequel se déroule la rivière jusqu'à ce que le 
spectateur la perde de vue dans les derniers 
plansdu lointain. Les baies, derrière la sainte, 
s'ouvrent sur une autre perspective ; c'est 
d'abord un jardin rempli de fleurs ; au delà, 
au second plan, on voit une place bordée de 
maisons et de boutiques remplies de mar- 
chandises, où circule la foule ; plus loin 
encore, on voit un moulin à vent et les murs 
fortifiés des remparts. L'atmosphère est 
claire; sur le ciel bleu et limpide flottent quel- 



Les tté.8or0 De l'Srt chrétien en angleterte. 



195 



ques légers nuages, et des oiseaux volti- 
gent un peu partout. Tout cela est ren- 
fermé dans un espace bien plus petit que la 
page que le lecteur a sous les yeux. L'exé- 
cution de l'ensemble ne pourrait être ni plus 
détaillée, ni plus achevée, et cependant l'effet 
est entièrement satisfaisant, grâce à l'art 
consommé avec lequel toute la composition 
est ordonnée ; les personnages ne sont pas 
seulement posés et groupés avec un goût 
exquis, mais leur type est bien supérieur 
à celui de la plupart des saints qu'on ren- 
contre dans les tableaux du maître. L'a-t-il 
peint sous l'influence immédiate de son frère 
aîné, ou cette œuvre serait-elle le résultat des 
sentiments plus élevés inspirés à l'artiste 
par un séjour chez des fils de Saint-Ber- 
nard ? C'est ce que, vu l'absence du cadre 
primitif et de toute inscription, il serait peut- 
être impossible de décider. Une chose est 
certaine, c'est que la composition a une 
grandeur et une simplicité extraordinaires. 
La Madone a l'attitude gracieuse, et l'Enfant 
une tête charmante et une expression pleine 
de douceur et de noblesse ; la sainte Barbe 
est d'un type noble et élevé, sa tête est ad- 
mirable d'expression. Le religieux est évi- 
demment un portrait réussi, une merveille de 
naturel et de dignité, d'une perfection égale 
dans les détails et dans l'ensemble. Un dé- 
tail assez curieux à remarquer, c'est le peu 
de longueur des mains: non seulement celles 
du moine sont courtes, mais il en est de 



même de sainte Barbe et de la Madone ; 
tandis que, dans la plupart de ses tableaux, 
Van Eyck aime à peindre les mains longues 
et les doigt effilés. Un autre point à noter, 
c'est que dans ce tableau, de même que dans 
le portrait d'homme daté du 21 Octobre 
1433 de la Galerie Nationale, et dans la tête 
de Jean Arnolphini, on ne découvre pas la 
moindre trace du travail de l'artiste. Une 
autre particularité qui distingue ce tableau 
de la plupart des œuvres du maître, c'est 
l'ampleur et l'élégance des draperies qu'en 
général Jean van Eyck prodigue sans beau- 
coup de goût, se complaisant dans la profu- 
sion des plis anguleux. 

On a supposé, à Burleigh House, que ce 
tableau a été exécuté pour l'abbé de Saint- 
Martin d'Ypres. C'est du moins ce que 
relate l'inscription suivante écrite vers la 
fin du siècle dernier sur un morceau de 
papier collé au revers du panneau : CC n° i. 
Een Cabinet stukie vcrbecldendc een abt die 
voor H. Maod knield, en een vroîitve pour- 
trait, enz. door lan van Eyk den eersten 
uutvinder olieveriv in anno 1426, syndc door 
den selven lan geschildert voor de S^ Marti- 
niis kerck £ Iperen. Vide F. le Comte, 2'^ deel, 
bl. 6 en j. 

Décrit par Waagen, Treasiires of Art in Great Bri- 
iain, vol. lU, p. 406, et par CrOWE et Cavalcaselle, 
Jhe Eurly Flemish Painters, London, 1857, pp. 341- 
345; 2=""^ édition, 1872, pp. 101-104. 

W. H. James Weale. 




j^^jé^ Khfe ?gk^ IfikA yi^A JlsyA §S)q» 8s:k^ 86MJ§M^M.M^J^M 




1,51^: 



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^[]E}^;s^^@^^]^;p^{^R 



|;ramen j)i0tonque et arc!)éologique U l'image Du 



! ©ape CCrbatn t), et oes autres peintures anciennes De 



roratoire De St-Xlicolas, Du Balais De Jcatran, par <n. le CCommanDeur en 



m± 



^T.'B. DeKossi.— STaDuitDc l'Italien par un Chanoine DeHeims.— 1882. 



\m^ 



î^^ï^¥'^¥ïçpr s^¥ ^W sç^ïçJ^""^Wï^^ î^¥"^3^l^v îçW 




'ÉPISODE le plus subli- 

s me et le plus héroïque 

de l'histoire du moyen 



âge, est la lutte gigan- 
S tesque entre la papauté 

et l'empire. Le cham- 
^^ï5i^^^g pion le plus célèbre en 
fut le moine Hildebrand, devenu Pape sous 
le nom de GrégoireVII. Il fit passer son 
esprit dans ses successeurs Victor III, Ur- 
bain II, Pascal II, Gélase II. Le couron- 
nement et la pacification de cette guerre 
longue et terrible fut le traité de Worms, 
conclu en 1122 au grand avantage de 
l'Eglise et de l'autorité glorieusement con- 
quise par Callixte IL Callixte voulut per- 
pétuer le souvenir de l'intrépide constance 
de ses prédécesseurs et de l'avantage qu'il 
recueillit lui-même de ce mémorable traité, 
par les peintures et les épigraphes métri- 
ques qu'il fit faire dans le palais du Latran ; 
on les divisa en deux catégories: les unes 
d'un caractère purement historique, placées 
dans la salle du conseil secret ou consis- 
toire; les autres d'un caractère sacré, éta- 
bliesdans l'oratoireentièrement construitpar 
Callixte II, en l'honneur de saint Nicolas. 
La valeur historique de monuments aussi 
remarquables frappa les contemporains tant 
à Rome qu'à l'étranger, et s'étendit à l'An- 
gleterre même. Ils en font mention expres- 
se dans leurs écrits à la gloire des ancêtres et 
pour la mémoire de la postérité ('). L'exem- 

I. Voyez Jean de Salisbury, OPP. éd. Giles, t. I, p. 64. 



pie de CaUixte fut imité par ses successeurs. 
Ils ornèrent de semblables peintures et 
d'épigraphes historiques les murailles des 
salles du Latran. L'importance juridique de 
ces peintures et de ces épigraphes fut si con- 
sidérable, que parfois elles devinrent l'occa- 
sion de protestations politiques et diplo- 
matiques; et parfois il fallut, pour contenter 
l'empereur, les effacer ou les corriger ('). 
Ainsi, dans des temps plus rapprochés de 
nous, aux dix-septième siècle, l'inscription 
placée sous la grande fresque de la salle 
royale du Vatican, représentant Barberousse 
aux pieds d'Alexandre 1 1 1 à Venise, donna 
sujet à des démêlés si aigres entre la cour 
pontificale et la république vénitienne, qu'on 
en arriva à des menaces de guerre. Le 
malheureux Mgr Contelori, à qui l'on avait 
confié le soin de rédiger cette funeste ins- 
cription, en paya tous les frais (-). Aujour- 
d'hui, du moins, les amateurs d'épigraphes 
ne courent pas de risques aussi graves dans 
l'exercice innocent de leurs connaissances et 
de la science de la paléographie. 

Les souvenirs remarquables de cette glo- 
rieuse époque historique, qui aboutit au trai- 
té de Worms, peints et écrits sur l'ordre de 
Callixte II, demeurèrent intacts presque 

1. Voyez Watterich, Viiœ Rom. Po7it. a S.n: IX ad 
.V///, t. II, p. 35g. 

2. Dans le manuscrit du Vatican, n" 9788, j'ai réuni les 
papiers originaux de Contelori sur le changement de ces 
inscri|)tions. Voir le traité complet de M. Jean-Baptiste 
licltrani sur Contelori, dans V.hrhivio dclla soc. roiii. ili 
sloria palria Fasc. 9. 



îReuue De lart cbcéticn. 



PL. V. 




ve/M. 






(^/<^jr<yu 



,/?e <lyrrt^v«7/'r^^r 



>7i'r — y^<//r>'/7//r?/.J^ , ^//r//f,y r^/^/Zf 



r.rfrff-rif , /// 



C>Ot7j//irraM riyyf////7^i^//-, a?/i//t7//rf7/'t-/<//-. 




^.j^g^^ 



€ramen f)ist. et arcbcol. De rimapDu Ipape îïr&aîn ii. 



197 



pendant cinq siècles. Vers la fin du seizième 
siècle, ceux de l'oratoire furent altérés et 
gâtés par des restaurateurs maladroits, 
non par ruse ni malice, mais par pure 
ignorance. Ceux de la salle consistoriale 
périrent au dix-septième siècle ('). Au 
dix-huitième siècle l'oratoire avec tout ce 
qu'il renfermait d'anciens souvenirs fut 
démoli. Non seulement l'archéologue, mais 
tout amateur de l'histoire et de ce qui lui 
appartient, doit déplorer une si grande perte. 
Aussi Grégorovius cite-t-il avec regret ces 
précieux monuments des plus hauts faits de 
la papauté au moyen âge. Il en reste 
toutefois des descriptions et des dessins, les 
unset les autres plus ou moins dignes de loi. 
La haute valeur du monument détruit exige 
qu'il en soit fait avec soin et compétence 
une étude critique et un sérieux examen. 

J'ai dû m'appliquer à cette tâche à 
l'occasion de l'examen juridique d'un point 
particulier sur lequel j'ai été appelé à 
donner mon avis. On discutait l'image 
d'Urbain II qui se trouve parmi ces pein- 
tures ; on se demandait quelles peuvent en 
être la valeur et la signification en ce qui 
concerne le culte de l'Eglise rendu à cet 
illustre pontife. L'examen critique de ce 
point spécial se lie nécessairement à tout 
l'ensemble des monuments historiques de 
Callixte II au Latran. Et comme l'impor- 
tance archéologique et historique de ma 
réponse dépasse celle de la cause pour la- 
quelle j'ai dû l'écrire, j'estime faire chose 
utile et agréable aux érudits, en la faisant 
connaître en dehors du cercle juridique au- 
quel elle a été destinée. J'ai à peine retouché 
légèrement le texte en quelques passages, 
et j'ai ajouté quelques notes. 




M. l'abbé Captier, postulateur de la 
cause du culte solennel rendu au Pape 

I. Voyez Grégorovius, S/, di Roma nel tnedievo t. I\', 
p. 462. 



Urbain II, m'a prié d'examiner les ob- 
jections qui lui ont été faites d'office, en 
tant qu'elles touchent à l'archéologie, et sur- 
tout les difficultés élevées à propos des 
célèbres peintures de l'oratoire de Saint- 
Nicolas au Latran. Un double motif m'a 
porté à remplir avec bonheur cet honorable 
mandat. La noble et sainte mémoire d'un 
si grand Pontife, prédicateur de la première 
croisade, m'engage puissamment à ne pas 
refuser le faible tribut de mes études; puis- 
sent-elles aider à l'illustrer et à mettre en 
pleine lumière les monuments de sa gloire. 
Puis, la grande valeur historique de la pein- 
ture du Latran m'attire à l'entreprise diffi- 
cile de dissiper les nuages malencontreux 
qui obscurcissent la clarté qu'elle possé- 
dait autrefois. 

Je vais donc, sans autre préambule, en- 
trer en matière. 

I. 

NOTRE habile adversaire a recueilli 
avec soin et exposé avec esprit les 
doutes et les difficultés qui embarrassent 
l'histoire et semblent diminuer la valeur 
des images peintes dans l'oratoire de 
Saint-Nicolas au palais du Latran. Bien 
que, à raison de sa charge, il ait dû mettre 
en œuvre tout argument et utiliser jusqu'au 
moindre détail de ses objections, il a néan- 
moins prudemment renoncé à attaquer le 
fait : à savoir, que Urbain II était ancien- 
nement peint dans l'abside dudit oratoire 
à l'endroit où se trouvait l'autel, avec cinq 
pontifes, ses prédécesseurs et successeurs 
immédiats. Ces pontifes furent ses associés 
dans la lutte gigantesque de la papauté 
contre l'empire, en faveur de la liberté ecclé- 
siastique et de l'observance des saints canons 
violés par les simoniaques, les concubinaires 
et leurs soutiens, les antipapes et les schis- 
matiques. Les objections se groupent au- 
tour des accessoires des figures, jugés, dans 
la présente discussion, comme essentiels ; 
la question est de savoir si le nimbe circu- 



198 



(îBramcn f)i,8t. et arcfjcol. De Timage Du Ipapc Cîrbain ij. 



laire entourant la tête de chacune des ima- 
ges des Papes, et le titre Sanchis ajouté 
à leurs noms sont véritables et anciens ; ou 
bien s'ils sont, au contraire, des interpola- 
tions faites aux derniers siècles, quand la 
peinture fut, aussi arbitrairement que témé- 
rairement, retouchée et altérée, puis réta- 
blie sur la foi de dessins et de sfravures 
reproduisant, selon une simple opinion par- 
ticulière, l'aspect primitif et authentique 
du monument. 

Pour moi, je laisserai d'abord de côté ces 
points controversés; et je commencerai par 
celui qui, au jugement même de notre ad- 
versaire, ne saurait être mis en doute. Ur- 
bain II, avec ses cinq collègues dans le 
pontificat et dans cette glorieuse lutte, a 
été représenté en peinture dans l'endroit le 
plus sacré de la chapelle papale de Saint- 
Nicolas au palais de Latran. 

Par qui, en quelles circonstances, dans 
quel but particulier et avec quel rapport 
général aux peintures sacrées de même 
genre, fut commandée et exécutée la pein- 
ture de la chapelle pontificale au patriarcat 
de Latran ? L'exposé complet de notre ré- 
ponse à cette question suffira pour jeter sur 
notre dissertation une vive lumière, et pour 
réduire à néant les objections contraires; ob- 
jections fondées sur des points controver- 
sés, dont nous avons dit un mot plus haut, 
et que nous examinerons et discuterons à 
leur lieu et place. 

Il est nécessaire d'abord de poser ici quel- 
ques préliminaires historiques et critiques, 
pour faciliter la suite de la discussion. 
Les pontifes Alexandre II, Grégoire VII, 
Victor 1 1 1, Urbain II, Pascal II, Gélase II, 
dans le cours de soixante ans, ont combattu 
avec une constance surhumaine ; ils ont 
souffert, sans se laisser vaincre, pour la sainte 
Église. Ils ont préparé la victoire et la paix, 
que Callixte 1 1 a conquises par le fameux 
traité de Worms, en 1122. Que leurs mé- 
rites et leurs vertus insignes aient acquis 
plus ou moins à chacun d'eux le renom de 



sainteté, établi par des signes surnaturels 
et miraculeux, c'est ce qu'enseigne et 
démontre Benoît XIV, De canon. SS. l. I, 
Cap. XLI. Mais il importe au but que 
nous poursuivons, de rechercher historique- 
ment le crédit qu'avait cette renommée à la 
cour pontificale, dès son origine et au temps 
même de Callixte II, qui recueillit le fruit 
de la magnanime persévérance et du cou- 
rage de ses prédécesseurs. Un document 
qu'on peut consulter avec profit, est la 
continuation de l'ancien Liber pontificalis, 
au onzième et au douzième siècle. Car par 
suite des études de Watterich et de l'accord 
de critiques très sévères, il est évident que 
la rédaction de ce fameux livre, interrompue 
au pontificat d'Etienne V (885-891), a été 
reprise en forme officielle à la cour romaine à 
peu près deux siècles plus tard ; elle recom- 
mence à la vie du saint pontife Léon IX, 
qui dans ces temps si tristes a tant travaillé 
pour l'Église et a si dignement relevé 
l'honneur du siège apostolique ('). La con- 
tinuation, nous pouvons dire officielle, du 
Liber pontificalis, au onzième etaudouzième 
siècle,se conserve dans le manuscritdu Vati- 
can n° 3762, écrit de la main de Pierre-Guil- 
laume, bibliothécaire en 1 142 (^). Ce n'est ce- 
pendant pas son œuvre ; mais bien celledes 
notaires etdesarchivistes de l'Église romaine 
durant les années précédentes. Les bio- 
graphes des souverains pontifes du onzième 
et du douzième siècle ont imité les formules 
des anciens, ne voulant nullement en chan- 
ger le style traditionnel et quasi sacré (s). 
Dans ces formules, le titre le plus notable 
est celui de Confessor, donné dans l'acte 
enregistré de la mort, non pas indistincte- 
ment, maisseulement aux plus illustres parmi 
les pontifes de l'Eglise romaine, honorés 
d'un culte public. 

1. Watterich, Pontificum Rom. qitifucruntab exeunte 
sœc. IX.vikc ab (tqualihtts conscriptip, Lipsi;^ 1862, t. I, 
p. 59 et suiv. — Duchesne : Etudes sur U Liber Pontif. 
Paris, 1877, P- 90 et su'v. 

2. Watterich, 1. c. t. I, p. 49 et suiv. 

3. V. Watterich, 1. c. p. 42. 



OBjcamen ijist. et atcdéol. De Timage Du Ipape îîrbain u. 



199 



Dans la période des persécutions, un seul 
des pontifes non martyrs, saint Urbain, est 
appelé, dans X'yt Liber Pont if icalis : <i CoJi- 
fessor (■). » Depuis la paix, Silvestre 
(celui dont le culte est le plus célèbre) est 
nommé dans ce livre, à la fin de sa vie : 
« CiiRiSTi conf essor; » il n'y en a aucun autre 
pendant deux siècles jusqu'à Symmaque.Ce 
dernier fut combattu par la faction de l'an- 
tipape Laurent; puis enfin Conf essor quievit, 
et il est inscrit au nombre des saints. Au 
cours de ce même siècle et au suivant,Silvère 
et Martin, appelés martyrs dans les fastes 
des saints, dans le Liber pontificalis sont 
appelés Conf essores. Ils sont tous honorés 
d'un culte public par l'Église romaine ; et 
ils sont les seuls qui aient, dans le livre en 
question, la prérogative de ce titre illustre 
(de Confessores) presque synonyme de 
martyr (2) ; et depuis Silvestre ce titre fait 
partie de la phrase usitée pour enregistrer 
leur mort. 

Or, dans la continuation du Liber ponti- 
ficalis, la première vie est celle de Léon 
IX, que ses contemporains ont inv^oqué et 
honoré comme saint. On y a écrit de lui 
ces mots : Christi confessor, XL II KaL 
Maias niigravit ad Christum. Nous ne 
lisons pas la même chose de ses succes- 
seurs immédiats. Mais arrivés à Alexandre 
II, le premier précisément des six pontifes 
représentés avec Urbain 1 1 dans l'abside de 
Saint-Nicolas de Latran, voici que nous re- 
trouvons, pour enregistrer sa mort, la formule : 

1. Je ne cite aucune édition particulière, ni les pages du 
Liber Pont. Les mots que je rapporte sont communs à 
toutes les éditions et faciles ."t trouver à la fin de chacune 
des vies dont nous parlons. .Seulement dans la vie de saint 
Urbain, la phrase : Hicjiiit^ ciare confessor est écrite au 
commencement. 

2. J'ai traité ex professa dans le lUtU. di arch. crist. 
année 1874, p. 105 et suivantes, de la signification précise 
du mol Coi f essor et de sa différence avec le mot .l/tf^-Z^r 
aux premiers siècles des persécutions. Depuis la paix, 
le mot Confessor fut adopté comme s)'nonyme absolu et 
comme traduction latine du mot grec Martyr. C'est pour 
cela qu'on appela Confession l'hypogée sacré, sous l'autel, 
oii furent déposées les reliques des saints, particulièrement 
des martyrs. 

a' LIVRAISON, T- I, .WRIL 1883, 



Christi confessor. Alexandre eut pour suc- 
cesseur le grand Grégoire VII que nous 
vénérons sur les autels ; le biographe ponti- 
fical a écrit de lui : Defensor Ecclesiœ... 
(suivent d'autres paroles de grand éloge) 
Deo per vianiis bcatorum Pétri et Pauli 
animam rcddidit. .Si, en cet endroit, l'auteur 
du nouveau Liber pontificalis, a substitué 
au mot solennel Confessor une longue péri- 
phrase élogieuse, il n'a pas fait de même 
pour notre. Urbain II; mais il a écrit de 
lui en termes exprès : Christi confessor et 
bomts Christi athleta..III kal.Ajiz- animam 
Deo reddidit. Le bonus Christi atldeta joint 
au confessor est lui-même pris de l'ancien 
Liber pontificalis dans la vie de l'illustre 
et saint pape Nicolas I. Je reviendrai 
sur la valeur de cet insigne témoignage 
rendu à Urbain II. Pour le moment, nous 
devons continuer la revue de ce que dit des 
six pontifes représentés avec Urbain II 
dans le Latran, le Liber pontificalis du on- 
zième et du douzième siècle. Je ne parle pas 
de Victor III, parce que l'histoire de sa 
vie manque dans le livre et le manuscrit 
précités. On connaît très bien, d'ailleurs, 
quelle opinion de sainteté ses contempo- 
rains avaient de lui, de quel honneur et de 
quel culte est entouré son tombeau au 
Mont-Cassin. — ■ Pierre de Pise a relaté 
dans le Liber pontificalis les actes de Pas- 
cal 1 1 jDresque d'année en année ; aussi sa 
mort fut-elle pareillement enregistrée au 
temps même qu'elle arriva. Ce serait mer- 
veille si, alors, Pierre de Pise avait osé don- 
ner à Pascal, de son propre mouvement 
et de sa propre autorité, le titre solennel 
et liturgique de confessor. — - 11 ne le fit pas. 
Il l'appelle pourtant saint, et écrit : Prout 
dccuit sanctuDi psallendo ciim psallcntibus 
nocte média, tit qui de tenebris propcrabat 
ad Iticem, senex /lonestns, immo ipsa honcstas 
carnis débit tint solvit XII Kal. Feb. ('). 
... Enfin, le diacre Pandulphe a inséré la 
vie de Gélase II dans le Liber pontificalis, 
I. Watterich, 1. c, II, p. i6. 



200 



IRcuuc De r9rt chttticn. 



elle se termine ainsi : Saui/a ani))ui carne 
soluta est Jiinc ad cccluni Petro duce cons- 

cendcus (') Et qu'on ne suppose pas 

que ce sont là des phrases de rhétorique 
faites sans un discernement spécial de la 
vie de tout Pontife, jugé bon et digne de 
louanges, quel qu'il soit. On note avec soin 
la différence entre les formulas précitées et 
celles que le même Pandulphe et ses con- 
tinuateurs ont employées pour enregistrer 
la mort des successeurs immédiats des six 
Pontifes dont nous parlons. Callixte II. si 
célèbre par la paix de Worms et par ses 
vertus, obdormivit in Domino defnncfns in 
pace (-) ; Honorius II, in pace defiaicins 
est (i); Innocent \\, defîinctiis est (■^). Ainsi, 
l'examen et la comparaison mutuelle des 
formules susdites dans le Liber pontificalis 
du onzième et du douzième siècle suffisent 
pour nous apprendre que la cour romaine 
avait en grande estime l'opinion publique 
de sainteté des six Pontifes, prédécesseurs 
de Callixte II; et que deux d'entre eux 
étaient expressément honorés avec le titre 
liturgique de Christi confessor, Alexandre 
II et Urbain II. Le premier était en si 
grande renommée de miracles et de sainteté 
quePage-le-Jeuneen recueillit dans sa vie les 
anciens témoignages, et il s'étonnait que le 
nom de ce pape ne fût pas inscrit dans le 
martyrologe romain actuel. Le second 
(Urbain II), lui aussi célèbre par ses vertus 
et ses miracles, est appelé dans le Liber pon- 
tificalis non seulement eonfessor, mais bien 
plus, comme le grand Nicolas L''', bonus 
Christi atkleta. — Avant d'appliquer ces 
notes à l'histoire et à l'explication des six 
figures peintes dans l'abside de la chapelle 
papale du patriarcat de Latran, il convient 
de s'arrêter un instant et de peser avec soin 
la valeur de l'éloge spécial donné à notre 
Urbain II. 



1. Watterich, |). 204. 

2. Wdttericli, ]) 118, 120. 

3. Watterich, p. 158, et 159. 
-). Watterich, p. 179. 



Donc, pour glorifier et honorer Urbain 
II, le biographe pontifical a soigneusement 
choisi et réuni en une seule les deux formu- 
les qui, après le niartyrio eoronatns, soni 
les plus notables entre toutes dans l'an- 
cien L^iber pontificalis ; cettp formule fut 
composée afin de lui attribuer d'une façon 
authentique le titre d'honneur et le culte 
dus aux pontifes les plus saints et les plus 
illustres. Oui fut l'auteur de cette biogra- 
phie } de quelle doctrine, de quelle réputa- 
tion, et de quelle autorité jouissait-il à la 
cour papale ? Watterich a démontré que la 
vie d'Urbain II est de l'auteur même qui 
a écrit la vie de son successeur, c'est-à-dire 
de Pierre de Pise ; c'est de lui probable- 
ment que vient toute la première partie de 
la continuation du L^iber pontificalis, depuis 
saint Léon IX jusqu'à Pascal II {■). 11 
était notaire régionaire et archiviste de 
l'Église rom.aine, et Pascal II l'éleva de cet 
office à la dignité de cardinal. Je dirai de 
sa science ecclésiastique et de sa réputation 
à la cour pontificale, avec le contemporain 
Jean de Salisbury : Qnis nescit Petriun 
Pisaimni, cui nnllns aut vix similis aller crat 
in curia iç) ? avec Ernould, l'historien de 
saint Bernard : In Icgum et canonuvi 
scientia nulli secnnditm. (3). Saint Bernard 
même, qui le retira du parti de l'antipape 
Anacletll, auquel il avait malheureuse- 
ment adhéré, lui dit : Seio te virum sapien- 
tem et litteratum esse (■*). Pierre de Pise 
donc, notaire et archiviste du siège aposto- 
lique, sans pareil dans la science des saints 
canons, à qui nul autre ne pouvait être 
comparé à la cour romaine, appelé à conti- 
nuer \ç. Liber pontificalis, savait bien quelle 
était la valeur historique et liturgique du 
mot eonfessor; et s'il le donne à Urbain II 
en y ajoutant de plus le botuis Christi 



1 . Watterich, 1, c, t. I, p. 62 et suiv. 

2. Joan. Saresl). Policatic. VIII, 23. 

3. Ernakii 'V/ri 5. Bernanli. c. 7. 

4. Ernaldiis, I, c. — 2. Wattciich, 1. c, t. [, p. 59 et 
suiv. — Duchesne, 1. c, p. 92. 



€ramcn bist. et arcbéoï. ne fimage Du Ipape Qîtôain ii 



20 1 



athlda, son témoignage en cette circonstance 
est d'un grand poids ; bien plus, je l'estime 
officiel et authentique. En effet, les vies 
des prédécesseurs de Pascal 1 1 sont aujour- 
d'hui considérées par les critiques comme 
une œuvre faite par l'ordre et peut-être 
même sous l'inspiration personnelle de ce 
Pontife (i). Lui-même a laissé par écrit 
sur la vie sainte et sur la mort précieuse 
de son prédécesseur Urbain II, et sur son 
glorieux tombeau illustré par des miracles, 
des témoignages explicites que l'illustre père 
abbé Tosti fait à juste titre valoir dans son 
remarquable mémoire. Le moine Donizo, 
contemporain de Pascal II, a écrit: Ur- 
banus sanctis merito sociaiiis . Ces paroles, 
d'après le même père Tosti, sont, à bon 
droit, interprétées non dans le sens d'une 
simple opinion, mais dans celui d'un con- 
sentement et d'un fait explicite de l'autorité 
ecclésiastique qui avait dû déclarer Urbain 
II MERiro sociixhim sanctis. On peut com- 
parer ici ce que dit Donizo avec les titres 
prodigués à Urbain II dans le Liber pont i- 
Jicalis par Pierre de Pise, de l'assentiment 
et peut-être par la suggestion et l'ordre de 
Pascal IL Nous apprenons par cette com- 
paraison qu'il faut attribuer en quelque fa- 
çon, à ce dernier et illustre Pontife, l'origine 
du titre authentique de sainteté et de culte, 
Chrlsti confessor, donné par la cour ro- 
maine, dans un livre de si grande autorité, 
et par un acte si grave et hautement offi- 
ciel, à l'athlète de la première croisade et 
de la lutte soutenue pour la liberté, l'unité, 
et la sainteté de l'Église. 

IL 

NOUS avons ainsi démontré, l'histoire 
en main, en quelle estime la cour 
pontificale, au commencement du douzième 
siècle, tenait l'opinion de la sainteté des six 
prédécesseurs de Callixte II et en parti- 

I. Voir Miintz, /v'a/;f;r//^j sur P œuvre arch. de J. Gri- 
inaldi dans la Bibliothèque des ('cotes fra>naises d Atlunes 
et de Rome, 1877, p. 227 et suiv. 



culier de notre Urbain II. Nous arrivons 
maintenant à l'histoire critique de l'o- 
ratoire de Saint-Nicolas de Latran, et nous 
chercherons par qui, de quelle manière, dans 
quel but ces six pontifes ont été peints dans 
cette abside. Nous avons, sur le monument 
érigé par Callixte II au Latran, trois sour- 
ces principales de renseignements certains 
et hors de tout soupçon : l'inscription origi- 
nale peinte dans l'aljside de cet oratoire; les 
historiens contemporains ou très rapprochés 
de l'époque de Callixte 1 1 ; la description du 
Latran par Onuphre Panvinio. Tous les 
témoignages postérieurs à Panvinio sont 
plus ou moins attaqués ou suspects, parce 
qu'ils décrivent le monument après que les 
peintures avaient été retouchées et altérées, 
je me baserai principalement sur les pre- 
miers renseignements ; je tiendrai compte 
des autres en tant seulement qu'ils ajoutent 
de la lumière aux plus anciens et en font 
mieux comprendre les indications trop 
laconiques. 

Je commence par l'inscription. Le pre- 
mier des auteurs et des collectionneurs de 
souvenirs sur l'antiquité romaine qu'on ait 
l'habitude de citer comme témoin expert 
du texte de cette épigraphe, c'est Jacques 
Grimaldi, notaire et archiviste de la basili- 
que vaticane, à la fin du seizième siècle et 
dans les dix premières années du dix-sep- 
tième ('). 11 a vu les lettres peintes dans 
l'oratoire de Saint-Nicolas, et les décrit 
ainsi : Itt zophoro absidis Icgitnr Jure Jiititi- 
lata inscript io, cornicnint littcrœ ex picttira 
ac spatia littcrantm uotavi ; est anteni Iiii- 
jusmodi : 

SVSTVr.IT HOC PRIMO TEMPLUM C.VLIXT' AB IMO 

\ H' (4 ////. spatium) i.ate gallorvm nobilitate 

l'K.KSlDl/r .EIHEREIS PIA VIRGO MARIA CHOREIS 

(///A 17 desidtiaiitur) patcvlmine 

HOC OPVS ORNAVIT VARIISQUE MODIS DECORAVIT ("). 

1. IMabillon, Anii. Bened. \\ p. 407. — Wilbenus, Hisi. 
.'lit-iosol., lib. II, I- 4. Vita Matliildis, II, II. 

2. Cocl. Vat. 6537 ; Capp. 145, f. 172; d'où Martinelli, 
Routa ex ethn. sacra, p. 380 ; et Miintz 1. c, p. 253 et 

254. 



202 



ïRetiuc De l'art chrétien. 



Un dessin fait à la plume et colorié, 
au commencement ou dans la première 
partie du dix-septième siècle, c'est-à-dire 
au temps de Grimaldi ou peu après, re- 
présente la peinture et l'inscription que 
nous discutons. Il fait partie de la remar- 
quable collection de dessins coloriés du 
chevalier del Pozzo et du cardinal Camille 
Massimi ; elle appartint au pape Clément 
XI et maintenant se trouve au château 
royal de Windsor en Angleterre. On 
n'a publié, d'après ce dessin, que la 
peinture de la voûte supérieure de l'abside 
et l'inscription métrique dans la planche 
46^ du Vcstiar{7int christiaiiuni de Marriot 
(Londres, 1868). Cette inscription y est 
exactement représentée avec ses liaisons, 
ses abréviations et avec le tracé des deux 
premières lettres du quatrième vers, c'est- 
à-dire un P irrégulier et incertain, ayant 
la courbe semblable à la partie supérieure du 
C, puis un A complet. Nous verrons dans 
la suite que ceci mérite une attention par- 
ticulière. De la comparaison de cet exem- 
plaire avec celui de Grimaldi, il ressort 
avec évidence qu'à la fin du seizième siècle 
et dans la première partie du di.\-septième, 
l'épigraphe historique de l'oratoire de Saint- 
Nicolas-de-Latran n'avait pas été restaurée 
ni interpolée, mais complétée par conjectu- 
res. Et Grimaldi a calculé le nombre des 
lettres disparues d'après l'espace des lacunes 
et des dégradations. Ces données et autres 
indices, que je discuterai plus bas, ont 
suggéré au P. Constantin Cajetan le sup- 
plément présenté comme une écriture 
ancienne dans une gravure qu'il a publiée 
en 1638. 

VERVM ANASTASnS PAPATU.S CVLMINE 

OUARTVS 

HOC OPV.S OKNÂVIT VARIISQUE MOUIS 

DECORAVIT. 

Si cette restitution était authentique, 
nous devrions attribuer en tout ou en partie 
à Anastase IV les travaux d'ornementation 
et les peintures de l'oratoire et de l'abside 



où fut écrite cette légende. De là, les ob- 
jections sur l'auteur des images qui y 
sont peintes ; de là, les opinions diverses 
sur la manière de discerner, en cette abside, 
l'œuvre première de Callixte II, des 
décorations ajoutées trente ans après par 
ordre d'Anastase IV {'). Toutefois, le sup- 
plément {J'^cnim Aiiastasijts papatus culmi- 
ne quartus) a été accepté jusqu à ce jour les 
yeux fermés ; mais il n'est pas certain ; 
bien plus, il est contredit par des témoins 
plus anciens qui ont vu l'inscription, les uns 
un peu oblitérée, les autres tout entière. 
Leurs témoignages sont inédits et tout à 
fait ignorés de ceux qui ont fait connaître 
le monument de Callixte II. Les voici 
dans toute leur étendue et avec les éclaircis- 
sements nécessaires. 

Alphonse Ciacconio, 1590-1595, fit des- 
siner,chacunesur une feuille séparée, les ima- 
ges des Pontifes que l'on voyait alors dans 
l'abside de Saint-Nicolas ; les copies qu'il 
en fit faire ont été recueillies dans le codex 
du Vatican, numéro 5407, folio 41, au 
verso, et pages suivantes (-). Ciacconio a 
mis en note : « Oti lisait j) que ces portraits 
avaient été renouvelés par Alexandre III. 
La description des copies coloriées de 
Ciacconio viendra plus tard à sa place. Il 
suffit, pour le moment, de rapporter les 
paroles désignant celui qui aurait renouvelé 
cette peinture : « Hanc cffigic7n cuiii niullis 
aliis adpictis Icgittir rénovasse Alcxander 
III, S. P. » {fol. 41 verso) et sous l'image 
du pape prosterné aux pieds de la bienheu- 
reuse Vierge tenant son divin Fils dans ses 
bras, image accompagnée dans les copies 



1. rapcbroeck {Ptvpyl. ad acta SS. Mail, p. 206) attri- 
bue toute la zone infciieure de la peintuie à Anastase 1\'. 
L'auteur anonyme d'une dissertation ini^ditc, que je citerai 
plus bas (c'est sans doute Garanipi), a mis beaucoup de 
soin à rechercher la part qui revient à Anastase dans le 

monument de Latran. 

2. J'ai dc'montrd dans la Rcmasol/., t. I, p. 14 et suiv. et 
dans le />'////. 1S64, p. 88, que Ciacconio est Tancien auteur 
du KtiUiil Jc's ikssins conservé dans le manuscrit cité et 
que les notes qui s'y trou\ent écrites sont des autographes 
de sa main. 



Cramcn Oist. et arcbéol Dc l'image Du pape Orbain ii. 



20' 



du dix-septième siècle du nom d'Anastase 
IV, on lit : « In eodcm patriarchio Latera- 
netisi sine ulla inscriptione, ci-edihir esse 
Alexandri III PP. effigies qui cœteras Ro- 
manoriDH poiitijicurii reiioi'avit {[« ^6 verso). 
Donc, en 1590- 1595, le quatrième hexamè- 
tre de l'épigraphe historique était ou bien 
entier ou moins dégradé que ne l'ont vu 
depuis Grimaldi et les autres auteurs du 
dix-septième siècle. Et alors, ou on lisait 
clairement le nom à'Alexandcy au lieu de 
Amiitasius, ou bien on ne distinguait pas 
les traces des dégradations et l'on ne pou- 
vait les interpréter. Laquelle de ces deux 
hypothèses faut-il choisir .'' quel est le nom 
écrit à l'origine dans le quatrième vers de 
l'épigraphe que nous examinons ? Je crois 
pouvoir le démontrer avec preuve claire et 
positive. 

Panvinio, quarante ans environ avant 
Ciacconio, vit et décrivit, quoique impar- 
faitement, l'abside et tout l'oratoire de 
Saint-Nicolas ; il en attribue la peinture 
à Callixte II seul. Ses paroles sont très 
connues, et je devrai les rapporter plus tard 
en entier dans leur contexte. Donc, ou ii 
n'a pas lu l'inscription historique que nous 
discutons ; ou il n'y a trouvé que la mention 
de Callixte 1 1 et non celle d'aucun autre 
Pontife. 

Voici en effet la preuve que le nom de 
Callixte, dans l'inscription originale, avant 
qu'elle ne fût en partie dégradée, était 
certainement répété dans le premier et le 
quatrième vers. Pierre Sabinus, sur la fin 
du quinzième siècle (c'est-à-dire dans le siè- 
cle qui a précédé celui de Panvinio et de 
Ciacconio), a transcrit les épigraphes histo- 
riques des églises de Rome; il les a recueil- 
lies en un volume qu'il a offert et dédié à 
Charles VIII, roi de F"rance, venu en Ita- 
lie en 1498 ('). Dans le manuscrit de la 
bibliothèque Marciane de Venise, unique 
exemplaire qui reste d'un si précieux recueil, 

I. Voyez Inscr. Christ., t. I, p. 12. 



on lit à la page 292, parmi les épigraphes 
historiques du Latran : 

In quadam apsidula templi intra ipsiim pallatium 

Sustulit hoc primo lemplum Callistus ab imo 

Vir celebris late Gallorum nobilitate. 

Dnûs Callistus pp. II. 

Letus Callistus papatus culmine fretus 

Hoc opus ornavit variisque modis decoravit 

.Sub imagine Virginis. 

Presidet aethereis pia \'irgo Maria choreis. 

Ibidem in quadam pictura 

Parcere prostratis scit nobilisira leonis 

Tu quoque fac simile quiquis dominaris in orbe. 

Pierre Sabinus, particulièrement appliqué 
à recueillir les textes historiques d'une cer- 
taine étendue, n'a pas tenu compte des 
lettres écrites à côté des images des 
saints ; il a fait de même en rapportant les 
inscriptions de l'abside de la basilique de 
Latran et de beaucoup d'autres, ainsi que 
de leurs mosaïques. C'est pourquoi nous ne 
pouvons recourir à son témoignage, si digne 
de foi, pour trancher la question sur le titre 
de Sajicttis, ajouté ou non aux six noms des 
papes depuis Alexandre II jusqu'à Gélase 
II. Toutefois, quant au nom de l'auteur du 
monument et de celui qui a ordonné toute 
sa décoration et .ses peintures, l'épigraphe 
historique, que Pierre Sabinus a vue dans 
son entier, enlève tout doute : ce fut Cal- 
lixte IL Et je suis prêt à le démontrer avec 
tout le soin et la précision nécessaires. 

Le copiste du manuscrit de Venise, écrit 
au quinzième siècle, n'a pu, en transcriv^ant 
les inscriptions en cursive, reproduire les 
particularités paléographiques des liaisons 
et des abréviations, et il en a altéré l'ortho- 
graphe à son caprice. C'est ce que démontre 
clairement la comparaison de son manuscrit 
avec les exemplaires du dix-septième siècle. 
Il est nécessaire de remarquer les points 
principaux de cette comparaison. Dans la 
copie de Grimaldi, dans le dessin du châ- 
teau de Windsor, dans la gravure de Caje- 
tan, le nom de Callixte est écrit dans le pre- 
mier vers Calixtus ou Calixt' (■) ; il a dû 



I. Cai.IXTVS est également écrit dans la mosaïque de 



204 



Ecmic De r3rt cbrcticn. 



l'être de même dans le quatrième vers. En 
effet, Ciacconio et ses contemporains y ont 
lu, ou plutôt ont cru devoir y suppléer le 
nom Alexander ; on explique cela en con- 
sidérant comment les lettres altérées aux 
de Cai.ixtus ont pu facilement suggérer 
l'idée de lire et de suppléer Ai^ExandcT. 
Cependant, dans la copie conservée au 
château de Windsor, les deux premières 
lettres du quatrième vers sont un a précédé 
d'une autre lettre irrégulière, qui paraît 
dans le dessin être un P,mais dans laquelle 
se détache la courbe supérieure de la moi- 
tié d'un C. Puis, je remarque que la règle 
de versification de l'hexamètre léonin, suivie 
par l'auteur de l'épigraphe, exige qu'au 
quatrième vers on ait écrit : Callistus Uctus 
(et non Lœins Callislits) papatus culmine 
frctns. La transposition Latus Callistus, 
du manuscrit de Venise, doit être la faute 
d'un copiste distrait. Et le reste du vers, 
dont nous avons parlé au commencement, 
montre qu'il convient de placer le nom 
de Callistus comme le réclame la prosodie. 
Grimaldi a fait le calcul de dix-sept lettres 
avant la syllabe I'At', reste du mot papatus, ■ 
la lecture: calixtus laetus pai-at'culmine 
FRETUS en donne seize ; différence nulle. 
Si les finales en us avaient été toutes re- 
présentées par une virgule, comme dans 
papat\ la différence entre le calcul de Gri- 
maldi et la lecture de Pierre Sabinus serait 
notable. Mais au commencement du vers, 
les paroles furent facilement écrites dans 
leur étendue ; puis, l'espace faisant défaut, 
elles furent abrégées. De toute façon, le 
témoignage de ceux qui ont vu les inscrip- 
tions entières ne peut être infirmé par un 
calcul conjectural de lettres, qui ne peut 
être entièrement exact, les signes de l'alpha- 
bet étant différents de figure et occupant 
l'un plus, l'autre moins d'espace. Au.ssi, 
là où, dans le second vers, Grimaldi a 
noté une lacune de quatre lettres, et où 

Sainte-Marie au Transtevcre, de la môme i.'p(ique que l'O- 
ratoire de .Saint-Nicolas au Latran. 



d'autres ont cru voir ou ont suppléé clau, 
Pierre Sabinus lit cclchris. La différence 
néanmoins se réduit à peu de chose si 
l'on écrit c eleh'. En somme, le texte in- 
tégral du quatrième vers que nous a révélé 
en substance Pierre Sabinus, ne peut être 
raisonnablement mis en doute : c'est ce 
que confirment sa comparaison avec les 
lettres qu'on y voyait au temps de Ciacco- 
nio, ainsi que les traces incertaines et dé- 
gradées reproduites dans le dessin du 
château royal de Windsor. C'est ce que 
vont établir les témoignages historiques 
qu'il est temps maintenant de produire. 
C'est la seconde source principale des ren- 
seignements que j'ai promis de donner 
afin d'arriver aux éclaircissements deman- 
dés et à la solution des objections. 

Les inscriptions rapportées disent que, 
d'abord [primo) Callixte construisit l'ora- 
toire à partir des fondements {ab imo) ; 
puis, que le même Callixte, hrtus papatus 
(■ulmiuc fretus, l'orna {pruavit variisquc mo- 
dis dccoravit). Une des décorations en 
peinture était expliquée par ces vers : 

Parcere prostratis scit nobilis ira leonis 

Tu quoque fac siniile quisquis dominaris in orbe'. 

A quels événements historiques font al- 
lusion ces vers et cette sentence .'' par 
quel succès [Icrtits) Callixte, élevé au som- 
met de \2L^-ê.\)3.uié [papatus culmine fretus), 
a-t-il dominé sûrement /// orbe, pardonnant 
■cxxix prostratis quand il commanda lapeinture 
de l'oratoire du Latran .'' 11 est facile de 
l'expliquer, et l'histoire en donne un témoi- 
gnage évident. Pandulphe, diacre, écrit 
dans la vie de Callixte 1 1 : Ecclesiam S. 
Nicolai in palatio fecit, camerani amplifi- 
cavit et piugi, sicut appairt hodic, mira 
modo prcrccpit (■). Dans l'ancien Liber 
pontijicalis, que le diacre l'andulphe a 
continué et imité, caméra signifie abside. 
Le contexte du passage rapporté; comparé 

I. Watterich, 1. c, t. II, p. 117. 



(Êramen f)tst. et arcbéol. De rimage Du lï9apc îîr&ain ij. 



205 



avec l'épigraphe métrique de l'abside de 
l'oratoire de Saint-Nicolas, semble nous 
inviter à interpréter ce caméra dans le 
sens ancien et traditionnel. Callixte d'abord 
fecit ecclesiam S. Nicolai inpalatio [sîtstulii 
hoc pri))io teinplnin Callidus ah imo) : puis 
il en développa l'abside, cameram ampli- 
ftcavif, pour y placer les peintures, lui- 
même pingi luiro modo prceccpit, quand 
lœtns papatîis culmine frétas, il vit l'anti- 
pape Bourdin terrassé, les schismatiques 
demandant pardon, les dnjits de l'Eglise 
reconnus, la longue lutte avec l'Empire 
apaisée. 

En souvenir perpétuel d'un si grand évé- 
nement, Callixte 1 1 fit faire en dehors de 
l'abside, que le rit solennel réserve aux 
images sacrées, un autre mémorial d'un 
caractère purement historique. Le diacre 
Pandulphe indique que le traité de Worms 
et le texte même de la paix qu'on y conclut, 
furent représentés et écrits sur les murailles 
du palais de Latran ('). Un ancien manu- 
scrit rapporte les vers placés sous cette 
peinture (-) : 

Ecce Callixtus honor patriie, decus impériale, 
Burdinum nequam damnât pacemque reforma t. 

Un autre auteur presque contemporain, Jean 
de Salisbury, fait mention plus distincte en- 
core de ces peintures et de leur but, le sou- 
venir historique du triomphe de l'Eglise : 
Ad çloriam patrum, teste Lateraneusi pala- 
lio, îtbi hoc in visibilibus picturis et laici 
legnnt, ad g^loriam patrnm schismatici, (]uos 
scecidaris potestas intrusit, dantur pontifici- 
bus pro scabello et eorum mcmoriam rccoliint 
posteri pro triumpho (3). 

Ces peintures ïà\x.ç.s ad gioriam pat mm, 
pour rappeler à la postérité le souvenir de 
leur triomphe, pro triumpho, représentant 
les papes prédécesseurs de Callixte avec 
les antipapes à leurs pieds, //-(> scabello, ne se 

1. Ibid., p. n6. 

2. Ibid.., p. 117. 

3. Joannis Saresb. Ep., 59. — Opp., Od. Giles, t. 1, 
p. 64. 



trouvaient pas dans l'oratoire, mais dans uiie 
pièce contiguë. Le cardinal Boson raconte 
dans la vie de Callixte 1 1 : Hic a funda- 
mento construxit in palatio Lateranensi 
capellam S. Nicolai ad assiduum romano- 
rum pontifie uni îisum ; juxta quam cedifi- 
cavit duas caméras contiguas... unam 
videlicct cnbicnlarem, et pro secretis consiliis 
altcram ('). On sait que l'une des deux 
pièces contiguês était ornée des pein- 
tures historiques en question ; et nous al- 
lons en \()ir les preuves. Pourquoi le même 
Callixte a-t-il voulu répéter les images de 
ses glorieux prédécesseurs dans la chapelle, 
destinée à l'usage quotidien des souverains 
pontifes, et dans le lieu même le plus 
sacré de l'oratoire, où l'on offre le saint 
sacrifice .'' Quelle différence vraie et posi- 
tive existe-t-il entre les groupes histori- 
ques des papes foulant aux pieds les anti- 
papes, peints ad gloriam patrum et ad 
mcmoriam posteroriim pro triumpho, dans 
la pièce /rt; secretis consiliis, et les images 
sacrées faites sur l'ordre du même Callixte 
dans l'abside de la chapelle .'' C'est ici la 
question essentielle du présent examen. 
Nous ne pourrions la traiter et la résoudre 
sans décrire les dites peintures, et sans en 
acquérir une connaissance plus précise que 
celle que nous donnent les renseignements 
laconiques et obscurs des historiens contem- 
porains. Nous devons chercher cette con- 
naissance chez les archéologues qui ont vu 
et décrit ces peintures au seizième et au 
dix-septième siècles, surtout chez ceux qui 
les ont examinées avant qu'elles aient été 
défigurées par les retouches, comme je l'ex- 
po.serai tout à l'heure avec soin. 

Nous voici donc arrivés à la troisième 
des sources principales dont nous avons 
parlé, et où nous devons puiser les connais- 
sances nécessaires à notre but. L'étude et 
la description des monuments figuratifs des 
églises de Rome n'ont commencé qu'après 

I. Wauerii h, 1. c, p. 120. 



2o6 



ïRcuuc De rart cbrcticn. 



celles de leurs inscriptions. C'est pour cette 
raison que nous ne trouvons, avant le sei- 
zième siècle, aucune trace de description des 
peintures ordonnées par Callixte II dans la i 
cliapelle et dans le palais de Latran ; l' épi- 
graphie métrique et les historiens contem- , 
porains n'en font qu'une mention générale ; 
et peu précise. Vers le milieu du seizième 
siècle, Onuphre Panvinio visita et décrivit 
l'ancien palais de Latran et ses monu- 
ments. Mais il le fit alors que « le palais 
« menaçait ruine, sous Paul III et Jules 
« III, et qu'il avait été, avec leur permis- 
« sion, renversé par les chanoines... de sor- j 
« te que d'une si grande construction, il ne 
« restait plus que quelques pans de mur... 
« puis les murs en ruine des appartements 
* d'Innocent II et de Callixte II, et ceux 
« de la chapelle de Saint-Nicolas... On 
« pouvait encore reconnaître leurs peintures 
« et leurs inscriptions, bien qu'on ne pût y 
« aller sans échelle » ('). Dans un état de 
ruine si déplorable et dans une situation 
si désastreuse, Panvinio monta sur une 
échelle mobile au milieu des ruines, vit et 
examina les monuments de Callixte II, 
au palais de Latran. Pour nous, contents 
de ce qu'il nous apprend et décrit, nous ne 
devons pas nous étonner de ce qu'il passe 
sous silence et néglige de noter. Un compa- 
rant ses paroles aux témoignages antérieurs 
les plus sûrs, il est manifeste qu'il existe de 
grandes lacunes au texte et dans les des- 
criptions de Panvinio. Ce texte nous est par- 
venu en trois exemplaires, dans les épreuves 
autographes insérées au manuscrit du Vati- 
can no 6781, fo 270 ; dans l'ouvrage com- 
]jlet yJc Basilica. haptistcrio et patriarchio 

1. VAm\nm'=,^l)e septem Urbis eccles., p. 175, Uaduction 
de M. A. Lanfranchi. Rome, 1570, p. 228. 

2. On conserve dans les archives de la basilique l'exem- 
plaire offert au chapitre de Latran. On trouve d'autres 
copies différentes selon les écrivains qui les ont faites, 
dans plusieurs bibliothèques de Rome, d'Italie, de France. 
Le manuscrit du Vatican 6,110, cité d'habitude comme 
autorité par ceux qui ont écrit sur l'oratoire de Saint-Nico- 
las et ses peintures, n'est qu'un des exemplaires de cet 
ouvrage écrit de la main du copiste particulier de Panvinio. 



Lateranetisi offert en manuscrit aux cha- 
noines de l'archibasilique, en 1562 (-); et 
dans le livre très connu, imprimé en 1570, 
en latin et en italien, sur les sept églises 
principales de Rome. Dans ces trois ou- 
vrages Panvinio répète toujours, à la lettre, 
les mêmes paroles sur l'oratoire de Saint- 
Nicolas. En somme, il ne compose qu'un 
seul texte descriptif que nous devons exa- 
miner attentivement : fruit d'une pénible et 
trop rapide visite dans les ruines du Latran. 
Panvinio en décrivant les monuments 
de Callixte II dans le patriarchat, en re- 
connut les parties indiquées dans la vie 
de ce pape, écrite par le cardinal Boson. 
Les deux pièces contiguës à l'oratoire, 
dont Boson fait mention, étaient toutes 
deux ornées de peintures. 

Panvinio ne fait pas la description de cel- 
les de la seconde pièce plus intérieure et 
très dégradée; la première était en meilleur 
état. On y voyait les peintures fiiites ad glo- 
riam patriim etpro trmmpho signalées par 
Jean de Salisbury. Le savant archéologue en 
passa en revue chaque groupe ou tableau ; 
les six papes, prédécesseurs de Calli.xte II, 
y étaient représentés foulant aux pieds les 
antipapes ; il en transcrivit chaque épigra- 
phe en vers léonins. Puis il ajouta la pein- 
ture de Callixte II avec la même inscription 
que j'ai rapportée plus haut d'après un 
ancien manuscrit; et il remarque encore qu'il 
y a vu le texte du traité de Worms, écrit 
sur les murailles (comme l'avait rapporté 
le diacre Pandulphe), mais difficile à lire. 
Ainsi nous avons l'explication parfaite des 
paroles laconiques des anciens historiens 
faisant allusion aux peintures commandées 
par Callixte 1 1 ad gloriam pafnnit, ad 7ne- 
nwriani posicritatis, pro triiimplio. On n'a 
fait, croyons-nous, aucun dessin de ces 
peintures avant le dix-septième siècle. 
Rasponi, en 1656, en publia une mauvaise 
gravure, de style tout à f;iit moderne, 
d'après les copies, aujourd'hui perdues, de 



Crânien f)ist. et arcbcol. De l'image Du îiPapc îîr&ain ii. 



20'; 



Contelori ('). Leur représentation ne s'ac- 
corde exactement ni avec les anciennes 
inscriptions originales, ni avec les paroles 
de Jean de Salisbury et de Panvinio. Cepen- 
dant ces paroles, ainsi que les scènes ar- 
bitraires et modernisées des gravures de 
Rasponi, suffisent pour nous apprendre que 
les six pontites furent peints dans cette 
pièce d'une façon toute différente de celle 
que nous verrons dans l'abside de l'oratoire 
contigu de Saint-Nicolas. Ces pontifes, dans 
la peinture de cette pièce, n'étaient pas isolés, 
mais réunis en groupe historique formant 
une assemblée d'évêques et de cardinaux, 
ayant les antipapes à leurs pieds; dans l'ab- 
side, au contraire, ils étaient isolés et de- 
bout, l'évangile à la main gauche, bénis- 
sant de la droite, comme on a coutume de 
représenter les saints. Ce fait mérite une 
attention particulière ; nous établirons d'a- 
bord le fait lui-même ; nous en examinerons 
ensuite la valeur et la signification. 

Arrivons donc à l'oratoire de Saint- Nico- 
las, contigu à la pièce décorée de peintures 
historiques dont nous venons de parler. 
Panvinio le décrit ainsi : « Callixtus II a 
fii7idanicntis crdificavit oratoriiim sive œdicu- 
lam ht honorent S. Nicolai cpiscopi, pul 
chrain et oblongam cum tecto ligneo inibricato 
quant etiani totam pinxit, in cujus absida cas 
onines ronimios pontijlces qui ante se ftierunt 
ab Alexandre II de inceps pingi Jnssit, 
quaniqnarn fœdissima pictura. Hi fnere 
Alexander II, Gregorius VU, Victor III, 
Vrbanus II, Paschalis II, Gelasitisque II. 
Item /lis adjunxit ex antiqtds sanctos Leonent 
et Grcgori^un niagnos, et se ipsiini in tcstti- 
dine ad pcdcs Salvatoris (-). » 

Il faut noter ici que Panvinio ne transcrit 
et n'indique en aucune façon les inscrip- 
tions vues avant et après lui, par d'autres, 
par Pierre Sabinus, Ciacconio, Grimaldi, 
les auteurs des dessins, les savants et les 
archéologues du dix-septième siècle. Tou- 

I. Kasponi. De h^tsit. Lilcr., p. 286 et suiv. 

I. Cod. vat. 6781 (autographe de Panvinio), f. 270. 

-■'■ LIVRAISON. T. I. — AVKIL 1883. 



tefois il doit pourtant les avoir lues en partie ; 
il affirme que toute la peinture a été faite 
par l'ordre de Callixte II ; il énumère un à 
un les noms des huit personnages peints en 
cet endroit sans compter celui de Callixte lui- 
même. Son silence sur le groupe qui do- 
mine au milieu de l'abside n'est pas moins 
remarquable : c'est le groupe de la bien- 
heureuse Vierge entourée des anges ; c'est 
à ce groupe que se rapporte ce vers : 

Praesidet œthereis pia Virgo Maria choreis, 

transcrit avant et après Panvinio par les 
archéologues et divers auteurs d'accord sur 
ce point. La forme précise de ce groupe 
est décrite par Grimaldi et reproduite 
dans le dessin colorié du château de Wind- 
sor et dans les gravures sur cuivre du dix- 
septième siècle. Les remarques d'Onuphre 
Panvinio sur l'abside de Saint-Nicolas, sur 
ses peintures et ses inscriptions, ont donc 
été faites assez à la légère ; elles sont très 
imparfaites et il est nécessaire d'en remplir 
les lacunes en les confrontant avec des 
descriptions plus complètes et des dessins 
faits peu après sa mort. 

Il est vrai qu'alors, la peinture a subi 
des retouches déplorables et des substitu- 
tions arbitraires dans les noms des figures, 
particulièrement en ce qui concerne Urbain 
II et Victor III changés en Célestin I" 
et en Callixte 1er. jg rétablirai l'histoire 
exacte de ces changements et de ces cor- 
ruptions. Mais nous sommes fixés sur les 
noms véritables et primitifs par le témoi- 
gnage de Panvinio : tous en conviennent et 
il ne peut s'élever de doute sérieux à leur 
égard. Ces noms déterminaient un groupe 
historique et la série chronologique des six 
prédécesseurs que Callixte II a honorés 
dans le Latran, quand, Itctus papattis culmi- 
ne fretus, il recueillit le fruit de leur lutte et 
de leur constance héroïque. Les noms chan- 
gés par l'artiste ignorant qui a retouché 
l'ancienne peinture, n'ont aucun rapport, soit 
historique, soit liturgique, avec les autres. Je 



2o8 



Ecuuctic l'3rt cfjrctien. 



dis cela ad abnndantiam, parce que personne 
aujourd'hui n'attaque l'autorité et la certi- 
tude de la série de noms lus par Panvinio, 
et si bien appropriés au but historique du 
monument. Il reste donc à examiner les 
personnages indiqués, leur pose, leur geste, 
leurs attributs, leur signification. Ici, il me 
paraît nécessaire de distinguer entre l'objet 
principal, l'ensemble de la composition ico- 
nographique, et les détails accessoires. Nous 
commencerons par l'examen critique de 
l'ensemble de la composition tel qu'il s'offre 
à nous d'après les dessins dont nous avons 
parlé plus haut; puis nous le comparerons 
avec les indications très courtes et impar- 
faites d'Onuphre Panvinio, qui a vu le mo- 
nument à l'état de ruine, mais avant les res- 
taurations modernes. 

III. 

LA peinture de l'abside était divisée 
en deux zones ; l'épigraphe métrique 
écrite sur une corniche séparait la voûte 
supérieure de la zone inférieure. C'est ce 
qu'enseigne expressément Grimaldi (1. c.) 
c'est ce que nous voyons dans les dessins 
du dix-septième siècle, et c'est ce que con- 
firme Panvinio ; celui-ci mentionne une seule 
des figures indiquées par Grimaldi et les 
dessins comme étant placés dans la voûte 
supérieure, savoir, celle de Callixte II, et il 
le représente in tcsttidine. Monté, à l'aide 
d'échelles mobiles, sur les ruines de l'ora- 
toire de Saint-Nicolas, il put voir distincte- 
ment la zone inférieure de l'abside ; il énu- 
mère les images de huit pontifes, dont il 
donne les noms. Dans la tcsttido il signale seu- 
lement la figure historique du fondateur ; elle 
étaitdésignée par l'inscription dns callistvs 
pr. II, que déjà Pierre Sabinus avait jugée 
digne d'une mention spéciale. Quant au 
groupe de la Vierge assise sur un trône 
avec son divin Fils, entourée d'anges et 
couronnée de la main divine sortant des 
nues, Panvinio ne put le distinguer ; il 
écrivit sommairement que Callixte était 



prosterné ad pedes Salvatoris. Et ce- 
pendant le trône et la gloire de la Vierge 
étaient désignés dans l'inscription par ces 
mots : Prasidd cct/iciris pia Virgo Jllaria 
choi'eis. Que si Panvinio n'a pu distinguer le 
grand groupe central, il n'y a pas à s'éton- 
ner qu'il n'ait pas noté les images des deux 
saints, placés dans toutes les gravures de- 
bout et bénissant, aux côtés du trône de la 
Mère de Dieu. Il n'y a pas de raison de 
soupçonner, comme on l'insinue timidement 
dans l'écrit de notre adversaire, que les 
deux images latérales supérieures aient été, 
dans l'origine, celles des saints Léon-le- 
Grand et Grétroire-le-Grand mentionnées 
par Panvinio ; de façon que les six papes 
prédécesseurs de Callixte 1 1 auraient été 
séparés de ces deux saints, et mis en place 
inférieure et moins honorable. Pour accep- 
ter cette hypothèse, il faudrait supposer 
également que toutes les figures des huit 
pontifes ont été peintes à nouveau dans la 
zone inférieure ; car l'insertion de celles de 
Léon et de Grégoire, en dehors de leur 
place primitive, aurait dérangé toute la 
série des six papes depuis Alexandre 1 1 
jusqu'à Gélase II. Voyons donc si l'on peut 
admettre que la peinture, au moins dans 
la zone inférieure, ait été entièrement re- 
faite depuis la mort de Panvinio. 

L'ensemble de la composition, son style, 
les ornements, les vêtements de la bien- 
heureuse Vierge en costume d'impératrice, 
ceux des saints et des pontifes, et en par- 
ticulier leurs insignes pontificaux, tels qu'ils 
existent dans les exemplaires coloriés de 
Ciacconio, dans la collection classique faite 
à Rome au commencement du dix-septième 
siècle et conservée actuellement au château 
de Windsor, et aussi dans la gravure assez 
négligée de Cajétan faite à la même 
époque (en 1638), paraissent conformes, 
dans la voûte supérieure et dans la zone 
inférieure, au style du douzième siècle, 
excepté la seule figure de saint Nicolas. 
Celle-ci trahit dans la forme des vêtements, 



(îFramcn f)ist. et arcbcol. De I'imag:e Du îpape îîi-ôain ii. 



209 



dans les attributs, dans le dessin, la main 
manifestement moderne, qui de la tête aux 
pieds l'a peinte ou altérée. Excepté donc 
l'image de saint Nicolas, on ne trouve pas 
de trace d'une œuvre refaite en ces temps 
où les peintres n'avaient ni connaissance ni 
souci de l'art du moyen âge, où les archéo- 
logues mêmes n'en tenaient aucun compte. 
Mais admettons le paradoxe que la com- 
position de figures si nombreuses puisse 
avoir été, dans son ensemble, refaite arbi- 
trairement avec tant de goût et d'intelli- 
gence de l'art et de l'archéologie du moyen 
âge ; elle n'aurait pu toutefois prendre l'as- 
pect d'une œuvre antique et les contempo- 
rains n'auraient pu estimer ancienne une 
composition renouvelée entièrement et 
d'une manière arbitraire. Et cependant, 
non seulement Constantin Cajétan, dont le 
jugement et la critique ont été contestés à 
la vérité ('), mais beaucoup d'autres de ses 
contemporains et de ceux qui sont venus 
après lui, archéologues et connaisseurs des 
œuvres d'art, ont estimé certainement an- 
ciennes et primitives, dans leur ensemble 
et dans leurs principaux accessoires, la 
peinture inférieure et la peinture supérieure 
de l'abside de Saint-Nicolas ; et ils ont fait 
dessiner et décrit l'une et l'autre en les 
déclarant expressément anciennes. Enfin 
l'autorité pontificale a sanctionné leur ju- 
gement. Voici la série éloquente de ces 
témoignages si importants. 

Alphonse Ciacconio recueillit vers 1590- 
1595, dans le manuscrit du Vatican n" 5407, 
cité plus haut, et plaça avec beaucoup d'au- 
tres images sacrées, tirées de mosaïques et 
de peintures des églises de Rome, celles 
des pontifes de la Chapelle des Pénitenciers 
de Latran, c'est-à-dire de l'oratoire de Saint- 
Nicolas accordé par Pie V à ces religieux 
pour leur usage, en 1570. Il ne fit pas des- 
siner la composition en entier, mais seule- 
ment les images des pontifes, chacun en 

I. Voir l'apologie de Cajétan dans Crescimbeni, Stalo 
de la basil. di S. .l/aria in Cosmedin p. 210. 



une feuille séparée (f. 41-52), en grandes 
proportions, afin de mieux rendre les traits, 
les vêtements et les insignes pontificaux, 
tant il appréciait et estimait la valeur de 
ce document d'antiquité et d'iconographie 
historique. Ciacconio ne vit pas et ne fit 
pas dessiner la peinture de cet oratoire 
avant les déplorables retouches qui cau- 
sent aujourd'hui tant de difficultés et 
de controverses. Les noms de ces pontifes, 
dans les cartons de Ciacconio, sont diffé- 
rents des originaux, indiqués par Panvinio, 
parce que déjà ils étaient altérés par le 
pinceau ignorant qui les retoucha quand la 
chapelle fut restaurée par les soins des 
pères pénitenciers, comme le rapporte 
Grimaldi. Mais ce malheureux pinceau n'a- 
vait pas modernisé et refait de la tête aux 
pieds les images ; bien loin de là ; Ciac- 
conio, par les paroles citées plus haut, assure 
qu'elles étaient regardées comme apparte- 
nant au temps d'Ale.xandre II I ; et il les crut 
renouvelées par ce pape, quatre siècles avant 
les restaurations faites en 1570 ou peu 
auparavant. Nous avons maintenant devant 
nous l'ensemble seul de la composition, et 
nous ne devons pas nous arrêter ici à discu- 
ter les détails de chaque figure et de ses 
attributs ; il suffit desavoir qu'au temps de 
Ciacconio ces figures étaient au nombre 
de douze ; Grimaldi et ceux qui sont venus 
après lui, n'en ont pas vu davantage. Deux 
étaient prosternées et sans nom ; dix étaient 
en pied, dans une attitude semblable, 
bénissant et ayant l'Evangile à la main 
gauche, à la manière des saints; c'étaient 
les figures de Silvestre et d'Anastase ; 
Grimaldi et les dessins nous les montrent 
dans la voûte supérieure; les huit de la 
zone inférieure étaient Léon-le-Grand et 
Grégoire-le-Grand avec les six autres dont 
nous savons les noms par Panvinio. Du 
temps de Ciacconio, deux seulement de ces 
noms s'accordaient avec les noms véritables 
et primitifs : S. Alexander PP. IL, S. Grc- 
gorius PP. ]'If. Les autres étaient al- 



2IO 



îRctîUC De l'ilrt chrétien. 



térés ou changés complètement en ceux de 
5. Celestiujts PP. I. — S. Callixtus PP. 
I. — S. Gelasius PP. I. — 5. Pascalis 
PP. I. (■). La figure de saint Nicolas, 
qui est moderne, à mon avis, n'est pas des- 
sinée danslescartonsdeCiacconio, quoiqu'on 
y ait recueilli, outre les anciennes images 
des pontifes, celles d'autres saints de tout 
ordre et de toute condition. En somme 
Ciacconio a fait dessiner comme anciennes 
les figures des pontifes et des saints de la 
partie inférieure (de l'oratoire), excepté celle 
de saint Nicolas, qui seule porte de fait 
l'empreinte d'une œuvre toute ou quasi 
toute moderne. 

Jacques Grimaldi, peu d'années après 
Ciacconio, visita la chapelle de Saint-Nico- 
las ; il remarqua avec regret que les frères 
pénitenciers^r/'j-/(//.T sacras imagines coloribus 
rcfricantiit. Toutefois il ne juge pas que 
ce soit une œuvre refaite et moderne. Au 
contraire, il décrit cette œuvre en détail 
dans sa partie inférieure et dans sa partie 
supérieure, notant les traits des figures et 
l'âge de chaque pontife, ceux qui avaient 
le nimbe carré et ceux qui avaient le nimbe 
rond ; il écrit que la peinture faite par 
l'ordre de Callixte 1 1 était inepta et comme 
l'avait dit Panvinio fœdissiina. Les noms 
lus par Grimaldi ne sont pas les véritables 
noms indiqués par Panvinio ; ce sont des 
noms altérés, comme les avait vus un peu 
auparavant Ciacconio, avec cette différence 
que Grimaldi n'a pas joint le chiffre ni de I 
ni de II aux noms de Gélase et de Pascal. 
Mais depuis il a expressément déclaré 

I. Ne cherchez pas ici l'exactitude orthographique et 
épigraphique dans ces noms : le dessinateur de Ciacconio 
mit tous ses soins aux figures, mais non aux particularités 
minutieuses des épigraphes. Il ne mit pas non plus le 
nimbe autour de la tête des saints pontifes ni h celle des 
saints sur lesquels il n'y a aucune contestation (Sylvestre, 
Léon le Grand, et Grégoire le Grand), ni à celle des six 
prédécesseurs de Callixte. Que de fois dans le même vo- 
lume le peintre a négligé le nimbe des figures de saints, 
qui l'avaient dans les peintures originales ! X'oyez p. e. 
aux planches 67 Ste Agnès, 6S et 75 saint Jérôme, 84 saint 
Paul, 82 saint Laurent, 86 saint Etienne, S7 saint Justin, 
V4 saint André. 



qu'il tenait pour le chiffre II ; et il estime 
comme dignes d'attention les signes de 
sainteté donnés par Callixte 1 1 aux images de 
ses prédécesseurs immédiats. Mirahis suiii 
qjioniodo Gelasiitvi II, PascJialcm item II et 
altos sanctos nominet, quos idem Callisttis. 
ut mqiiit Paiiviniîcs, pingi jîissit; eos scilicet 
romanos pontifiees qui ante se fticraid ni) 
Alcxaiidro II deinceps, qîiamqiuxm fœdissi- 
ma picticra; sed in Breviario Benedictiiio 
p]'0 sanetis colnnlnr... in officia de sanctis 
plurinwriini abbattmi nt... Victo ris Paper III, 
Paschalis Papce II, Stephani Papœ III et 
reliqnontm, etc., et in martyrologio Bene- 
dictino (■). Par ces paroles, Grimaldi 
semble rétracter son erreur d'avoir donné 
les noms de Célestin et de Callixte, sans 
avertir qu'ils étaient interpolés et altérés, 
remplaçant les noms d'Urbain II et de 
Victor III. Quant à l'imaçre de saint Ni- 
colas, il n'en dit rien. 

Je ne cite ni Severano ni ses paroles im- 
primées en 1630, parce qu'elles sont tirées 
de Panvinio, comme je l'expliquerai plus 
bas. 

Constantin Cajétan publia en 1638 le 
premier dessin complet des peintures en 
question, dessin reproduit bien des fois de- 
puis et très connu : il l'intitula : Monumen- 
tnm ut summce antiquitatis ita pariter con- 
stantissimcF. fidei. Il en fait Callixte II l'au- 
teur (2). Sur l'autorité de Panvinio, il a 
rétabli les vrais noms aux endroits qui leur 
conviennent, écartant les noms de Céles- 
tin I et de Callixte I, et il fit bien. 

Nous ne le louerons pas de même d'avoir 
comblé de son autorité propre les lacunes de 
l'inscription métrique, en y insérant le nom 
d'Anastase IV, que nous savons aujour- 
d'hui, par Pierre Sabinus, n'y avoir pas été 
placé; ni d'avoir le premier dessiné la figu- 
re moderne de saint Nicolas avec les images 
anciennes. Mais supposons, sans l'admettre, 

I Codex V'at. Cappon. 145, f. 173. 

2. C. Cajetani, Gclasii PP. U vita, Rnm:e, 1638, p. 
134- 



€ramen bist. ut arcbcol. de l'image Du Pape Orùain ii. 



211 



que ces actes d'arbitraire et de fantaisie, que 
ces néelicfences enlèvent toute créance à 
l'ensemble du dessin, publié par Cajétan ; 
voici un autre dessin bien plus sûr et de 
plus grande valeur, il compensera ce qui 
est défectueux et douteux en celui-là. Il 
appartient aux célèbres collections de des- 
sins d'antiquités faits à Rome par le cheva- 
lier del Pozzo, de 1626 à 1666 ('), et peu 
après par le cardinal Camille Massimi. 
Malheureusement ils ont été dispersés ; et 
cinq volumes seulement, dont nous avons 
déjà parlé, sont maintenant conservés au 
château de Windsor. Dans le vol. I, fol. 19, 
la voûte de l'abside de Saint-Nicolas de 
Latran, est dessinée à la plume et colo- 
riée (-) ; dans le second vol. fol. 87, 92, les 
huit pontifes de la zone inférieure sont des- 
sinés en deux groupes. Le bibliothécaire 
royal, M. Richard Holmes, m'a écrit que les 
dessins de notre monument sont de la même 
main qui a dessiné beaucoup d'autres plan- 
ches de ces volumes ; il les croit du com- 
mencement du dix-septième siècle. Ils sont 
donc du temps de Cajétan, et appartiennent 
plutôt à la série recueillie par le chevalier 
del Pozzo qu'à celle un peu postérieure du 
cardinal Camille Massimi. De quelque fa- 
çon que ce soit, ces précieux dessins s'ac- 
cordent dans l'ensemble et dans les prin- 
cipaux détails de la composition avec ceux 
de Cajétan, dont pourtant ils ne sont ni la 
copie, ni la reproduction. Mais ils présen- 
tent beaucoup d'accessoires, surtout de dé- 
corations architectoniques, négligés ou à 
peine indiqués par Cajétan; ils reprodui- 
sent avec soin les inscriptions avec leurs 
liaisons et leurs abréviations, et avec les 
lacunes non remplies ; ils omettent l'image 
de saint Nicolas. Les noms des si.x pontifes 
sont les noms originaux, rétablis sans doute 
comme dans les gravures de Cajétan sur 

1. Lumbroso, Notice sur la vie de Cassien del Pozzo, 
p. 29 et suiv. 

2. Le dessin tiré de te manuscrit a été publié danb le 
livre déjà cité de Marriot, /Vj-/;Vj/v«/« Christ, pi. 46. 



l'autorité de P;uivinio; ii est du reste, dès à 
présent, établi comme certain que déjà vers 
1570 ces noms avaient été falsifiés. Les té- 
moignages suivants montreront que la fal- 
sification fut longtemjîs acceptée au cours 
du dix-septième siècle sans avoir été cor- 
rigée. Bien que je ne discute pas actuelle- 
ment la question du nimbe ni celle du 
titre de Sandns, je ne puis pourtant 
omettre que sur ce point, l'original du châ- 
teau de Windsor s'accorde avec celui de 
Cajétan. Si la peinture n'avait pas mani- 
festement été ancienne et digne de pren- 
dre place dans les collections classiques 
des planches iconographiques de l'art an- 
cien, païen et chrétien, ces dessins n'au- 
raient pas été commandés et classés dans 
ces séries. 

Nous avons connaissance d'un autre des- 
sin semblable et presque contemporain, 
dont l'original a peut-être péri. Jean Lucius 
Traguritanus, homme de grande science et 
de remarquable jugement ('), fit dessiner à 
Rome vers le milieu du dix-septième siècle, 
les mosaïques des basiliques et les anciennes 
peintures de Saint-Nicolas. Lucenti et Gat- 
tolaont vu entre les mainsdeCiampini la col- 
lection de Traguritanus, et attestent que les 
six pontifes y sont dessinés entièrementcon- 
formes à la planche de Cajétan, r/;;/^ sanctita- 
tis sig7io,^X. avec leurs noms vrais et primi- 
tifs, comme dans le dessin du château de 
Windsor (2). Un autre de leurs contempo- 
rains, Benoît Milini, qui vécut en même 
temps que Jean Lucius, prépara un grand 
travail sur les antiquités de Rome, conser- 
vé en partie dans les archives secrètes du 
Vatican. Il y décrit l'abside de Saint-Nicolas, 
ses peintures et ses légendes, avec les dé- 
plorables retouches qui se voyaient dans les 
noms historiques modifiés et interpolés ; il 
ne prit pas la peine de corriger ces erreurs 

r. Voir l'éloge qu'en a fait le sévère Mommsen dans 
l'ouvrage Corp. iiiscr. Lat., t. III, p. 275. 

2. Lucenti et Ciattola dans Icî passages qui seront 
cités plus bas. 



212 



îRctiuc De rart cbrctien. 



en recourant à Panvinio. Quant à l'ancien- 
neté de la peinture, il écrit sans hésitation: 
<l La tribune a deux ordres de peintures an- 
ciennes, faites du temps de Callixte II, vers 
l'an II 20. » 11 ne vit pas l'image de saint 
Nicolas, parce qu'elle était cachée par un 
tableau moderne qui la couvrait ('). Je ne 
parle pas de Rasponi et de son livre édité 
en 1656, parce qu'il ne fait que reproduire 
Panvinio ; il répète presque littéralement ses 
paroles, sans pourtant le citer. Jean Bruzi 
s'est servi du travail de Millini. Il ter- 
mina en 1679 son Theatrum Urbis Roniae 
en dix-sept gros volumes manuscrits, actuel- 
lement déposés aux archives secrètes du 
Vatican. Dans le tome IV, p. 34S et sui- 
vantes, il décrit l'oratoire de Saint-Nicolas, 
s'appropriant le texte italien de Millini 
qu'il rend en latin. Il fait néanmoins la 
distinction expresse des peintures extra 
absidi s foi'tiicc m, c\u\ sont toutes récentes, 
omncs quidein récentes, et celles de l'abside, 
gjiam ornant duo pictiirae ordines qiias 
perfecit Callistus II, circa an. MCXX^-^). 
En l'année 1698, le P. Erasme Gattola 
revint plusieurs fois sur l'examen de la 
peinture, objet de cette controverse, avec 
Ciampini, fameux archéologue, et avec le 
P. abbé Jules- Ambroise Lucenti. En com- 
parant l'état de la peinture avec la planche 
éditée par Cajétan, ils en relevèrent les dif- 
férences, s'étudiant à discerner les parties an- 
ciennes de celles qui avaient été retouchées 
et dénaturées par le caprice du réparateur, 
ce qui était très facile et évident ; puisque, 
comme l'écrivait Lucenti : Potuit novator, 
quisquis ille fuit, obliterare antiqiui noniina, 
sed non potnit pennicillus superscribcre pro 
suo libito alla, qnin parietinae absidae color 

1. La relation de Millini est transcrite tout entière 
dans le 5° vol. des papiers de Terribilini sur les églises 
de Rome, à la bibliothcque Casanate ; elle est en grande 
partie imprimée dans le Latran au moyen âi^e de l'il- 
lustre M. Rohault de Fleury, p. 530, 531. 

2. Les paroles de Uruzi se trouvent également dans 
le vol. cité de i^L Rohault de Fleury, p. 526. Je les ai 
lues dans l'original. 



albicans recenter adpictics non agnoseatur, 
qni et mamii quantumvis levitcr fricanti 
cedit, albedineniqjic sna/n deponit ; qtiod non 
contingeret in colorato ab Jiinc qiiingentisjani 
fere octoginta annis... DhUurnitate aevi 
lacsae imagines a genn et infra novo calcis 
giiitina?nento nt prospicienti patet, novisque 
eoloribns instaJiratae simt ('). Et, d'accord 
avec Lucenti, Gattola écrit : Cognita a 
nobis iinpostoris fraus ob sttppositas récen- 
tes admodîini litteras, refectasqne temporis 
forsan itrjuria consiiniptas et exesas 7nemo- 
rato7'um pontijicum imagines a genibus ad 
imos pedes, sub qiiibus niemorata nomina 
exarata sunt (■^). Donc les altérations et 
les restaurations faites par un pinceau 
moderne furent examinées en 1698 par 
trois juges experts et attentifs ; les interpo- 
lations furent constatées dans la forme des 
lettres, dont nous connaissons le texte an- 
cien par des témoignages dignes de foi, et 
dans les figures de la zone inférieure, seule- 
ment a genu et infra, a genibus ad imos 
pedes. Ce qui laisse intacte la composition 
générale et la partie essentielle et caracté- 
ristique de chaque image des huit pontifes. 
Qu'on ne dise pas qu'on fit cet examen en 
vue seulement des récentes altérations de 
la peinture retouchée plusieurs fois au cours 
du dix-septième siècle. Nous rectifierons 
bientôt en détail l'histoire de ces retouches. 
Il suffit pour le moment d'avertir que les 
altérations des peintures représentant les 
pontifes examinées en 1698, existaient déjà 
toutes un siècle presque auparavant, et fu- 
rent constatées dans la description de Gri- 
maldi. Donc l'examen et le jugement de 
Ciampini et des deux savants du Mont- 
Cassin embrassèrent toutes les restaura- 
tions modernes, et non pas seulement les 
plus récentes. Il est à noter d'ailleurs qu'ils 
avaient spécialement en vue l'importance 
des emblèmes de sainteté attribués aux 

I. Uglielli, //j//<j s.icra,auctii etc. opéra, D. Jul.Amb. 
Lucenti, t. I, p. 806-80S. 

3. Gattula, llisl. Casineii. MonasL, t. I, p. 365. 



€ramen Ust et arc&éoï. ne l'image Uu Pape Orôain U. 213 



peintures des six pontifes, et ils devaient 
pour cela y prêter une observation attentive. 
En somme l'examen fait en 1698 confirme 
et éclaire les témoignages antérieurs rap- 
portés ci-dessus, qui nous présentent les 
peintures comme anciennes; il est à son 
tour confirmé par les actes suivants : 

Sous le pontificat de Clément XI, vers 
171 8, les pères pénitenciers /^r stiperiorcs 
coacti fmriint novationcm qjioad pontificcs 
[dcpictos) de inedio tollcre et rein inpristimini 
statïiiii restituere, quod bette innottiit SS. 
DD. N. Papae Clementi XI; ainsi parle Gat- 
tola (i). Alors Prosper Lambertini, connu 
plus tard sous le nom de Benoit XIV, était 
promoteur de la foi ; il dut, pour faire son re- 
marquable ouvrage/?^ Cattonizatione sancto- 
rutit, examiner la peinture du Latran, son 
origine, son autorité relativement au culte 
des saints pontifes qui y sont peints. Quoi- 
qu'il eut connu et signalé expressément 
les attentats des restaurateurs ignorants, 
dans tout un long chapitre (lib. 1,41) con- 
sacré à ce monument d'iconographie sacrée, 
il ne manifeste aucun doute sur l'intégrité 
essentielle et authentique de cette remar- 
quable fresque et en particulier des six 
images de papes, qu'il commente l'une après 
l'autre, ni sur leurs attributs particuliers, ni 
sur les signes de culte et de sainteté. La 
preuve évidente de l'estime dans laquelle 
on tenait alors si judicieusement ces pein- 
tures et particulièrement les images des 
pontifes, objets de notre examen, est con- 
signée dans les actes et dans les mémoires 
tant publiés qu'inédits, rédigés sous les pon- 
tificats de Clément XII et de Benoît XIV. 
Clément XII avait résolu de refaire la 
façade nouvelle de la basilique de Latran 
selon les plans de Galilée ; il voulut aussi 
développer la place du Latran. A cette fin 
il ordonna la démolition de l'ancienne pé- 
nitencerie avec le fameux Triclinium de 
Léon III, qui y était inclus. Mais par 

I. Gattola, I. c, p. 366. 



respect pour la vénérable antiquité et la 
valeur historique de la mosaïque léonine, 
il fit étudier le moyen de la sauver, autant 
que possible, ou tout au moins d'en conser- 
ver le souvenir historique. Les documents 
originaux des différents projets des archi- 
tectes et des mosaïstes ont été recueillis 
dans le manuscrit Corsinien, no 11 73. Us 
nous apprennent qu'avant de détacher la 
mosaïque et d'en enlever les parties esti- 
mées anciennes ou moins interpolées par 
les restaurateurs modernes, le chevalier 
Cristofori, directeur des tra-vdiux, ftd ckat-^é 
de le diviser par qiiarrés et dcn faite le 
calque au moyen de papier huilt'. Outre la 
mosaïque léonine, il dut également /«?Vr le 
calqtie sur papier huilé de plusieurs des por- 
traits des aticietis papes qui étaient dans la 
chapelle de la pénitencerie, et dignes vrai- 
tnent d'être cotiservés. C'est ce que con- 
state un document du 28 juillet 1734, de 
la liasse des actes originaux réunis dans 
le manuscrit corsinien cité plus haut. Donc 
les figures des pontifes peints dans la cha- 
pelle de Samt-Nicolas furent jugées vrai- 
metit digties d'être conservées, comme étant 
bien leurs anciens portraits, au même titre 
que la célèbre mosaïque rappelant le sou- 
venir de l'institution de l'empire chrétien 
d'Occident en la personne de Charlemagne. 
Les renseignements sur la déplorable des- 
truction de la chapelle de Callixte II sont 
consignés dans les mémoires manuscrits des 
pénitenciers, conservés dans leurs archives 
particulières, au Latran. Le second livre 
de ces mémoires, comprend les années 
1734 à 174 1 ; le P. Pacifique di Roma- 
gnasco y fait le récit des vaines instances 
du cardinal de Pestra et d'autres pour sau- 
ver ce vénérable monument ; ensuite il en 
décrit ainsi à la page 15, la fin lamentable : 
« On ne peut imaginer quelle fut notre pro- 
fonde douleur envoyant détruirecette sainte 
chapelle, tenue en si grande vénération non 
seulement par les religieux, mais encore par 
tous ceux qui la connaissaient... On fit 



214 



ïRcuue oc r3vt chrétien. 



divers rapports pour examiner la possibi- 
lité d'enlever les anciennes peintures; mais 
on abandonna ce projet en présence des 
dépenses considérables qui seraient néces- 
saires. » Pour comble de malheur en ce 
qui concerne ces précieuses peintures et 
leur souvenir, les calques faits sur pa- 
pier huilé par Cristofori ont été perdus ; 
après bien des recherches, nous avons 
presque perdu l'espoir d'en retrouver la 
trace. 

Clément XII et son architecte Galilée 
moururent sans avoir pu e.xécuter leur plan 
pour le rétablissement du Triclinium léonin. 
Les fragments détachés de la mosaïque 
périrent par négligence. Pour réparer en 
quelque façon la perte d'un si précieux mo- 
nument, Benoit XIV en fit faire la restau- 
ration moderne que nous voyons aujour- 
d'hui place du Latran ad fi de m excnipli 
démentis XII pi'ovidentia acairate colon- 
bus exprcssi (i) ; c'est-à-dire conformément 
aux calques et aux dessins de Cristofori, 
dont nous avons les détails dans les cartons 
corsiniens. Il en fit faire autant pour les 
peintures détruites de la chapelle de Cal- 
lixte II. C'est ce qu'il rapporte lui-même 
dans la troisième édition de son ouvrage 
De cano7iizatione sanctortim. Nous en trou- 
vons aussi le souvenir gravé sur la pierre 
dans la chapelle actuelle des pères péni- 
tenciers, où il est écrit : Vetercs picturas 
tmn calcographortivi industria tuin anti- 
qitariorum laborepluries dclineatas ac prius- 
quain dejicerenhir coloribus eleganter ex- 
pressas ad priscum exemplar renovari jussit 
et vetustissinia cul lus decessoî'ibus suis jani- 
diu exhibiti vionuinenla rcligiose scrvari 
curavit aniio MDCCXL VI. Le fait même 
et la volonté expresse du pontife de con- 
server un monument, qui prouve le culte 
rendu au Latran à ses prédécesseurs, est 
affirmé dans un savant discours composé 
en faveur de la chapelle de Callixte II, du 

I. Ainsi s'exprime l'inscription sur marbre, placée 
sous la mosaïque rétablie du triclinium Léonin. 



vivant du pape Benoît XIV, et très pro- 
bablement lu à l'académie d'histoire sacrée 
et des sciences ecclésiastiques, instituée 
par ce savant pontife qui l'honorait sou- 
vent de sa présence. Je l'ai trouvé dans 
les papiers du célèbre cardinal Garampi, 
possédés depuis par Cajétan Marini, et 
déposés maintenant avec ses manuscrits à 
la bibliothèque du Vatican. Je l'ai rangé 
dans le codex n° 9023, f. 184 et suivants. 
Il est peut-être de la composition de Ga- 
rampi même. A la fin, pages 199 et 200, 
on fait le récit du rétablissement des an- 
ciennes peintures de l'oratoire de Saint- 
Nicolas, commandées et complétées par 
Benoit XIV, comme l'indiquent les paroles 
de l'inscription ci-dessus rapportées ; et le 
discours se termine ainsi : « Ce qui prouve 
« clairement l'ardeur de son zèle (de Benoît 
« XIV) pour la sainte religion ; il n'a pas 
« voulu que les vicissitudes des temps 



« ravissent à l'Eglise le 



témoignage 



du 



« culte rendu depuis plusieurs siècles à 
« ses saints prédécesseurs. » Au cours de 
la dissertation leurs noms sont expressé- 
ment cités, Alexandre II, Grégoire VII, 
Victor III, Urbain II, Pascal II et Gélase 
II. Une relation plus étendue d'un acte 
aussi important de ce grand pape, se trouve 
dans \^ Journal de Rouie du 4 mars 1747. 
« Sa Sainteté a voulu se transporter à la 
<<; pénitencerie de Saint-Jean de Latran 
« pour voir tout ce qui avait été fait, d'après 
« ses ordres, dans la chapelle privée des 
« religieux mineurs observantins réfor- 
« mes. Ces PP. employaient pour leur 
« chapelle particulière l'ancien oratoire de 
« Saint-Nicolas, évêque, dans la vieille 
« pénitencerie (démolie maintenant par 
« ordre de Clément XII, de sainte mé- 
« moire). Il s'y trouvait beaucoup d'ancien- 
« nés peintures tenuesen grande vénération, 
« pouvant servir dedocumentsauthentiques 
« à l'histoire ecclésiastique. A